Notre part d'ombre
Partie II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
– Regarde, avait-elle dit en baissant sa culotte pour montrer à sa grande sœur la tache qui l’inquiétait.
– Tee, avait dit Nessa en ouvrant de grands yeux ronds. Tu as eu tes règles.
– Pourquoi c’est de cette couleur ?
– Parce que le sang a séché. Oh, lala il faut prévenir maman.
Lorraine était en bas avec Jesse, et Tanya ne voulait surtout pas mêler le petit copain de sa mère à cette histoire. Elle n’avait jamais aimé aucune des fréquentations de sa mère, mais Jesse était le pire. Quelque chose dans sa façon de lui sourire. Comme s’il cherchait à la conquérir, comme si en baissant trop la garde Tanya risquait de se faire piéger par lui.
– Non, pas maintenant, dit-elle à Nessa.
Elle se tourna vers le miroir de la salle de bains pour s’observer. Sa culotte était toujours baissée sur ses genoux.
– J’ai mes menstruations, dit-elle d’un ton très sérieux à son reflet.
Nessa gloussa et voulut la serrer dans ses bras. Tanya se déroba.
– Ne me touche pas, j’ovule ! hurla-t-elle, avec un soupçon d’hystérie, cette fois.
– Il te faut une serviette.
– Hors de question. Je ne mettrai pas de couche. Je veux un tampon.
C’était un mot ridicule à prononcer à voix haute.
– Tu as conscience que tu vas devoir te le mettre dans le vagin, hein ? rétorqua Nessa.
– Oui.
– J’ai mis genre un an à comprendre comment ça marchait.
– Tu veux bien m’apprendre ?
– Viens, on va dans la salle de bains de maman.
Elles migrèrent et Nessa alluma l’éclairage puissant au plafond, ferma à clé derrière elles et fouilla dans le placard sous le lavabo pour trouver une boîte de tampons.
– Il va falloir en racheter, dit-elle en jetant un coup d’œil à l’intérieur.
Tanya ressentit un petit frisson d’excitation, et une explosion de fierté, à l’idée d’avoir rejoint les rangs des femmes porteuses de tampons de la maison.
– Tiens, voilà, dit Nessa en lui tendant un petit paquet allongé.
Tanya le regarda.
– Et qu’est-ce que je fais avec ?
– Tu l’ouvres, banane.
Tanya s’exécuta et observa le bulbe cotonneux du tampon qui dépassait d’un tube en plastique rose, le fil qui pendait de façon gênante à l’autre extrémité et faisait ressembler l’ensemble à du matériel de pêche.
Nessa baissa son pantalon de pyjama pour se retrouver en culotte.
– Alors, il faut se mettre…
Elle écarta les jambes et fléchit légèrement les genoux, comme si elle jouait en défense sur un terrain de basket.
– Puis tu trouves le trou, et tu mets le truc à l’intérieur. Quand il est bien en place, tu appuies sur l’applicateur avec ton index, et le plastique va venir tout seul.
– D’accord.
Tanya retira sa culotte tachée et se retrouva nue de la taille aux pieds. Elle adopta la même position défensive que sa sœur et, rivant ses yeux sur elle, elle chercha à tâtons le « trou » avec l’extrémité du tampon. Dès qu’elle sentit une ouverture, elle exerça une pression.
– Il y a un truc qui bloque, dit-elle.
– Comment ça ?
– Une sorte de mur.
– Essaie de changer l’angle.
Tanya fit ce que Nessa lui disait et poussa, pourtant le tampon restait coincé.
– Je ne crois pas que ce soit ça, le problème.
– Tu es sûre que tu le mets dans le bon trou ?
– Mais il n’y en a pas qu’un ?
– Tee ! T’es sérieuse ou pas ?
– Quoi ?
Tanya écarta brusquement le tampon, effrayée, soudain, à l’idée de fourrer un objet dans un trou dont elle ignorait jusqu’à présent l’existence.
– Bien sûr qu’il y a plusieurs trous. Tu sais quand même que tu ne fais pas pipi et caca par le même, non ?
– Je n’essayais pas de me mettre le tampon dans les fesses, Nessa, je ne suis pas débile.
– Bon, et tu sais qu’il y a un troisième trou, alors ?
– Oui, je sais, dit-elle en se détournant.
Elle n’en savait rien.
– Tu peux me montrer.
Nessa soupira.
– Très bien. Mais ça ne va pas fonctionner très bien sur moi parce que je n’ai pas mes règles.
Nessa baissa sa culotte sur ses chevilles.
Son sexe avait toujours été différent de celui de Tanya. Il avait quelque chose de plus extraverti. Ses petites lèvres étaient plus grandes et dépassaient – on pouvait voir leurs plis –, alors que celles de Tanya étaient cachées, comme par timidité. Maintenant Nessa avait des poils qui masquaient presque tout. Tanya en avait, elle aussi, mais pas autant que sa sœur – même si elle savait que ça allait changer.
Nessa sortit un autre tampon, puis plaça une serviette de toilette sur le carrelage.
– Je vais m’allonger pour te montrer où il va, et comment on utilise l’applicateur.
Elle s’étendit et écarta les jambes. Avec une main, elle écarta ses petites lèvres, exposant une chaire rose et humide sans poils. Tanya ne s’attendait pas à ce qu’un vagin ressemble à ça de près. Elle s’était représenté quelque chose de plat, et non doté de reliefs, de textures variées.
– Tu vois le trou, là ? demanda Nessa.
– Oui.
– D’accord, alors tu le glisses là…
Nessa inséra le tampon à l’intérieur en faisant une petite grimace.
– Ça fait mal ?
– Pas trop. Bon, alors, une fois qu’il est en place, tu pousses. Regarde, j’appuie sur la partie en plastique et le tampon remonte, tu vois ?
– Oui, je vois.
– Le fil dépasse, c’est normal. Quand tu veux retirer le tampon, il suffit de tirer dessus.
Ce qu’elle fit.
– Aïe. C’est normal, le coton est encore sec.
Elle s’assit.
– Je pense que je vais y arriver maintenant, dit Tanya.
Elle reprit la position de joueur de basket et chercha, cette fois, le bon trou avec ses doigts. Une fois qu’elle l’eut trouvé, elle écarta les lèvres comme Nessa l’avait fait et inséra le tampon.
– Ça passe, dit-elle.
Elle exerça alors une pression sur l’applicateur et, à son grand étonnement, la partie en plastique ressortit alors que le tampon restait bien en place, lui.
– Oh lala, murmura-t-elle en regardant sa grande sœur. Il est à l’intérieur, purée.
Nessa lui sourit.
– Ça fait bizarre, hein ?
Tanya se regarda dans le miroir. Le fil pendait entre ses cuisses et elle le montra.
– Crado, dit-elle avant de se mettre à danser.
– Attends le deuxième jour.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Imagine ton pire saignement de nez, mais dans ton vagin.
– Nessa ! protesta Tanya en riant aux éclats.
Sa grande sœur l’imita.
– Tu comprendras quand tu retireras ton tampon. On dirait qu’il y a eu un crime à l’intérieur.
– Je suis impatiente, dit Tanya.
Et c’était le cas.
Plus tard ce soir-là, Lorraine monta leur dire bonne nuit.
– Faites de doux rêves, dit-elle en passant sa tête par la porte entrouverte.
– Devine ce qui m’est arrivé aujourd’hui, lança Tanya, incapable de cacher cette nouvelle plus longtemps à leur mère.
– Quoi ?
– Devine !
– Tu as eu un A à ton contrôle de maths ?
– Ben, oui, mais je ne pensais pas à ça.
Lorraine entra dans la chambre et vint s’asseoir au bord du lit de Tanya. Par automatisme, elle prit Ellie l’Éléphant et caressa les oreilles flasques de la peluche.
– Donne-moi un indice alors.
– C’est rouge.
– Tu as un bouton ?
– Mes règles.
Lorraine reposa la peluche sur le lit et une expression grave se peignit sur son visage.
– C’est vrai, Tanya ?
– Oui, c’est arrivé tout à l’heure.
L’espace d’un instant, Lorraine parut sur le point d’éclater en sanglots, puis elle se jeta sur Tanya pour la serrer de toutes ses forces contre elle.
– Oh, mon Dieu ! Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ?
– Maman, tu me tires les cheveux.
– Pardon, fit-elle en s’écartant légèrement. Pourquoi tu ne m’as rien dit, trésor ?
Elle souriait à présent et, d’un geste vif et fébrile, caressait le front de sa fille pour écarter les cheveux qui tombaient dessus et les coincer derrière ses oreilles.
Impossible de savoir si Lorraine était contente ou contrariée, ou un mélange des deux. Tanya ne s’était pas attendue à ce genre de réaction. Quand Nessa avait eu ses premières règles, Lorraine avait à peine bronché. Ça n’avait pas été différent, au fond, du jour où Nessa avait eu son appareil dentaire.
– Mon bébé a ses règles, dit Lorraine, qui continuait à caresser les cheveux de Tanya.
– Tu veux que je te montre où sont les serviettes ?
– Nessa s’en est chargée.
– Oh, super. Je peux t’expliquer comment les utiliser.
– Nessa l’a fait.
Elles restèrent muettes un instant, attendant que Nessa dise quelque chose de son perchoir, mais elle gardait le silence, ne remuant même pas dans son lit.
– Tu as mal au ventre ? demanda Lorraine.
– Non.
– Chérie, quand est-ce que c’est arrivé ?
– Il y a quelques heures.
– Pourquoi tu n’es pas venue me prévenir ?
– Arrête, maman.
– Arrête quoi ?
– De me bombarder de questions. Je ne sais pas. Je t’en parle maintenant.
– Tu sais que tu peux tout me dire, hein ? insista-t-elle tout bas.
Tanya sentit quelque chose se durcir dans sa poitrine. C’était une sensation de plus en plus fréquente ces temps-ci. Elle était incapable de donner un nom à ce phénomène, ni de prédire quand il se produirait – mais lorsqu’il était là, impossible de l’ignorer. Pendant un temps, elle avait cru que ses brûlures d’estomac recommençaient, pourtant ça n’avait rien à voir. C’était lié à sa famille. Le premier terme qui venait à l’esprit pour le qualifier était celui de colère, et néanmoins c’était un sentiment plus écœurant, plus lassant que cela.
– Je suis fatiguée, dit-elle.
– Il est tard. Je t’aime, ma chérie.
Lorraine se pencha à l’extérieur du lit du bas.
– Je t’aime aussi là-haut, trésor.
– Pareil, dit Nessa d’une voix étouffée par son oreiller.
En sortant, Lorraine laissa la porte de la chambre entrebâillée pour qu’un ruban de lumière en provenance du couloir puisse s’immiscer à l’intérieur et couper la chambre en deux.
Tanya attendit que Nessa dise quelque chose. Qu’elle fasse une blague ou un commentaire sarcastique sur leur mère, qu’elle demande à sa sœur de se lever pour fermer la porte parce que la lumière la gênait. Mais quelque chose avait changé, Nessa était ailleurs.
Lorsqu’elle s’est assise à califourchon sur Nessa, dans la chambre du motel, Tanya n’avait pas été aussi proche, physiquement, d’elle depuis des années, sans doute depuis ce jour dans la salle de bains de leur mère, quinze ans plus tôt. Quand elle sent, sur les joues de sa grande sœur, des larmes, elle fait semblant de n’avoir rien remarqué. Après tout, il est bien là, le danger de la proximité. Les gens deviennent vulnérables dès qu’on les touche. C’est d’ailleurs pour cette raison que Tanya ne prend plus ses clients dans ses bras ; elle évite même d’entrer en contact ne serait-ce qu’avec leur épaule ou leur main. Pour certains, la réaction est aussi immédiate que si l’on appuyait sur un bouton. Sa sœur en est l’illustration. Il suffit d’effleurer Nessa pour qu’elle s’ouvre, pour qu’elle se répande. Ça doit être un cauchemar de coucher avec elle, pense Tanya. Elle est sans doute ce genre de femme qui pleure après – ou pire, pendant –, qui réclame à être couvée, dorlotée.
Écœurée par cette idée, Tanya s’écarte de sa sœur. Elle songe au restaurant – « Je suis allée devant la maison de Dan aujourd’hui » –, et, cette fois, lorsqu’elle repense à ce nom dans la bouche de sa sœur, elle est révulsée. Autant que si Nessa avait murmuré quelque chose de sale, un code secret que Tanya est la seule à connaître, à comprendre.
Elle s’allonge en mettant autant d’espace que possible entre sa sœur et elle, même si elle sait que Nessa le remarquera et en sera sans doute blessée. Puis elle fait semblant de s’endormir.
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La première fois que Jesse a frappé Lorraine, c’était pendant leur lune de miel. Ils s’étaient mariés en début de semaine à la mairie, tous les deux. Lorraine ne voyait pas l’intérêt d’organiser un grand mariage. Elle en avait déjà eu un, et la perspective de recommencer la mettait mal à l’aise. En plus, Nessa était en vadrouille sur les routes du pays, et Tanya terminait sa première année à Smith ; elle ne voulait pas avoir à déranger ses filles. Et puis Jesse et elle n’avaient pas beaucoup d’amis. Ils passaient la plupart de leur temps tous les deux. Sans oublier que les deux amies les plus proches de Lorraine, Wendy et Marcy, n’appréciaient pas Jesse. Quand Lorraine leur avait annoncé son mariage, celles-ci lui avaient écrit une lettre commune en soulignant les raisons pour lesquelles cette union serait, à leurs yeux, une erreur. Elles s’inquiétaient surtout que Jesse soit manipulateur.
Et il l’était. Lorraine le savait, elle n’était pas aveugle. Jesse était sanguin, possessif, tyrannique. En ce sens, il était l’opposé de Jonathan. Le premier mari de Lorraine avait toujours semblé présent avec tout le monde sauf elle. Elle avait passé la seconde moitié de leur mariage à tenter d’attirer son attention, à tenter de provoquer une réaction, n’importe laquelle. Et elle avait fini par obtenir une demande de divorce.
Jesse n’était pas indifférent. Il tenait à elle. Et il ne la quitterait pas. Lorraine en avait la certitude.
Pour leur union civile, Lorraine portait une robe crème qui lui arrivait sous le genou et Jesse un pantalon de costume avec une chemise. Il était plus beau que jamais, ses yeux bruns débordaient de tendresse, ses cheveux habituellement mal coiffés étaient peignés en arrière. Elle adorait les rides marquées qui encadraient sa bouche et se creusaient lorsqu’il souriait et riait. Et il n’arrivait pas à s’arrêter de sourire ce jour-là. Alors qu’ils se tenaient en face l’un de l’autre dans la petite salle défraîchie de la mairie qui sentait le vieux papier et la peinture humide, elle ne ressentait qu’une seule chose, de la reconnaissance.
Ils avaient tous les deux pris une semaine de congés et loué une petite maison à Chatham, avec vue sur le bras de mer. C’était au mois de mai, et l’hiver s’accrochait au Cape Cod, qui s’était révélé plus froid et plus gris qu’ils ne s’y attendaient. Impossible de se baigner ou de porter autre chose qu’un jean et un coupe-vent. Le premier soir, il pleuvait à verse, et ils avaient dîné d’une friture de poisson dans un restaurant qui utilisait des serviettes en papier et dont la moitié de la salle était occupée par un bar. Quand Jesse avait confié au serveur qu’ils venaient de se passer la bague au doigt, celui-ci était revenu avec deux petits verres de sa meilleure tequila, et les deux jeunes mariés avaient tant bu et tant ri qu’ils ne s’étaient même pas rendu compte qu’ils étaient les derniers clients.
Ça n’aurait pas pu être plus différent de la première lune de miel de Lorraine. Jonathan l’avait emmenée à Paris. Le séjour aurait sans doute été romantique si elle avait parlé le français et avait eu plus de style. Le premier soir, au moment de passer commande au restaurant, Jonathan l’avait reprise sur sa prononciation du français devant le serveur. De ce voyage elle gardait surtout le souvenir d’une grande chaleur et d’un sentiment de malaise. Elle avait regretté de ne pas s’intéresser davantage à l’art.
Pour leur première vraie journée à Chatham, Jesse et elle s’étaient promenés au bord de l’océan. Il y avait une petite pluie fine, entre la bruine et la brume, et l’étendue de sable devant eux disparaissait dans le brouillard. Au-dessus de leur tête, les mouettes criaient, dérivant et plongeant dans un ciel couleur de pierre. Au loin, ils entendaient des cloches, mais le temps était trop voilé pour qu’ils puissent voir, au-delà du rivage, les bouées sur lesquelles celles-ci étaient accrochées. Lorraine avait insisté pour marcher pieds nus – elle aimait la sensation du sable mouillé et glacial, le côté romantique de la plage dans ces conditions. D’autant qu’ils l’avaient pour eux tout seuls.
Jesse, lui, avait la gueule de bois, et la mauvaise humeur qui allait avec. Lorsque Lorraine lui montrait les mouettes, lorsqu’elle ramassait des coquillages et des galets qu’elle lui présentait dans la paume de sa main, il roulait les yeux et poursuivait son chemin. À un moment, elle s’arrêta pour dessiner dans le sable humide avec son gros orteil. Elle écrivit L + J en lettres énormes et attendit qu’il jette un coup d’œil par-dessus son épaule. Comme il ne le faisait pas, elle l’appela.
– Regarde !
Il se retourna à contrecœur et s’approcha.
Pendant un long moment, il se contenta d’observer les initiales dans le sable, avant de dévisager Lorraine.
– Quoi ? Tu veux une médaille, c’est ça ?
– Ne sois pas con, répliqua-t-elle aussi sec.
Ils se trouvaient à la frontière entre la colère et la taquinerie, où ils avaient si souvent l’habitude de se tenir, comme deux funambules. Puis elle s’était jetée sur lui.
Ils s’étaient déjà battus pour s’amuser, en général avant ou après des ébats, roulant sur le lit, se chatouillant, riant.
Ils tombèrent sur le sable, et Lorraine le chevaucha.
– Oui, j’aimerais une médaille, s’il te plaît, dit-elle en lui appuyant sur le torse des deux mains.
Il sourit, l’attrapa par la taille et, avant qu’elle comprenne ce qui se passait, il la renversait pour se retrouver sur le dessus. Il la plaquait au sol et lui immobilisait les poignets.
– Lâche-moi, cria-t-elle, riant et se démenant.
– Dans tes rêves, répondit-il en la regardant gesticuler.
– Tu me fais mal !
– Dommage.
Il appuya encore plus fort et elle commença à sentir une vraie douleur dans ses poignets.
– Jesse, pousse-toi.
Il ne bougeait pas, et elle insista :
– Allez, putain.
– Ferme-la, salope.
Les mots n’avaient pas vraiment eu le temps de pénétrer dans l’esprit de Lorraine qu’il la frappait pile sur la tempe.
Des larmes jaillirent des yeux de Lorraine, tandis que la douleur irradiait dans sa joue et son oreille gauches. Elle le considéra, ébahie.
Jesse ne semblait même pas la voir. Son regard la traversait, il voyait le sable sous sa tête, perdu dans des pensées lointaines et haineuses.
Ce fut à cet instant précis qu’elle eut cette pensée : J’ai commis une erreur en l’épousant. Elle pensa à Nessa et à Tanya. Comme si en la frappant, elle, il s’en était aussi pris à ses filles. C’était ce qui la mettait en colère.
Il ne lui immobilisait plus les bras, et elle se dégagea, puis ramassa ses chaussures et repartit en courant dans la direction d’où ils étaient venus, une main plaquée sur son oreille endolorie.
Elle savait que Jesse la suivait – il l’appelait –, mais elle ne se retourna pas. Il n’y avait plus que leur voiture sur le parking et elle était fermée, Jesse avait la clé. Lorraine s’adossa à la portière en pressant son oreille, qui palpitait contre sa paume. C’était la première fois qu’elle recevait un coup, et elle avait l’impression d’avoir changé de dimension brusquement.
Jesse la rejoignit quelques minutes plus tard. Elle ne le regarda pas, l’humiliation était trop grande.
Elle l’entendit déverrouiller la voiture.
– Je veux rentrer, dit-elle dès qu’ils furent à l’intérieur.
Comme il ne répondait pas, elle se tourna vers lui et répéta :
– Jesse, je veux rentrer à Arlington. Aujourd’hui.
Il soutint son regard. Elle s’attendait à ce qu’il se mette en colère et proteste, mais ses sourcils froncés exprimaient de l’inquiétude, ses yeux de la tristesse.
– Je comprends, dit-il tout bas avant d’enclencher la marche arrière et de sortir du parking.
De retour dans la petite maison de location, Lorraine se rendit directement dans sa chambre et sortit les affaires des tiroirs et de la penderie pour les fourrer dans son sac. Elle avait emporté beaucoup trop de choses, et surtout des vêtements d’été complètement inadaptés à cette semaine grise et glaciale en bord de mer. Elle avait aussi pris une nuisette en dentelle noire qu’elle s’était offerte pour la lune de miel. Sexy mais pas trop. Elle couvrait le haut de ses cuisses et mettait en valeur son décolleté.
– Lorrie.
Elle redressa la tête. Jesse était avachi contre le chambranle de la porte.
– J’ai presque terminé, dit-elle en fourrant la nuisette tout au fond. Tu devrais t’y mettre.
– Attends. On pourrait discuter d’abord ?
Il parlait si bas qu’elle l’entendait à peine.
– Il n’y a rien à dire. Tu m’as frappée.
– Je ne sais pas ce qui m’a pris, murmura-t-il. Tu dois me croire, Lorrie, je ne recommencerai jamais, jamais. Bébé ?
Elle s’approcha de la table de chevet et rassembla les affaires qui s’étaient déjà accumulées ; c’était incroyable à quelle rapidité on pouvait s’approprier un lieu. Ses lunettes, sa crème pour les mains, une boîte d’allumettes du restaurant de la veille, un verre d’eau à la surface duquel flottait de la poussière.
– Lorrie, attends une seconde.
Cette fois, il parlait un peu plus fort, même si ses intonations restaient douces.
– On peut juste se poser cinq minutes et parler ? Tu peux m’accorder ça, cinq minutes, et ensuite je te promets qu’on finira les valises et qu’on partira.
Elle le regarda.
– Cinq minutes, concéda-t-elle.
– Merci, dit-il, soulagé. Merci, Lorrie.
Elle s’assit sur le lit et il vint s’agenouiller devant elle.
– Lorrie, parfois, j’ai des envies irrépressibles, débuta-t-il en ouvrant des yeux immenses. C’est compliqué pour moi d’en parler, j’ai tellement honte. Je n’ai jamais vraiment réussi à me l’expliquer à moi-même. Mais j’ai ces pulsions.
Il fixa le sol avant de la regarder droit dans les yeux.
– De te dompter. Enfin pas au sens où on pourrait l’entendre, je te rassure. C’est purement sexuel. Ça relève du fantasme. Il y a quelque chose chez toi qui provoque ce type d’excitation en moi. Ça ne m’était jamais arrivé. Et ça me fait presque peur d’être attiré à ce point par toi. J’ai envie d’essayer des tas de trucs que je n’ai pas encore testés. Quand on était sur la plage et que j’étais sur toi, l’excitation est montée d’un coup. Je n’ai jamais eu l’intention de te frapper comme ça. C’était un accident. Je me suis laissé emporter. Dominer par ma pulsion. J’ai l’impression d’être un monstre.
Il leva les yeux vers elle.
– Tu m’as vraiment fait mal à l’oreille.
Elle sentait qu’elle se mettait à pleurer, et elle sut, alors, que ses larmes allaient changer les choses – qu’elles étaient le signe qu’elle commençait à lui pardonner. Elle en fut soulagée. D’éprouver de la tristesse plutôt que de la colère. Qu’il soit si doux.
– Je peux regarder ? demanda-t-il.
Elle haussa les épaules, et il se leva puis se pencha pour examiner l’oreille de Lorraine. Du bout des doigts, il effleura la zone sensible tout autour et déposa un baiser sur le lobe.
– Tu as besoin de voir un médecin ?
– Je ne crois pas.
– Parce que si c’est le cas, je t’accompagne tout de suite. On peut aller aux urgences maintenant si tu veux.
– Je ne crois pas que ce sera nécessaire, Jesse. Et qu’est-ce qu’on dirait, d’abord ?
– La vérité.
– La dernière chose que j’ai envie de faire le jour de ma lune de miel, c’est de perdre du temps dans la salle d’attente des urgences.
Elle pleurait pour de bon maintenant. Elle pressa ses paupières de toutes ses forces et prit une profonde inspiration.
– J’ai une idée, dit-il en s’asseyant à côté d’elle au bord du lit. Et si on prenait un bain ? Un bain bien chaud dans cette immense baignoire. On y resterait jusqu’à avoir la peau toute fripée. Et ensuite je t’emmène dîner dehors. Dans un restaurant chic. On se fera beaux, on commandera le meilleur vin de la cave et tous les desserts à la carte. Qu’est-ce que tu en dis, Lor ?
Elle ne réussit pas à lui répondre, mais elle abandonna sa tête sur l’épaule de Jesse.
– Qu’est-ce que tu tenais à la main il y a une seconde ? lui demanda-t-il après plusieurs secondes de silence.
– Comment ça ?
– Cette chemise de nuit noire…
– Ah, ça…
Elle secoua la tête.
– C’était idiot.
– J’ai pas eu cette impression, moi.
Il fit légèrement glisser sa jambe pour venir la presser contre celle de Lorraine.
– Je peux voir ?
– Je ne sais pas, Jesse.
Et pourtant un léger frisson d’excitation montait en elle. Mêlé de soulagement.
Jesse se pencha pour fouiller dans sa valise et en sortir la nuisette. Il la tint à bout de bras, et l’observa avec une telle expression d’extase que Lorraine en eut le souffle court. Puis il se tourna vers elle.
– Je pourrai te voir avec ?
– Non, répondit-elle.
Il sourit et reposa la nuisette en dentelle noire avec délicatesse sur le lit.
– Je vais faire couler le bain. Repose-toi. Je viendrai te chercher quand il sera prêt.
Lorsque Lorraine se rappelle ces moments, elle se demande si ce jour-là, elle n’aurait pas pu changer le cours des choses. En insistant pour qu’ils bouclent leurs valises et partent sur-le-champ. Peut-être que si elle s’était montrée intraitable, son histoire aurait été différente. Mais elle était fatiguée, affamée et bouleversée, et c’était sa lune de miel. Ils avaient payé d’avance la semaine de location. Ils n’avaient pas encore essayé le jacuzzi. Un bain suivi d’un dîner romantique… le programme semblait si parfait. Elle avait donc abandonné sa tête sur l’épaule de Jesse. Elle lui avait permis d’arranger les choses.
Jesse lui envoie texto sur texto depuis qu’elles sont parties la veille, en emmenant Sally. Lorraine a mis son portable sur silencieux pour que les filles n’entendent pas l’alerte qui accompagne chaque message, mais elle les a vus arriver, un toutes les vingt minutes environ, même si elle s’est interdit de lui répondre.
Le dernier en date : Lorrie, j’ai pris rendez-vous avec un psy pour une thérapie de couple. Le Dr Louis Keller. Il a de très bonnes recommandations. Il nous attend jeudi à 18 h. Tu n’es pas obligée de venir. Moi, j’y serai. J’espère que tu décideras d’être présente. Ne tire pas un trait sur nous deux aussi facilement.
Elle jette un coup d’œil à ses filles. Elles sont toutes deux endormies, Tanya recroquevillée autour d’un oreiller, Nessa à plat ventre. Leurs deux chevelures, étalées, se superposent, et il est impossible de savoir laquelle appartient à qui. Pour la première fois depuis son départ d’Arlington, Lorraine répond à Jesse.
Je vais y réfléchir. Appuyer sur « envoyer ».
C’est tout ce que je te demande, répond-il quelques secondes plus tard. Elle a l’impression qu’il vient de passer la main à travers l’écran du téléphone et qu’il la touche.
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Les filles se réveillent dans l’après-midi. La chambre du motel est baignée d’une lumière d’un rose doré et peuplée d’ombres. Le soleil qui filtre à travers les stores est aussi épais et onctueux que du miel. Adossée à un oreiller, Lorraine lit sur son téléphone. Tanya est roulée en boule à côté de Nessa, un oreiller sous le bras.
– Coucou, dit Nessa.
– Coucou, répète Lorraine.
Puis Tanya :
– Coucou.
Nessa ressent l’envie subite de ne plus jamais repartir. Elles sont si bien ici, terrées ensemble dans cette chambre, en sécurité. Jesse, Henry et Eitan, Jonathan, Simone et Ben sont tous très loin, dans un tout autre univers, qui n’existe pas ici, au sein de cette bulle de lumière. Elles pourraient vivre éternellement dans cette pièce baignée de soleil, à se nourrir exclusivement de petits déjeuners gratuits. Erica serait leur gardienne, elle dormirait dans le bureau près du hall du motel, toutes les nuits, veillant à ce qu’aucune personne dangereuse ne puisse entrer.
Northampton n’est qu’à quatre-vingt-dix minutes de route, pourtant sa vie là-bas – le cabinet du docteur Janeski, les nuits intermittentes avec Henry, les longues errances sans but dans son quartier –, tout lui semble si incohérent, comme les éléments d’une existence qui ne serait pas la sienne. Ici, cachée avec sa mère et sa sœur, Nessa se sent bien.
Elles prennent le temps de se lever et de se changer, puis elles se retrouvent ensemble dans la salle de bains pour se rafraîchir un peu. Elles se brossent les dents, Tanya sort son eye-liner de son sac et le prête à sa sœur et à sa mère. Les contusions de Lorraine ont viré du rouge vif au violet parsemé de taches plus sombres. Elle ramène ses cheveux vers l’avant, de part et d’autre de son visage, pour masquer ses ecchymoses, comme Nessa et Tanya le faisaient lorsqu’elles avaient des suçons.
Elles quittent la chambre pour partir en quête de nourriture, et Nessa est déçue de constater que la réceptionniste a été remplacée par un homme aux paupières lourdes qui porte un crucifix en or autour du cou. Son badge indique : Chris.
– Vous auriez un endroit à nous conseiller pour le dîner ? lui demande Lorraine.
Nessa remarque aussitôt la pointe de séduction que celle-ci insuffle à sa voix, en la faisant monter d’un ton.
Chris inspire bruyamment et se tape le torse avec la paume.
– Sur Main Street, vous avez plusieurs options. La pizzeria a toujours beaucoup de succès. Et puis, attendez… Le pub sert de bons burgers et de bonnes bières. Et il y a le Lucky Dragon si vous aimez la cuisine chinoise. Et un endroit pour manger de la friture de poisson. On a une liste de restaurants juste ici, si vous voulez jeter un coup d’œil.
Il indique une petite table en bois avec un classeur noir et une pile de menus à emporter.
– Merveilleux, dit Lorraine.
– Prenez tout de suite à droite en sortant du parking, poursuit-il. Et continuez tout droit jusqu’à Main Street.
– Alors, les filles ? lance Lorraine, une fois qu’elles sont montées en voiture.
Tanya, assise à l’arrière, pousse un grognement.
– Rien ne me fait vraiment envie.
– Moi je mangerais bien un burger, dit Nessa.
– Tee ?
Elle pose les pieds sur l’accoudoir entre les deux sièges avant.
– Comme vous voulez.
Le restaurant est niché entre la pizzeria et une boutique de vêtements. La façade est peinte en vert et les immenses vitrines donnent sur un intérieur à l’éclairage tamisé, tout en bois et en brique.
Il y a des dizaines de tables vides et un bar. Une serveuse les installe près de la vitrine. À part elles trois, et les employés, le pub est vide.
Le serveur, un adolescent, qui leur apporte les cartes a le visage et le cou infestés d’acné purulente.
– Bienvenue, leur dit-il en leur servant des verres d’eau et en évitant de croiser leur regard.
Elles prennent connaissance de la carte en silence. Au bout d’une minute, Tanya pose la sienne.
– Il n’y a rien que je puisse manger.
– Comment ça ? s’étonne Lorraine.
– Tout est soit frit, soit dégoulinant de fromage. Mais ne vous en faites pas, j’achèterai un truc à la supérette après votre dîner.
Nessa serre les dents. Elle ne comprend pas pourquoi sa sœur ressent toujours le besoin de les rabaisser, d’établir un lien entre le gras, le fromage et elles. Elle n’a plus la même alimentation que lorsqu’elle était enfant puis ado. La faim n’a jamais vraiment disparu, cependant elle a trouvé d’autres moyens de la faire taire. Elle n’est pas aussi mince que Tanya, qui paie soixante-dix dollars par mois pour pouvoir s’épuiser sur un tapis de course usé dans un club de sport new-yorkais tous les matins. Pourtant Nessa aime son corps. Pas tous les jours, pas dans tous les miroirs. Mais dans l’ensemble. En général, il suffit qu’elle soit près de Tanya pour être de nouveau tentée de se goinfrer.
– Tu veux qu’on aille ailleurs ? propose Lorraine.
– Tu as écouté les choix qu’il nous a proposés ?
– Et le restaurant de poisson ?
Tanya roule les yeux.
– Si tu ne peux rien manger ici, ça ne sert à rien de rester, décrète Lorraine. Tu dois avoir faim, en plus. Et si tu prenais l’aubergine ?
– Elle est frite. Mais ça va, je n’ai pas si faim que ça.
– Un peu de gras ne va pas te tuer, Tanya, intervient Nessa.
Sa sœur pousse un petit rire.
– Eh bien, figure-toi que c’est précisément le cas, si.
– Rien ne t’oblige à nous gâcher notre plaisir.
Tanya lève les deux mains.
– Je me tais.
Le serveur revient.
– Vous êtes prêtes à passer commande ?
Comme personne ne lui répond, Nessa finit par hocher la tête.
– Vas-y, maman.
Lorraine scrute le verso du menu en plissant les yeux.
– Je me demandais… Est-ce qu’il serait possible d’avoir l’aubergine à la provençale, mais sans la faire frire ?
Elle lui indique le plat en parlant.
– Euh… une aubergine toute simple alors ?
– Oh, vous pouvez mettre un peu d’huile, disons que je préfère éviter le bain de friture.
– D’accord. Je passe l’info en cuisine.
Il griffonne sur son carnet, avant de se tourner vers Tanya. Nessa remarque qu’elle le déstabilise avec sa beauté et son regard franc.
– Et vous, mademoiselle ? bredouille-t-il.
Sous ses boutons déjà bien rouges, ses joues deviennent écarlates.
Tanya lui sourit avec aisance.
– Je reste à l’eau, merci.
– Ah, bon, d’accord.
Il commence à écrire dans son carnet, puis il se rappelle qu’il leur a déjà rempli leurs verres. Il s’adresse enfin à Nessa et il est tellement plus à l’aise avec elle que son visage reprend sa couleur habituelle.
– Et vous ?
Elle sent dans sa poitrine la morsure de la vexation, suivie de près par celle de l’humiliation. Elle est si pathétique qu’elle arrive à se sentir rejetée par un serveur de quinze ans.
– Je prendrai le sandwich à l’effiloché de porc, répond-elle pour le simple plaisir d’irriter Tanya. Et une portion de frites aux truffes à partager.
Après le départ du serveur, une minute de silence électrique s’écoule. Tanya finit par le rompre.
– Il faut qu’on parle de lundi.
Lorraine soupire.
– Je suppose, oui.
– Je ne vois aucune raison pour que tu n’obtiennes pas l’injonction d’éloignement si tu parles au juge de la strangulation, dit Tanya. Je parie que Jesse sera présent à l’audience et que le juge lui proposera de donner sa version des faits, mais je ne suis pas très inquiète. En revanche, maman, je pense vraiment que tu dois parler des violences physiques. Et des preuves matérielles de tes divers passages aux urgences. Je sais que c’est un sujet difficile à aborder, mais le juge a besoin d’avoir tous les éléments en main pour prendre sa décision, et cet élément-là est crucial.
– Tanya, pourquoi tu ne laisses pas maman décider de ce qui est crucial ? C’est sa vie après tout.
– Tu m’en veux de quelque chose ? rétorque Tanya en se tournant vers Nessa. De ne pas avoir commandé à manger ?
– Je te trouve juste un peu condescendante.
– Les filles, s’il vous plaît, dit Lorraine en s’adossant à sa chaise.
– Maman, la grande question maintenant, c’est de savoir où tu vas vivre, reprend Tanya. Tu n’es pas obligée de déménager avant un mois environ, non ? Je suis sûre que ce sera suffisant pour trouver un appartement, ou au moins quelque chose à court terme, en attendant de t’organiser pour la suite. Et si besoin, tu peux toujours venir vivre chez nous à New York.
– Ou chez moi, ajoute Nessa. Tu peux aussi venir chez moi.
Lorraine avale une gorgée d’eau puis jette un coup d’œil en direction de la cuisine.
– Vous oubliez que j’ai un travail ici.
– Tu peux trouver un arrangement avec Selma, rétorque Tanya. Étant donné la situation, je suis sûre qu’elle comprendra.
– Ce n’est pas le genre de situation que j’ai très envie de raconter à tout le monde. Oh, regarde, Ness, tes frites sont déjà là.
– Nos frites, rectifie-t-elle. Elles sont pour tout le monde. Et surtout pour Tanya.
– Parlons plutôt de ça après le dîner, dit Lorraine. Je voudrais profiter de mon repas sans avoir à réfléchir à toute cette situation.
– L’audience a lieu après-demain, maman, insiste Tanya. Tu ne peux pas vraiment te permettre de repousser, tu sais.
Lorraine met une poignée de frites dans son assiette.
– Elles ont l’air délicieuses, non ? dit-elle sans en avaler une seule.
Nessa en enfourne une, se brûle la langue et la laisse retomber dans son assiette.
– C’est chaud.
Tanya a sorti son portable et elle écrit un texto.
Le serveur approche de la table.
– Les frites vous plaisent ?
– Beaucoup, répond Nessa.
Il hoche la tête et détale.
– Qu’est-ce que tu fais, là ? demande-t-elle à sa sœur en tendant son menton vers le téléphone. C’est plutôt malpoli.
Tanya la regarde droit dans les yeux.
– Je suis en train de prendre mes dispositions au travail pour pouvoir me libérer lundi et assister à l’audience avec maman. Et je préviens Eitan que je ne rentrerai qu’en fin de journée et qu’il faudrait qu’il annule mon rendez-vous chez le coiffeur.
– Ma chérie, n’annule pas, intervient Lorraine. Je n’ai pas besoin de toi à l’audience. Ne t’inquiète pas pour moi.
Tanya redresse brusquement la tête, le regard assassin.
– Ah si, je m’inquiète pour toi. Je rentre, tu as perdu sept kilos et, au beau milieu de la nuit, je te trouve avec des marques de strangulation dans la cuisine.
Elle se tourne vers Nessa.
– Et toutes les deux vous faites comme s’il n’y avait aucun problème. On n’est pas en vacances, je vous signale.
Le serveur arrive avec leurs plats, qu’il dépose délicatement devant elles.
Lorraine est livide.
– Je n’aurais jamais dû faire peser ça sur vous, les filles. C’est un problème que je dois régler avec Jesse.
– Il n’y a rien à régler, maman.
Tanya hurle presque maintenant.
– Tu dois le quitter. Point.
Lorraine se tourne vers la vitrine.
– Je sais.
– Personne n’a le droit de lever la main sur toi, personne, assène Tanya en frappant la table du poing. Il devrait être en prison. Il devrait répondre de ses actes et être condamné. Tu ne peux pas le laisser s’en tirer. Et tu sais, maman, il fera exactement la même chose avec la prochaine, il…
Les épaules de Lorraine s’affaissent brusquement. L’expression de Tanya change aussitôt du tout au tout.
– Ça va aller, reprend-elle d’une voix plus douce. Tu es en sécurité maintenant. On va s’en assurer.
Nessa pose une main sur l’épaule de sa mère.
– Tanya a raison.
– Je ne…
– Quoi, maman ? l’encourage Tanya.
Elle la regarde avant de se tourner vers Nessa.
– Il ne me quittera jamais.
Les deux sœurs échangent un regard.
– Il ne rencontrera pas une autre femme.
Puis tout en elle se raidit.
– Je l’aime.
Tanya se lève si brusquement que sa chaise tombe à la renverse, et elle sort du pub en trombe.
Nessa capte l’attention du serveur à l’autre bout de la salle, où avec deux de ses collègues ils suivent la scène. Elle lui fait le signe qu’elle veut l’addition, et il hoche la tête, passant aussitôt à l’action.
– Jesse est compliqué, se justifie Lorraine en regardant Nessa. L’alcool le rend méchant. Il n’est pas tout le temps comme ça. Il devient un autre homme dans ces moments-là. Il s’en veut terriblement. Il est prêt à se faire aider. Il a accepté de suivre une thérapie de couple.
Nessa tente de se montrer compréhensive.
– Vous y êtes allés ?
– Pas encore. Il a le nom d’un psy, un médecin qui a de bonnes recommandations.
Elle regarde dehors.
– Est-ce qu’on devrait aller chercher ta sœur ?
Nessa fait non de la tête.
– Elle nous enverra un texto quand elle sera prête. Laissons-lui le temps de se calmer.
Lorraine avale une gorgée d’eau.
– Maman, c’est la première fois qu’il te blesse ?
– Oui.
– Pour de vrai ?
Lorraine pose un regard las sur elle, et Nessa est surprise de la voir battre en retraite aussi facilement.
– Il t’a déjà blessée ?
– Évidemment.
L’espace d’un instant, Lorraine paraît agacée.
– Ça a commencé quand ?
– Il n’y a pas très longtemps. Je ne me souviens pas du moment précis.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
Lorraine soupire.
– Chérie, je te promets que je te raconterai, mais je ne veux pas te contrarier davantage.
– Je peux tout entendre, répond Nessa, qui se prépare déjà au pire.
Tous ces week-ends où elle aurait pu rentrer voir sa mère et a préféré renoncer. Tous ces coups de fil d’une minute, à échanger des banalités, à se promettre de se parler plus longtemps bientôt. La culpabilité l’assaille, de cette façon déloyale que ce sentiment a de vous frapper en un souffle.
Lorraine observe Nessa. Elle semble réfléchir à ce qu’elle va dire.
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2016
Les choses ont commencé à dégénérer vraiment après la fête chez Diane. Jesse ne voulait pas y aller. Il n’aimait pas les collègues de travail de Lorraine.
– Elles sont barbantes, s’était-il plaint. Surtout la camionneuse, là, avait-il ajouté pour parler de Diane.
La fête n’en était pas vraiment une – plutôt une petite réunion entre collègues de Stand Together et amis pour célébrer la retraite prochaine de Diane. À force d’insistance, Lorraine avait fini par convaincre Jesse de l’accompagner – elle lui avait surtout promis qu’il y aurait de l’alcool, et qu’ils ne seraient pas obligés de rester très tard.
Dès qu’ils eurent franchi le seuil de la maison de Diane, une grande demeure de style colonial à Concord, Jesse afficha un large sourire, activant son charme légendaire, et Lorraine se détendit un peu. Quand il était en société, entouré de monde, son humeur semblait toujours un peu meilleure, et Lorraine ne pouvait pas s’empêcher d’être soulagée.
Elle était près de la table des boissons lorsqu’elle reconnut un homme à l’autre bout de la pièce. Elle crut d’abord qu’elle était victime d’une illusion. Et pourtant non, c’était bien lui : Raymond, le chiropracteur du site de rencontre, avec lequel elle était sortie quelques fois des années auparavant, juste après le départ de Jonathan. Il était tout seul, un verre dans une main, et une assiette en carton pleine de nourriture dans l’autre. Il n’avait presque pas changé malgré les nombreuses années ; il avait pris un peu de poids sans doute, et perdu quelques cheveux. À l’époque, il n’avait pas su la charmer physiquement, mais aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, elle s’intéressait moins au physique de Raymond qu’à cette question : allait-il se souvenir d’elle ou non ? Elle jeta un coup d’œil à Jesse. Il n’avait qu’un seul objectif en ligne de mire, une bouteille de Heineken, qu’il décapsula d’un geste expert avant de la lever en direction de Lorraine, comme pour porter un toast, et d’avaler une gorgée.