Notre part d'ombre

Hanna Halperin · Chapitre 4 sur 5 · partie 5/5

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Notre part d'ombre

Partie III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

– Désolée, répète-t-elle.

– Je t’en prie, lui dit la psy en balayant l’air de la main.

Elle se penche au-dessus de la table pour plonger ses yeux au fond de ceux de Nessa.

– J’ai été dévastée quand j’ai appris pour ta mère.

– Oui, répond Nessa d’une petite voix avant, sans prévenir, d’éclater de rire.

C’est à cause du ton sur lequel le docteur Janeski a prononcé ce mot, « dévastée », comme si elle avait connu Lorraine, comme si cette nouvelle l’avait littéralement anéantie, ce qui, Nessa le sait bien, n’est pas le cas. Elles ne se sont jamais rencontrées.

La psy demeure impassible.

– Je ne sais pas ce qui ne tourne pas rond chez moi, dit Nessa en se couvrant la bouche. Je ne sais pas pourquoi je ris.

Le docteur hausse les épaules en souriant.

– C’est tout à fait normal.

Puis elle attend. Nessa se demande si c’est à ça que ressemble une séance avec la psy, si ses patients ont la liberté de dire ou de faire ce qu’ils veulent, tandis qu’elle reste assise face à eux et encaisse. Sa patientèle est composée pour l’essentiel de jeunes femmes, des étudiantes de Smith aux beaux cheveux et aux yeux intelligents, qui portent des jeans hors de prix savamment déchirés aux genoux. Elles regardent leur téléphone dans la salle d’attente et, dès que le docteur vient les chercher, elles se lèvent avec impatience, guettant le sourire – la chaleur – de la psy, auquel elles ont toujours droit, contrairement à Nessa. Puis elles ressortent un quart d’heure plus tard, aussi rouges et fébriles que si elles venaient d’avoir un rapport sexuel ou de gratter un ticket gagnant. Le docteur Janeski leur dit que leur vie est importante. Leurs souffrances bien réelles.

– C’est gentil à vous d’être venue. Vous n’avez pas de rendez-vous aujourd’hui ?

– On est samedi, répond la psy. Je tenais à passer te voir, bien sûr. J’ai beaucoup pensé à toi, tu sais. Comment vas-tu ?

À son grand soulagement, Nessa sent ses yeux s’emplir de larmes.

– Pas très bien, reconnaît-elle.

Elle n’a pas dormi depuis plusieurs jours. Il lui arrive de s’assoupir, mais jamais plus de vingt ou trente minutes. Et elle redoute le réveil – la prise de conscience renouvelée. Elle ne supporte pas l’idée de s’allonger sur son lit, de se mettre en pyjama, de se brosser les dents, de remonter les couvertures sur elle, elle évite donc sa chambre et a pris l’habitude de dormir sur le canapé, en laissant la télévision et les lumières allumées.

– Tu dors ? lui demande le docteur Janeski, qui semble lire dans ses pensées.

Elle secoue la tête.

– Et tu manges ?

– De temps en temps.

– C’est important de manger un peu, même si tu n’as pas d’appétit, tu sais. Je peux te réchauffer un peu de lasagnes ?

– D’accord.

Elle se lève et Nessa la regarde s’affairer dans la cuisine en désordre, ouvrir le tiroir des couverts, puis laver une assiette sale, l’essuyer avec un torchon, avant de découper soigneusement une part de lasagnes, de taille très raisonnable. Après l’avoir placée au micro-ondes, elle se décale d’un pas sur la gauche pour éviter les ondes cancérogènes.

– Essaie de manger quelques bouchées, dit-elle en posant l’assiette devant Nessa. Ce que tu peux.

Nessa approche de sa bouche un morceau de pâte fumante recouverte de fromage fondu et de sauce.

– Merci, dit-elle après l’avoir avalé. C’est délicieux.

La façon dont la psy l’observe, en plissant les yeux et en hochant continuellement la tête, met Nessa à cran.

– Pourquoi c’est normal de rire ?

Le docteur incline la tête d’un air admiratif, comme si cette question était remarquable.

– Tu es en état de choc. Comment en serait-il autrement ? Ta sœur et toi, vous venez de subir un énorme trauma. Le chagrin exerce un stress sur ton corps et sur tes émotions. Ce rire peut être un moyen, pour toi, de te libérer d’une partie de ce stress.

Elle sourit.

– Un jour, j’ai eu une patiente qui n’arrêtait pas de roter après la mort de sa grand-mère.

– Et le sommeil, reprend Nessa. Pourquoi c’est aussi dur de me coucher dans mon lit d’après vous ? Je n’ai même pas envie d’entrer dans ma chambre. L’idée de m’allonger et d’éteindre les lumières…

– Mmh… As-tu passé une seule nuit dans ton lit depuis que c’est arrivé ?

– Non.

La psy réfléchit, ses yeux s’agitent de droite à gauche.

– Le coucher est un moment très difficile de la journée. À quelle fréquence avais-tu ta mère au téléphone, Nessa ?

– Presque tous les jours, ment-elle.

– À quelle heure ?

– En général le soir, j’imagine.

– Pas étonnant que tu fuies ta chambre à ce moment de la journée ! C’est trop douloureux, bien sûr. Nessa, est-ce que tu parles au téléphone avec ta famille ou des amis ? Et, si je peux me permettre cette question, es-tu suivie par un psy ?

– Non. Je n’ai pas de psy.

– Si tu veux, je peux t’en recommander un. J’en connais de vraiment adorables dans le coin. Certains sont spécialistes du deuil.

– Je ne pense pas avoir les moyens.

– J’ai plusieurs confrères qui seront en mesure, j’en suis à peu près certaine, de te proposer des tarifs adaptés.

Elle a un sourire satisfait, comme si la générosité de ses collègues rejaillissait sur elle.

– Peut-être… Docteur Janeski ?

– Oui ?

– C’est normal, pendant le deuil… d’avoir des relations sans sentiments ?

La psy ne sourcille pas.

– Tout à fait.

Nessa baisse les yeux vers la table et frotte une éraflure avec son index.

– Il n’a pas été très gentil avec moi, murmure-t-elle.

Elle sent le regard du docteur sur elle, attendant qu’elle en dise plus.

– C’était ce type… Henry, lâche-t-elle en redressant la tête. Un de vos patients. Henry Alden.

La psy hoche lentement la tête sans prononcer un seul mot ni contracter un seul muscle.

Nessa éprouve le besoin d’informer le docteur Janeski que Henry n’a pas été gentil avec elle. Elle veut même que ce soit la faute du docteur.

– Quand est-ce arrivé ? lui demande celle-ci. Avec Henry ?

Nessa hausse les épaules. Elle sait qu’elle devrait être prudente, ne pas divulguer trop d’informations.

– Quelques jours après l’enterrement.

– Et c’est récent, avec Henry ?

– Il est tombé sur moi, à l’arrêt de bus. Il m’a taxé une cigarette.

– Je ne savais pas que tu fumais.

Nessa garde un visage de marbre.

– Enfin bref, continue la psy, il a dû te reconnaître, non ?

– J’imagine…

– Et toi, tu l’as reconnu ?

– Pas tout de suite.

– De toute façon, ça n’a plus aucune importance. Enfin, oui, Nessa, avoir des liaisons sans lendemain, adopter des comportements à risque, tout ça est lié, je suppose, à ton deuil.

Son ton est devenu strictement professionnel – la Janet qui a préparé les lasagnes s’est volatilisée.

– Il y a une de mes consœurs, le docteur Roberta Hughes, qui te conviendrait à merveille, je pense. Si tu veux, je peux te laisser son numéro et lui passer un coup de fil aujourd’hui pour la prévenir que tu vas la contacter.

– Je ne pense pas pouvoir payer plus de cinquante dollars la séance. Surtout en ce moment.

– Tu pourras avoir cette discussion avec Roberta. Je suis convaincue qu’elle fera tout pour être arrangeante, mais je ne peux pas me prononcer pour elle.

– Je vous remercie, docteur, du fond du cœur. Pour les lasagnes aussi. Je mangerai mieux plus tard.

Elle incline la tête vers son assiette, où les lasagnes ont refroidi.

– Bien sûr. Tu sais que tu peux m’appeler si tu as besoin de quoi que ce soit, n’est-ce pas ?

– Oui, je sais. Merci.

La psy se lève.

– Quand tu seras prête, tu retourneras dormir dans ton lit. Et si tu as envie, tu peux m’appeler pour discuter. Seulement si tu es à l’aise avec cette idée, naturellement. Je veux que tu saches que je suis là pour toi. On s’est rapprochées au fil des années, non ? Je tiens à toi, Nessa. Je tiens beaucoup à toi.

– C’est réciproque, docteur Janeski.

– Je peux t’embrasser de nouveau ?

– Bien sûr.

De près, la psy sent la savonnette à la lavande.

– Tiens, dit-elle en ouvrant son sac à main pour en sortir une carte de visite qu’elle remet à Nessa. Voilà le numéro du docteur Hughes.

– Attendez, je dois l’appeler docteur Hughes ou Roberta ?

Une lueur s’allume dans le regard de la psy.

– C’est à elle qu’il faut le demander.

– Je le ferai, répond Nessa en raccompagnant sa patronne à la porte. À plus tard, Janet.

Après le départ du docteur Janeski, Nessa se précipite dans sa chambre. Celle-ci est sens dessus dessous, Nessa ne l’a pas rangée depuis la nuit où elle a retourné sa penderie pour trouver une robe à porter à l’enterrement de Lorraine. Sa colère, qu’elle se représente telle une grosse balle remplie de sang, aussi dense qu’une tumeur, palpite dans son ventre.

Elle s’assied par terre et appelle Tanya.

– Salut.

La voix de Tanya surgit presque aussitôt dans le téléphone, comme si elle avait guetté ce coup de fil.

– Salut.

– Tu pleures ? s’enquiert Tanya.

– Non. Cette pute de Janeski vient de me rendre visite.

– C’est vrai ?

– Ça fait deux ans que je bosse pour elle, et c’est seulement aujourd’hui qu’elle me dit de l’appeler Janet. Qu’est-ce que je dois comprendre, enfin ? Que j’y ai droit… parce que maman est partie ?

Elles n’utilisent pas le mot « morte » entre elles. Ni le passé. Pas parce qu’elles sont dans le déni, pas parce que ça les bouleverserait ; non, elles craignent juste, chacune, de heurter l’autre.

– Je ne sais pas, répond Tanya, qui semble distraite. C’est une conne, mais elle cherchait peut-être juste à être sympa.

– Et moi, pendant toute la conversation, je n’ai pas arrêté de l’appeler « docteur ». J’ai dû le répéter cinq fois, et elle ne m’a jamais corrigée. Puis elle me conseille une psy à aller voir, qu’elle me présente quasi dans la même phrase comme le « docteur Hughes » et « Roberta ». Une sale manipulatrice sadique, voilà ce qu’elle est. Et sans doute une très mauvaise psy.

– C’est tordu, c’est vrai.

Tanya ajoute d’une voix un peu plus distante :

– Eitan, tu peux vérifier le four ?

– Vous mangez quoi ?

– Des lasagnes de la mère d’Eitan. Elle est là.

– Janeski m’a apporté la même chose.

En un éclair, Nessa est submergée par la solitude.

– Ness, je peux te rappeler ? Bina vient juste d’arriver en fait.

– Évidemment.

Elle s’efforce d’avoir un ton joyeux, pour cacher qu’elle est blessée.

– Ça va ? Ça n’a pas l’air d’être la forme.

– Si, si, ça va.

Nessa raccroche et fond en larmes.

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Tanya raccroche et pose une main sur son ventre, inspire en comptant jusqu’à trois, puis expire en comptant jusqu’à cinq. Ma mère est morte. C’est la phrase qui tourne en boucle dans sa tête chaque seconde de chaque journée depuis que c’est arrivé. Sa mère a été victime d’un crime odieux, ce qui fait de Tanya la victime d’un crime odieux elle aussi. Or Tanya n’a aucune envie d’être une victime. Elle n’a aucune envie d’être une martyre. Rien que ces termes – que les avocats emploient en prenant des pincettes avec leurs clients, veillant toujours à vérifier ceux qu’ils préfèrent, comme si cela faisait une vraie différence – la mettent hors d’elle.

Jesse attend son jugement au fond d’une prison de Concord, dans le Massachusetts. Et si Tanya s’implique dans ce procès – ce qu’elle fera –, il restera enfermé jusqu’à la fin de ses jours.

Elle a eu Nessa au téléphone tous les jours depuis l’enterrement, souvent plusieurs fois. Elles n’évoquent pas directement ce qui est arrivé. Elles préfèrent discuter des gens qui se sont manifestés – anciens petits amis et parents lointains, amis de colo, maîtres et maîtresses d’école primaire. Elles parlent du menu de leur dîner, le gratin de thon que la voisine de Nessa lui a apporté et qui a aussitôt empesté tout l’appartement, le cake à la banane et aux pépites de chocolat que Tanya a englouti d’une traite. Elles se plaignent de leurs maux – migraines et crampes d’estomac, courbatures. Elles ont toutes les deux eu des douleurs aux dents. Elles regardent de vieux épisodes de Friends – leur série préférée, à l’adolescence –, et il leur arrive de s’installer devant le même épisode pour ponctuer le visionnage de commentaires au téléphone et rire aux mêmes gags. C’est une des choses qui a surpris Tanya. En dépit de leur tristesse infinie, elles rient souvent ensemble.

Elle n’a pas encore réussi à parler du bébé à Nessa. Personne dans sa famille n’est au courant, à l’exception de son père, qui a promis de ne rien dire pour le moment, même à Simone.

Tanya est là, à porter littéralement ce secret, écrasée par la culpabilité. Elle est obnubilée par l’idée que c’est injuste pour Nessa. Tanya a une famille, elle. Une famille toute neuve, qui patiente en coulisses. Ça ne rend pas la douleur plus supportable, la perte moins grande, mais ça les atténue. Elle mentirait si elle affirmait que ça ne les atténuait pas.

Le jour de son retour au travail, Tanya trouve une enveloppe vert pâle sur son bureau. À l’intérieur, la carte sur laquelle on peut lire en lettres très tarabiscotées « Sincères condoléances » a été signée par tout le monde au tribunal. La plupart des collègues de Tanya ont ajouté des petits mots. Je pense à toi. Je prie pour ta famille. Dis-moi si je peux faire quoi que ce soit.

C’est forcément Marjorie qui a acheté la carte et l’a fait circuler. Marjorie, c’est la mère de ce tribunal, celle qui apporte des cupcakes aux anniversaires, qui organise le Secret Santa en décembre, qui retient toujours les noms des époux et des enfants. Tanya range la carte dans son enveloppe, qu’elle place dans le tiroir de son bureau, avant d’ouvrir son ordinateur portable pour parcourir son planning de la matinée. Les mots dansent sur l’écran, et l’image de Lorraine dans son cercueil reprend sa place habituelle, au premier plan, dans l’esprit de Tanya.

Son téléphone vibre sur son bureau – un appel en provenance d’un numéro inconnu, sans doute un démarcheur, pourtant elle décroche.

– Allô ?

– Bonjour, c’est bien Tanya ? lui demande une voix de femme.

– Oui, c’est moi.

– Bonjour, Tanya, ici Lily du salon de coiffure. Je vous appelais pour savoir si vous voulez reprogrammer le rendez-vous avec Amanda que vous avez dû annuler il y a quelques semaines.

La femme parle d’une voix forte et pleine de vitalité, ignorante, par chance, des récents événements qui ont frappé Tanya.

– Ah, dit-elle.

Ça lui était complètement sorti de la tête. Elle joue avec une mèche de ses cheveux et en examine les pointes, sèches et où apparaissent quelques fourches.

– Oui, poursuit-elle, merci de m’avoir appelée.

– Formidable ! Quand pouvez-vous venir ?

– Quelles sont ses disponibilités la semaine prochaine ?

– Amanda sera en congé maternité à partir de la semaine prochaine, mais nous avons d’autres coiffeuses qui seront ravies de s’occuper de vous.

– C’est vrai ? s’étonne Tanya.

Elle repense à son dernier rendez-vous avec Amanda et tente de se souvenir si celle-ci semblait enceinte. Elle ne se rappelle rien.

– Est-ce qu’il lui resterait une disponibilité cette semaine alors ?

Tanya entend le cliquetis d’un clavier d’ordinateur.

– Elle vient d’avoir une annulation à dix-huit heures trente ce soir. Ça vous conviendrait ?

– C’est parfait, répond Tanya, même si elle devra quitter le travail plus tôt. À tout à l’heure.

Elle raccroche et effleure sa souris pour que l’ordinateur sorte de son état de veille.

On frappe à sa porte. C’est Patrick McConnell, un avocat de génie.

– Tanya, lui dit-il, je te présente toutes mes condoléances.

– Merci.

Il approche pour la serrer dans ses bras avec chaleur. Ça ne dure pas longtemps, mais Tanya a le temps de sentir l’odeur de son shampooing, de son eau de Cologne luxueuse et du café dans son haleine.

– Je ne savais pas que ta mère était malade, dit-il en s’écartant.

– Ce n’était pas le cas. Son mari l’a assassinée.

Patrick ne cache pas sa stupéfaction, et Tanya en éprouve du soulagement. D’ici peu, tout le monde sera au courant, et elle pourra peut-être avoir la paix.

– Bonté divine, lâche-t-il d’une voix rauque, je ne sais pas quoi dire. C’est absolument terrible, Tanya. Terrible.

– Ouais, je sais. Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit.

– Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez les gens ?

Il s’agit d’ironie, évidemment. Patrick défend constamment des gens comme Jesse – enfin surtout des gens beaucoup plus riches que Jesse. C’est grâce à ça que Patrick peut se payer son eau de Cologne, ses beaux costumes bien repassés, son appartement à Murray Hill avec portier, toit-terrasse et ascenseur qui conduit directement à son salon. Il a organisé une fête chez lui en décembre.

– Les gens sont des monstres.

Patrick plante ses immenses yeux intrépides dans ceux de Tanya.

– Dis-moi ce que je peux faire, et je le ferai.

Il dégage une assurance aussi puissante et coûteuse que son parfum. Si Tanya devait commettre un meurtre, Patrick McConnell serait le premier avocat auquel elle penserait pour sa défense.

– Merci. J’aimerais pouvoir penser à quelque chose.

– Si jamais c’est le cas, tu m’appelles, promis ?

Elle hoche la tête. De près, il a de longs cils noirs, presque féminins.

– C’est promis.

Amanda n’éprouve pas le besoin de combler les silences contrairement aux autres coiffeuses, elle n’interroge pas Tanya sur son programme du week-end, sur d’éventuels projets de vacances, ni sur les derniers bons films qu’elle aurait pu voir.

C’est une jolie femme ronde avec une peau laiteuse et des tatouages colorés qui dépassent de ses manches et de son col. À chacun de ses rendez-vous, Tanya la trouve avec une coiffure différente – un mois elle a des cheveux bordeaux et raides comme des baguettes de tambour, le suivant, un carré noir et sévère. La dernière fois, ils étaient longs et dévalaient dans son dos, façon sirène.

Lorsqu’elle vient chercher Tanya à l’entrée du salon, ce vendredi-là, elle porte une robe noire moulante qui épouse les contours de son ventre absolument énorme. Ses cheveux sont coiffés en queue-de-cheval lâche, et quelques mèches encadrent son visage. Tanya est frappée par sa beauté.

– Oh lala, dit-elle en se levant, toutes mes félicitations. Vous êtes resplendissante.

Amanda sourit et elles s’embrassent – ce qui se révèle compliqué avec le ventre de la coiffeuse.

– Ce n’est pas l’impression que j’ai. Je me suis transformée en gigantesque vessie sur pattes.

Tanya rit.

– C’est pour quand ?

– Le 15 juin pile. Ma césarienne est déjà programmée.

Elle se caresse le ventre.

– Le petit bout est déjà prêt à sortir. Je le sens.

Elle emmène Tanya à l’autre bout du salon, lui fait longer des rangées de fauteuils devant des miroirs, où sont installés des clients dont la coiffure est à un stade plus ou moins avancé. La pièce résonne du bourdonnement des sèche-cheveux et, en fond, d’une pop indifférenciée.

Tanya s’installe dans le fauteuil d’Amanda, qui lui enfile une blouse noire s’attachant dans le dos. Elle libère les cheveux de Tanya, coincés dans le col, et les étale sur ses épaules.

– Ils ont bien poussé, dit-elle en passant les doigts dedans.

C’est agréable comme sensation, les mains d’Amanda qui glissent dans ses cheveux et défont d’un geste expert les nœuds aux pointes.

Tanya se fait soudain la réflexion que les cheveux sur sa tête étaient déjà là quand elle a vu sa mère pour la dernière fois. Qu’en les coupant, elle s’en séparera pour toujours. À cette idée, elle frémit.

– Alors qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?

– Je crois que j’ai envie de changement, dit Tanya d’une voix si ferme qu’elle en est elle-même surprise. Qu’est-ce que vous me conseilleriez ?

Amanda recule d’un pas et incline la tête pour examiner le reflet de Tanya.

– Vous seriez prête à raccourcir ? Pas de façon radicale, je pense à une longueur juste au-dessus des épaules, qui vous permettrait encore de les attacher. On pourrait partir sur un carré plongeant avec un dégradé qui viendrait encadrer votre visage. Ajouter un peu de volume. Ça ferait vraiment ressortir vos grands yeux.

– D’accord. Je vous fais confiance.

– Génial ! s’exclame Amanda avec un sourire. C’est excitant.

Pendant le shampooing, Tanya ferme les yeux pour se concentrer sur la sensation de l’eau chaude sur son crâne, des doigts d’Amanda qui la massent, du rebord du bac qui s’enfonce dans sa nuque. Elle ne pleure pas, mais elle en est proche, et c’est la taille si imposante du ventre d’Amanda qui l’empêche de craquer. Elle se demande si les bébés se perçoivent mutuellement, chacun bien au chaud, bien en sécurité dans un ventre, et pourtant à quelques dizaines de centimètres l’un de l’autre.

Amanda enveloppe la tête de Tanya dans une serviette éponge et l’invite à retourner au fauteuil.

– Je suis enceinte, moi aussi, lâche Tanya tout à trac, alors qu’Amanda lui sèche les cheveux avec la serviette.

– Oh, mais non !

Le visage d’Amanda s’éclaire aussitôt et elle se penche pour étreindre Tanya.

– C’est incroyable ! Vous en êtes à combien de mois ?

– Seulement deux, dit Tanya en penchant la tête vers le ventre d’Amanda. J’ai encore beaucoup de chemin à faire.

– Deux mois, répète Amanda en se plongeant dans ses souvenirs. Votre poitrine vous fait souffrir le martyre ?

– Pas vraiment. Elle doit être trop petite pour ça. J’ai d’horribles nausées, par contre.

– C’est le pire. Il faut manger. Quelque chose de neutre, comme des crackers. Elles sont encore plus violentes quand on a le ventre vide.

– Merci pour le conseil. Vous connaissez le sexe ?

– Oui, c’est une fille, répond Amanda, un sourire jusqu’aux oreilles. On va l’appeler Rosie, comme la mère de Curt.

– Rosie, c’est joli.

– Rose Elizabeth Campbell.

Amanda s’attaque à la coupe, et Tanya regarde ses mèches humides et noires dégringoler par terre. Elle tente de se débarrasser de la pensée qu’elle fait quelque chose de mal, quelque chose de violent, et elle reporte son attention sur le miroir, pour se focaliser sur le reflet d’Amanda, avec son ventre comme un ballon.

– Curt est heureux ?

– Fou de joie. Il sera le meilleur des pères. Bon, malheureusement, la pauvre petite va être surprotégée.

– Ah oui ?

– Il a déjà décrété qu’elle ne serait pas autorisée à fréquenter de garçon avant ses dix-huit ans. Vous pouvez relever un peu la tête ?

Tanya s’exécute.

– Et votre compagnon ? Quel genre de père sera-t-il ?

– Oh, Eitan se laissera marcher sur les pieds. S’il faut faire la police, c’est moi qui devrai m’y coller.

Amanda sourit.

– Ça doit être quelqu’un de bien.

– Oui, c’est vrai.

– Ne bougez pas une seconde, je vais chercher un soin.

– Pas de problème.

Tanya contemple ses nombreuses mèches mouillées éparpillées sur le sol. À l’autre bout de la pièce, une femme balaie des cheveux dans une pelle. Tanya se lève et s’agenouille pour ramasser une poignée de mèches. Elles s’accrochent à ses doigts, mais elle les fourre dans son sac à main, où elles atterrissent en tas sur son portefeuille, ses clés, son rouge à lèvres.

– Je suis désolée, maman, murmure-t-elle comme une folle.

Au retour d’Amanda, Tanya a retrouvé sa place dans son fauteuil, et ses mèches sont bien cachées dans son sac à main.

– Vous voulez un garçon ou une fille ? lui demande Amanda en lui appliquant le produit.

Tanya hésite. Elle est censée vouloir une fille, elle sait bien. En vérité, elle est terrifiée à l’idée d’en faire naître une dans un monde où Donald Trump est président, où des hommes comme Jesse et Dan existent.

– Un garçon, répond-elle en toute sincérité.

Elle est soulagée de voir qu’Amanda ne s’en étonne pas, n’attend pas plus d’explications.

Pendant le reste de la coupe, Tanya ferme les yeux, et l’habituel silence confortable s’installe.

– Qu’est-ce que vous en dites ? lui lance Amanda quelques minutes plus tard.

Tanya ouvre les yeux et observe son reflet. Elle est jolie – ses cheveux particulièrement –, tout en ayant l’air terriblement triste.

– J’adore, merci. C’est vraiment très réussi.

Elle se force à sourire.

– C’est sympa de changer, non ? observe Amanda en l’ébouriffant légèrement.

– Oui, convient-elle.

– Vous pensez que ça plaira à votre mari ?

Tanya est alors surprise de constater qu’elle était en train de se demander si ça plairait à Patrick McConnell, du travail.

– Il va adorer. J’ai hâte de voir sa tête. Merci beaucoup.

– Tout le plaisir est pour moi.

Amanda lui retire la blouse noire, et Tanya se lève, chasse quelques mèches sur ses cuisses.

Elle laisse à Amanda un pourboire insensé – presque quarante pour cent du prix de la prestation –, et sort du salon pour retrouver la douceur du mois de mai. Cette soirée est un vrai régal, l’air chaud embaume les parfums de la fin du printemps, les nuages pommelés dans le ciel sont roses, orange et bleus, comme une friandise tropicale. Tanya a la tête plus légère. L’odeur de ses propres cheveux lui fait le même effet que si elle provenait d’une inconnue croisée dans la rue – et cette sensation d’étrangeté par rapport à elle-même a quelque chose de grisant.

Elle reste plantée sur le trottoir, gagnée par la panique, ce sentiment familier qui s’empare dorénavant d’elle chaque fois qu’elle est privée d’une occupation précise, qu’elle se retrouve seule ou qu’elle voit quelque chose de beau, comme la ville et le ciel. Son corps se pétrifie, ainsi qu’il l’a fait le soir où elle a reçu cet appel de la police. Elle se demande si elle sera un jour capable de se défaire de cette sensation, celle que l’impensable s’est produit, qu’il ne pourra jamais être effacé.

Elle prend la direction de Central Park, n’ayant pas envie de rentrer dans son appartement vide. Elle descend Seventy-Sixth Street en direction de l’est, puis tourne à gauche et atteint le parc, où elle navigue entre familles, groupes de vendeurs ambulants et touristes vers l’ouest. Elle regarde les gens qui sortent du musée d’Histoire naturelle et s’arrêtent sur les marches de pierre, levant leur portable pour prendre une photo du ciel. Les arbres qui bordent le parc sont sombres, le soleil s’y accroche comme du sirop d’érable qui goutte à travers leurs feuilles, éclaboussant de lumière le trottoir ombragé.

Elle envie ces gens ; le plaisir qu’ils tirent du ciel, de leur visite du musée. Il semble impossible à Tanya que quelque chose d’aussi simple et parfait qu’un coucher de soleil sur New York redevienne un jour une source de joie pour elle.

Elle sort son portable pour appeler Eitan au travail.

– Qu’est-ce que tu fais ? lui demande-t-elle quand il décroche.

– C’est un peu la panique ici. Tu viens de partir du boulot ?

– Non, ça fait un moment, déjà. Je suis à Central Park, en face du musée d’Histoire naturelle.

– Comment s’est passée la reprise ?

– Ça va. Tu veux me rejoindre ? On pourrait aller dîner ?

– J’aimerais bien, mon cœur, mais je ne vais pas pouvoir partir avant plusieurs heures.

– Je comprends.

Ils raccrochent, et Tanya fait défiler les numéros dans sa liste de contacts. Elle s’arrête quand elle tombe sur le nom de Patrick McConnell et le fixe en essayant d’imaginer ce qu’elle ressentirait en appuyant dessus.

Elle tomberait sans doute sur un répondeur.

Elle l’a entendu dans sa tête toute la journée. « Dis-moi ce que je peux faire, et je le ferai. » Il avait l’air si sûr de lui, comme s’il y avait une réponse, une chose à faire.

Avec une audace qui lui est totalement étrangère, Tanya appuie sur ce nom et approche le téléphone de son oreille. Il y a une première sonnerie, une deuxième puis une troisième, jusqu’à ce que la messagerie s’enclenche. Vous êtes bien sur le portable de Patrick McConnell. Je ne peux pas…

Soulagée, et légèrement essoufflée, elle raccroche.

Quelques instants plus tard, son téléphone vibre dans sa main : Patrick la rappelle.

– Hé ! lance-t-elle d’une voix ridiculement guillerette qui la fait grimacer.

– J’ai raté ton appel, Tanya.

Sa voix paraît plus grave et plus sérieuse au bout du fil.

Elle envisage de jouer les imbéciles, de dire qu’il s’agit d’un appel par erreur dans son sac. Et pourtant elle se contente de répondre :

– Oui.

– Comment vas-tu ?

Il y a de la tendresse dans sa question.

– Bien, dit-elle en laissant entendre que c’est plus compliqué.

– Où es-tu ?

– À Central Park. En face du musée d’Histoire naturelle.

Après un silence, elle ajoute :

– Je prendrais bien un verre. Sauf que j’ai arrêté de boire dernièrement.

– C’est marrant, moi aussi. Qu’est-ce que tu dirais d’une balade dans le parc, plutôt, avant la tombée de la nuit ? Et d’un bretzel ?

– Parfait.

– Donne-moi dix minutes. Il faut juste que j’envoie un mail, et je saute dans un taxi.

– Tu es sûr que je ne te dérange pas ?

– Sûr et certain. À tout de suite.

Tanya l’attend sur un banc près de l’entrée du parc. Elle sait que sa conduite est imprudente et qu’elle pourrait mener à l’irréparable, mais elle a aussi l’impression d’être entrée dans une sorte d’état second, de ne plus avoir vraiment le contrôle. Ce qui arrivera ensuite ne dépend pas entièrement d’elle. Et puis, se rassure-t-elle, quel mal y a-t-il à appeler un ami pour une promenade ? Même si Patrick n’est pas un ami à proprement parler.

Un taxi se gare le long du musée, et Tanya regarde Patrick en descendre. Il y a quelque chose de quasi présidentiel dans la façon qu’il a de déployer son corps et d’observer les alentours derrière ses lunettes de soleil. Il traverse la rue à grandes enjambées élégantes, et dès qu’il l’aperçoit il retire ses lunettes et lève la main.

– Ça me fait plaisir que tu aies appelé, dit-il en arrivant à sa hauteur. Toute la journée je me suis demandé comment tu allais.

Ils se prennent dans les bras pour la seconde fois de la journée, ce qui reste étrange, même s’ils s’attardent un peu plus cette fois.

– Tu es allée chez le coiffeur, remarque-t-il en reculant.

Elle glisse ses cheveux derrière ses oreilles.

– J’aime beaucoup. Ça te va bien.

– Merci. On va chercher ce bretzel ?

– Avec plaisir.

Ensemble ils se dirigent vers l’entrée du parc. Tanya s’interroge sur la petite amie de Patrick, Selena. Elle l’a croisée une poignée de fois, et elle n’a pas eu le temps de discuter avec elle lors de la soirée de Noël de Patrick. Une blonde sculpturale, au charme entretenu par l’argent, comme Patrick : un corps sculpté par une pratique sportive encadrée, une beauté qui resplendit de santé grâce à une alimentation impeccable, jamais un cheveu qui dépasse. Ils ont le physique des gens qui ont les moyens de ne se déplacer qu’en taxi, qui ne transpirent jamais et ne sont jamais dépendants de la météo.

– Tu es sobre depuis combien de temps ?

La question de Patrick prend Tanya au dépourvu.

– Pardon ?

– Tu disais que tu avais arrêté de boire.

– Ah… Eh bien, je…

– Ne me réponds pas si c’est personnel. Le mois prochain ça fera deux ans que je n’aurai pas touché à l’alcool.

– C’est formidable, Patrick, le félicite-t-elle en toute sincérité, même si elle se sent prise de court. Je ne suis pas dans la même situation. Je veux dire que je n’ai aucun problème d’alcool. Simplement je n’en bois plus.

– Je vois. J’allais justement dire que tu n’en avais pas l’air.

– Pas l’air de quoi ? Alcoolique ?

Il sourit.

– Tu es une personne très mesurée.

– Vraiment ?

– C’est un compliment dans ma bouche. Tu restes toujours d’un calme olympien.

Il lui montre un stand qui vend des bretzels et des glaces.

– Ça te dit ?

– Je ne suis pas toujours calme, tu sais.

Il la considère avec intérêt.

– Il m’arrive d’avoir des réactions impulsives. De commettre des erreurs.

– Tu veux dire que tu es humaine ?

– Oui, concède-t-elle.

– Quelle est la chose la plus folle que tu aies jamais faite ?

Elle l’observe à la dérobée. Il n’est pas en train de la draguer, du moins elle ne croit pas. La réponse semble sincèrement l’intéresser.

Elle se demande s’il a été en cure de désintoxication, s’il participe à des réunions des Alcooliques anonymes. Elle a du mal à l’imaginer dans le sous-sol d’une église, assis sur une chaise en métal pliante, à écouter les autres participants du cercle partager leur expérience. Et pourtant, il dévoile une part de vulnérabilité en lui faisant cet aveu, et elle songe qu’il doit avoir confiance en elle, en tout cas suffisamment pour qu’elle garde cette information pour elle.

Elle pense à ce qu’elle ressentirait si elle embrassait Patrick. Voilà qui serait impulsif, et idiot. Ce serait amusant d’échanger un baiser avec ce bel homme plein d’assurance, capable de lui faire découvrir une autre réalité. La suite serait un vrai supplice, néanmoins. En parler à Eitan. Ou ne pas lui en parler. Dans les deux cas, ce serait un calvaire.

– T’appeler, c’était impulsif, mais j’ai fait des choses plus folles. Je ne suis pas aussi rasoir que ça, ajoute-t-elle avec un sourire ironique. Disons juste que je n’ai pas vraiment réfléchi avant de composer ton numéro. J’ai ressenti le besoin de te contacter. Et je l’ai fait.

– J’ai été surpris de voir ton nom s’afficher.

Ils ont atteint le stand.

– Un bretzel, s’il vous plaît, commande Tanya, soulagée par la présence d’un tiers. Avec de la moutarde.

– Je prendrai la même chose.

Le vendeur leur tend deux énormes bretzels, ainsi que de petits tubes de moutarde. Patrick insiste pour payer, et ils marchent jusqu’à un banc, un peu plus loin. Les arbres sont en fleurs, et une fois assise Tanya lève les yeux vers les feuilles vert tendre qui se découpent sur le ciel couleur de barbe à papa.

– Tu sais que je n’ai jamais mangé de bretzel new-yorkais ? confesse-t-elle.

– Jamais ?

– Non.

– Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

– C’est bon. Salé. Meilleur que ce que j’imaginais.

Alors qu’elle étudie le bretzel entre ses mains, son regard est attiré par son alliance et sa bague de fiançailles. D’un coup d’œil, elle remarque que Patrick ne porte aucun anneau. Il semble se rendre compte qu’il est observé, et il pose son bretzel sur ses genoux pour se tourner vers elle.

– Alors pourquoi as-tu ressenti le besoin de me contacter ?

– Je me sentais paumée.

Il hoche la tête, d’un air de comprendre.

– Tu dois vivre un enfer à l’heure actuelle.

– Oui. Je ne me sens plus moi-même.

À son tour, elle pose son bretzel, sur le banc, et croise ses mains sur ses cuisses. Il continue à la considérer avec tendresse.

– Ça m’a fait plaisir de voir ton nom s’afficher. Tanya Bloom, dit-il avec un sourire. J’étais si troublé que je n’ai pas décroché.

– Moi aussi, j’ai été troublée quand tu as rappelé.

– J’ai bien noté que nous ne buvions ni l’un ni l’autre, mais j’ai une excellente herbe que j’adorerais fumer avec toi. C’est une variété médicinale. Je la trouve très apaisante, si ça te tente.

– Ah…

– Il faudrait aller chez moi. On pourrait la fumer sur le balcon.

Tanya n’a fumé qu’une seule fois dans sa vie, en première année à Smith, avec des étudiants, et elle ne peut pas vraiment dire que l’expérience lui a laissé un bon souvenir. Le joint avait circulé de bouche en bouche – ce qui n’était pas très hygiénique –, et après ils n’avaient fait que commander des pizzas et regarder une émission débile à la télévision. Tout le monde avait semblé rire de choses qui ne la faisaient pas rire, alors Tanya avait fini par partir, en se disant qu’elle n’avait pas dû correctement inhaler la fumée.

De retour dans sa chambre, elle avait tenté de lire La Séquestrée pour son cours de littérature, mais elle ne parvenait pas à se concentrer, son esprit tournait en boucle, ce qui n’était pas habituel. Elle avait reposé le livre, éteint le plafonnier et mis de la musique : l’album Blue, de Joni Mitchell. Le genre de musique que Nessa aurait écouté dans un moment pareil : un peu triste, un peu romantique, un peu solitaire.

Se sentait-elle seule ? s’était-elle demandé, elle s’en souvient, allongée dans sa chambre ce vendredi soir. Le reste du campus s’agitait. Les étudiants étaient réunis par affinités pour danser, jouer à des jeux alcoolisés, fumer des joints. Dans d’autres chambres, certains devaient s’embrasser ou être sur le point de le faire, coucher ensemble ou être sur le point de le faire. Dans le bâtiment d’en face, les étudiants qu’elle venait de quitter continuaient sans doute à rire devant une émission.

– D’accord, dit-elle à Patrick, le ventre noué par la nervosité. Pourquoi pas.

Ils descendent Lexington à l’arrière d’un taxi, dépassent en trombe le Hunter College, le grand magasin Bloomingdale’s, le Chrysler Building. Le chauffeur est agressif, comme s’il savait qu’ils allaient faire quelque chose d’illicite, que Tanya, si on lui laissait trop de temps, risquait bien de changer d’avis. Il zigzague entre les files de voitures, accélère pour passer à l’orange, ne fait perdre de temps à personne. Patrick et elle regardent tous les deux en silence New York défiler derrière les vitres. Lorsque le chauffeur pile à cause d’un piéton, Tanya est projetée en avant contre sa ceinture de sécurité, et Patrick tend un bras protecteur comme pour l’empêcher de passer à travers le pare-brise.

– Attention, dit-il sèchement au conducteur, qui ne daigne pas répondre.

Il les dépose au pied de l’immeuble de Patrick, sur Madison Avenue, avec un large auvent vert devant l’entrée. Le portier leur ouvre la porte en inclinant la tête et en souriant.

– Merci, Rudy, dit Patrick en s’effaçant pour permettre à Tanya de passer la première.

– Je vous en prie, monsieur McConnell.

Tanya pénètre dans le hall climatisé. Il est en marbre blanc immaculé. Il y a un espace d’attente avec des canapés à la ligne moderne et un tapis crème. Le mur face aux ascenseurs est recouvert de miroirs du sol au plafond. Elle est déjà venue, bien sûr, en décembre, pour la soirée de Noël. Elle est arrivée ivre, avec Eitan. Elle se souvient qu’ils avaient leur manteau d’hiver, qu’ils se tenaient par la main et que, dans l’ascenseur, ils s’étaient moqués du luxe excessif des lieux.

L’endroit lui paraît différent aujourd’hui qu’elle est sobre et qu’elle y entre avec Patrick. Elle se demande ce que pense Rudy, à supposer qu’il pense quoi que ce soit. Ils montent dans l’ascenseur, et Patrick presse le bouton du dixième.

– Tu vis ici depuis combien de temps ?

– Deux ans et demi. J’envisage de déménager un peu plus au sud de Manhattan.

– Pourquoi ?

– On s’emmerde ici.

– Et Selena ? Elle vit où ?

– Elle est à Brooklyn maintenant. À Williamsburg.

Il lève les yeux au ciel.

– Tu n’aimes pas ce quartier ?

– Ah non, et je reste poli.

– Moi non plus. Je ne suis pas très fan des barbus à chignon.

Il éclate de rire au moment où les portes de l’ascenseur s’ouvrent.

– On est arrivés.

L’appartement est aussi magnifique que dans le souvenir de Tanya. Un immense plateau articulé autour d’un salon qui fait la taille de l’appartement de Tanya. Des vues incroyables.

– Tu es déjà venue, non ?

– Pour la fête de Noël. Tu as un très bel appartement.

– Merci. Mets-toi à l’aise, je t’en prie. Je peux te servir de l’eau plate ou gazeuse ? Un soda ?

– De l’eau plate, c’est parfait.

– Super. Et si ça ne te dérange pas, je vais me changer rapidement, j’ai porté cette chemise toute la journée, et mes clients m’ont fait transpirer.

– Bien sûr, je t’en prie.

Patrick s’éclipse, et Tanya s’aventure dans le coin lecture. Il y a un immense canapé en cuir marron, qui forme un angle avec une petite banquette, une table basse sur laquelle sont éparpillés des journaux et des numéros du New Yorker. Le mur d’en face est entièrement tapissé d’étagères, qui débordent de livres. Elle parcourt les titres – il s’agit surtout d’ouvrages de droit et de livres documentaires, sans oublier les encyclopédies, les anthologies, les biographies, la poignée de romans.

Patrick revient quelques minutes plus tard, en jean et tee-shirt blanc, et Tanya sent aussitôt son corps réagir – cette pulsation caractéristique entre ses jambes. Elle est attirée par cet homme.

– Tu évalues ma bibliothèque ?

– En quelque sorte.

– Et ?

– Et quoi ?

– Qu’est-ce que tu retiens ?

Il y a un petit sourire sur son visage. Il tient un sachet en plastique contenant de l’herbe.

– Tu lis surtout des auteurs masculins.

– Ah…

– Les seules femmes présentes ici ont écrit des livres de cuisine, apparemment.

Elle en sort un sur la gastronomie traditionnelle irlandaise.

– Tu cuisines ?

Patrick rit.

– C’est un cadeau de ma mère. Je ne sais pas pourquoi elle me l’a offert.

Tanya range le livre en souriant. Le mot « mère » la terrasse de tristesse.

– Ça ne te dérange pas, un peu de tabac ? lui lance-t-il.

Tanya jette un coup d’œil au sachet et un souvenir lui revient, avec une précision absolue : Patrick buvant un whisky dans un verre en cristal lors de sa fête en décembre. Elle s’en souvient parce qu’il avait pris Eitan par les épaules et lui avait proposé de le goûter.

« Pourquoi boire ça, avait-il dit en référence à la bière d’Eitan, alors que tu pourrais t’offrir cette merveille ? Tiens, goûte dans mon verre. Du Johnnie Walker Blue. Taylor va t’en préparer un. »

Tanya se demande si le whisky de cette soirée était un accident, ou si les deux années de sobriété ne sont qu’un mensonge.

– Je suis désolée, lui dit-elle, je viens juste de voir l’heure.

Elle brandit son téléphone, comme pour étayer ses propos.

– Il est plus tard que je ne pensais. Il faut vraiment que je rentre.

– Ah bon ?

Il a beau garder son sourire bien vissé aux lèvres, il y a de la déception dans ses yeux, et peut-être même un soupçon de fébrilité.

Brusquement Tanya est saisie de tremblements. Elle pense à Eitan, au septième étage de l’hôpital, puis elle pense au bébé, et dès qu’elle songe à sa petite famille fragile elle est gagnée par le soulagement.

– Ça va, Tanya ?

– Non, ça ne va pas. Et je ne crois pas que fumer m’aidera.

Patrick s’empresse de fourrer le sachet dans la poche de son jean. À la surprise de Tanya, il paraît penaud.

– Écoute, je ne prétends pas savoir ce que tu traverses. Pas du tout. Et tu n’as peut-être pas envie d’entendre ça, Tanya, mais tu es l’une des personnes les plus fortes que je connaisse. À ta place, j’aurais déjà vidé toutes les bouteilles du caviste du coin.

Il secoue la tête.

– Chacun se débrouille pour affronter les épreuves qu’il traverse, et je suis sûr que tu as tes trucs, toi aussi. En tout cas, de mon point de vue, tu es une sacrée championne.

Sa voix a changé, il a troqué le ton assuré qu’il emploie au téléphone et le ton séducteur qu’il avait à Central Park.

Pour la première fois, Tanya entend le petit garçon en lui. Pas dans sa juvénilité, non. Dans sa vulnérabilité. Elle voudrait le remercier de lui dévoiler cette facette de sa personnalité, mais il n’en serait que mal à l’aise et elle risquerait de la voir disparaître à tout jamais.

– Les gens répètent constamment que je suis forte, lui dit-elle plutôt. Comme si j’avais eu le choix. Ce n’est pas le cas. C’est arrivé. Je ne suis pas forte, je suis juste comme je suis.

Patrick secoue la tête avec détermination.

– Regarde-toi enfin. Tu es déjà de retour au travail. Tu es allée chez le coiffeur. Tu as pris la sage décision de ne pas fumer avec moi.

Il sourit.

– Rien ne peut t’arrêter, ajoute-t-il.

– Si tu veux tout savoir, je peux à peine poser les yeux sur un arbre sans fondre en larmes.

– Hé, Tanya, dit-il en haussant les épaules. C’est le cas de la plupart des gens en temps normal. Ne sois pas si dure avec toi.

Une fois dans la rue, Tanya respire l’air nocturne, heureuse d’être seule. Elle n’éprouve pas le besoin d’appeler quiconque pour dire où elle se trouvait, ce qu’elle a presque fait. Ni Eitan, ni Nessa, ni Simone. Il n’y a rien à confesser, aucune excuse à formuler. Il y a tout un monde dans ce « presque ». Ce « presque » n’est pas un crime.

Elle marche jusqu’à Times Square, un endroit qu’elle évite farouchement en temps normal, mais ce soir ça ne la dérange pas de s’y trouver. Les lumières criardes et les panneaux vidéo qui clignotent, les essaims de touristes avec leurs souvenirs et leurs perches à selfie lui donnent quasi l’impression d’être dans un autre pays. C’est dans la lignée de cette soirée si étrange.

Elle prend la ligne 1 en direction du nord. Le métro est silencieux pour un lundi soir, il y a plein de places assises, mais Tanya décide de rester debout. Elle observe les autres passagers. La plupart sont absents, concentrés sur leur musique, leur lecture ou leur téléphone, qu’ils fassent défiler l’écran ou tapent un message. Certains ont les yeux fermés.

Le secret de son bébé – savoir qu’elle n’est pas seule dans cette ville, à bord de cette rame, dans son propre corps – la réconforte comme il ne l’a jamais fait encore. Elle se demande si le petit être en elle a déjà une conscience ; s’il a la moindre intuition d’être transporté dans tous ces endroits si différents : le tribunal et le salon de coiffure, Central Park, Murray Hill, Times Square, et maintenant le métro pour filer vers le nord de la ville – Fiftieth Street, Columbus Circle, Sixty-Sixth Street, Seventy-Second Street, jusqu’à Seventy-Ninth Street. Cette minuscule âme sent-elle déjà – Tanya s’interroge – ce que ça fait de rentrer à la maison ?

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