Notre part d'ombre
Partie III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
– Merci.
– Je t’en prie, répond-il avant de lui rendre la clé de sa voiture.
Pendant le trajet, ils ne parlent pas beaucoup, mais Henry laisse une main posée sur le genou de Nessa, au volant. Lorsque « Beast of Burden » passe à la radio, il monte le volume avec un sourire. Il paraît plus détendu qu’à son habitude.
Une fois à la maison, Nessa déverrouille la porte et il la suit à l’intérieur. Elle a des gargouillis dans le ventre à l’idée que, bientôt, elle sera tout contre lui dans le lit.
– Tu veux un verre d’eau ? lui propose-t-elle.
– Je veux bien.
Tout en remplissant deux verres au robinet, elle observe Henry, qui lâche le sac au milieu du salon. Il porte un jean et une chemise bordeaux. Elle ne l’a jamais vu en chemise… Est-ce qu’il se serait fait beau pour elle ?
Elle le rejoint dans le salon.
– Tiens, lui dit-elle en lui tendant un verre.
Ils boivent en même temps par petites gorgées, sans se quitter un instant du regard, même à travers le verre.
– Comment ça s’est passé, alors ? lance-t-il.
– Ça a été horrible.
Il se penche pour déposer un baiser léger sur ses lèvres. Ils restent enlacés un moment. Nessa s’attend à ce qu’il demande des précisions, mais il reste silencieux.
– Mon beau-père a étranglé ma mère, murmure-t-elle contre l’épaule de Henry.
Elle est parcourue d’un léger picotement d’impatience pendant le silence qui suit. Elle attend une réaction.
Il recule.
– La vache ! Pourquoi ?
Nessa le regarde.
– C’est vraiment important, le pourquoi ?
– Sans doute pas, non. Je suis désolé pour toi.
– Ouais. On l’a accompagnée aux urgences, ma sœur et moi.
– Et elle va bien ?
– Plus ou moins. Enfin si, maintenant ça va.
– Les gens sont nazes.
– C’est vraiment le moins qu’on puisse dire.
Nessa est déçue par la réaction de Henry. Elle aimerait réussir à pleurer, mais elle n’est pas assez triste pour ça. Elle se sent agitée, agacée et un peu excitée.
– Tu veux qu’on s’allonge ? lui propose-t-il.
Elle hoche la tête.
Dans la chambre, il l’embrasse pour de bon – sa bouche a le goût de son dîner et du tabac. Il lui retire son tee-shirt.
– Attends.
Elle se rend à la fenêtre en soutien-gorge pour baisser le store. Quand elle se retourne, il se tient près du lit, entièrement nu, un sourire penaud aux lèvres. Elle l’a déjà vu plusieurs fois en tenue d’Adam, mais cette fois elle est frappée par ses imperfections. Son ventre rond et mou, une bedaine de quinquagénaire, sous laquelle pointe une érection. Ses épaules sont enroulées vers l’avant, tant il se tient mal depuis des années.
Il la rejoint à grandes enjambées, avec une expression de désir.
– Tu peux enlever ça ? dit-il en faisant claquer la bretelle de son soutien-gorge.
Il a mauvaise haleine, et elle se demande comment il réagirait si elle le lui disait.
Elle glisse ses mains dans son dos pour dégrafer son soutien-gorge qu’elle laisse tomber par terre. Elle a presque pitié de lui, tant il semble hypnotisé par ce qu’il voit.
Ils s’embrassent de nouveau et elle descend sa main pour prendre le sexe de Henry, qu’elle sent gonfler dans son poing.
Il aime ça et se serre contre elle pour le plaquer contre son ventre. Puis il la touche partout – la poitrine, les côtes, avant de passer à l’arrière pour lui agripper les fesses. Nessa précipite sa respiration dans l’oreille de Henry pour l’exciter. Elle ne sait plus si elle a envie de lui ou si elle prend du plaisir à se donner en spectacle et au bout de quelques minutes elle conclut que ça n’a aucune importance au fond – une seule chose compte : c’est incroyablement bon.
Elle se laisse conduire vers le lit, et il la pousse d’un geste ferme pour l’étendre dessus. Il grimpe sur elle et la caresse avec brusquerie, insérant de force deux doigts dans son vagin. Il frictionne son clitoris comme on essaierait de retirer une tache sur le coussin d’un canapé.
C’est douloureux, mais elle ne veut pas le couper dans son élan – il a l’air si bien, presque euphorique. Elle a un peu de peine pour lui ; il n’a aucune idée du fonctionnement du corps féminin.
– Tu as couché avec combien de filles ?
Il lui adresse un sourire triomphant, et elle comprend qu’il a pris sa question pour un compliment.
– Pourquoi ?
Elle fait courir son index à l’intérieur de la cuisse de Henry.
– Comme ça.
– J’ai perdu le compte. Une quarantaine. Peut-être une cinquantaine.
Nessa hoche la tête. Elle ne s’attendait pas à autant. Et pour une raison qui lui échappe, ça l’excite.
– Et toi ? Tu as baisé avec combien de mecs ? lui lance-t-il en souriant.
– Vingt-sept, répond-elle honnêtement. En te comptant.
– Un chiffre porte-bonheur.
Il se plaque de nouveau sur elle, l’embrasse sur la bouche et dans le cou.
– Tu as couché avec quelqu’un pendant mon absence ? lance-t-elle.
Il s’écarte d’elle et la considère d’un air intrigué.
– Non, et toi ?
– Non. Je suis restée avec ma mère et ma sœur tout le week-end.
Après un silence, elle ajoute :
– Tu m’en aurais voulu si ça avait été le cas ?
Il hausse les épaules, puis semble y réfléchir à deux fois.
– Disons que ça ne m’aurait pas fait plaisir, mais je ne t’en aurais pas voulu pour autant.
Elle acquiesce et s’attend à ce qu’il lui pose la même question. Ce qu’il ne fait pas.
C’est après, alors qu’ils sont encore au lit ensemble, que la pitié que Henry a inspirée à Nessa s’estompe pour laisser place à l’affection. Il semble calme, il lui caresse le bras les yeux mi-clos.
– Tu t’es déjà battu ? murmure-t-elle. Physiquement, je veux dire.
Il ouvre un œil, l’observe à la dérobée.
– Ça m’est arrivé, oui.
– Quand par exemple ?
– En quatrième, j’ai envoyé mon poing dans la gueule de ce type, Adam Morris, qui m’avait traité de pédé.
– Et ensuite ?
– Il m’a frappé à son tour. Ça s’est transformé en combat d’anthologie en plein réfectoire. On a tous les deux été renvoyés.
Un éclat de rire enfantin lui échappe.
– Et toi ?
– J’ai bien failli aujourd’hui.
– Ah oui ? répond-il avec un sourire.
– Oui.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– J’ai failli m’en prendre à un vieux.
Comme Henry continue à rire, elle insiste :
– Je suis sérieuse.
– Pourquoi ?
Nessa hausse les épaules et se laisse retomber sur l’oreiller, puis ferme les yeux. Elle n’a jamais parlé de Dan à personne. Elle a toujours eu l’impression que ce secret ne lui appartenait pas. Et pourtant, à cet instant précis, elle éprouve le besoin dévorant de se confier à Henry. Elle veut voir sa réaction – la sienne… ou celle de n’importe qui, au fond. Elle a le pressentiment qu’il sera surpris et peut-être même impressionné. D’un autre côté, elle a peur qu’il ne se contente de rire, de prendre tout ça à la rigolade.
Soudain, contre toute attente, il l’embrasse sur le nez et elle rouvre les yeux.
Il la regarde avec insistance, et elle se demande s’il n’est pas en train de tomber amoureux d’elle. À cette idée elle sent sa poitrine se remplir de chaleur. Elle décide de lui parler de Dan, de ce qui est arrivé il y a quatorze ans et plus tôt dans la journée. Il est temps qu’elle le dise à quelqu’un.
Avant qu’elle n’ait le temps d’ouvrir la bouche, il lui lance d’un air malicieux :
– Tu as un bouton qui pousse.
– Quoi ?
– Juste là.
Il lui touche le visage.
– Sur la joue.
– Ah.
– Je peux l’éclater ?
– Tu es sérieux ?
– S’il te plaît ?
– Non.
Elle rejette les draps et file dans la salle de bains.
Elle claque la porte, soudain au bord des larmes. Elle se penche vers le miroir et examine le bouton, avant de baisser les yeux sur son corps nu. Il est marbré de rouge après leurs ébats, on dirait presque qu’elle fait une réaction allergique.
Lorsqu’elle retourne dans la chambre, Henry est toujours dans la même position sur le lit.
– Pourquoi tu as dit ça ?
Il la regarde sans comprendre.
– Quoi ? Que tu avais un bouton ?
– Oui.
Après un silence, elle ajoute :
– C’est malpoli. Tu es malpoli.
Il accuse le coup.
– Désolé. C’est juste que je me sens à l’aise avec toi.
Elle ne répond rien.
– Viens, dit-il en tapotant le lit à côté de lui.
– Pourquoi ?
– Parce que.
Elle le rejoint à contrecœur et s’allonge sans un regard pour lui. Elle laisse trente centimètres d’espace entre eux et croise les bras sur sa poitrine.
– Ce n’est pas parce que tu te sens à l’aise avec moi que tu peux éclater mes boutons.
Elle a conscience de prendre un ton de sale gosse, et elle se rend compte qu’en dépit de son irritation elle cherche à l’aguicher.
– Tu peux éclater les miens.
Elle lui jette un coup d’œil.
Il roule sur le ventre et passe une main sur son épaule pour se tapoter le dos.
– Juste là, tu vois ?
Elle se penche vers lui et aperçoit, sur son omoplate, un énorme point blanc.
– Je vois.
– Tu veux te faire ce vilain spot ?
– Tu es vraiment dégueu.
– Avoue que t’en as envie !
Malgré elle, elle rit.
– Un peu.
– Alors vas-y. Fais-toi plaisir.
– D’accord, mais ça ne veut pas dire pour autant que tu pourras toucher au mien.
– Compris.
– Bon, c’est parti.
Du bout des doigts elle presse la peau qui entoure le bouton et regarde le pus former une perle blanche compacte. Au bout de quelques secondes, celle-ci éclate avec un petit bruit satisfaisant.
– Et voilà.
– C’était agréable, non ?
– Tu es tordu.
– Avoue… c’était agréable.
– C’était répugnant.
Et pourtant elle se rapproche de lui et laisse leurs pieds s’effleurer.
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Le docteur Louis Keller est plus petit que Jesse et même Lorraine. Il a des cheveux gris frisottés hérissés sur le sommet de son crâne et des poils dans les oreilles. Il porte une chemisette et un pantalon en velours, une tenue bien plus décontractée que celle à laquelle Lorraine s’attendait pour un psy et, derrière les verres sales et grossissants de ses lunettes, se trouvent des yeux bleus larmoyants.
– Merci de prendre le temps de nous recevoir, docteur, lui dit Jesse en lui serrant la main.
– Appelez-moi Lou, répond le médecin d’un ton chaleureux.
Lorraine est soulagée. Elle aime déjà Lou.
Il les conduit dans son bureau et les invite à s’asseoir là où ils le souhaitent. Il y a deux fauteuils assortis, tous deux d’un vert passé, et un vilain canapé en polyester. Jesse, qui tient Lorraine par la main, l’entraîne vers celui-ci. Ils s’y installent, et Lou prend place dans un des fauteuils, face à eux.
– Jesse, vous m’avez déjà un peu expliqué au téléphone ce qui se passait entre Lorraine et vous, mais maintenant que nous sommes réunis tous les trois, je propose que nous reprenions depuis le début. Vous pourriez m’exposer chacun la raison de votre présence ici aujourd’hui. Prenez votre temps, surtout. De toute façon, nous ne pourrons pas tout aborder en une séance, loin de là, et c’est parfaitement normal. La thérapie est un processus, et ce premier rendez-vous n’en marque que le tout début.
Il sourit à Lorraine.
– Voulez-vous commencer ?
Elle jette un coup d’œil à Jesse, qui lui serre la main et l’encourage d’un signe de tête.
– On se dispute souvent ces derniers temps. On a toujours eu des hauts et des bas, mais depuis peu il y a beaucoup de bas. On… on s’est séparés le week-end dernier. C’est ce qui a poussé Jesse à vous appeler pour prendre rendez-vous. La situation a vraiment dégénéré… On a convenu qu’on voulait tous les deux arranger les choses. On est ensemble depuis seize ans, et mariés depuis dix.
Lou opine du chef.
– Ça fait longtemps.
– Oui, confirme-t-elle. Et on a beaucoup d’amour l’un pour l’autre.
– Je le vois bien.
– J’y ai beaucoup réfléchi, docteur, intervient Jesse. Et je suis parvenu à la conclusion que beaucoup de nos problèmes viennent sans doute du fait qu’on s’aime autant… peut-être trop. Je n’ai jamais tenu autant à quelqu’un, et parfois je me sens submergé par mes sentiments. Je ne veux surtout pas perdre Lorrie. On a décidé de suivre une thérapie parce qu’on veut tout faire pour que notre mariage marche. Lorrie a raison, on a eu des hauts et des bas, mais je crois que c’est le cas de tous les couples, non ? De mon point de vue, on pourrait dire, au fond, que tout se résume à la façon dont un couple gère ces fameux bas. C’est précisément là qu’on rencontre des difficultés. Surtout moi.
Jesse a le buste incliné et les mains à plat sur les genoux. Sa posture évoque à Lorraine celle d’un coach sportif motivant son équipe avant une rencontre.
– Suivre une thérapie, poursuit-il, c’est la meilleure solution, pour nous deux. Et voilà pourquoi nous sommes ici.
Lou hoche la tête et se cale dans son fauteuil. Il ne prend aucune note, il n’a même pas de quoi écrire à portée de main.
– Très bien. Jesse, je pense que vous avez parfaitement raison de dire que gérer ces bas, qu’il s’agisse de malentendus, de disputes, ou que l’un de vous deux traverse une passe difficile, est un point crucial. Lorraine, vous avez évoqué une séparation le week-end dernier. Pouvez-vous m’en dire un peu plus et m’expliquer ce qui en a été la cause ?
– Euh, eh bien, j’ai déposé une requête pour une injonction d’éloignement.
À côté d’elle, Jesse se raidit.
– Ah, oui, dit Lou, sans qu’elle puisse saisir s’il s’agit d’une question ou d’une affirmation.
– Je ne suis pas allée au bout de ma démarche, finalement, reprend-elle.
– Tu devrais préciser que c’est ta fille qui t’a convaincue d’aller au tribunal, intervient Jesse. Ta fille qui m’a toujours cherché des noises, pour une raison qui m’échappe.
Il observe attentivement Lou en prononçant ces mots.
– C’est vrai, confirme Lorraine. Ma fille Tanya m’a plus ou moins poussée à faire cette démarche.
– Bien, dit Lou, avant de reparler de la requête en question, pourquoi ne m’expliqueriez-vous pas ce qui vous a conduite à la faire ?
– Il y avait eu un incident en pleine nuit, alors que mes filles dormaient à la maison.
– Ça me paraît un bon point de départ, l’encourage-t-il. Que s’est-il passé ?
Lorraine lui raconte sa conversation avec Nessa et Tanya, sur les marches du perron, surprise par Jesse. Elle explique combien il était furieux et jaloux quand il a exigé des explications de sa part plus tard ce soir-là, une fois les filles couchées. Elle mentionne le flacon de savon liquide que Jesse lui a lancé à travers la cuisine – mais elle ne précise pas qu’il le lui avait renversé sur la tête, qu’elle en avait partout sur le visage et dans les yeux. Lorsqu’elle atteint le point du récit où Jesse lui a enserré le cou des deux mains, elle omet ce détail, en se disant qu’elle l’évoquera plus tard, que c’est plus juste de laisser le temps à Jesse de s’exprimer d’abord, avant de tout raconter – et surtout ça.
– Il s’est mis très, très en colère contre moi parce que j’avais parlé de lui. Et de mon ex-mari.
– En colère comment ? demande Lou.
Elle baisse les yeux vers ses cuisses, où leurs deux mains, à Jesse et à elle, sont entrelacées.
– Ça m’a rendu fou de jalousie, répond Jesse. Je me suis laissé dominer par mon insécurité, c’est ma faute. J’ai donné une importance démesurée à ce que j’avais entendu. J’ai eu une réaction excessive, et j’ai perdu le contrôle. C’est une chose sur laquelle j’aimerais beaucoup travailler. Plutôt que hurler et exploser, j’aimerais apprendre à prendre un peu de recul et à parler calmement de mes problèmes. J’ai besoin d’aide pour y arriver.
Il se penche de nouveau en avant et baisse la voix.
– Mon père trompait ma mère. J’ai été témoin des difficultés de leur couple dès mon plus jeune âge. Et je crois que jusqu’à aujourd’hui je n’avais pas mesuré l’effet sur moi. Il l’a trompée du début à la fin de leur mariage. Avec de nombreuses femmes.
Il s’interrompt, comme s’il s’attendait à ce que Lou réagisse, mais celui-ci se contente d’un signe de tête.
– Par le passé, j’ai déjà eu des problèmes avec ça, du mal à faire confiance, reprend Jesse. Ce qui n’excuse en rien mon attitude. Lorrie est très séduisante. C’est vrai, regardez-la, elle est magnifique. Je sais comment fonctionnent les cerveaux des hommes, docteur Keller, et je suis sûr que vous aussi, après tout vous êtes psy. Je ne peux pas m’empêcher de me montrer protecteur avec elle.
– Merci, Jesse. Et appelez-moi Lou, s’il vous plaît. Tout ce que vous venez de dire est important, il me semble. Et j’aimerais vous entendre plus longuement, notamment sur votre relation avec vos parents pendant votre enfance. Ça a dû être très douloureux pour vous de grandir au contact de ce couple parental. Avant, je voudrais revenir à ce que disait Lorraine. Pourriez-vous me dire comment se manifeste la colère de Jesse, de votre point de vue ? Vous avez parlé d’un flacon de savon liquide qu’il avait lancé à travers la pièce ?
– Jesse vient de vous l’expliquer. Il crie beaucoup, il s’échauffe. Il devient un peu agressif.
– Ce serait bien, si vous en êtes capable, d’essayer de décrire plus précisément la scène. De me rapporter ce que vous avez dit, l’un et l’autre, ce que vous avez fait, l’un et l’autre. J’aimerais me faire une idée plus précise d’une dispute entre vous deux, visuellement, verbalement, sensitivement.
Lorraine se demande comment elle va bien pouvoir se livrer à cet exercice alors que Jesse est assis juste à côté d’elle. Lou se tourne vers lui.
– Jesse, vous ne voyez pas de problème à ce que Lorraine me décrive cette dispute entre vous deux, de son point de vue ?
– Bien sûr que non.
– Chérie, dit-il à Lorraine, sens-toi libre de parler.
Un sentiment puissant s’empare d’elle, bien qu’elle soit incapable de le nommer.
– Je ne sais pas très bien comment expliquer ça, reconnaît-elle.
– Je lui ai crié dessus ce soir-là, je lui ai pris la tête. Je me suis laissé dominer par ma colère et je l’ai… bousculée.
Les yeux de Jesse s’embuent de larmes et il prend une longue inspiration.
– Je m’en veux tellement. J’ai si honte.
– Merci, Jesse, dit Lou d’une voix douce. Merci de vous être confié ainsi. Lorraine, est-ce que vous utiliseriez les mêmes termes pour parler de cette dispute ?
– Il m’a bousculée, c’est vrai.
– Vous avez été blessée ?
– Non.
– Y a-t-il eu d’autres disputes qui ont donné lieu à des affrontements physiques ? insiste-t-il.
– En un sens.
Pendant une minute qui semble interminable, personne ne dit rien.
– J’ai dû prendre rendez-vous chez le dentiste, lâche Lorraine avant de se rendre compte de l’aveu terrible qu’elle vient de faire.
Trop tard. Il est là, suspendu au-dessus de leurs têtes comme l’un de ces énormes ballons rouges accrochés à la balustrade devant chez eux. Elle n’ose pas regarder Jesse.
– Et pourquoi avez-vous dû prendre ce rendez-vous ? s’enquiert Lou.
Lorraine sent son visage s’échauffer.
– Ça n’avait pas de rapport, bafouille-t-elle. J’avais un détartrage de prévu. J’ai dit ce qui me passait par la tête.
Lou prend une profonde inspiration à son tour, et quand il parle de nouveau c’est d’un ton plus léger, plus guilleret.
– Jesse, parlez-moi un peu de la situation actuelle. Lorsqu’on s’est entretenus au téléphone, vous m’avez dit que Lorraine avait passé la nuit à l’hôtel mais qu’elle allait revenir à la maison. Comment ça se passe depuis ?
Jesse lâche la main de Lorraine et s’adosse au canapé.
– Elle est rentrée, et les choses vont beaucoup mieux. Toute cette histoire m’a fait mesurer l’importance de notre mariage. J’ai pris conscience que j’avais été un imbécile, que j’avais risqué de tout perdre. Je ne veux surtout pas prendre le risque d’éloigner Lorraine de moi. Je suis investi à cent pour cent dans notre histoire.
– Je m’en rends bien compte, dit Lou. Vous sentez-vous capable d’élaborer ?
Ils disent au revoir à Lou après avoir calé un nouveau rendez-vous la semaine suivante. Sur le trajet vers la voiture, Lorraine se sent nerveuse. Elle craint d’en avoir trop dit. Pourtant, une fois qu’ils se sont installés côte à côte, Jesse la regarde avec tendresse.
– J’ai l’impression que ça avance déjà, pas toi ?
Elle est si soulagée qu’il ne soit pas en colère qu’elle se penche pour le serrer de toutes ses forces contre elle.
– J’ai le même sentiment, oui.
Puis elle fond en larmes.
– Pourquoi est-ce que tu pleures, mon bébé ?
– Tu dois me promettre de ne plus jamais me faire de mal comme ça, Jesse, d’accord ?
Il a une réaction de surprise.
– Bien sûr. Tu as ma promesse, Lorraine, je ne recommencerai jamais, jamais.
– Tu as déjà dit ça, avant. Et tu n’as pas tenu parole.
Il baisse les yeux.
– Je sais. J’ai déconné tellement de fois. Je sais que je ne mérite pas toutes les chances que tu m’as données.
Il redresse la tête et poursuit :
– Lorrie, cette fois, j’ai vraiment compris la leçon. Toi qui es partie… et ce flic qui s’est pointé chez nous. Bon Dieu, ça m’a tué à l’intérieur. Mais ça y est, j’ai eu le déclic. Je dois résoudre ce merdier. Tu sais, Lorrie, je crois que j’ai vraiment été détraqué par mes parents. À force de voir mon père bousiller ma mère quand j’étais petit. Et je pense que n’importe quel enfant dans cette situation aurait été… comment dire ? Un peu perturbé, tu ne crois pas ?
– Je sais, répond Lorraine. Je sais que tu as eu une enfance difficile.
– Oui.
Les yeux de Jesse s’embuent de larmes.
– Pendant que tu m’as laissé pour partir avec Nessa et Tanya, ces nuits où je me suis retrouvé seul, plein de souvenirs me sont revenus. La fois où mon père… Je devais avoir huit ans. Il était ivre mort et il s’en est pris à ma mère. Pire que jamais, je veux dire. Elle était à terre, et il lui bourrait le ventre de coups de pied. Il ne pouvait pas s’arrêter. Je me suis précipité pour intervenir, et il m’a frappé avec une telle violence que j’ai perdu connaissance.
Jesse se touche le bas du visage.
– Il m’a interdit d’aller à l’école pendant une semaine après ça, parce que ça aurait fait mauvaise impression. Je ne veux pas devenir comme lui, Lorraine. Je ne suis pas ce genre d’homme. Je ne suis pas mon père. Et tu es une si belle femme, Lorrie. Si belle et si gentille. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.
Lorraine pose une main sur la cuisse de Jesse.
– À notre prochain rendez-vous avec Lou, tu devrais lui raconter cet épisode.
Jesse ne peut s’empêcher de rire.
– C’est un peu un vieux schnoque, ce Lou, non ?
Lorraine hésite. Elle apprécie Lou, elle pensait que Jesse aussi.
– Je l’ai trouvé gentil.
– Gentil, exactement. C’est juste que je ne vois pas trop l’intérêt de payer quelqu’un pour nous balancer : « Pouvez-vous m’en dire plus ? » ou « Qu’est-ce que vous avez ressenti ? ». J’ai l’impression qu’on pourrait faire autant de progrès tout seuls, peut-être même plus, parce qu’on peut être vraiment nous-mêmes quand on est tous les deux.
– Jesse, tu t’étais engagé à suivre une thérapie.
– Je sais, Lorrie, et je tiens ma promesse. J’étais là aujourd’hui, non ? Je dis juste que n’importe quel vieux croûton pourrait devenir psy s’il le voulait. Pas besoin de formation spéciale pour faire ce qu’il a fait aujourd’hui.
– Peut-être…
Jesse lui presse le genou.
– Partons d’ici. Tu as faim ?
Lorraine répond que oui, bien sûr, même si c’est faux.
– Et pourquoi on n’irait pas chez Rocco ?
– D’accord.
– Super, dit-il en démarrant. Ça me dit bien aussi.
Dans la soirée, Lorraine remarque, sur son téléphone, un appel en absence d’un numéro inconnu. Elle ouvre sa messagerie vocale et a la surprise d’entendre la voix de son psy.
« Bonsoir, Lorraine, ici Lou Keller à l’appareil. Ça a été un plaisir de vous rencontrer, Jesse et vous, aujourd’hui. J’aimerais vous poser une question à l’occasion. Rappelez-moi lorsque vous aurez un moment de tranquillité pour parler. »
Il lui laisse ses coordonnées – son numéro au cabinet et celui de son portable –, qu’elle note sur une serviette en papier. Ce message la rend nerveuse.
Elle attend que Jesse soit sous la douche, un peu plus tard, pour rappeler le psy. Dès qu’elle entend l’eau couler, elle compose le numéro du portable de Lou.
Il décroche à la seconde sonnerie.
– Lou Keller à l’appareil.
– Bonsoir, Lou, c’est Lorraine. Lorraine Bloom.
– Lorraine.
Sa chaleur transpire à travers le téléphone.
– Merci de me rappeler, dit-il. Vous êtes dans de bonnes conditions pour discuter ?
– Oui, je suis à la maison.
– Parfait. Jesse est là ?
– Il est sous la douche. On peut vous rappeler quand il aura terminé, si vous voulez nous parler à tous les deux.
– Non, je voulais justement m’entretenir avec vous, seul à seul. Si le moment est mal choisi, nous pouvons convenir d’un rendez-vous téléphonique ultérieur, demain par exemple ?
– Maintenant, c’est parfait. Jesse prend de longues douches.
– Très bien, alors. Cette conversation mériterait que nous prenions plus de temps, et j’aimerais beaucoup vous voir en personne pour la prolonger, mais je tenais à vous appeler pour vous dire que je m’inquiète pour votre sécurité, Lorraine.
Elle sent son cœur s’emballer.
– Quoi ?
– De toute évidence, nous n’avons fait qu’effleurer la partie émergée de l’iceberg aujourd’hui, néanmoins je tenais à vous contacter, vous et vous seule, car pour être franc, et je ferais mal mon métier si je ne l’étais pas, je m’inquiète pour votre sécurité.
Il marque un silence et, constatant que Lorraine ne dit rien, il reprend :
– La thérapie de couple est une pratique intéressante. Elle accomplit des merveilles pour certains. De vraies merveilles. Pour d’autres, en revanche, elle ne peut rien du tout. Il y a cependant une condition préalable requise pour qu’elle puisse fonctionner, et c’est qu’il y ait une juste répartition du pouvoir au sein du couple. Ce que j’essaie de vous expliquer, c’est que si l’un des deux partenaires a l’ascendant sur l’autre, la thérapie ne peut tout simplement pas fonctionner. En d’autres termes, si l’un des partenaires exerce un pouvoir ou un contrôle sur l’autre, et il peut s’agir de toutes sortes de pouvoirs, physique, verbal, émotionnel, sexuel, financier même, le travail thérapeutique sera empêché. Lorraine, quand vous étiez dans mon cabinet tout à l’heure, qu’avez-vous ressenti en me parlant de vos disputes avec Jesse ?
– Ça m’a fait du bien, je crois.
Elle est humiliée. A-t-elle commis une erreur ? A-t-elle raté sa thérapie ? Elle ne savait pas que c’était possible d’échouer dans ce domaine.
– D’accord. Et pour quelle raison ?
– Ça m’a ôté un poids de la poitrine. D’en parler à quelqu’un d’autre.
– De parler de quoi, précisément ?
– De ce que Jesse m’a fait, je crois.
– Et que vous a-t-il fait exactement ?
– Il s’est montré jaloux. Colérique. Et il m’a fait du mal.
– Avez-vous remarqué que c’est Jesse qui avait presque entièrement accaparé la parole aujourd’hui ?
– Peut-être… J’ai trouvé qu’il disait des choses importantes. Il s’est quand même excusé, et puis il a parlé de son passé. Dans la voiture, après la séance, il m’a raconté un souvenir d’enfance, un jour où son père…
– Je me permets de vous interrompre une minute. Ce souvenir m’intéresse, mais je tiens à évoquer un autre point tant que nous en avons l’occasion. Lorraine, que se serait-il passé si vous m’aviez expliqué pourquoi vous avez dû prendre rendez-vous chez le dentiste ?
Lorraine sent son corps entier devenir brûlant.
– Quoi ?
– Que se serait-il passé si vous m’aviez expliqué aujourd’hui la raison de votre visite chez le dentiste ?
Elle hésite.
– Jesse aurait été contrarié.
– Pourquoi ?
– Parce que, c’est comme ça. Docteur… enfin Lou… vous n’êtes même pas au courant de ce qui s’est passé.
– Je n’en ai pas besoin, Lorraine. J’en sais assez pour avoir la certitude que c’était grave.
Elle ne proteste pas.
– Donc, si vous m’aviez dit aujourd’hui ce qui a conduit à ce rendez-vous chez le dentiste, comment aurait réagi Jesse ?
– Il aurait été en colère. Il se serait senti menacé.
– Et quand il se sent menacé, que se passe-t-il ?
Lorraine déglutit.
– Il me fait du mal.
L’eau cesse de couler à l’étage.
– J’ai dû aller chez le dentiste parce qu’il m’avait cogné le visage contre l’évier de la cuisine, murmure-t-elle dans le combiné. J’ai perdu trois dents, et plusieurs autres ont été cassées. C’est pour ça que je porte un appareil.
Puis, encore plus bas, elle ajoute :
– Il vient de sortir de la douche.
– D’accord, je vais faire vite alors. Voilà le conseil que j’ai à vous donner. Je ne pense pas que la thérapie de couple puisse quoi que ce soit pour votre mariage, Lorraine, ou pour vous. Ni pour Jesse, d’ailleurs. Si vous ne vous sentez pas autorisée à parler librement en présence de Jesse – et c’est visiblement le cas puisque vous seriez punie si vous le faites –, la thérapie ne servira à rien. Elle peut même devenir dangereuse. Je pense cependant qu’il est important que nous continuions à nous voir, tous les deux, et si vous le souhaitez je peux adresser Jesse à un de mes confrères. Ou vous, si vous préférez voir quelqu’un d’autre, naturellement. Je vous propose de venir tous les deux au rendez-vous de la semaine prochaine, comme convenu. Ça me permettra de vous soumettre l’idée à tous les deux, de suggérer que vous suiviez chacun une thérapie individuelle, sans vous mettre dans une position délicate. Je ne sais pas grand-chose de votre relation avec Jesse encore, mais l’impression que j’ai retirée de notre rendez-vous d’aujourd’hui, c’est que vous n’êtes pas en sécurité, Lorraine. Si vous vous sentiez menacée, seriez-vous capable d’appeler la police ?
– Mmh…
– Avez-vous un endroit où vous pourriez aller vous réfugier si…
– Je dois raccrocher. Il est sorti de la douche.
– Dans ce cas appelez-moi… commence-t-il à dire, mais Lorraine a déjà raccroché.
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Pendant longtemps, Tanya n’a pas considéré ce qui s’est passé chez Dan comme un viol. Pendant longtemps, cette soirée a signifié deux choses pour elle.
D’abord, elle avait voulu ce qui était arrivé, et donc elle l’avait mérité.
Ensuite, ce soir-là, quelque chose s’était cassé entre Nessa et elle.
Quand elle avait pris cette bière dans le salon de Dan, ce n’était ni la première ni même la seconde fois qu’elle buvait de l’alcool. Elle l’avait déjà fait à deux occasions, chaque fois chez des amis, dans le sous-sol de leur maison, et chaque fois elle avait embrassé un garçon.
Son premier baiser, elle l’avait échangé avec Matt Humphreys, et même si elle n’avait aucun point de comparaison, elle savait que ce n’était pas une réussite. Matt avait constamment hésité entre lui enfoncer sa langue dans la bouche, d’un mouvement vif de lézard, et ouvrir la sienne aussi grand que s’il était chez le médecin. Après le départ de Matt, Tanya avait raconté ce baiser à ses amies, qui avaient bien rigolé en mimant entre elles cette catastrophe.
Le second baiser était survenu quelques semaines plus tard seulement, avec un certain Scott Meeks. Scott, qui était plus mignon que Matt et dont la bouche avait un goût acidulé de bonbons, avait dit à Tanya qu’elle était l’une des filles les plus « canon » de leur année. Elle avait accueilli le compliment avec indifférence, et pourtant elle n’avait cessé de le garder en mémoire depuis.
Lorsque le mail de Dan était arrivé sur leur compte filleshot@hotmail.com, Tanya n’avait aucune envie de rencontrer un inconnu dans le but de coucher avec lui. Elle s’était rendu compte qu’elle n’avait jamais souhaité une chose pareille, et même si l’idée l’avait plutôt amusée au début, elle l’avait aussi mise mal à l’aise – surtout cette façon qu’avait Nessa d’en parler, avec un enthousiasme inlassable, étrange.
Tanya avait voulu renoncer, mais sa sœur avait insisté, et elle avait fini par céder. Nessa avait rarement l’air aussi heureuse… Et Tanya se sentait coupable, avec ses deux baisers en poche, alors que son aînée n’avait encore jamais ne serait-ce que tenu un garçon par la main. Elles avaient donc répondu à Dan. Elles avaient acheté des sous-vêtements, marché de chez elles à la gare, pris la ligne T jusqu’à Central Square et frappé à sa porte.
Ça n’avait été qu’une fois assise dans le salon de Dan, après qu’il leur avait offert des bières, qu’elle avait senti bourgeonner un soupçon de désir inattendu, venu d’un endroit profond en elle. Un désir différent de celui qu’elle avait éprouvé avec Matt Humphreys ou Scott Meeks. Avec eux, elle avait eu l’impression d’avoir fait un mauvais coup et de s’en être sortie en toute impunité – un peu comme si elle avait triché à un contrôle ou volé un gloss au supermarché. Autant de choses que Tanya, toujours sage, toujours bien élevée, ne faisait pas. Elle avait surtout embrassé ces garçons en pensant à la suite : une fois seule, elle pourrait se rejouer cette scène typique d’une vie de collégienne en version améliorée, et bien sûr la raconter à ses amies. Ces baisers étaient un rite de passage : ni plus ni moins.
Dan, lui, avait éveillé quelque chose en elle, et en Nessa aussi, assise à côté. Tanya l’avait bien perçu, à la façon dont sa grande sœur ne cessait de se toucher le visage et les cheveux, d’un geste complexé. Chaque fois que Nessa ouvrait la bouche, elle devenait aussi rouge qu’une tomate. Elle considérait Dan avec une sorte d’émerveillement pétrifié qui rappelait à Tanya le regard que leur mère posait sur Jesse. Et ça la perturbait – cet appétit effréné, presque animal, qu’elles laissaient transparaître, aussi visible que le nez au milieu de la figure.
Puis Dan avait choisi Tanya, et elle avait senti s’allumer une lueur de malveillance dans sa poitrine.
Nessa, contrariée, s’était levée maladroitement, et Tanya l’avait regardée sortir en pensant : « Bien fait pour toi. »
Elle avait suivi Dan à l’étage, la bière toujours à la main, comme un trophée. Ce n’était qu’une fois qu’ils s’étaient retrouvés dans la chambre, dont il avait refermé la porte avec douceur et néanmoins fermeté, que Tanya avait commencé à ressentir de la peur. Il avait allumé la lampe et s’était assis sur son lit, avant de river sur elle un regard chargé d’attente. Elle ne s’était pas dérobée, sans trop savoir quoi faire néanmoins. Avec Matt Humphreys et Scott Meeks, il y avait eu une parade de séduction maladroite, avec échange d’œillades et tout petits mouvements d’approche progressifs sur le canapé. Dan était un adulte, lui. Tanya en prenait soudain conscience, à présent qu’ils étaient dans la chambre. Il n’y avait pas d’affiches ou de photos aux murs. Le mobilier de la pièce était celui d’un adulte : un grand lit double, une télévision, un tapis à poils longs beige.
– Est-ce que je peux te voir ? lui demanda-t-il.
Tanya hocha la tête, sans bien comprendre le sens de la question. Elle resta plantée là plusieurs instants, avant que Dan n’ajoute :
– Sans tes vêtements, je veux dire.
– Ah… d’accord.
D’une main tremblante, elle posa sa bière et se déshabilla, déboutonnant sa chemise et retirant son short en jean pour se retrouver en sous-vêtements de dentelle.
Dan la contempla avec émerveillement, la bouche légèrement entrouverte. Si les choses en étaient restées là, pense-t-elle parfois, il n’y aurait eu aucun problème. C’est humiliant à avouer, mais quand elle est honnête avec elle-même – ce qui n’est pas toujours le cas –, elle sait qu’une part d’elle a apprécié ce moment. Se tenir devant un homme adulte, le voir réduit au silence par le désir. Se sentir puissante. Se sentir, pour la première fois de sa vie, sexy.
Puis il se leva et retira ses propres vêtements – sans délicatesse ni grâce, avec des gestes brusques et maladroits, son marcel s’accrochant à son nez et à ses oreilles, le bas de son jean trop serré sur ses chevilles le forçant à se pencher pour tirer sur les jambes. Et son corps – la toison grise et bouclée sur son torse, son pénis, énorme, en érection, dressé vers elle – terrifia Tanya. Il s’approcha d’elle, et elle comprit aussitôt que c’était allé trop loin.
– Ce corps, dit-il en glissant les mains à l’intérieur de son soutien-gorge pour toucher ses minuscules seins.
Et bien qu’elle eût conscience qu’il s’agissait d’un compliment, elle fut envahie par la honte.
Il sembla soudain se rendre compte qu’elle n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait, et il la conduisit au lit avant de lui dire de retirer le reste.
C’était bien dans ce but qu’elle avait fait tout ce chemin, non ? Ça ne lui paraissait ni bien, ni juste, ni même possible de refuser à ce stade. Il était déjà trop tard. Nessa l’attendait dehors, sa chemise et son short étaient en tas par terre, à l’autre bout de la chambre.
Alors Tanya retira son soutien-gorge et sa culotte, puis elle s’allongea sur le lit. Elle ferma les yeux et attendit. Elle attendit que ça commence – qu’il fasse ce que les hommes faisaient aux femmes quand ils couchaient avec elles ; elle n’en savait rien. Elle n’avait jamais été plus loin qu’un baiser, elle.
Pourtant il ne s’étendit pas sur elle, et il ne la toucha même pas. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle constata qu’il l’observait.
– Tu as déjà fait une fellation ? lui lança-t-il, du même ton poli avec lequel il leur avait demandé si elles avaient trouvé facilement.
Elle secoua la tête.
– Viens.
Il lui prit la main pour l’aider à se redresser.
– Je vais te montrer.
Il la fit s’agenouiller par terre, tandis qu’il s’asseyait au bord du lit, face à elle.
– C’est comme un baiser.
Il lui prit le visage à deux mains et l’attira vers son entrejambe.
– Ouvre un peu plus la bouche.
Elle obéit, les sinus brûlant de larmes, qui menaçaient de déborder à tout instant.
Puis il fut dans sa bouche.
– Replie tes lèvres sur tes dents, lui expliqua-t-il. Voilà, comme ça. C’est bien.
Il débuta lentement, mais au bout d’une minute il fit aller et venir la tête de Tanya avec une telle force que son pénis s’enfonça au fond de sa gorge et que, sans prévenir, elle vomit et fondit enfin en larmes.
Elle leva les yeux vers lui, soulagée d’avoir enfin craqué, soulagée d’être enfin libérée. Soit il ne remarqua pas le vomi, soit il n’y vit aucun problème. Il affermit sa prise des deux côtés de la tête de Tanya et continua à aller et venir dans sa bouche, une expression de constipation crispée sur le visage. Elle avait le goût de son vomi et du sexe de Dan sur la langue, sa respiration devenait de plus en plus laborieuse. Elle ferma les yeux et se concentra pour inspirer par le nez. À compter de cet instant, elle ne fut plus en état de se rappeler grand-chose.
Elle sait qu’il avait fini par la hisser sur le lit et qu’il avait introduit de force ses doigts en elle. Puis qu’il était monté sur elle. Lorsqu’il l’avait pénétrée, elle avait poussé un hurlement de douleur, le premier son qu’elle émettait depuis le début, et il en avait été surpris.
– Je vais y aller plus doucement, avait-il dit, même si ça n’avait pas été moins douloureux.
À la fin il lui avait donné l’argent – cinq billets de vingt dollars, comme elles l’avaient indiqué dans l’annonce, et un de dix, en supplément, pour le taxi.
Elle s’était rhabillée à la hâte et était descendue en courant. Elle avait bien failli trébucher et tomber, tant elle était impatiente de retrouver Nessa, de se jeter dans les bras de sa grande sœur. Et pourtant, quand elle s’était retrouvée face à face avec elle, sur le perron de la maison de Dan, quand elle avait vu le visage mouillé de larmes de Nessa, Tanya s’était brusquement fermée. Elle ne voyait pas comment décrire autrement cet instant. Elle s’était fermée, tout simplement, repliée sur elle-même. Elle ne ressentait plus le besoin de pleurer, et lorsque Nessa avait tenté de la toucher et de lui poser des questions, Tanya avait eu un mouvement de recul.
De retour à la maison, elle avait trouvé du sang dans sa culotte, et quelques jours plus tard elle avait eu si mal, son vagin la brûlait avec une telle intensité chaque fois qu’elle essayait d’aller aux toilettes qu’elle s’était convaincue que Dan l’avait abîmée d’une façon irrémédiable et définitive.
Elle avait fini par aller chez le médecin après une semaine de supplice, et il lui avait prescrit des antibiotiques pour une infection urinaire.
– Tu n’as pas encore eu de relation sexuelle, Tanya, si ? s’était enquis son pédiatre après réception des résultats du test d’urine.
Elle avait secoué la tête avec tant d’énergie que le docteur Essinger s’était esclaffé en lui tapotant le genou :
– C’est bien ce que je pensais.
Tanya rencontra Dylan Starr à une fête peu de temps après. Elle avait entendu parler de lui. Comme tout le monde. Il était capitaine de l’équipe de lacrosse. Il avait dix-huit ans. Il avait des yeux bleus éclatants, une voiture et la réputation de savoir bien « s’occuper des filles ». Cette expression, autrefois mystérieuse pour elle, Tanya en avait désormais une compréhension un peu vague et déroutante.
Lorsqu’elle avait remarqué que Dylan Starr l’observait de l’autre bout de la pièce, elle avait été traversée par la même sensation de pouvoir que chez Dan. Elle avait soutenu le regard de Dylan, lui avait souri, puis elle avait reporté son attention sur la fille avec laquelle elle discutait, certaine qu’il viendrait l’aborder plus tard.
Elle avait raison.
– Tanya, c’est bien ça ?
– Hmm-hmm.
– Tu joues au bière-pong ?
– Un peu et toi ?
– Ça m’arrive, dit-il en souriant. Ça va justement être mon tour, tu veux être ma coéquipière ?
Tanya le suivit jusqu’à la table de ping-pong recouverte, des deux côtés, par des gobelets de bière disposés en forme de pyramide. Tanya mit la balle dans un gobelet au premier essai. Dylan l’acclama et lui tapa dans la main avant de pointer un index railleur sur l’équipe de garçons qui leur était opposée. Elle avait conscience qu’on la regardait – qu’on les regardait –, et ça lui plaisait. Elle était là, au centre de tout.
Lorsque Dylan rata deux tirs d’affilée, elle lui lança d’un ton taquin :
– J’ai bien l’impression que le bière-pong n’exige pas tout à fait les mêmes compétences que le lacrosse.
Il rit.
Plus tard dans la soirée, ils s’embrassèrent sur la banquette arrière de la voiture de Dylan, Tanya assise à califourchon sur lui.
– Tu sors d’où, toi ? lui murmura-t-il.
– Je suis en troisième.
– T’es encore au collège ?
– Tu le savais.
– Non.
– Ben, oui.
Il se mordilla la lèvre en la dévorant de son regard bleu embrumé par l’alcool.
– Tu t’es déjà occupée de quelqu’un ?
– Et toi ?
Il rit.
– Tu me plais.
– Tu ne me connais pas, répondit-elle en resserrant ses jambes autour de Dylan et en lui plantant ses ongles dans le dos.
Elle commença à traîner avec Dylan et ses potes après les cours et le week-end. Cette nouvelle vie sociale lui permettait d’éviter de passer du temps à la maison avec sa sœur ou sa mère, et c’était tant mieux, parce qu’elle ne supportait plus d’être dans la même pièce qu’elles.
La vie de Lorraine tournait, et c’était pitoyable, autour de Jesse. C’était le cas depuis des années, mais ce ne fut qu’à ce moment-là que Tanya parvint à se formuler la raison pour laquelle ça la dérangeait autant, et c’était à cause de ce manque qu’elle percevait chez sa mère. Elle prit la résolution de ne jamais être en demande face à un homme comme sa mère l’était, et de ne jamais sacrifier sa dignité pour l’un d’eux, comme Nessa y avait aspiré – et comme Tanya l’avait fait, elle, ce soir-là, chez Dan.
Tanya appréciait Dylan. Elle aimait ce qu’elle ressentait quand elle s’affichait avec lui. Elle aimait l’assurance qu’il dégageait, la facilité avec laquelle il riait, surtout en réponse à une chose qu’elle avait dite – ce qui arrivait souvent. Elle aimait assister à ses matchs de lacrosse, le voir si doué et sérieux sur le terrain. Elle aimait la façon dont les autres filles le regardaient, lui – avec convoitise –, et elle – avec admiration.
Elle détestait coucher avec lui, en revanche. Elle le faisait en partie parce qu’il en exprimait le désir, mais aussi parce qu’elle était persuadée qu’à force de pratiquer des actes sexuels – des actes normaux, des actes plaisants –, le cauchemar qu’elle avait vécu chez Dan finirait par s’effacer.
Leurs rapports sexuels n’avaient rien d’amusant, pourtant, et Dylan était insatiable. En général, ça se passait chez lui. Ses parents n’étaient jamais là, et sinon ils le faisaient sur la banquette arrière de sa voiture ou, parfois, très discrètement, dans sa chambre. Ça se déroulait toujours de la même manière : Tanya allongée dessous, les jambes autour de la taille de Dylan. Il arrivait qu’il remonte les jambes de Tanya pour les passer sur ses épaules, et elle le laissait de temps en temps « s’occuper » d’elle, même si ça la mettait mal à l’aise. Quand il demandait la même faveur en retour, elle refusait tout simplement, et il n’insistait jamais.
Il s’inquiétait toujours de savoir si elle avait joui, ou si c’était sur le point d’arriver, et ce qu’il pouvait faire pour l’aider à y parvenir. Ces questions agaçaient Tanya. L’orgasme n’aurait pas pu lui paraître plus inatteignable, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas le lui dire.
L’insistance de Dylan à la faire jouir devint peu à peu un problème. Il lui dit qu’il voulait prendre le temps, étudier le problème, tenter des choses. Elle finit par se résoudre à mentir. Dès les premières minutes d’un rapport, elle feignait l’orgasme. Rassuré dans son orgueil, Dylan l’embrassait et poursuivait encore quarante-cinq secondes le temps de terminer et de s’effondrer sur elle. Comme ça, la question du sexe était réglée pour la journée, et ils pouvaient passer à autre chose.
Tanya avait quinze ans à l’époque – elle n’avait donc pas encore l’âge de la majorité sexuelle au Massachusetts. Pour un observateur extérieur, la dynamique des pouvoirs en jeu n’aurait laissé aucune place au doute. Dylan était en terminale, il était populaire, c’était un garçon, il était le plus expérimenté des deux. Si un dossier similaire arrivait aujourd’hui sur le bureau du procureur, le verdict serait évident : atteinte sexuelle sur mineure.