Notre part d'ombre

Hanna Halperin · Chapitre 2 sur 5 · partie 2/4

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Notre part d'ombre

Partie I

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Nessa et Jesse descendent Winter Street et s’arrêtent toutes les deux ou trois minutes pour permettre à Sally de renifler un carré de gazon ou d’étudier une fissure sur le trottoir.

– Comment ça va, au travail ? demande Jesse.

– Ça va, répond Nessa. Je m’ennuie pas mal, mais ça permet de payer les factures.

Un gamin du quartier les double sur son vélo : il vacille un peu et agrippe le guidon de toutes ses forces en fixant la route avec une concentration intense. Au bout de la rue, un homme, qui doit être son père, lui crie des instructions.

– Tu crois que tu aimerais faire la même chose que le médecin qui t’emploie ?

– Devenir psy ? rétorque Nessa en jetant un coup d’œil à Jesse.

Elle a encore envie d’aller aux toilettes, alors qu’ils viennent juste de quitter la maison. Elle décide de faire abstraction.

Il confirme d’un hochement de tête.

– Je crois, oui.

Nessa ne se voit pas exercer dans beaucoup de domaines, mais elle sait écouter.

Le père du garçon à vélo les dépasse en courant, une main levée pour les saluer. Nessa et Jesse répondent d’un signe de tête.

– Bravo, mon grand ! Tu étais bien stable !

– Tu comprends les gens, observe Jesse.

Nessa hausse les épaules. Elle n’arrive pas à savoir si c’est une question ou une affirmation.

– Ben… en quelque sorte, oui.

– Et c’est facile de te parler.

– Ah bon ?

– Oh, oui. Moi, en tout cas, j’ai toujours trouvé que c’était facile. Tu écoutes. C’était déjà ton cas, petite. Tu étais très attentive, pas seulement à ce que disent les gens, mais aussi à ce qu’ils ne disent pas.

– Merci, Jesse. Ça me touche que tu penses ça.

Nessa tente de cacher combien ça lui fait plaisir, même si ça doit se voir comme le nez au milieu du visage. Ces derniers temps, elle réfléchit à quitter son poste de secrétaire et à postuler à une formation d’assistante sociale. Smith en propose une bonne. Enfin envisager et passer à l’action sont deux choses différentes.

Il lui a fallu atteindre vingt-quatre ans pour réussir à trouver en elle l’énergie d’être candidate à des formations supérieures. Avant ça, elle avait passé plusieurs années à suivre des garçons sans but précis. Il y avait eu ce voyage à travers les États-Unis avec Trevor, qui s’était terminé dans le Montana, quand ils s’étaient retrouvés à court d’argent. Elle avait ensuite vécu un temps dans la chambre de son petit copain, Max, sur le campus du Bennington College, jusqu’à ce que le responsable du dortoir comprenne leur petit manège et la mette à la porte. Puis elle avait eu une histoire d’un an avec un homme marié, qui continuait parfois à lui envoyer des textos. Pour être honnête, elle s’était surtout beaucoup ennuyée ces années-là, et sentie très seule.

À l’occasion de la remise des diplômes de Tanya, Nessa avait été submergée par la beauté du campus de Smith – les allées bordées d’arbres, les bâtiments en brique majestueux, l’étang de Paradise Pond. Les étudiantes diplômées, qui se surnommaient entre elles les « Smithies », s’étaient toutes prises dans les bras – même Tanya, qui détestait pourtant ça. Nessa avait envoyé sa candidature à Smith – et dans aucune autre fac –, sans rien dire à personne le jour où elle avait reçu au courrier une petite enveloppe. Nous sommes au regret de vous informer… Elle s’était donc rabattue sur l’université publique du Massachusetts à Amherst – à vingt minutes de chez elle –, et elle avait entamé un premier cycle alors que Tanya emménageait à New York pour suivre son cursus en droit. Nessa s’en était suffisamment bien tirée dans les cours qui l’intéressaient et avait laissé tomber ceux qui l’ennuyaient. Elle avait décroché son diplôme sans mention, sans aucun projet en tête ni petit ami à ses côtés.

Elle avait décidé de s’installer à Northampton, l’ancien territoire de Tanya. Lorsqu’elle croisait des étudiants de Smith en ville – qui sortaient boire un café ou bruncher, prendre un verre à la Green Room ou chez Packard –, elle aimait imaginer Tanya, heureuse et épanouie, bras dessus, bras dessous avec une amie.

– Pourquoi y a-t-il un vide dans votre CV ? avait demandé le docteur Janeski lors de l’entretien d’embauche de Nessa.

La psychiatre était à la recherche d’une assistante « méticuleuse, avec une expérience dans la psychologie et un tempérament chaleureux ». Nessa était convaincue de faire l’affaire.

– J’ai voyagé, avait-elle répondu.

– À l’étranger ? avait répliqué le docteur en haussant un sourcil.

– J’ai passé beaucoup de temps dans le Vermont.

La psychiatre avait enchaîné avec la question suivante.

Nessa s’était alors dit qu’elle n’était peut-être pas faite pour devenir psychologue. Elle comprenait la tristesse – ce qui procurait souvent un sentiment de sécurité aux gens de son entourage –, mais elle n’avait pas encore compris comment exploiter cette tristesse, ou comment la chasser.

Sally s’arrête pour renifler et se met à tourner en rond sur le trottoir, à la recherche d’un endroit pour se soulager. Nessa et Jesse s’arrêtent eux aussi.

– J’ai toujours trouvé que c’était facile de te parler, moi aussi, lui dit-elle. Je vois un mec en ce moment… C’est un de ses patients.

Jesse hausse aussitôt les sourcils.

– Un patient de ta psy ?

Nessa confirme d’un hochement de tête et tente de déchiffrer l’expression de Jesse. Elle perçoit de l’amusement, et quelque chose de plus cinglant aussi.

– Alors il est fou ?

– Pas plus que la moyenne.

– Ah oui ?

– Il a volé un taxi. La clé était sur le contact, le moteur tournait au ralenti. J’ai cru comprendre que le chauffeur était sorti pour aider une cliente chargée. Il a pris le volant et il est parti avec le taxi.

Jesse éclate de rire, et Nessa aussi.

– Purée ! Ça n’a pas dû bien se terminer.

– Non. Il a été arrêté.

Nessa baisse les yeux vers Sally, qui vient de déposer quatre crottes de la taille de balles de golf au milieu du trottoir. Elle lance un coup d’œil à la maison devant laquelle ils se trouvent. Elle paraît flambant neuve. C’est aussi une maison partagée, mais contrairement à la leur, dont les deux portes sont proches, comme un couple qui se tiendrait par la main, les deux entrées sont chacune à une extrémité de la façade, afin de garantir au mieux l’intimité de tous. Nessa imagine sans mal l’ancienne construction que celle-ci est venue remplacer. Petite et bordeaux, avec une peinture si écaillée que la façade semblait tachée.

– Fais attention, quand même, reprend Jesse. Ce voleur de taxi… il est gentil avec toi ?

– Ça lui arrive.

– C’est-à-dire ? insiste Jesse, soudain très sérieux. Il ne te fait pas de mal quand même ?

– Non, non, ce n’est pas son genre. Tu as emporté un sachet ?

Jesse tâte ses poches avant et arrière.

– Merde, non.

Ils échangent un sourire, comme deux gosses qui s’en tirent à bon compte après avoir fait une bêtise.

– Tant pis, dit Nessa et ils se remettent en route. Il a parfois des comportements de vrai connard, ajoute-t-elle. Mais c’est pas grave, je vais le quitter.

Ce n’est pas qu’elle ait besoin que Jesse la persuade d’arrêter de voir Henry. Au fond, elle s’en fiche, de Henry. Il ne restera pas très longtemps dans sa vie, elle l’a toujours su. C’est juste qu’elle aime bien quand Jesse réagit de cette façon, qu’il s’emporte un peu. Le père de Nessa n’a jamais été très protecteur. Sans doute parce qu’il n’était pas très présent. Il se contentait de la surface des choses, comme s’il craignait, en creusant un peu trop, de découvrir un fatras qu’il préférait ne pas voir.

Jesse, lui, voit tout.

– Tu crois qu’il l’acceptera ? demande-t-il. Qu’il en restera là ?

– Il n’aura pas le choix, dit Nessa au moment où ils traversent la rue vers l’école privée, un bâtiment en brique avec une allée en demi-cercle devant.

À une époque, elle accueillait des enfants souffrant de troubles affectifs. Aujourd’hui, c’est un établissement classique, qui va du CP à la troisième.

Le garçon à vélo fonce dans leur direction, une expression de terreur figée sur le visage. Son père court derrière lui. Nessa observe Jesse, qui semble plongé dans ses pensées et ne remarque rien. Est-ce qu’il pense à elle ?

– S’il ressemble aux hommes que je connais, dit Jesse, il pensera au contraire qu’il a le choix, si.

– Je ne suis pas inquiète.

– Bon, mais si jamais tu as besoin que quelqu’un lui fasse passer le message, tu m’appelles, d’accord ?

Nessa imagine la scène : Jesse débarquant chez elle, à Northampton, pour dire à Henry de dégager. Une perspective aussi réjouissante qu’embarrassante.

– Ouais, je t’appellerai. Mais je t’assure qu’il n’y aura pas de problème.

– Tant mieux.

Le petit cycliste s’est mis à hurler.

– Papa !

Nessa est surprise par sa voix, si aiguë, si vulnérable.

– Comment je fais pour m’arrêter ? gémit-il. Comment je freine ?

– Rétropédale ! lui hurle son père. À l’envers, fiston !

Nessa, Jesse et Sally s’arrêtent pour suivre la suite des événements. Pour une raison inexplicable, le garçon ne réussit pas à rétropédaler ou à faire quoi que ce soit. Il continue à foncer, le cou rentré dans les épaules, son casque immense et de travers sur sa petite tête. Jesse glisse à Nessa :

– Ce gosse va se prendre une sacrée gamelle…

Même si c’est subtil, elle surprend une pointe d’exultation dans le ton de son beau-père.

Lorsque Tanya arrive, plus tard ce soir-là, Nessa et Lorraine sortent l’accueillir devant la maison.

– Il y avait des embouteillages terribles à la sortie de New York, dit-elle en embrassant sa mère puis sa sœur. Sans mentir, j’ai mis deux heures à remonter vingt blocs.

Tanya a toujours possédé un talent mystérieux pour rester fraîche et pimpante, même après cinq heures de route. Elle porte une queue-de-cheval impeccable, le visage encadré de quelques mèches sombres, et quand Nessa la prend dans ses bras, elle sent une bouffée du shampooing de sa sœur, avec des notes de noix de coco. Tanya porte un pantalon en lin noir et un tee-shirt ajusté de la même couleur. De minuscules diamants brillent à ses oreilles. Elle n’a pas de maquillage à l’exception d’un peu de rouge à lèvres, d’un rose mat, et d’un soupçon de blush sur les joues. Elle est, comme toujours, plus jolie que dans les souvenirs de Nessa.

– Tu dois être affamée, dit Lorraine en lui glissant une mèche de cheveux derrière l’oreille.

– J’ai grignoté dans la voiture, répond Tanya, qui a un très léger mouvement de recul lorsque sa mère la touche.

Nessa s’attend à ce que sa cadette fasse une remarque sur les bagues de Lorraine, mais elle ne lâche pas un mot sur le sujet. À dire vrai, elle semble éviter de poser les yeux sur leur mère.

Jesse les rejoint dans l’entrée.

– Bonjour, Tanya.

Elle lui décoche un bref sourire que son regard dément.

– Bonjour.

– Tu veux que je te débarrasse ? dit-il en tendant la main vers sa valise.

Tanya crispe les doigts sur la poignée.

– C’est bon.

Une réaction fugace traverse les traits de Jesse avant de disparaître.

– La route a été bonne ?

– Longue et sans événement particulier.

Tanya baisse la poignée rétractable de sa valise à roulettes, puis la soulève pour la monter à l’étage.

– Ness, lance-t-elle par-dessus son épaule, d’un ton plus chaleureux, tu viens ?

Nessa et Tanya filent à la pharmacie pour récupérer les antibiotiques prescrits par Eitan. Nessa savoure ce moment dans la voiture de sa sœur. Elles longent le cinéma le Capitol et la boulangerie Quebrada ; la supérette à l’angle de Massachusetts Avenue, où se trouve la pharmacie, et d’Everett, où elles allaient à pied, petites, acheter des bonbons. La ville n’a presque pas changé. « Mass Avenue » est toujours bordée d’immeubles de l’avant-guerre ou d’ensembles massifs de logements bon marché des années 1960 et 1970. Quelques maisons de style colonial sont éparpillées au milieu de la douzaine de petits commerces.

Elles dépassent la rue qui conduit à l’étang de Spy Pond, où leurs parents les emmenaient pique-niquer quand elles étaient enfants. Elles longent ensuite leur ancien lycée – immense bâtiment en brique autoritaire avec ses colonnes blanches et son toit pointu d’église. Nessa jette un coup d’œil à Tanya, qui ne tourne pas la tête en direction de l’établissement, ne serait-ce qu’une seconde.

Nessa avale le premier comprimé dans la voiture, sur le parking de la pharmacie.

– Tu devrais vraiment prendre rendez-vous avec ton médecin.

– Je sais reconnaître une cystite.

– Oui, mais il y a différents types de germes et donc d’antibios.

– Eitan a fait des histoires pour rédiger cette ordonnance ou quoi ?

Tanya ne cherche pas à cacher son exaspération. Elle semble réfléchir à ce qu’elle va répondre.

– C’est juste plus responsable d’aller chez le médecin, Nessa.

– Ce qu’il faudrait surtout, c’est que je prenne l’habitude d’aller aux toilettes après un rapport.

Tanya se détourne, et Nessa regrette sa dernière remarque, cette allusion à sa sexualité.

– Ça a l’air sympa, cet endroit, observe Tanya.

– Quoi ?

– Ce café.

Tanya tend la main par la vitre baissée, pour lui indiquer l’autre côté de la rue.

– Celui avec l’auvent jaune. Maman quitte Arlington juste au moment où ça devient mignon.

Nessa observe la vitrine plongée dans le noir sous le joli auvent jaune. Dessus, on peut lire le mot Louisa’s en lettres blanches. Elle n’imagine pas du tout sa mère et Jesse dans ce genre de café, qui doit vendre les cookies cinq dollars, diffuser une musique indé à la cool et posséder un tableau d’affichage près du comptoir avec des annonces pour des cours de yoga et de guitare.

Tout à fait le type d’endroit qui pourrait attirer Lorraine de l’extérieur mais qui lui vaudrait, si elle proposait d’entrer, des railleries de la part de Jesse.

« Je suis capable de te préparer un meilleur café dans notre foutue cuisine, dirait-il.

– C’est l’atmosphère qui compte, protesterait Lorraine.

– Je vais t’en donner, moi, de l’atmosphère, bébé. »

Puis Jesse la prendrait par les épaules et la serrerait contre lui, pour l’entraîner loin du café.

Oui, leurs conversations ressemblaient à ça. Nessa savait que Tanya les trouvait gnangnans, et un peu gênants. Pour Nessa, ils ressemblaient à un couple d’adolescents. Avec leur besoin de frimer l’un devant l’autre. D’être toujours en train de flirter, toujours en train de se disputer.

– Comment il s’appelle déjà ? demande Tanya. Ton mec…

– Henry.

– Et vous êtes amoureux ? ajoute Tanya avec un sourire ironique.

– Moi, non. Et même parfois il me repousse.

– Qu’est-ce qui te repousse chez lui ?

– Il est un peu dégueu, en fait. Il se cure le nez devant moi. J’ai l’impression qu’il ne s’en rend même pas compte. Une fois je l’ai vu essuyer son doigt sous le siège de ma voiture.

Tanya éclate de rire.

– Ahhh, Nessa ! Tu lui as dit quelque chose ?

– Non, on ne se connaît pas encore assez bien.

À leur retour à la maison, Lorraine sort s’asseoir avec elles deux sur les marches du perron. Le soleil s’est couché, le ciel est d’un bleu profond, ponctué par la lumière laiteuse des réverbères de Winter Street. Sur le trottoir d’en face, l’immense écran télé des voisins projette des couleurs sur la fenêtre du rez-de-chaussée. Quand Lorraine s’allume une cigarette, Tanya s’écarte et agite une main devant son nez.

– Maman, il faut que tu arrêtes.

Comme elle ne répond rien, Tanya se couvre le nez et la bouche.

– C’est égoïste de fumer.

– Pourquoi ça ?

– C’est un suicide à petit feu, au fond. On a besoin de toi, nous, on n’a aucune envie de…

– Oh lala, Tanya, détends-toi un peu, intervient Nessa.

Elle a tendance à oublier combien sa sœur est prompte à la critique, avec quelle facilité tout le monde la déçoit – elle semble vivre les défauts des autres comme une attaque personnelle.

Lorraine éteint sa cigarette sur la marche du perron et jette ce qu’il reste dans un des pots de fleurs.

– Comment va votre père ?

– Bien, répond Tanya d’une voix qui monte dans les aigus, ravie de changer de sujet de conversation. Ils vont tous bien. Ils partent bientôt en vacances, dans le Maine, je crois. Ben s’est cassé le bras il y a plusieurs mois, mais on vient de lui retirer son plâtre.

Nessa a un pincement au cœur. Elle n’était pas au courant pour le bras de leur demi-frère, ni pour les vacances dans le Maine.

– Ça me fascine d’imaginer votre père avec un fils, dit Lorraine. Je suis sûre qu’il s’en occupe très bien. Jonathan a toujours eu suffisamment confiance en lui pour ne pas entrer en compétition avec les autres hommes. C’est quelque chose qui m’a toujours plu chez lui.

– Jesse est pareil ? lance Nessa, alors qu’elle connaît la réponse.

– Jesse se sent obligé d’entrer en compétition avec le facteur, pour l’amour de Dieu ! « Pourquoi est-ce qu’il te fait toujours signe de la main, là ? » l’imite-t-elle en secouant la tête. Punaise. Je suis contente d’avoir deux filles. Il vous adore.

– Et Eitan ? ajoute Nessa.

– Il a confiance en lui, répond simplement Tanya, sans que Nessa puisse déterminer si sa sœur est ennuyée ou agacée par la conversation.

– Il est tellement gentil, ton Eitan, dit Lorraine d’un ton complice, comme si elles étaient des amies à une soirée pyjama.

Tanya ne répond rien, elle abandonne sa tête sur l’épaule de Lorraine et ferme les yeux.

– Je suis fatiguée, maman, murmure-t-elle, d’une voix de petite fille tout à coup.

Lorraine l’enlace. Nessa est jalouse de sa sœur, de sa capacité à se laisser dorloter par Lorraine.

– Je suis tellement contente que mes filles soient rentrées, dit-elle.

Elle prend Nessa par les épaules aussi, qui s’abandonne à cette étreinte, et l’espace d’un instant il y a ce sentiment de proximité, cette impression qu’elles pourraient rester assises là un moment, mais non, Tanya redresse la tête et lâche :

– Il fait trop froid dehors.

– Rentrez, mes chéries, dit Lorraine. Je vous rejoins dans une minute.

Nessa et Tanya se lèvent et laissent leur mère fumer tranquillement sur le perron.

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Cette nuit-là, Nessa se réveille en sursaut d’un cauchemar – un rêve récurrent, où ses dents tombent en miettes dans sa bouche et où elle recrache les morceaux, à peine plus gros que des grains de poussière, dans sa main. Elle s’assied dans son lit, passe sa langue sur ses dents, toujours là, bien entières et alignées.

Elle perçoit comme une vibration dans l’atmosphère – Nessa ne sait pas bien de quelle nature, mais elle comprend soudain qu’elle a été réveillée par un bruit fort. Un claquement de porte. À côté d’elle, Tanya dort, recroquevillée sur le flanc, un oreiller serré contre elle. Nessa se lève doucement et sort dans le couloir. Le parquet est froid sous ses pieds nus. La porte de Lorraine est ouverte, et Nessa entre dans la chambre. Les murs nus semblent la fixer. Le lit est vide.

En bas, elle se dirige vers la lumière dans la cuisine. Dès qu’elle s’en approche, Nessa aperçoit sa mère. Lorraine est par terre, adossée aux placards, genoux repliés, en chemise de nuit. Elle incline la tête si bien que son oreille droite touche presque son épaule droite. Elle se tient le cou. Quand elle lève les yeux vers Nessa, celle-ci constate que le blanc de son œil gauche est entièrement rougi – et que le droit est marbré de rouge.

Nessa se précipite vers elle. De près, Lorraine sent très fort. Une odeur puissante qui donne la nausée – un parfum artificiel de fleurs mêlé à celui de la décomposition et de la transpiration. Une odeur qui n’est pas familière et qui, pour une raison étrange, effraie encore davantage Nessa que les yeux de sa mère. Lorraine fait glisser une de ses mains sur sa gorge et serre à peine les doigts ; aussitôt Nessa comprend ce que Jesse a fait.

– Il est où ?

– Parti.

Nessa se relève.

– J’appelle les flics.

Lorraine l’agrippe violemment par le poignet et, malgré sa résolution, Nessa s’assied.

– Je ne veux pas les mêler à ça.

Lorraine balaie sa cuisine de son regard rouge et brillant.

Nessa et elle entendent alors des bruits de pas, et elles redressent aussitôt la tête, terrifiées. Ce n’est que Tanya.

– Oh, mon Dieu, lâche-t-elle en écarquillant les yeux.

En quête d’une réponse, elle se tourne vers Nessa, qui se contente de secouer la tête, interdite.

– Il faut m’emmener à l’hôpital, dit Lorraine, sans s’adresser à Nessa ou à Tanya, mais au vide.

Tanya se précipite vers sa sœur et sa mère. Elles se relèvent toutes les trois, et l’odeur est si forte que c’en est gênant. Nessa a soudain une vision de l’avenir, lorsque Lorraine sera vieille, que Tanya et elle devront l’aider à quitter un fauteuil.

– On va prendre ma voiture, décide Tanya. Je vais chercher mon sac.

Elle prend le volant ; Nessa s’assied à l’arrière avec leur mère et lui tient la main, douce et étonnamment froide. Lorraine garde les yeux ouverts et rivés droit devant elle, sur le pare-brise. Dans le rétroviseur, Nessa peut voir le visage de Tanya, qui a le regard clair et les traits impassibles, pourtant elle agrippe si fort le volant que ses doigts sont blancs, et elle dépasse la limite de vitesse de plus de vingt kilomètres-heure.

C’est le milieu de la nuit et les rues sont presque désertes, Mass Avenue est un ruban noir et lisse qui se déroule devant elles. Elles enchaînent les feux verts, comme si la ville savait ce qui se passe et leur dégageait le passage. Nessa jette un coup d’œil par la vitre aux autres conducteurs nocturnes – essentiellement des camionneurs. Elle se demande où est Jesse. Dans un bar, sans doute, ou en train de rouler sans but. Elle l’imagine avec les mains autour du cou de Lorraine. Cette image lui donne aussitôt la sensation d’étouffer, et elle est incapable, pendant quelques secondes, de déglutir ou de prendre une inspiration, tant sa gorge est prise dans un étau de panique.

Elle se rappelle la fois où elle avait ramené chez elle un type rencontré sur Tinder qui a posé les mains sur son cou pendant qu’ils couchaient ensemble.

– Tu aimes ça ? lui avait-il susurré en exerçant une légère pression.

C’était la seule question de toute la soirée dont la réponse semblait réellement l’intéresser. Nessa avait été surprise : il avait l’air si doux.

– Oui, lui avait-elle répondu.

Il s’appelait Nick, et ils avaient continué à coucher ensemble le restant de l’été. Ils n’avaient jamais rien fait d’autre néanmoins. Il lui avait dit qu’il ne recherchait pas une histoire sérieuse.

Nessa avait attendu qu’il recommence. Ça n’était jamais arrivé, et elle avait eu trop honte pour réclamer. Mais ça avait, malgré tout, toujours été là entre eux comme une possibilité, et c’était ce qui rendait leurs ébats intéressants. À la fin de l’été, Nick avait annoncé à Nessa qu’il avait une petite amie et qu’il ne pouvait plus la voir.

Elle observe de nouveau sa mère. Puis elle baisse sa vitre pour que l’air printanier, frais, emplisse le silence et masque l’odeur de fleurs en décomposition.

Quand elles arrivent aux urgences de l’hôpital Somerville, une infirmière accourt aussitôt avec un fauteuil roulant pour aider Lorraine, qui se traîne visiblement.

– Doucement, voilà, dit-elle en l’aidant à s’asseoir.

L’infirmière ne semble ni surprise ni inquiète de voir les yeux écarlates et les marques de la même couleur qui ont commencé à apparaître sur le cou de Lorraine.

– C’est calme, ce soir, lui dit-elle. Vous ne devriez pas attendre trop longtemps avant de voir un médecin.

– Merci, répond-elle. Ce sont mes filles, ajoute-t-elle en levant une main. J’aimerais qu’elles viennent avec moi.

L’infirmière regarde Nessa et Tanya, puis elle sourit :

– Aussi jolies que leur mère.

Elle pousse le fauteuil roulant dans le couloir, et les deux filles lui emboîtent le pas. Ça fait très bizarre à Nessa, cette impression que sa mère connaît cette infirmière, sa mère qui paraît minuscule dans ce fauteuil, dans lequel elle s’est d’ailleurs aussitôt assise, comme si ce n’était pas la première fois.

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Tanya a du mal à respirer. Une odeur étrange flotte dans la salle d’attente – étrange au sens de « mauvaise » –, et chaque fois qu’elle pose le regard sur sa mère aux yeux rouge sang elle sent monter de son ventre une vague de nausée si puissante qu’elle doit se retenir de courir vomir aux toilettes. Elle essaie donc de fixer le front de sa mère ou de perdre son regard dans le vague chaque fois que celle-ci se tourne dans sa direction. Une chance que Nessa se charge de lui tenir la main. Si Tanya était contrainte de toucher Lorraine dans cet état, elle est à peu près certaine qu’elle vomirait pour de bon.

– Mais où est le docteur, putain ? répète-t-elle pour la troisième fois, en sortant son téléphone.

Il est une heure quatorze. Eitan dort forcément.

– Je suis sûre qu’il ne va plus tarder, trésor, répond Lorraine d’une voix douloureusement rauque.

Tanya regrette aussitôt d’avoir posé la question.

– Excusez-moi un instant.

Dès qu’elle est dans le couloir, elle se met à courir. Elle atteint les toilettes, accessibles aux handicapés, juste à temps, et claque la porte derrière elle.

Petite, elle pleurait toujours quand elle vomissait. Pas après, mais pendant. Comme si les deux réactions physiologiques étaient liées. Elle ne sait pas l’expliquer. Elle a perdu cette habitude en grandissant, celle de pleurer dès qu’elle vomit. Et pourtant là, tandis qu’elle se précipite sur la cuvette immaculée des toilettes, des larmes brûlantes roulent sur ses joues, à croire que le lien entre les deux est rétabli.

– Merde, marmonne-t-elle dans la cuvette, une fois qu’elle a vidé le contenu de son estomac.

Elle redresse la tête et découvre une affiche plastifiée sur le mur devant elle. C’est douloureux d’appeler, mais c’est encore plus douloureux de ne pas réagir. Contactez un de nos conseillers spécialistes des violences conjugales, disponibles 24 h/24, si vous ou quelqu’un de votre entourage…

Tanya tire la chasse, puis elle se lève pour constater les dégâts dans le miroir. Son visage n’est pas en aussi mauvais état qu’elle ne le craignait. Elle n’a pas assez pleuré pour avoir les yeux bouffis, et après s’être rincé le visage et la bouche avec de l’eau froide elle redevient présentable.

Elle sort son portable pour appeler Eitan.

Il décroche à la seconde sonnerie.

– Tout va bien ?

Sa voix, à demi endormie, exprime un mélange d’empressement et d’inquiétude. Il est habitué à être rapidement sur le pont avec ses nuits de garde.

– Oui, moi ça va, mais pas maman.

Tanya a un trémolo et elle se demande si elle va encore pleurer. Elle réussit pourtant à se ressaisir.

– Jesse l’a étranglée. On est aux urgences, on attend le médecin.

Elle jette un coup d’œil à l’affiche au-dessus des toilettes et envisage de l’arracher – comme si elle craignait qu’il n’y ait un micro caché derrière.

– Oh, la vache, Tanya.

Elle l’imagine s’asseyant dans leur lit.

– Tu veux que je vienne ?

– Non. Enfin si, bien sûr. Mais je ne pense pas que ce serait une bonne idée.

– Comment c’est arrivé, enfin ?

– Je ne sais pas. On cherche encore à comprendre.

Tanya se détourne du miroir pour aller et venir dans les toilettes.

– Pour être parfaitement honnête, Eitan, je ne peux pas m’avouer surprise. Bien sûr, je suis choquée. Personne ne s’attend à se réveiller en pleine nuit et à découvrir une chose pareille… Mais Jesse a tout du type violent. Il est dans la manipulation et le contrôle, il manque de confiance en lui et il recherche le pouvoir. Il la maltraite psychologiquement depuis des années. Il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’il en vienne aussi aux mains. Je pensais juste que je me serais rendu compte de quelque chose, ou qu’elle l’aurait quitté si ça allait aussi loin, tu vois ?

En prononçant ces mots, elle s’interroge : est-elle tout à fait honnête ? C’est vrai, elle ignorait que Jesse s’en prenait physiquement à sa mère. Tanya ne s’est jamais autorisée à envisager une telle chose. Et elle ne rentre presque jamais à Arlington. Elle appelle sa mère une fois par mois, au mieux, et elles n’abordent aucun sujet personnel. Tanya ne prend pas de nouvelles de Jesse.

– Tanya…

– À moins que ce ne soit une première, et dans ce cas il faut le faire arrêter et en finir au plus vite. Prendre des photos des blessures… Il y a des témoins puisque nous sommes aux urgences. En somme, on a toutes les preuves qu’il nous faut. On obtiendra sans aucun mal une injonction d’éloignement, il sortira de nos vies une bonne fois pour toutes et on n’aura plus jamais à voir son horrible tronche de connard.

– Tanya…

– Quoi ?

– Est-ce que ça va ?

– Ouais.

– Tu parles vraiment très vite.

– Et… là… c’est… mieux ?

Elle entend qu’Eitan prend son élan.

– Tu as dû avoir très peur.

Il utilise sa voix douce, celle que Tanya associe à son éducation religieuse, avec son désir acharné de paternité, avec cet amour qu’il lui porte, si inconditionnel qu’il confine presque au ridicule.

– Je n’ai pas de temps pour une séance de psy, je dois rejoindre ma mère. Je t’appelle plus tard, d’accord ?

– Oui, s’il te plaît. Et Tanya, tiens-moi au courant si tu changes d’avis, je peux venir.

– Promis.

Elle sait toutefois avec certitude que ça n’arrivera pas. Sa vie avec Eitan appartient à une sphère distincte de sa vie avec sa famille. Elle ne veut surtout pas mélanger les deux. Elle ne veut surtout pas prendre le risque de contaminer son bonheur avec cette part d’ombre.

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– Lui et moi, c’est fini, déclare Lorraine.

Elle est assise dans son lit d’hôpital, en blouse médicale, et Nessa est à son chevet, sur un tabouret roulant. Tanya, quand elle revient des toilettes, s’assied sur un second tabouret qu’elle approche brutalement du lit.

– On devrait demander son arrestation, dit-elle en sortant son portable. Tout de suite.

Lorraine secoue la tête avec vivacité puis grimace.

– Non.

– Et pourquoi ça ?

– Ça ne fera que l’énerver encore plus.

– D’accord, mais est-ce qu’il partira ?

Tanya a enfilé son manteau sur son pyjama, pourtant elle dégage quelque chose de professionnel dans sa posture, dans sa façon de se pencher en avant jambes croisées, son téléphone à la main, comme une arme. Nessa se sent rétrécir en présence de sa petite sœur.

– Partir d’où ? demande Lorraine.

– De la maison.

– C’est là qu’il vit, Tanya.

Elle regimbe aussitôt.

– Eh bien, il doit dégager. On ne rentrera pas s’il est là.

– Je ne peux pas le mettre à la porte, Tee.

– Bien sûr que tu peux. Tu ne veux pas porter plainte, et c’est une erreur, laisse-moi te le dire, parce que tu pourrais obtenir une injonction d’éloignement, ce qui le contraindrait légalement à partir.

Sous l’éclairage blafard de l’hôpital, le visage de Lorraine est livide. Son mascara a laissé des traînées et des petits paquets autour de ses yeux injectés de sang.

– Je ne veux pas en faire toute une histoire.

– Mais c’est lui, maman, qui en fait toute une histoire ! Regarde-toi !

Lorraine ne répond rien. L’odeur de fleurs en décomposition s’est accentuée, et Nessa se rend soudain compte qu’elle retient son souffle, qu’elle évite de respirer.

– Maman, est-ce que c’est déjà arrivé ? murmure-t-elle.

– Non, réplique Lorraine avec force. On s’est disputés, c’est compliqué.

– Je ne vois pas ce qu’il y a de compliqué, dit Tanya en montrant le cou de sa mère.

Celle-ci baisse les yeux.

– Je l’ai frappé en premier.

– Je m’en fous.

Le regard de Tanya semble habité. Quelque chose a changé en elle, depuis son retour des toilettes. Elle est passée de la stupeur à la fureur, et Nessa a un peu peur d’elle – des mots qui pourraient franchir ses lèvres. Elle ne connaît plus Tanya comme elle la connaissait dans leur enfance. Et c’est dû à Tanya, qui ne se laisse plus approcher aussi facilement. Dans les situations de crise, elle se retranche… Et Nessa se retrouve seule avec ses interrogations et son sentiment d’inutilité.

– Il t’a étranglée, maman, insiste Tanya.

En quête de soutien, elle lance à sa sœur un regard féroce, mais Nessa est pétrifiée. Elle connaît ça, la honte qui paralyse. Honte de ne pas avoir su que Jesse était capable d’une chose pareille. Alors qu’elle aurait dû le savoir. Pire : Jesse était quelqu’un en qui elle avait toute confiance. Quelqu’un dont elle se sentait proche, qu’elle aimait même peut-être. Tout ça est insoutenable.

– Depuis combien de temps ça dure, cette histoire ? finit-elle par demander, alors que Tanya continue à vriller ses yeux sur elle.

Nessa ne s’explique pas pourquoi elle semble être l’objet de la rage de sa sœur.

– Il n’y a pas d’« histoire », se défend Lorraine, qui continue à fixer Tanya. On s’est disputés et on s’est laissé déborder, lui et moi. Ça arrive parfois.

– Ce n’est pas une dispute, ça. Je n’en reviens pas d’avoir à t’expliquer une chose pareille, maman. Tu serais complètement idiote de le laisser revenir.

– Tanya, ne me parle pas sur ce ton.

– Comment est-ce que je te parle ? riposte-t-elle. Comme une fille qui n’a pas envie de retrouver sa mère morte dans sa propre cuisine ? Tu mesures à quel point la situation déconne ?

– Pourquoi vous vous êtes disputés ? intervient Nessa.

– Il a entendu ce que j’avais dit à son sujet, répond Lorraine d’une voix étranglée, exprimant une émotion pour la première fois de la nuit. Sur le facteur. Et sur le fait que votre père avait confiance en lui. Je n’en reviens pas d’avoir été assez conne pour dire une chose pareille alors que Jesse était juste à côté.

On frappe alors à la porte, un seul coup, et un médecin en blouse blanche entre sans attendre de réponse. C’est un homme si maigre que sa silhouette a presque des courbes concaves.

– Lorraine, dit-il d’une voix à la gravité surprenante pour son physique.

Alors qu’il s’approche du lit, les sœurs font rouler leurs tabourets en arrière, pour lui laisser de l’espace.

– Docteur Reimer. Je vous présente mes deux filles, Nessa et Tanya.

Il leur serre brièvement la main à chacune avant de reporter son attention tout entière sur Lorraine.

– Comment vous sentez-vous ?

Lorraine a un sourire désabusé, et Nessa sent son estomac se nouer dès qu’elle voit les bagues de sa mère.

– J’ai connu des jours meilleurs.

– J’aimerais vous poser quelques questions sur ce qui s’est passé. Vous préférez que vos filles attendent dans le couloir ?

Lorraine considère ses filles avec défiance.

– Elles peuvent rester.

Le docteur Reimer consulte alors le dossier électronique ouvert sur l’ordinateur posé sur une console haute, dans un coin de la chambre, puis il s’assied à côté de sa patiente.

– Pourriez-vous me décrire l’enchaînement des événements de la soirée ?

– C’est mon mari. On s’est disputés.

Elle se touche le sommet du crâne, et Nessa remarque alors combien elle a les cheveux gras. Elle est d’ailleurs étonnée de ne pas l’avoir remarqué plus tôt.

– Il m’a lancé un flacon de savon liquide, qu’il m’a renversé dessus. Et ensuite il m’a étranglée.

Nessa a la nausée. Elle observe Tanya à la dérobée : son visage n’exprime pas la moindre émotion. Maintenant que le médecin est là, elle est sur la réserve, étonnamment, comme si elle voulait se mettre en retrait.

– Avez-vous perdu connaissance ?

– Non.

– Vous n’avez pas vu apparaître des points lumineux dans votre champ de vision, ou d’autres manifestations du même type ?

Lorraine plisse les paupières.

– Un peu, peut-être.

Le docteur hoche la tête.

– Décrivez-moi ce que vous avez vu.

– Dans ma vision périphérique, les choses se sont mises à tanguer. J’ai vu des flashs.

– Et côté déglutition ?

Lorraine se touche la gorge avant de déglutir.

– Ça va. Un peu douloureux.

– Des bourdonnements dans les oreilles ?

– Non.

Le docteur Reimer se redresse.

– Vous voulez bien lever les yeux vers moi.

Lorraine penche la tête en arrière. Il l’ausculte, lui tâte le visage.

– Ça fait mal ?

Lorsque Lorraine déglutit cette fois, Nessa lit dans son regard de la souffrance.

– Un peu.

– Vous avez une hémorragie sous-conjonctivale.

Voyant que sa patiente ne paraît pas comprendre ce qu’il dit, il ajoute :

– Les vaisseaux à l’intérieur de vos yeux ont éclaté.

Lorraine est si surprise qu’elle se tourne vers ses filles.

– C’est vrai ?

Le médecin se rassied à côté d’elle et, quand il reprend la parole, son ton est encore plus enveloppant qu’avant.

– Lorraine, souhaiteriez-vous vous entretenir avec un psychologue ? On peut en faire venir un tout de suite.

Ce n’est pas la première fois qu’il le lui propose. Ça ne fait pas l’ombre d’un doute.

Lorraine secoue la tête.

– Je n’en ai pas besoin.

– Je m’excuse d’insister, Lorraine, mais si, vous en avez besoin.

Elles quittent l’hôpital une heure plus tard, avec l’instruction pour Lorraine de se reposer, et le numéro de la permanence téléphonique d’une association spécialisée dans les violences domestiques, pour le cas où Lorraine changerait d’avis.

Elles n’échangent pas un mot pendant le trajet du retour, même si le silence n’est pas le même qu’à l’aller : il s’accompagne d’une tension. Lorraine et Nessa ne se tiennent plus la main. Tanya continue à foncer, et ses coups de volant sont moins doux. Nessa ouvre sa vitre et caresse l’air avec sa main jusqu’à ce que Lorraine lui demande de fermer parce qu’elle a froid.

Lorsqu’elles se garent devant la maison, il est trois heures, et la voiture de Jesse n’est pas là.

– Et s’il revient ? s’inquiète Tanya en coupant le contact.

– Il ne reviendra pas, dit Lorraine. Je lui ai envoyé un texto. Il va dormir chez un ami.

– Et demain ? insiste Tanya.

Lorraine soupire.

– On verra ça le moment venu. On va se coucher maintenant.

Cette nuit-là, Nessa s’efforce d’étouffer ses pleurs dans son oreiller. Elle déteste le regard que Tanya a posé sur elle dans la chambre d’hôpital, la colère qu’elle a semblé éprouver face à l’incapacité de Nessa d’intervenir dans la conversation, ou seulement pour dire ce qu’il ne faut pas. Tanya ne s’est pas recouchée, et Nessa est convaincue que c’est parce qu’elle lui en veut.

Nessa se reproche d’être sortie faire un tour avec Jesse. Elle est gênée d’avoir ressenti une telle joie quand il l’a complimentée, quand il lui a proposé de dire à Henry de dégager. Elle a honte d’avoir avant tout ressenti de la tristesse lorsque Tanya a évoqué l’injonction d’éloignement. La tristesse de ne peut-être plus jamais revoir Jesse.

Nessa en veut à sa sœur, aussi. C’est facile de mettre son nez dans les relations des autres, d’émettre des jugements et de proposer des changements, quand on est attendu à la maison par quelqu’un qui vous aime. Pour les femmes comme Tanya, la peur de la solitude n’existe pas.

Nessa prend son portable pour écrire un message à Henry. Tu me manques. Elle sait qu’elle ne l’enverra jamais, pourtant elle laisse les mots là, dans la petite fenêtre de leur fil de textos.

Soudain, un événement stupéfiant se produit. Des points de suspension apparaissent dans la bulle de Henry. Il est en train de lui écrire. Nessa cesse aussitôt de pleurer et attend, le cœur battant. Les points de suspension disparaissent.

Elle attend une heure entière, mais aucun message n’arrive jamais.

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Tanya ne remonte pas se coucher cette nuit-là. Elle s’assied dans l’escalier avec son téléphone, elle guette Jesse.

Une voiture se gare devant la maison à cinq heures, et elle se lève. Le déchaînement de son cœur est si violent, si hors de contrôle, que tout son corps palpite. Elle tient son téléphone dans une main et ses clés dans l’autre. Elle a suivi un cours de krav maga il y a quelques années, et elle répète les mouvements dans sa tête. Elle se souvient de la posture initiale de combat, une jambe derrière l’autre, l’attaque avec le coude. Jesse ne risque pourtant pas de s’en prendre à elle. Il est trop malin, trop calculateur pour faire une chose aussi stupide. C’est d’ailleurs tout le problème avec lui – ce que Lorraine refuse de comprendre. Ses emportements n’ont rien d’incontrôlé. Au contraire.

Elle pense à Eitan, à ce qu’il dirait s’il savait qu’elle se prépare à affronter Jesse. « Laisse-moi au moins venir t’aider », insisterait-il. Mais Tanya a appris il y a bien longtemps qu’une seule personne peut vraiment la protéger, et c’est elle.

Jesse entre en chancelant. Il referme la porte derrière lui puis redresse vivement la tête dès qu’il aperçoit Tanya. Il empeste autant que s’il sortait d’une cuve de bière.

– Tu ne peux pas rester ici, lui dit-elle tout bas, pour ne réveiller ni Lorraine ni Nessa.

Il promène son regard autour de lui.

– Je vais dormir sur le canapé.

– Non.

Il soupire.

– Tanya…

Elle déteste ça, quand il prononce son prénom.

– Quoi ?

– Comment va-t-elle ?

Il se décompose, et Tanya comprend qu’il a pleuré, elle remarque ses yeux rougis et son visage marbré.

– À ton avis, enfin ?

Il se laisse glisser à terre et se prend la tête à deux mains.

– Tu as trente secondes pour partir. Sinon, j’appelle les flics.

Jesse s’en va, mais le cœur de Tanya ne ralentit pas. Elle s’allonge sur le canapé et agrippe le plaid bleu, les yeux grands ouverts. Des images défilent dans son esprit, des images qu’elle ne veut pas revoir, de choses auxquelles elle n’a pas pensé depuis des années. Elle essaie de se concentrer sur des détails sans intérêt, comme la couleur des murs, le contact de la laine du plaid sur son menton et ses avant-bras. Elle se force à visualiser Eitan – ses yeux, son nez, ses bras –, leur appartement new-yorkais. Mais elle le revoit sans arrêt, lui, l’expression avide de son visage quand il a fondu sur elle cette fameuse nuit, la lumière tamisée de la chambre. L’espace qui se réduisait.

Elle s’assied. Elle se dirige vers la porte d’entrée pour en secouer la poignée. C’est bien fermé. Ce qui ne change rien à la situation, bien sûr ; Jesse a la clé. Et pourtant ça l’apaise. Elle se rend dans la cuisine et l’allume. Elle évite de regarder l’endroit où, il y a encore quelques heures, Lorraine était avachie par terre. Elle ouvre le réfrigérateur et le congélateur, étudie leur contenu. De la nourriture industrielle, des barquettes de traiteur, des plats préparés. Triste mais pas surprenant.

Elle opte pour une pomme et du beurre de cacahuètes. Sa mère achète la marque préférée des enfants, avec des morceaux croustillants. D’un autre côté, se raisonne Tanya, c’est peut-être un choix de Jesse. Pendant qu’elle mange, le soleil du petit matin pénètre progressivement par la fenêtre pour former des flaques de chaleur. Tanya pense à la lumière dans la chambre de sa mère, elle se demande à quoi ressemblera le visage de Lorraine ce matin, s’il aura changé de forme et de couleur après plusieurs heures.

Le bruit de mastication de Tanya et le bourdonnement du réfrigérateur sont les seuls bruits dans la maison. Comparé à New York, Arlington est si calme que c’en est déroutant. Complètement flippant. Tanya est étonnée d’avoir pu supporter ça, petite, toutes ces heures de nuit, de silence continu. Elle avait Nessa, bien sûr, juste au-dessus d’elle dans leurs lits superposés. Le son de sa respiration, de ses soupirs, de ses murmures. C’était ce qui arrivait quand on partageait sa chambre avec sa sœur. Il n’y avait jamais de silence complet. Parfois, Tanya pouvait quasi entendre Nessa penser.

Elle termine sa pomme et monte chercher ses vêtements de course. Nessa dort. Les rideaux sont tirés, et la chambre est plongée dans une douce lumière bleu saphir, la même que celle des matins de leur enfance.

Nessa remue. À l’adolescence, elles ont démonté les lits superposés et placé chacun d’eux le long de murs opposés.

– Il est quelle heure ?

– Tôt, répond Tanya en furetant dans sa valise. Rendors-toi.

Nessa se retourne et remonte sa couette sur sa tête.

En bas, Tanya s’assied sur la dernière marche pour lacer ses baskets. Il resurgit dans son esprit. Lui. Pas seulement son visage, mais son corps entier. Et cette fois le souvenir de son odeur est présent lui aussi. Un mélange de tabac, de savon mais qui ne parvient pas à masquer quelque chose de putride, comme du jambon avarié. Tanya se relève d’un bond, presse les paumes de ses mains sur ses yeux et secoue la tête pour chasser ces pensées.

Elle se précipite dehors et, aussitôt, elle se sent mieux, libérée de l’atmosphère étouffante qui règne entre ces quatre murs. La journée vient à peine de débuter, le soleil est encore bas à l’horizon, les maisons de Winter Street sont toujours endormies, immobiles et silencieuses. Tanya part dans la direction de Mass Avenue, dépasse les courts de tennis déserts puis l’aire de jeux, tout aussi vide, devant l’école privée – cet établissement rassure Tanya, ça a toujours été le cas, même lorsqu’il était fréquenté par des élèves souffrant de troubles du comportement, qu’elle entendait crier de chez elle.

Plus elle se rapproche de Mass Avenue, et plus les habitations deviennent cossues. Un certain nombre de celles qui existaient dans son enfance ont été détruites et remplacées par de nouvelles, plus grandes et plus modernes. Tanya atteint Mass Avenue, l’artère principale d’Arlington, qui vient de Boston et traverse plusieurs de ses banlieues. Si elle tournait à gauche sur la route, elle atteindrait assez rapidement North Cambridge – un endroit sordide, sans grand intérêt, très bruyant à cause de la circulation et qui donne cette étrange impression d’être à la fois bondé et à l’abandon, avant, si elle persévérait, de rejoindre la partie de Cambridge plus luxueuse, avec ses constructions en brique recouverte de vigne vierge, ses ponts qui franchissent le Charles et où pullulent les étudiants. Cette petite bulle d’excellence rassurante.

Et enfin Central Square. Quand Tanya pense à cet endroit, elle a l’image d’une cicatrice exposée au soleil, devenue sombre et laide. Elle l’évite autant que possible.

Voilà pourquoi elle prend à droite sur Mass Avenue, en direction du centre-ville d’Arlington puis, au-delà, des banlieues plus cossues – Lexington et Concord. Où la révolution a vu le jour. Demeures spacieuses avec de beaux jardins, les meilleures écoles publiques de l’État. Elle imagine son père, Simone et Ben, encore endormis dans leurs belles chambres silencieuses de Lexington.

Tanya prend de la vitesse, dépasse l’arrêt de bus, une rangée de boîtes aux lettres et un adolescent qui semble complètement défoncé. Bientôt, tout se confond. Le monde est flou, et la respiration de Tanya s’apaise.

Continuer : partie 3 sur 4