Notre part d'ombre

Hanna Halperin · Chapitre 2 sur 5 · partie 3/4

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Notre part d'ombre

Partie I

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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À son réveil, Nessa découvre que Tanya est sortie et que Jesse n’est pas rentré. Elle emprunte la voiture de sa mère. Sans connaître l’adresse exacte, elle sait que l’endroit se trouve sur Inman Street, juste à côté de Central Square. Une fois qu’elle a trouvé la rue, la maison de Dan est plus facile à localiser qu’elle ne le prévoyait. C’est rapide aussi, à vingt minutes de route à peine. Elle prend Mass Avenue, longe Porter Square puis Harvard Square, et s’enfonce dans Cambridge. C’est inquiétant de penser qu’il était aussi proche d’elles toutes ces années. Et elle se demande soudain avec horreur si elle a pu le croiser dans la rue, ou monter dans la même rame de métro que lui sans le savoir. Et si elle se retrouvait nez à nez avec lui aujourd’hui, le reconnaîtrait-elle ?

Elle se dirige vers cette adresse comme aimantée par une force d’attraction qui la dépasse. Une fois arrivée à destination, elle se gare le long du trottoir d’en face et elle observe. Le canapé à rayures rouges et vertes est toujours là, dehors, et il y a une voiture garée devant, une Honda gris métallisé, éclaboussée de boue, avec une plaque minéralogique du Rhode Island.

Le temps a une drôle de façon de déformer les dimensions. La maison à deux niveaux est plus petite que dans le souvenir de Nessa, et plus proche de la rue. La minuscule pelouse devant n’est pas plus large qu’une bande étroite, un peu comme la leur, mais elle est d’un beau vert vif – bien entretenue. L’ensemble des lieux est plus soigné et en meilleur état que dans sa mémoire, on pourrait presque croire que la maison a fait un tour chez le coiffeur et perdu un peu de poids. Nessa se fait soudain la réflexion que Dan ne vit peut-être plus ici, même si elle a du mal à imaginer qu’un nouvel occupant aurait décidé de garder ce canapé humide et défoncé.

C’est la première fois qu’elle revient ici depuis cette nuit-là, il y a quatorze ans, et elle ne sait pas pourquoi elle est là, sauf que la nuit dernière, après leur retour de l’hôpital, elle a rêvé de lui alors que ça n’était pas arrivé depuis des années. Elle s’est endormie en pensant à Jesse, et elle s’est réveillée en pensant à Dan. Pour une raison étrange, les deux hommes ont fini par se confondre dans son esprit. Même dans son rêve, ils étaient interchangeables, l’un devenant l’autre, et inversement. Ça répondait à une logique alors, celle des songes. Et Nessa ne l’avait pas remise en question. À son réveil, elle a eu l’impression que c’était une sorte de réponse, ou un indice.

Quelque chose est en train de se passer en elle. Elle transpire et son estomac produit des bruits étranges. La culpabilité, comprend-elle soudain. Elle en est imprégnée. Elle imagine Dan à l’intérieur, avachi dans un fauteuil relax, tête en arrière, pieds relevés, ne se doutant de rien. Nessa se demande ce que Tanya penserait si elle savait que sa sœur est venue ici. Est-ce qu’elle la haïrait ? Ou est-ce que, au contraire, elle comprendrait parfaitement ? Nessa s’interroge : Tanya rêve-t-elle de Dan, elle aussi ? Elle n’osera jamais lui poser la question. Le simple fait de la formuler dans sa tête lui fait si honte qu’elle se sent faiblir… et pourtant elle se la pose.

Nessa reste garée là quinze minutes à traquer des signes de vie à l’intérieur de la maison. Celle-ci demeure si imperturbable qu’il pourrait s’agir d’une photo.

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1999

 

 

Nessa allait avoir treize ans, quand son père a quitté le 12 Winter Street. La maison, qui s’apparentait à un nid solide aux yeux de Nessa, qui les avait toujours protégés, sans qu’il y ait de questions à se poser, lui semblait soudain fragile et tout sauf fiable. Certains détails qui avaient toujours été présents prenaient tout à coup une autre signification. Le petit marécage à l’arrière, par exemple.

– Admirez un peu cette belle vue, disait Lorraine aux hommes qu’elle ramenait, d’un ton qui se voulait drôle.

Nessa et Tanya les entendaient parler depuis le salon, où elles passaient l’essentiel de leur temps désormais, devant la télévision ou un film. Lorsqu’elles entendaient Lorraine rentrer après un de ses rendez-vous, Nessa baissait le volume du téléviseur et tendait l’oreille. Elle voulait entendre la voix de l’homme qui raccompagnait Lorraine, et celle de sa mère dans ces circonstances.

Avant de l’emmener dans la cuisine, celle-ci passait toujours une tête dans le salon.

– Comment ça va, les filles ? Vous avez assez mangé ?

Elles hochaient la tête en souriant pour la chasser. Lorraine culpabilisait de les laisser seules, pourtant Nessa comprenait sa mère et son besoin d’hommes. Depuis le départ de leur père, la solitude de Lorraine avait pris racine et éclos en quelque chose de sauvage et de terrifiant.

Elle était toujours de meilleure humeur dans les périodes où elle fréquentait quelqu’un – dans ces moments-là, les meilleurs côtés de Lorraine ressortaient, elle se montrait affectueuse et un peu niaise, elle riait à toutes les blagues de ses filles. Son moral pouvait s’effondrer brusquement sans prévenir, alors elle disparaissait dans sa chambre plusieurs jours d’affilée, racontant sa dernière rupture à ses amies au téléphone, et parfois à Nessa, aussi, quand elle lui montait de quoi grignoter et des bouteilles d’eau gazeuse bien fraîches.

Même si ça lui faisait drôle de voir des inconnus sous leur toit, sa mère était plus heureuse avec ces hommes, et Nessa en venait donc à souhaiter leur présence. Tanya, elle, n’avait jamais aimé ça. Peu lui importait avec qui leur mère avait rendez-vous, ou de quelle humeur cela la mettait.

– C’est tous des gros nazes, avait-elle dit un jour à Nessa, comparés à papa.

Nessa était assez grande, à l’époque, pour ne plus avoir besoin de se percher sur le plan de travail de la cuisine afin d’accéder à la vue de la fenêtre. La nuit, le marécage semblait noir et soyeux, comme un trou dans lequel on pourrait tomber. C’était là que Lorraine embrassait les hommes qu’elle ramenait à la maison. Elle leur montrait la vue, puis elle se retournait et les laissait la plaquer contre le plan de travail, explorer de leurs mains ses flancs et son dos. Nessa ignorait comment elle savait que ça se passait ainsi, mais elle le savait. Ils se taisaient brusquement, et le silence qui s’échappait de la cuisine pour lui parvenir jusque dans le salon possédait une qualité qu’elle était la seule à percevoir. Elle le voyait bien à la façon dont Tanya, pourtant assise à côté d’elle, ne prenait pas la peine de retenir sa respiration. Elle n’y prêtait aucune attention.

Lorsqu’elle était seule dans la cuisine, Nessa se retournait pour avoir le dos collé contre le plan de travail, et elle se penchait en arrière, imaginant qu’elle allait, elle aussi, être embrassée. Elle fermait les yeux et s’enlaçait elle-même, laissait ses mains s’attarder sur sa minuscule poitrine flambant neuve. Elle adorait ses seins plus que tout chez elle. Leur douceur au creux de ses paumes, et surtout leur présence, le fait qu’ils soient à la fois cachés mais visibles sous ses tee-shirts.

En tant qu’aînée, Nessa occupait le lit du haut. Elle adorait être là, dans son cocon, tout près de l’endroit où le mur rencontrait le plafond, si près qu’elle ne pouvait pas vraiment s’asseoir sans se cogner la tête. Quand elle se penchait par-dessus la barrière sur le côté, elle pouvait toucher le ventilateur au plafond. Il lui servait de rangement pour ses affaires. Chaque fois qu’elle avait besoin de quelque chose, elle n’avait qu’à se pencher pour faire tourner le ventilateur et attendre que la bonne pale soit la plus proche. Elle rangeait son gloss, son vernis à ongles et son miroir compact sur l’une d’elles, son matériel de dessin sur une autre, et un paquet de cigarettes qu’elle avait trouvé dans le sac à main de sa mère sur la dernière. Lorraine s’était mise à fumer après le départ de leur père parce qu’elle pensait que cela l’aiderait à perdre du poids. Elle aurait été contrariée de savoir que Nessa était au courant, et donc sa fille aînée faisait semblant de ne pas remarquer que son haleine et ses cheveux sentaient le tabac, qu’elle s’absentait régulièrement de la maison pendant cinq minutes pour fumer sur le côté de la maison. Parfois, quand Nessa était seule, elle sortait une cigarette et la glissait entre ses lèvres, soufflait une fumée imaginaire sur un visage imaginaire et murmurait son nom en direction du plafond. « Je m’appelle Nessa », disait-elle, comme si quelqu’un venait de l’aborder.

La chambre de Lorraine se trouvait au bout du couloir, et depuis que le père des filles ne vivait plus là elle n’aimait pas y dormir seule. Il lui arrivait de passer la nuit dans leur chambre, dans le lit du bas avec Tanya. Elle disait qu’elle aurait volontiers partagé celui de Nessa, mais qu’elle devait toujours se lever en pleine nuit pour aller aux toilettes et qu’elle n’avait aucune envie d’avoir à emprunter l’échelle.

Lorraine travaillait dans un centre pour adultes atteints de déficiences motrices, Stand Together, où elle les aidait à faire des choses telles que s’habiller, manger ou se laver. Certains avaient besoin d’aide pour se préparer des repas ou postuler à des emplois, et Lorraine était aussi là pour eux. Le vendredi, c’était le jour de sortie, dans un parc du coin ou au magasin de beignets Dunkin’ Donuts. Les journées de Lorraine étaient longues, mais elle aimait que son travail ait du sens, elle aimait embellir la vie de ceux dans le besoin.

Dans le monde de Lorraine, il y avait deux catégories de personnes : celles qui donnent et celles qui prennent. Elle donnait, et son ancien mari prenait, lui.

– C’est ce qui a fait que ça a marché au début, avait-elle expliqué aux filles, et que ça s’est fini ensuite.

À la façon que Lorraine avait de lui parler, comme à une adulte, Nessa devinait que sa mère la rangeait dans la catégorie de celles qui donnent, elle aussi. Lorraine les pensait semblables de ce point de vue, et le lien qui les unissait était, pour cette raison, différent de celui qui l’unissait à Tanya. Ce que Lorraine n’avait pas compris à l’époque, c’est que Nessa appartenait en réalité au camp des profiteurs. Et personne ne voyait à quel point elle prenait.

C’était parfois de petites choses : des billets d’un dollar dans le tiroir de la table de nuit de Lorraine, ou des bonnets et des moufles qu’elle chipait dans la caisse des objets trouvés de l’école. Pendant les cours d’arts plastiques, elle fourrait des stylos à paillettes et des gommes dans ses poches. Un jour, elle avait même embarqué une boîte entière de feutres sans que personne remarque rien. Après Halloween, cette année-là, elle avait piqué des bonbons à Tanya pour pouvoir faire durer les siens plus longtemps.

Pendant son heure de liberté à la maison, entre la fin de ses cours et le retour de sa mère ou de sa sœur, Nessa pétait un plomb. Elle aimait engloutir une pizza surgelée entière et plusieurs cookies, avant de monter dans sa chambre avec un paquet entier de crackers au fromage, qu’elle grignotait en faisant ses devoirs. À l’heure du dîner, son ventre menaçait d’éclater, ce qui ne l’empêchait pas de manger le repas préparé par sa mère, même s’il s’agissait d’une autre pizza. Il fallait faire les courses deux fois plus souvent.

Récemment, elle avait été plus loin : un gloss parfum pastèque, piqué à la supérette, alors même qu’elle avait l’argent pour l’acheter dans sa poche. Ça avait été plus facile que prévu, il avait suffi de fourrer le petit objet dans la manche de sa veste et de sortir du magasin, sans un mot, avec un air innocent – c’était son air naturel, de toute façon. Tous les matins, elle le récupérait sur la pale du ventilateur et s’en appliquait avant de partir au collège. Il recouvrait ses lèvres d’un petit voile brillant rosé, qui rappelait à Nessa l’aspect des fleurs sous la pluie. Quand Tanya lui avait demandé si elle pouvait en mettre elle aussi, Nessa était retournée à la supérette et en avait piqué un second pour sa sœur.

Lorraine rencontrait des hommes sur un site ; son amie Wendy l’avait aidée à s’inscrire. Nessa fouinait parfois sur l’ordinateur maternel – la page du site en question était ouverte la plupart du temps – pour voir à quoi s’attendre. Sa mère avait téléchargé trois photos sur son profil : Nessa avait déjà vu deux d’entre elles dans les albums de famille du salon, mais elle ne connaissait pas la dernière. Sur la première, Lorraine portait sa blouse préférée, léopard, et elle avait une main sur la hanche. Elle était jolie, soignée, et paraissait un peu agacée, comme si la personne derrière l’objectif venait de faire une blague stupide. Nessa imaginait son père disant : « Montre-moi tes jolies dents bien blanches, chérie », ce qu’il disait souvent, à l’époque où il appelait encore Lorraine « chérie ». Venait ensuite un gros plan de Lorraine, en plein éclat de rire, les yeux plissés et pétillants. Nessa avait reconnu l’expression de sa mère, celle qu’elle avait sur une photo prise toujours par son père sur la plage, avec Tanya et elle. Le cliché avait été recadré et on ne voyait plus des deux filles que le sommet de leurs épaules bronzées.

Sur le troisième, Lorraine était presque méconnaissable. Elle portait une robe noire que Nessa n’avait jamais vue, et elle fixait l’objectif avec un regard intense et les lèvres légèrement entrouvertes – on aurait dit qu’elle s’apprêtait à confier un secret.

Nessa avait poursuivi son exploration du site et découvert que Lorraine échangeait régulièrement des messages avec un certain Raymond. Raymond perdait ses cheveux, il avait un gros nez mou et un sourire charmant mais hésitant, qui laissait penser qu’il n’était pas certain de pouvoir montrer ses dents. Il avait proposé à Lorraine un dîner, et elle avait accepté. Puis il lui avait soumis les noms de quatre restaurants possibles, et Lorraine n’avait pas encore répondu. Nessa la soupçonnait d’être déçue. Elle n’aimait pas avoir à décider ; elle préférait un homme qui prenait les choses en main.

C’était un vendredi, et les filles passaient la nuit chez leur père. Nessa et Tanya avaient préparé leurs sacs en prévision de leur soirée dans le nouvel appartement où vivait désormais Jonathan, au sein d’une résidence. Il y avait une piscine dans son bâtiment, et un élégant hall d’entrée avec de gros fauteuils confortables, des distributeurs de boissons et de nourriture. Nessa avait l’impression de loger dans un hôtel chic.

Jonathan avait dû partir pour le travail à Salt Lake City, et les filles n’étaient jamais restées aussi longtemps sans le voir – six semaines.

Nessa se trouvait dans la cuisine avec sa mère lorsqu’elles l’avaient entendu arriver et klaxonner. Lorraine, occupée à couper des légumes, avait secoué la tête et souri avec amertume.

– Nessa, dit-elle sans quitter la planche des yeux, tu peux dire à ton père de venir, s’il te plaît ?

– Bien sûr, répondit-elle avant de courir le chercher.

La voiture de Jonathan, garée devant la maison, vibrait de chaleur et de musique. Elle avait des vitres teintées, et dès qu’il aperçut sa fille, il baissa la sienne pour sortir la tête.

– Hé, Ness !

Elle lui fit un signe de la main. Il était rasé de frais et ses cheveux étaient plus courts. Elle tenta de lui sourire, mais elle avait l’impression d’être laide, comme quand on sourit pour une photo et qu’on sait, sans avoir besoin de voir le résultat, qu’elle est ratée.

– Maman voudrait que tu viennes.

Jonathan sourit à son tour, d’une façon suggérant qu’il s’attendait à ce que Nessa dise ça, et se tourna ensuite vers le siège passager. Elle ne comprit qu’à cet instant qu’il n’était pas seul dans la voiture.

– J’en ai pour deux minutes, dit-il.

Et même si elle ne pouvait pas voir à qui son père parlait, Nessa sut, au ton employé, que c’était une femme. L’idée que son père fréquente une autre femme forma un nœud douloureux dans la poitrine de Nessa. À dire vrai, c’était un tout autre sujet que celui de voir Lorraine avec un autre homme, principalement parce que Jonathan savait ce qu’il voulait, alors que Lorraine cherchait encore à déterminer ses besoins.

Nessa repartit en courant vers le perron pour le regarder approcher. Elle n’avait plus souvent l’occasion de le voir rentrer à la maison, et elle voulait graver cette image dans sa mémoire.

Quand il arriva dans l’entrée, Lorraine sortit de la cuisine – elle venait de se remettre du rouge à lèvres et tenait une spatule.

– Comment s’est déroulé ton voyage ? lui demanda-t-elle d’une voix inhabituellement aiguë. Je voulais qu’on parle ensemble du traitement de Tanya.

– Elle continue à prendre ce truc contre les brûlures d’estomac ?

Il fourra ses mains dans les poches de sa veste puis ajouta :

– Le voyage s’est bien passé, merci. J’ai eu beaucoup de travail.

Lorraine hocha la tête. Elle avait son visage sérieux, celui dont elle se servait pour parler de ses patients.

– Oui. Elle doit prendre un comprimé entre trente et cinquante minutes avant de manger. Pas après, sinon c’est moins efficace.

Elle jeta un coup d’œil à sa fille aînée.

– Nessa a l’habitude.

Jonathan sourit en se frottant les mains.

– OK, super. C’est comme l’autre fois.

– Tanya n’a pas encore fini son sac, tu veux entrer ?

Elle tendit le menton en direction de la porte, qu’il avait laissée ouverte.

– Ça éviterait de transformer la maison en glacière.

– Pardon, s’excusa-t-il en fermant. Elle en a encore pour longtemps ?

– C’est bien possible, répondit Lorraine au moment où Tanya apparaissait au sommet de l’escalier.

Son sac à dos était si rempli qu’il menaçait d’éclater.

– Bonjour, papa.

Sans prévenir, elle retira son sac pour le lancer au pied des marches, où il atterrit avec fracas.

– Les filles, je vous présente Simone, leur dit Jonathan, au moment où elles montaient sur la banquette arrière.

Tanya était occupée à chanter une version détournée de « Vive le vent ». Quand elle se rendit compte qu’il y avait une quatrième personne dans la voiture, elle se transforma en statue.

– C’est une amie du travail, ajouta leur père.

Simone se tourna vers les deux sœurs en souriant. Elle était jolie, pas de la même façon que leur mère, douce et romantique. Non, Simone avait ce genre de beauté qui vous fait douter de sa réalité. Elle avait le teint mat, des traits d’une perfection impensable – une bouche en bouton de rose, des yeux de la forme et de la couleur des amandes, des cheveux qui accomplissaient le miracle d’être à la fois châtains, dorés et bronze.

– J’étais impatiente de faire votre connaissance à toutes les deux.

Elle tendit le bras pour leur serrer la main, mais Nessa et Tanya se contentèrent de la fixer du regard.

– Enchantée de vous rencontrer, finit par lâcher Nessa, parce qu’il fallait bien que quelqu’un dise quelque chose.

Simone retira son bras et se tourna de nouveau vers le pare-brise.

– Moi aussi, Nessa.

Surprise que cette femme connaisse son prénom, elle la vit échanger un sourire avec Jonathan qui lui serra le ventre.

À côté d’elle, Tanya gigotait, elle n’arrivait pas à retirer son sac à dos, et elle tirait sur son écharpe qui s’était emmêlée dans les bretelles. Nessa l’aida à se dépêtrer. Il y avait une pesanteur dans la voiture, qui émanait surtout de Tanya. Nessa comprenait ce qu’elle éprouvait. Elle se sentait coincée, elle avait terriblement envie de pleurer, mais elle savait que ça ne servirait à rien, parce que leur vie ressemblait à ça dorénavant.

– Qu’est-ce que vous voulez pour le dîner, les filles ? lança leur père. Une pizza ?

Simone se retourna vers elles, et Nessa se demanda si elle pensait être incluse dans l’expression « les filles ».

– On mange tout le temps de la pizza, répondit Tanya d’un air maussade.

– C’était juste une proposition, Tee. On choisira ce qui vous fait plaisir.

– Il y a un excellent restaurant indien juste à côté de chez votre papa. Vous aimez la nourriture indienne ?

Après avoir jeté un regard noir à Simone, Tanya murmura, en direction de Nessa : « Des pâtes. »

– Tanya aimerait des pâtes, répéta-t-elle à leur père.

Puis elle sourit à Simone, qui continuait à les regarder. Une part d’elle se sentait fière qu’une femme aussi belle la considère avec autant d’intérêt, même si elle avait le pressentiment qu’il fallait davantage l’attribuer au charme de son père qu’à l’une de ses qualités à elle.

Jonathan était de ces hommes qui font rire les femmes et qui intimident les petites filles. Il avait un sourire qui vous donnait envie d’y répondre. Nessa avait compris ce jour-là que ce n’était pas rien d’avoir cet atout dans sa vie – en tout cas ça avait été quelque chose de très important pour leur mère. Maintenant qu’elle était privée de Jonathan, Lorraine pataugeait, elle passait son temps à regarder autour d’elle, à essayer de comprendre qui elle pouvait bien être sans lui.

– Alors, c’est décidé, pâtes pour le dîner, déclara Jonathan.

Brusquement la voiture accéléra, et ils se retrouvèrent sur l’autoroute qui les conduirait de l’autre côté de la ville, dans la résidence de leur père. Ils gardèrent tous le silence, et Nessa pensa à sa mère, seule à la maison, avec son rouge à lèvres foncé et sa spatule.

Après le dîner, Jonathan voulut savoir qui aimerait faire un plongeon dans la piscine, et Tanya bondit en s’écriant : « Moi, moi, moi ! » Nessa l’accompagna dans la salle de bains pour qu’elles se mettent en maillot de bain. Elles se déshabillèrent et laissèrent leurs vêtements en tas sur le carrelage avant de danser en faisant de vilaines grimaces devant le miroir.

Tanya s’arrêta brusquement de gesticuler pour fixer la poitrine de Nessa dans le miroir.

– Des seins ! s’écria-t-elle.

– Jalouse ? rétorqua son aînée avec un sourire narquois.

– Non, dit Tanya, même si Nessa lisait le contraire dans le regard de sa sœur.

Après avoir enfilé son haut de maillot, Nessa mit les deux mains derrière sa tête puis adopta une pause aguicheuse en se regardant dans le miroir. Tanya l’imita, mais on aurait plutôt dit qu’elle avait un rot coincé.

– Tu la trouves jolie, Simone ? demanda Nessa.

Tanya enfila les bretelles de son une-pièce rose.

– Elle ressemble à ça.

Elle fronça les sourcils et loucha tout en faisant des dents de lapin. Elle était si vilaine qu’elles se roulèrent de rire par terre.

La salle où se trouvait la piscine résonnait et était si bien chauffée que l’hiver semblait soudain très loin. L’eau était d’un beau bleu vif, presque couleur de bonbon, qui devenait plus foncé à l’endroit le plus profond et qui scintillait un peu sous l’éclairage tamisé. Nessa et Tanya étaient descendues pieds nus. Tanya s’approcha du bord du bassin, s’assit et immergea ses pieds, avant de remuer les jambes. Nessa s’agenouilla à côté et mouilla ses doigts. Elle toucha la nuque de sa sœur, qui poussa un cri strident.

Leur père et Simone les rejoignirent, lui en maillot de bain bleu marine, elle en deux-pièces jaune.

– Elle est comment ?

Tanya remua l’eau avec ses pieds puis répondit à Simone :

– Froide.

Nessa descendit dans l’eau, et un frisson lui remonta le long du dos. Elle prit une profonde inspiration, ferma les yeux de toutes ses forces et mit la tête sous l’eau. Dans le silence épais elle étendit les bras et les jambes, et elle se propulsa en avant, aussi rapide et légère qu’une anguille.

Nessa ondulait vers le grand bain quand elle sentit une main lui attraper le pied. Elle remonta aussitôt à la surface dans une gerbe, prête à se jeter sur sa sœur, mais en ouvrant les yeux elle constata que celle-ci était encore assise au bord du bassin avec Simone. C’était son père qui était dans l’eau avec elle, un sourire jusqu’aux oreilles.

Elle plongea dans sa direction et chercha à lui attraper le pied à tâtons. Lorsqu’elle réussit à le saisir, elle serra de toutes ses forces et sentit les orteils de son père se recroqueviller à l’intérieur de sa paume. Elle remonta en se tortillant, satisfaite. Des bulles s’échappaient de sa bouche et de son nez, laissant penser qu’elle débordait de bonheur.

En rouvrant les yeux, pourtant, elle vit que Simone et Tanya étaient en train de patauger dans la piscine, elles aussi ; Nessa n’avait plus son père pour elle seule. Tanya se pinça le nez, avala une immense goulée d’air et mit la tête sous l’eau. Simone, elle, se laissait flotter comme dans une baignoire, ses longs cheveux mouillés jusqu’à la nuque, mais secs sur le sommet du crâne.

– Marco ! cria Jonathan en fermant les yeux d’un geste théâtral avant de décrire un tour sur lui-même dans l’eau.

Seule Simone participa au jeu et répondit :

– Polo !

– Marco ! répéta-t-il.

Tanya rejoignit Nessa en nageant comme un petit chien et lui éclaboussa le visage. Nessa lui rendit la pareille, et sa petite sœur rit aux éclats.

– Polo, dit de nouveau Simone, d’une voix à peine plus forte qu’un souffle, ce qui n’empêcha pas Jonathan de l’entendre.

Il avança dans l’eau vers elle, à l’aveugle, et soudain Nessa comprit pourquoi sa mère disait que son père était quelqu’un qui prenait.

Simone passa la nuit à l’appartement. Leur père tenta de faire comme s’il n’y avait rien de plus naturel, pourtant Nessa voyait bien les regards qu’il jetait dans leur direction, à Tanya et à elle, pour tenter d’évaluer leur réaction. Les deux sœurs dormirent sur le canapé-lit du salon avec les draps, la couette et les oreillers que Jonathan avait achetés exprès pour elles. Au moment de leur faire un bisou de bonne nuit, il leur demanda si elles voulaient entendre la berceuse que Lorraine et lui avaient pour habitude de leur chanter quand elles étaient petites. L’idée qu’il puisse l’entonner seul heurta Nessa dans sa chair, mais Tanya accepta sa proposition, et elle dut donc se tourner vers le mur, qu’elle fixa tout en plantant ses ongles dans ses paumes le temps que la chanson se termine. Le silence était si parfait que rien ne venait lutter avec la voix de leur père, et la berceuse parut durer une éternité.

Le matin, pendant que leur père préparait le petit déjeuner, Nessa s’enferma dans la salle de bains et fouilla dans le vanity-case de Simone. C’était un véritable coffre au trésor, avec des dizaines de tubes argentés, de palettes en plastique contenant plusieurs teintes de blushs, et toute une variété d’instruments de maquillage dont elle ignorait l’usage. Elle aimait la sensation des différents tubes et pinceaux, ces objets chers et mystérieusement féminins.

Puis un tableau prit forme dans son esprit. Elle était avec Simone. La scène était d’une grande précision, si pleine de détails qu’on aurait cru qu’elle s’était déjà produite, alors même que c’était impossible, puisqu’elle ne connaissait Simone que depuis la veille. Simone lui montrait comment se maquiller. Elle se baissait, lui appliquait du blush sur les joues, soufflait pour chasser l’excédent de poudre. « Ferme les yeux », disait Simone pendant qu’elle lui mettait du mascara. Dans cette scène imaginaire, Nessa était plus âgée et plus jolie. Elle avait gardé toutes ses qualités et s’était débarrassée de ses vilains défauts ; elle était une version améliorée d’elle-même.

Dans cette scène, elle se préparait pour un rendez-vous. « Ne le laisse pas te faire des choses dont tu n’as pas envie, lui disait Simone. Maintenant presse tes jolies lèvres l’une contre l’autre. » Et elle faisait le geste pour le montrer à Nessa. Jonathan n’était pas présent, mais Nessa savait qu’il était juste de l’autre côté de la porte de la salle de bains, qu’il guettait leur sortie.

Ces images étaient si apaisantes que Nessa s’autorisa à s’y plonger. Elle les fit défiler à plusieurs reprises dans sa tête – le maquillage des joues, des yeux et des lèvres –, répétant les mots de Simone. Au bout de quelques minutes, elle eut cependant le sentiment qu’elle devait arrêter. Elle rouvrit les yeux et se força à regarder son reflet tel qu’il était, sans laisser son imagination le déformer, lui donner l’illusion qu’elle était plus heureuse, plus jolie ou plus mince que dans la réalité.

Elle n’essaya pas le maquillage – elle n’était pas assez bête pour afficher des preuves de son méfait sur son visage –, mais elle fourra deux tubes de rouge à lèvres, un crayon pailleté pour les yeux et un des blushs rose pâle dans ses poches. Elle fouilla encore dans le vanity-case et trouva un petit pochon en velours sur lequel était écrit, en lettres argentées : Salt Lake City, Bijouterie Morgan. Il contenait une chaîne en or si légère et fragile que, lorsque Nessa la fit tomber dans sa paume, elle ressentit un très léger chatouillis qui disparut rapidement, comme si le bijou s’était confondu avec sa peau. Elle le plaça devant son cou pour voir ce que ça donnait sur elle, puis elle s’assit, retira sa chaussette, et glissa la chaîne à l’intérieur avant de l’enfiler de nouveau.

Jonathan avait préparé des gaufres pour le petit déjeuner, et Nessa en avait déjà englouti trois alors que les autres attaquaient à peine leur deuxième.

– Doucement, Ness, lui dit son père. Tu vas te rendre malade.

Elle haussa les épaules, prit le temps de bien mâcher les bouchées suivantes en ouvrant grand la bouche pour que son père puisse voir que la gaufre avait été réduite en bouillie. En s’appliquant à déglutir bruyamment, elle pensa soudain au traitement de sa petite sœur.

– Papa, tu n’as pas donné son comprimé à Tanya.

– Ah, oui ! Merci, Nessa.

Jonathan versa du sirop d’érable sur ses gaufres. Il avait les cheveux dressés sur un côté de son crâne, et les plis que l’oreiller avait laissés sur son visage lui donnaient, étonnamment, l’air d’être nu, comme si Nessa voyait une partie de son corps qui aurait dû être couverte.

– Tee ? On va prendre ce comprimé, hein ?

À cet instant précis, Nessa haït son père.

– T’es débile ou quoi ?

Jonathan, Tanya et Simone se tournèrent tous vers elle.

– Un vrai débile, putain.

– Nessa, comment est-ce que tu…

Elle interrompit son père :

– Maman t’a bien spécifié qu’elle devait prendre son traitement avant de manger sinon ça sert à rien.

Elle hurlait.

– Et maintenant, si elle a des brûlures d’estomac, ce sera à cause de toi ! Et si elle vomit aussi !

– Calme-toi, Nessa. Ce n’est pas la fin du monde.

Il se tourna vers Tanya.

– Tee, tu peux prendre le comprimé même si tu as déjà mangé, tout ira bien.

Tanya hocha la tête en regardant sa gaufre entamée, et Simone recula sa chaise, donnant l’impression qu’elle allait proposer d’aller chercher le médicament.

– Tu n’en sais rien, insista Nessa.

– Je te demande pardon ?

Nessa comprit alors qu’elle mettait son père mal à l’aise devant Simone.

– Tu n’en sais rien, si tout ira bien. Tu fais comme si tu savais tout, alors que c’est faux.

Elle se leva.

– Je vous prie de m’excuser, ces gaufres sont vraiment dégueulasses.

Elle attendit que Tanya éclate de rire ou que son père hurle, mais ils restèrent silencieux. En quittant la cuisine, elle sentit tous les regards la suivre et elle tira sur son tee-shirt pour couvrir les bourrelets sur ses hanches que Lorraine appelait des poignées d’amour, même si Nessa ne comprenait pas pourquoi : elles n’avaient rien d’aimable.

Personne ne parla à Lorraine de l’incident du petit déjeuner. Ni Nessa, ni Tanya, ni leur père. Elle n’aurait su dire s’ils ne voulaient pas l’humilier ou s’ils craignaient, pour le faire, d’avoir à mentionner Simone.

Cette nuit-là, quand Nessa fut certaine que sa mère et Tanya dormaient toutes les deux dans le lit du bas, elle sortit son nouveau maquillage de sa poche et le rangea sur la pale du ventilateur qu’elle avait fait tourner vers elle, avec le gloss à la pastèque. Dans le noir, elle admira sa collection, composée de pièces de choix qui formaient un ensemble parfait, comme une petite famille. Elle imagina son reflet dans le miroir le lendemain matin, son visage quelconque qu’elle embellirait.

Quant au collier en or toujours caché dans sa chaussette, elle décida de l’offrir à sa mère. Elle profiterait d’une absence de Lorraine pour entrer dans sa chambre et elle le mettrait à un endroit suffisamment visible pour être sûre que sa mère le trouverait, mais sans mise en scène particulière, pour que celle-ci ne puisse pas deviner comment il avait atterri là. Au début, Lorraine serait sans doute perplexe. Elle ne se rappellerait pas avoir acheté cette chaîne, et elle se creuserait les méninges, puis finirait par se dire qu’il s’agissait d’un vieux cadeau qu’elle avait tout bêtement oublié. Elle interrogerait peut-être ses filles, et comme Tanya n’en saurait rien, Lorraine secouerait la tête et oublierait toute cette histoire.

« Aucune idée non plus, maman, dirait Nessa, mais il te va vraiment bien.

– Tu trouves ? » répondrait Lorraine en effleurant le collier brillant autour de son cou.

Nessa sourirait, peut-être même qu’elle irait prendre sa mère dans ses bras et lui dirait :

« Mais oui, regarde-toi dans un miroir, maman. Tu verras comme tu es belle. »

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À son retour de son jogging matinal, Tanya constate que Nessa est sortie et que Jesse n’est pas encore revenu. Elle dit à Lorraine qu’elle a une course à faire, pour le travail, puis elle prend sa voiture de location et va rejoindre Simone à leur lieu de rendez-vous habituel. Tanya et Simone ont découvert Rosie’s l’année de première de Tanya, à l’époque où elles ont commencé à sortir ensemble. C’est un café discret, dans une petite rue qui donne sur Harvard Square. Les mois les plus chauds de l’année, il y a même une terrasse à l’arrière, où elles ont justement prévu de se retrouver ce jour-là. Leurs rendez-vous ne sont pas secrets, même si aucune d’elle n’en parle à personne dans la famille.

Simone est déjà là quand Tanya arrive, installée à une table extérieure. Elle porte une robe longue jaune qui épouse son corps élancé, et des sandales compensées. Elle a raccourci ses cheveux, un carré au niveau du menton, avec une raie sur le côté. Lorsqu’elles sont ensemble, les gens les prennent souvent pour une mère et sa fille, et même si Tanya ne laisse jamais rien transparaître, ça lui fait plaisir – cette petite comédie qu’elles jouent ensemble, en se tenant un peu plus près l’une de l’autre que d’habitude, avec Simone qui paie l’addition pour elles deux.

Aujourd’hui, sa beauté est presque une offense. Une façon de narguer Lorraine.

Plus tôt dans la matinée, Tanya a envoyé un bref texto à Simone pour l’informer de ce qui s’était passé, si bien que celle-ci dès qu’elle aperçoit sa belle-fille à l’entrée de la terrasse se lève pour l’accueillir avec des gestes qui expriment de l’affolement.

– Je suis heureuse de te voir, dit-elle en embrassant Tanya sur la joue.

Aussi loin que remontent ses souvenirs, sa belle-mère a toujours porté le même parfum, Rose Noir, qui se vend dans un petit flacon en verre vendu cent quatre-vingt-dix dollars dans les grands magasins. Tanya a fait des recherches.

– Moi aussi, dit-elle en ressentant alors un pincement de culpabilité à l’idée de lui dissimuler quelque chose.

Elle n’a eu aucun mal à cacher sa grossesse à sa mère et à sa sœur, et subitement, elle a l’impression de mentir.

Elles s’asseyent et remontent leurs lunettes de soleil sur le sommet de leur crâne.

– Est-ce que le bras de Ben va mieux ?

– Oui, oui, répond Simone en agitant la main. Tanya, dis-moi, comment va-t-elle ? Et toi ?

– Son visage est dans un de ces états… Mais ça va passer. Il est revenu cette nuit, il devait être cinq heures.

Simone ouvre de grands yeux ébahis et indignés, et malgré elle Tanya en est réconfortée.

– J’ai réussi à le faire repartir.

– Il est dangereux, ma chérie. Tu ne devrais pas l’affronter seule.

– On va demander une injonction d’éloignement.

– Ah tant mieux.

– Enfin, elle ne se montre pas très coopérative.

– Ta mère ?

Tanya hoche la tête. Simone pince les lèvres. Elle s’interdit de dire quoi que ce soit sur Lorraine. Ça a toujours été le cas.

– Et comment va Nessa ?

– Elle est autant dans le déni que notre mère. C’est toujours la même histoire avec Jesse.

Une serveuse apporte leurs cafés, qu’elle pose délicatement sur la table, ainsi qu’un petit pot de crème.

– Est-ce que je peux avoir du lait de soja ? demande Simone.

– Et moi un thé à la menthe, ajoute Tanya. Merci.

La serveuse repart aussitôt vers le comptoir.

– J’essaie d’éviter la caféine, explique Tanya.

– Ah, je ne savais pas. Je n’aurais pas dû passer commande sans te consulter avant.

– Ne t’en fais, c’est récent.

– Tu as du mal à dormir ?

– Pas vraiment. Je tente juste de m’en passer.

Elle ne quitte pas Simone des yeux en prononçant ces mots, et elle s’avise qu’elle a un don pour le mensonge. Simone n’envisagerait pas un seul instant que Tanya puisse lui dissimuler quoi que ce soit.

– Eitan va venir ?

Tanya fait non de la tête.

– Trop de travail ?

– Il aurait pu se libérer, je crois. C’est trop dur pour moi, de tout gérer de front. Tout le monde. Ça serait une source de stress supplémentaire de l’avoir ici. Je préfère ça… cloisonner ces deux parties de ma vie.

Simone semble hésiter à dire quelque chose, et Tanya sait qu’elle cherche le meilleur moyen de la sonder. Elle ne lui en laisse pas l’occasion.

– Tu as prévenu mon père ?

– Pas encore, répond Simone. Je le ferai, en rentrant. Je voulais te parler d’abord.

– Merci. Et Ben va bien ?

– Très bien, ma chérie. On lui a retiré son plâtre juste à temps pour la fin de la saison de base-ball.

– Tu as des photos ?

Simone sourit et sort son portable de son sac pour le tendre à Tanya, qui fait défiler les clichés.

– J’adore celle-ci, dit-elle en tournant l’écran vers Simone.

Ben est en tenue de base-ball, il encourage son équipe depuis le banc de touche. Son bras gauche est dans un plâtre couvert de signatures et de messages, et il lève son bras droit au-dessus de sa tête, d’un geste triomphal. Tanya est surprise chaque fois qu’elle voit une photo de Ben, et encore plus quand elle a l’opportunité de le voir en chair et en os, à l’idée qu’il est son petit frère. Elle n’a pas l’impression qu’ils sont liés au même titre que sa sœur et elle le sont. Tanya aime Ben, mais d’un amour distant et simple, moins crucial. Comme elle aime son père.

Il a fallu beaucoup de temps, dix ans à dire vrai, pour que Tanya se sente suffisamment à l’aise avec Simone et lui parle ouvertement. Maintenant que c’est le cas, ses conversations avec sa belle-mère sont devenues essentielles pour l’aider à supporter les réunions de famille. Tanya peut se confier sans fard, et si elle souhaite couper court à la discussion, Simone le comprend tout de suite.

La serveuse apporte le thé et le pichet de lait de soja. Tanya regarde sa belle-mère le verser dans son café, former une élégante spirale blanche dans le liquide presque noir.

Lorsqu’elle était plus jeune, Tanya haïssait Simone. Étant donné les circonstances, c’était tout à fait naturel. Elle avait fini par surmonter sa haine pour sa belle-mère – à moins que cette haine n’ait plutôt été destinée à son père. Simone était différente de Lorraine. Elle était raffinée et sûre d’elle, elle avait un diplôme en droit de Harvard et une maison de vacances à Martha’s Vineyard. Elle venait d’une famille riche, et ça se voyait à sa façon d’interagir avec le reste du monde. Elle était habituée à obtenir ce qu’elle désirait, et Tanya avait pris l’habitude, quand elle était avec elle, de le faire aussi. Lorsqu’elle avait postulé à des cursus en droit, le père de Simone, un juge aux affaires familiales retraité, lui avait écrit une lettre de recommandation et avait passé un coup de fil au responsable des admissions de Columbia pour « appuyer sa candidature ». Le jour où Tanya avait reçu une réponse positive, c’est Simone qu’elle avait appelée en premier.

Simone, une intellectuelle juive formée dans l’une des meilleures universités du pays, était la femme dont Jonathan avait toujours dû rêver, et il s’était accroché à elle sans avoir un seul regret. Il s’était impliqué dans sa vie avec elle comme il ne l’avait jamais fait avec Lorraine, à ce que Tanya en savait. Et elle avait mis du temps à comprendre que Simone n’y était pour rien, et que cela en disait long sur son père, en revanche.

Simone et sa famille, originaire de Manhattan, étaient de ceux assez élégants pour ne pas exhiber leur chance en société – et pourtant on sentait, dès qu’on leur parlait, que la vie les avait favorisés. Leur intelligence, leur assurance discrète… elles sautaient aux yeux. À l’instar d’une hygiène irréprochable. Toutefois Tanya savait que ça n’était pas à la portée de tout le monde. L’existence que Simone et Jonathan menaient désormais à Lexington – celle qu’ils offraient à Ben – coûtait cher, et la possibilité de son accès se transmettait de génération en génération.

Simone ne le dirait jamais à Tanya, mais elle n’aurait pas accepté d’élever son fils dans une maison aussi petite, avec un voisinage aussi contigu, à Arlington, où les écoles n’étaient pas exceptionnelles. Plus tard, Ben ferait sans doute des études supérieures à Harvard et identifierait un nouveau type de diabète, à moins qu’il ne devienne un violoncelliste de renommée mondiale. Il avait commencé à prendre des cours l’année de ses quatre ans. « Bientôt, il devra faire un choix entre le base-ball et le violoncelle », lui avait dit Simone récemment. Les universités ne s’intéressent qu’à l’excellence. Sa chambre mesure le double de la taille de celle que Nessa et elle ont eue en grandissant. Elle est décorée sur le thème du base-ball, avec des stickers sur les murs et une collection de balles dédicacées exposée sur la dernière étagère de sa bibliothèque. Tanya n’en veut ni à Ben ni à Simone. Elle comprend. C’est normal de vouloir offrir à son enfant ce qu’on a eu, et même davantage. Celui à qui elle en veut, c’est son père.

Après le divorce, sa mère est restée vivre sur Winter Street avec Nessa et Tanya. Jonathan participait aux traites de la maison et versait une pension alimentaire – ce qu’il a continué à faire pendant de nombreuses années –, ce qui n’a pas empêché Lorraine de voir son niveau de vie baisser, et avec le sien celui de Nessa et de Tanya. Avec le recul, Tanya n’est pas surprise, étant donné la carrière de son père et l’avocat qu’il avait embauché pour le représenter, un vrai requin.

Ses deux parents avaient rapidement refait leur vie – tous deux avec des partenaires considérablement plus jeunes. Simone avait quatorze ans de moins que Jonathan, et Jesse, dix de moins que Lorraine. Pendant un temps, Tanya s’était sentie personnellement offensée : elle avait eu l’impression que ses parents cherchaient à effacer les dix dernières années de leur vie pour repartir de zéro avec des gens à peine sortis de l’adolescence.

Le jour où Tanya avait reçu son diplôme de droit, ses quatre parents et beaux-parents étaient présents, assis ensemble avec Nessa, Eitan et Ben. Lorsque Tanya les avait rejoints après la cérémonie, avec sa toge et sa toque, Lorraine et Simone s’étaient précipitées pour prendre, chacune, un selfie avec la jeune diplômée, tant elles étaient impatientes de s’éloigner l’une de l’autre. Tout en prenant la pose, Tanya avait observé Jesse et Jonathan qui discutaient à quelques pas de là, bras croisés. Jonathan était à l’aise dans ce décor universitaire, mais Jesse, lui, détonnait. Il faisait frais ce jour-là, et il portait un coupe-vent rouge vif sur sa veste de costume et une casquette des Red Sox. Un étudiant avait même crié, en passant juste à côté : « Aux chiottes les Red Sox ! » Et Jesse avait rétorqué du tac au tac : « Aux chiottes toi-même, trouduc ! »

Tanya avait aussitôt jeté un coup d’œil à son père. Elle avait constaté que Jonathan était à la fois horrifié et amusé. Il cherchait à capter l’attention de Simone pour partager un moment de complicité. Il aurait peut-être écarquillé les yeux ou souri discrètement, si Simone n’avait pas eu la délicatesse d’éviter le regard de son mari, faisant mine de ne pas avoir entendu la remarque de Jesse.

– Arrête ça tout de suite, avait grommelé Lorraine à l’intention de Jesse. Pourquoi est-ce que tu portes la casquette d’une équipe de Boston alors qu’on est à New York ? Des fois, je ne te comprends vraiment pas.

Tanya n’aurait su dire qui elle méprisait le plus à cet instant précis, de Jesse ou de son propre père.

Elle était au lycée quand elle avait commencé à rechercher la compagnie de Simone ; elles avaient noué une relation à deux, à l’écart du reste de la famille. Au début, Tanya ne confiait rien d’essentiel à sa belle-mère. Elle ne lui avait pas parlé de ce qui s’était passé, cette fameuse nuit, avec Nessa et Dan – plusieurs années s’écouleraient avant que Tanya en parle à quiconque.

Elle évoquait son copain de l’époque, Dylan Starr, et les amis qu’elle avait rencontrés grâce à lui. Elle racontait à Simone ce qu’elle faisait en cours, l’université où elle rêvait d’aller, les carrières qu’elle envisageait. Elle mentionnait Nessa, aussi. Il lui avait fallu longtemps pour comprendre que sa sœur portait en elle cette tristesse, une tristesse qui déteignait sur Tanya, qui lui donnait l’impression de suinter du lit d’en haut et de tomber sur le sien, toutes les nuits.

Jusqu’à ce qu’elle le comprenne, Tanya avait été furieuse contre Nessa. Il était devenu impossible de s’endormir et de se réveiller avec elle au-dessus de la tête. Une chose aussi anodine qu’entendre sa sœur bâiller pouvait mettre Tanya hors d’elle. Chaque fois que Nessa bougeait et que le matelas remuait légèrement – elle semblait penser que sa petite sœur ne se rendrait compte de rien –, Tanya ressentait le besoin de lever les pieds pour donner un grand coup dans le lit du haut, de lui hurler d’arrêter.

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