Nous. Envers et contre tout
Chapitre 1
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— Oui, maman, je t’assure, je mange convenablement !
Je posai mon téléphone portable sur le plan de travail, pour attraper un pot de glace à moitié entamé dans le congélateur.
C’était une journée digne d’une crème glacée : Mathilda avait pleuré durant toute la journée, Peter était tombé dans la cour et Preston s’était enfermé dans les toilettes. Gérer une classe de vingt-huit enfants inépuisables et dotés d’une imagination florissante relevait de l’exploit quotidien. À la fin des cours, je devais, en outre, ranger la classe, à l’occasion participer à une réunion, puis prendre trois métros différents – et bondés – pour rentrer chez moi.
Chez moi : vingt et un mètres carrés et demi. Au prix du mètre carré à New York, le demi compte.
Chez moi : une chambre avec vue sur une ruelle sinistre, un salon où tenaient difficilement un petit canapé gris en tissu et une table basse, une cuisine – ma pièce favorite – où j’expérimentais de nouvelles recettes.
Je n’avais pas fait la difficile. Après avoir rompu avec mon petit ami, deux ans plus tôt, j’avais épluché, en vain, les petites annonces immobilières. Mon salaire d’institutrice était loin de convaincre les propriétaires. J’avais fini par utiliser une autre méthode, en me servant de l’école où j’exerçais. C’était le grand avantage d’enseigner dans le privé. Avec toutes ces têtes blondes dont le patrimoine immobilier surpassait déjà le mien, j’avais un réseau tentaculaire, entre banquiers d’affaires, entrepreneurs médiatiques et écrivains célèbres.
J’avais donc réussi à dénicher cet appartement. À mes yeux, une option nettement plus acceptable que de poursuivre une colocation forcée et désagréable avec Alexander.
Je coinçai mon téléphone entre l’épaule et l’oreille, enfonçai une cuillère dans le pot de glace et me dirigeai vers le salon. Ma mère continuait à me bombarder de ses conseils. Bien manger, être serviable et prête à rencontrer l’amour.
— Non, je ne sors pas ce soir, maman.
— Mais comment comptes-tu trouver quelqu’un ? s’exclama-t-elle.
— Maman ! m’agaçai-je.
— Arrête de me prendre pour une imbécile ! Je sais bien que dans cette ville personne ne se parle vraiment.
Je savais déjà où cette conversation allait nous mener. Je décidai donc de contrer ma mère et de l’orienter vers un sujet moins épineux.
— Comment va la ferme ?
— Bien, bien. Ton père est justement en pourparlers pour racheter des terres au voisin.
Je ne pus m’empêcher de sourire. Notre voisin le plus proche se trouvait à vingt bons kilomètres. La ferme de mes parents s’étendait déjà sur plusieurs dizaines d’hectares, je ne comprenais pas vraiment cette volonté d’expansion. Ma mère continua son explication, tandis que je l’écoutais d’une oreille distraite, plus préoccupée par ma glace à la vanille.
— On pourra te le présenter, quand tu viendras.
Immédiatement, son ton complotiste m’alarma. J’aimais profondément mes parents mais, en tant que fille unique, j’étais l’objet d’une attention excessive. Mon départ pour New York avait été accueilli fraîchement, et il avait fallu des mois pour que l’information soit enfin digérée. Pourtant, très vite, j’avais décelé chez ma mère l’espoir tenace de mon retour au pays.
Retour idéalement associé à un mariage et à deux enfants et demi.
— Je ne compte pas rentrer avant Noël, maman. Et uniquement pour les vacances, ajoutai-je pour éviter tout malentendu.
— Tu serais pourtant tellement mieux ici ! soupira-t-elle. À la campagne, dans une vie… normale.
— J’ai une vie normale !
— Tu vis dans un appartement minuscule et hors de prix. As-tu une vague idée de ce que tu pourrais t’offrir, ici, avec ton loyer actuel ?
Oui, je le savais. En Idaho, j’aurais eu une grande maison avec cinq chambres, un jardin, des arbres, un porche d’où j’aurais pu contempler des champs de pommes de terre pendant des heures. Je grimaçai. La seule perspective de rester dans ce genre de maison quelques jours, en fin d’année, suffisait à me déprimer. Je n’envisageais aucunement d’y passer ma vie.
— Nous avons déjà eu cette conversation. Je suis bien ici. J’ai des amis, un métier qui me plaît. Je ne compte pas revenir.
— Gemma…
Il y eut un court silence désapprobateur, puis elle reprit :
— Tu as quelqu’un, c’est ça ?
J’eus envie de répondre que je voulais l’avis du public sur cette question, mais j’étais certaine que ça ne ferait rire que moi. J’optai pour la réponse la moins risquée.
— Non, maman.
— Mais comment vas-tu rencontrer quelqu’un ? Gemma, tu n’es plus toute jeune, tu ne pourras pas te permettre de faire la fine bouche encore longtemps.
Je repoussai la voix féministe qui avait envie de hurler. Ma mère et sa vision terrifiante du monde. À la maison, le calendrier s’était arrêté en 1952. Je repoussai mon pot de glace, irritée, et me relevai du canapé, déterminée à mettre fin à cette conversation aussi vite que possible. Je me pinçai le nez et ravalai mon début de colère, arpentant mon salon minuscule.
— Je ferai comme toi, la rassurai-je, j’attendrai qu’il frappe à ma porte.
— Gemma…
— Bonne nuit, maman. Je te rappelle la semaine prochaine !
Je coupai la communication et mis mon téléphone en mode silencieux. Les mains appuyées sur le plan de travail de la cuisine, je pris une profonde inspiration. Ma mère avait la capacité de transformer une mauvaise journée en très mauvaise journée. Évidemment, pour elle, ça avait été un jeu d’enfant : mon père était son voisin et, à court de lait, il avait tenté sa chance chez elle.
Coup de foudre, mariage, un enfant. L’alignement planétaire parfait. À la loterie de l’amour, elle détenait le record des gains, tandis que je n’essuyais que des pertes.
Je retournai à mon canapé, saisis le pot de glace et y enfonçai violemment la cuillère. J’allumai la télévision et m’arrêtai sur un film que j’avais déjà vu dix fois. Au moins, la crème glacée et Clint Eastwood ne jugeaient pas mon mode de vie.
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