Nous. Envers et contre tout

Emily Blaine · Chapitre 4 sur 9

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Nous. Envers et contre tout

Chapitre 3

3

 

Le lendemain, à mon réveil, mes réticences à propos de ce voyage ne s’étaient pas envolées. Au contraire, je m’étais rejoué la scène du restaurant une dizaine de fois, trouvant enfin la répartie nécessaire pour contrer Summer. À l’aube, un message de Charlotte m’avait prévenue qu’un taxi m’attendrait pour les rejoindre à l’aéroport. J’avais la sensation d’avancer malgré moi. On ne me forçait pas vraiment la main – j’aurais pu dire non –, mais on faisait tout pour que j’accepte.

Un peu avant 9 heures, la sonnette grésilla. Je rassemblai grossièrement ma chevelure avec une pince et glissai les pieds dans des baskets confortables. Même si Jeremiah nous ferait certainement voyager en classe affaires, j’aimais être à l’aise dans les airs. Je redressai péniblement ma valise pleine à craquer, aux serrures récalcitrantes, pour la faire rouler jusqu’à la porte.

Je jetai un dernier coup d’œil à mon appartement, envisageant brièvement la possibilité d’y rester cloîtrée pour la journée. Je pouvais snober le taxi, faire comme si je n’avais pas entendu le réveil, ou prétendre une subite et improbable grippe. Mais, connaissant Summer et Charlotte,

elles auraient été capables de débouler ici avec une escouade du SWAT 1 pour me déloger.

Je refermai la porte derrière moi et poussai un soupir las en arrivant devant l’escalier.

Quatre étages.

— Tu veux de l’aide ?

La voix de David me figea sur place. J’avais tout fait pour retarder cette confrontation. Je n’étais pas prête à discuter avec lui. Je jetai un coup d’œil à ma tenue, horrifiée par mon manque de style. Avec lui, nous étions rarement sur un pied d’égalité. Ses yeux azur, sa silhouette ciselée par des séances intensives de sport et son sourire en coin irrésistible étaient des armes redoutables. Face à lui, avec mes kilos en trop, mes cheveux mal coiffés et ma gaucherie légendaire, je me sentais parfois minable.

— Ça devient une habitude, dis-je finalement, sans prendre la peine de me tourner vers lui.

— Ça a fonctionné la première fois. La deuxième aussi.

Je devinai ses pas étouffés par l’épais tapis du couloir. Les pieds ancrés au sol, je sentis tout mon corps se détendre, comme s’il comprenait que David n’était pas un ennemi. Mon corps me trahissait toujours. Je rougissais facilement, je pleurais devant les films tristes, tremblais comme une feuille à la moindre brise.

Aussi, quand David se retrouva derrière moi, mon corps capitula, et mes poings serrés de frustration se détendirent. Je ne lui avais pas parlé depuis plusieurs semaines, et le savoir à quelques centimètres de moi me réjouissait. Je me retins pourtant de sourire, refusant d’admettre ma défaite face à lui. Lui rendre les choses faciles n’avait jamais été dans mes projets.

— Et je crois que cela a marché aussi la troisième fois, murmura-t-il à mon oreille.

— Tu devrais peut-être changer de stratégie, suggérai-je.

— Histoire de tester une autre méthode ?

— J’aimerais bien être surprise.

— Je vais faire comme si tu luttais vraiment, Gem’. Parce que, d’une manière ou d’une autre, je t’aurai.

Son souffle caressa la peau de mon cou et me tira un frisson. Mon corps brûlait de le sentir contre moi, de sentir sa peau frotter contre la mienne, tandis que ses doigts couraient sur moi. C’était mon principal point faible : David était séduisant, certes, mais il avait aussi appris très rapidement à décrypter les réactions intimes de mon corps.

— Tu m’as déjà eue, lui fis-je remarquer.

— Mais, cette fois, je te garderai, m’assura-t-il. Laisse-moi t’aider.

Il posa la main par-dessus la mienne et agrippa la poignée de ma valise. Puis il dévala les marches devant moi, comme si mon bagage ne pesait rien, et mes yeux s’attardèrent sur lui. Il avait opté pour un T-shirt noir révélant sa carrure. Il portait un jean élimé sur la cuisse droite, dont la poche arrière était déchirée. C’était celui que je préférais.

Ce n’est qu’à cet instant que mon cerveau se remit en route.

— Au fait, tu m’expliques ce que tu fais ici ? demandai-je en le suivant avec difficulté. Charlotte m’a commandé un taxi.

— Changement de plan.

— Comment ça, « changement de plan » ? Tu me conduis à l’aéroport ?

J’envisageai rapidement un scénario plausible. Nous partions tous ensemble pour ces deux prochaines semaines. Charlotte avait sûrement optimisé notre trajet et nous partagions le taxi.

David passa la porte de l’immeuble, et nous nous retrouvâmes dehors, aveuglés par le soleil matinal. Comme je l’avais imaginé, le taxi nous attendait. Je suivis David à grandes enjambées ; à ma grande surprise, il passa devant le véhicule sans même lui jeter un regard.

— Qu’est-ce que tu fais ? Le taxi est…

— Je te l’ai dit : changement de plan.

J’arrivai devant une décapotable d’un noir rutilant, de toute évidence échappée de la série Happy Days. J’étais à peu près certaine de trouver un peigne coincé dans le pare-soleil. Je me figeai, le regard passant de la voiture à David, cherchant une explication. C’est en le voyant ouvrir le coffre pour y glisser ma valise que je compris que le « changement de plan » n’allait pas me plaire.

— Tu m’expliques ?

Il referma le coffre et contourna la voiture pour ouvrir la portière passager. Son silence m’agaçait. Contrairement à la réaction de la plupart des femmes, les hommes énigmatiques ont tendance à me porter sur les nerfs. Le mystère a ses limites.

Les poings sur les hanches, j’arborai ma mine la moins avenante.

— David ?

— Je sais qu’habituellement tu préfères le côté gauche, mais j’ai interdiction formelle de la faire conduire à quelqu’un d’autre.

Le coin de ses lèvres se souleva en cette mimique irrésistible et mon cœur eut un raté. Je ravalai mon début de colère. C’était toujours ainsi : je trouvais le moyen de m’irriter contre lui et, invariablement, nos discussions se terminaient en disputes. Qu’il soit aussi mystérieux me rendait cinglée.

— Je choisis le côté gauche, parce que tu dors à droite, répondis-je calmement.

— On n’a jamais réellement dormi ensemble, me fit-il remarquer.

Mes joues s’échauffèrent instantanément. Nous avions partagé trois nuits ensemble, et j’en avais gardé des souvenirs brûlants. Dormir n’avait effectivement pas été une priorité.

— Ton ego tient dans cette voiture ? demandai-je.

Son sourire s’élargit et il referma la portière. Ses yeux bleus rivés aux miens, il s’approcha, déterminé. Je reculai d’un pas, me souvenant que nous ne combattions pas à armes égales. Je portai mon vieux jean large et élimé, et je n’avais aucune trace de maquillage. Jouer sur ma féminité ou tenter de le séduire ne fonctionnerait pas. David me surplombait d’une bonne tête et le parfum subtil de son gel douche me parvint.

Je connaissais parfaitement cette fragrance. Pour l’avoir sentie sur lui, pour l’avoir ensuite devinée sur moi, pour l’avoir reniflée sur son T-shirt au petit matin, pour avoir pris la fuite de sa chambre, chaque fois qu’un voile de vapeur parfumé s’échappait de la salle de bains.

— C’est vrai, murmura-t-il, on n’a jamais réellement dormi ensemble.

Je me contentai d’acquiescer, réprimant les frissons qui couraient le long de mon dos. Il réduisit l’espace entre nous et posa la main sur ma joue. Mon souffle se raréfia et mes dernières forces me quittèrent.

— J’aimerais bien, continua-t-il. Dormir près de toi, me réveiller ensuite, serrer ton corps contre le mien, me battre pour garder la couette, savoir si tu prends du sucre dans ton café. À moins que tu ne manges du muesli avec un yaourt nature ? J’aimerais bien te regarder t’habiller, peut-être remonter la fermeture de ta robe.

Mon cœur eut un sursaut et je haletai. Son pouce effleura mes lèvres. Tout mon corps trembla, et je fis de mon mieux pour garder les yeux ancrés aux siens. Il aurait suffi que je me hisse sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Son regard s’abaissa sur mes lèvres et, pendant un court instant, je priai pour qu’il mette fin à mes souffrances. Ne voyait-il pas que je suffoquais ?

— J’ai décidé que je ne le ferai plus, chuchota-t-il contre ma bouche.

— Quoi donc ?

Ma voix n’était plus qu’un souffle et, je ne sais comment, mes index avaient trouvé le moyen de crocheter les poches de son jean pour le retenir contre moi.

— T’embrasser.

D’instinct, je reculai, retrouvant suffisamment d’air pour reprendre mes esprits.

— En tout cas, pas tant que tu n’auras pas admis qu’il se passe quelque chose entre nous.

— Il se passe quelque chose.

— Sauf que je ne veux pas juste « quelque chose ». Je veux tout. Les jours et les nuits, Gemma. Tout. Je n’ai aucune idée de ce qui te retient. Tout ce que je sais, c’est que notre histoire ne dépend que de toi.

Sa main quitta ma joue, et il retourna près de la voiture. J’étais sonnée, tétanisée sur ce trottoir. Mon cœur reprit peu à peu un rythme normal, mais mes pensées se bousculaient. J’avais considéré ma première nuit avec lui comme un agréable malentendu. Mais, au fil de nos rencontres et de nos nuits ensemble, j’avais décelé ses attentes.

Il voulait une relation suivie. Il voulait me tenir la main dans la rue, commander chinois en connaissant mes goûts et qu’on prenne des bains ensemble les dimanches après-midi. Cette perspective m’effrayait.

— Maintenant, est-ce que tu veux bien monter dans cette voiture ?

Je secouai la tête et avançai timidement vers lui. Je n’avais toujours aucune idée de ce qu’il faisait là, avec ce véhicule.

— Tu vas finir par m’expliquer pourquoi tu es ici ? demandai-je.

— Certainement.

— Est-ce qu’on va à l’aéroport ? Parce que j’ai un vol dans deux heures et…

— Monte dans cette voiture, Gem’ !

J’arquai un sourcil, surprise par cet élan d’autoritarisme. David était prévenant, à l’écoute. Même lors de nos discussions animées, il me scrutait et pouvait se souvenir d’un détail infime d’une ancienne conversation.

Le taxi, rongé d’impatience, finit par abandonner et quitta les lieux.

— Monte dans cette voiture, Gem’, s’il te plaît, corrigea-t-il avec un sourire avenant.

Je levai les mains, lui signifiant ma reddition. Agacée, je m’installai sur le siège passager. David s’assit derrière le volant, et la décapotable démarra dans un vrombissement impressionnant. Je jetai un coup d’œil à mon téléphone, vérifiant l’heure. Nous étions dans les temps pour l’avion. À l’aéroport, nous nous séparerions, et je n’aurais plus à ressentir ce malaise persistant.

 

1. Special Weapons And Tactics : unité d’assaut de la police américaine.

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