Nous. Envers et contre tout

Emily Blaine · Chapitre 3 sur 9

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Nous. Envers et contre tout

Chapitre 2

2

 

Le lendemain matin, j’émergeai péniblement de mon lit. Devant le miroir de la salle de bains, je passai la main dans mes cheveux emmêlés : un véritable nid d’oiseau !

— Mauvaise idée de dormir les cheveux humides.

Mon téléphone vibra sur la table de chevet. Un coup d’œil au réveil me confirma ce que je redoutais : j’étais en retard. Et l’esprit tatillon de Summer me rappelait à l’ordre.

— Mauvaise idée aussi d’avoir programmé ce petit déjeuner le samedi ! grommelai-je en répondant à son message.

Au départ, ces petits déjeuners avaient eu pour objet de gérer les crises de couple, en véritables cellules d’urgence. Charlotte, puis Summer avaient profité de ces repas gargantuesques pour tenter de trouver une solution aux problèmes que Jeremiah, puis Theo leur créaient. Elles étaient désormais en couple avec les deux frères Montgomery – j’avais brièvement espéré l’apparition d’un troisième frère caché –, et ces moments étaient devenus notre rituel hebdomadaire. Je me demandais parfois s’ils ne visaient pas à les déculpabiliser : la semaine, mes deux meilleures amies voguaient entre leurs métiers passionnants et leurs histoires d’amour incroyables, tandis que j’œuvrais dans ma classe de maternelle et vivais seule.

J’étais heureuse pour elles.

Sincèrement.

Mais, ce matin, avec mes cheveux rebelles, ma mine fatiguée et ma conversation de la veille avec ma mère, la motivation me manquait, et la jalousie me piquait le creux de l’estomac. Je poussai un long soupir contrarié et saisis ma brosse à cheveux. Mes mèches enfin disciplinées, je me maquillai légèrement et enfilai une robe printanière, qui mettait en valeur mes formes acceptables et camouflait les autres.

Pendant les vingt minutes de métro qui me séparaient de mon rendez-vous, mon regard navigua entre les affiches publicitaires. Des vacances en Europe. Une invitation à visiter le Canada. Les plages de rêve du Mexique. Je n’avais encore rien planifié. La perspective de partir seule me minait un peu. La plupart des gens profitaient des congés d’été pour rompre avec leur vie routinière… J’étais seule de septembre à juin, et je restais seule entre juillet et août.

En sortant du métro, je décidai de chasser mes sombres pensées. Je refusais de passer les deux prochaines heures à me morfondre.

Dans un dernier soupir, je poussai la porte du restaurant.

— Je sais. Je suis en retard, lançai-je en me dirigeant vers mes deux amies.

— On t’attendait pour commander.

Comme je m’installais sur la banquette, Charlotte m’adressa un sourire lumineux. Summer me tendit un menu, puis héla un serveur.

— Je meurs de faim, expliqua-t-elle. On est rentrés tard, hier soir, et je me suis endormie aussitôt.

— Vous étiez à cette soirée caritative en Floride ? demanda Charlotte.

— Oui. On n’a pas pu y couper. La prochaine est pour vous. Je rêve d’une soirée libre, à grignoter des sushis pendant que Theo me masse les pieds.

— Promis, lui assura Charlotte. Les vacances arrivent, le rythme devrait ralentir.

Summer et Charlotte avaient pris l’habitude de suivre leurs compagnons sur les circuits automobiles. Jeremiah pilotait des voitures surpuissantes, pendant que son frère, Theo, tentait de préserver leurs mécaniques malmenées.

— Il nous reste encore deux courses. Si, ensuite, Theo ne me propose pas une semaine dans une villa toscane, je pose ma démission.

— Le rare avantage de mon job : d’ici quelques jours, j’aurai deux mois de congé devant moi, dis-je. Ah, jeune homme, venez donc prendre notre commande !

Je fis glisser mon index sur le menu, réfléchissant rapidement à ce que je voulais manger. Summer commanda sa triple dose de caféine, et Charlotte opta pour un jus de fruits frais.

— Je prendrai des œufs, un pancake et du bacon. Ajoutez un café au lait et une salade de fruits.

Je reposai le menu et attendis que Charlotte et Summer terminent leurs commandes. Je dépliai ma serviette et, dès que le serveur fut parti, repris la conversation.

— David aussi a deux mois de vacances, déclara alors Summer.

À la mention de son frère, je me raidis. Charlotte me jeta un coup d’œil, mais j’arborai mon masque le plus neutre. Je savais qu’un simple battement de cils ou un vague froncement de sourcils pouvait m’entraîner sur une pente très glissante et trop dangereuse. J’osai une brève respiration.

— Il avait des jours à récupérer, expliqua-t-elle.

— Jeremiah l’a appelé hier. Il voulait l’inviter sur les dernières courses, dit alors Charlotte.

Le serveur nous apporta nos boissons. Je le bénis intérieurement et priai pour que son apparition nous permette de changer de conversation. Je remuai nerveusement mon café au lait, les yeux rivés sur la table.

— Il viendra ? demanda Summer.

— Je crois, oui. Jeremiah devait faire le nécessaire pour les autorisations.

J’ajoutai du lait, fascinée par le petit vortex qui se formait dans ma tasse. Tous les signaux étaient au rouge, et je peinais à garder mon calme. Je m’agitai sur la banquette, scrutant le retour du serveur. C’est à l’instant où Charlotte croisa mon regard que je compris que le piège allait se refermer sur moi.

— Tu pourrais venir aussi, d’ailleurs, proposa-t-elle.

— Pour les courses ?

Mes amies me connaissaient parfaitement. Ma soudaine naïveté ne les dupa pas l’ombre d’une seconde. Au contraire, cela ne fit qu’attirer l’attention sur le sujet que je voulais absolument éviter. Je me réfugiai dans mon café au lait, incapable de trouver une nouvelle parade.

— Notamment, gloussa Summer.

— Et nous accompagner pour les vacances, si tu veux, précisa Charlotte.

— Sauf si tu as quelque chose de prévu. Genre, une villa toscane ?

— Je n’ai déjà pas de massage de pieds, comment veux-tu que j’obtienne une villa toscane ? grognai-je.

— Donc, tu viendrais ?

Le serveur providentiel refit son apparition. J’aurais pu l’embrasser de gratitude. Il déposa nos assiettes fumantes devant nous, et j’étalai ma serviette sur mes cuisses. J’allais parvenir à me sortir de ce guêpier sans trop de dommages.

— Elle viendra, confirma Summer.

— Pour les courses, ajouta Charlotte.

— Et les vacances, reprit Summer.

Je levai les yeux vers la première. Je pensais avoir son soutien. Je savais que Summer était insistante, le genre de fille qui ne lâche jamais sa proie. À ma connaissance, Theo était le seul qui parvenait à la faire changer d’avis sur quelque chose. Je découvrais que Charlotte pouvait se révéler perfide et sans aucune solidarité.

Je pointai ma fourchette vers elle, et fomentai deux ou trois menaces de vengeance.

— Je viendrai, marmonnai-je. Puisque vous semblez manquer de cible pour vos sarcasmes. De toute façon, j’ai quinze jours à perdre…

— Du sarcasme ? feignit de s’étonner Summer. Mais on ne fait que répéter ce que…

— Est-ce qu’on peut changer de sujet maintenant ? l’interrompis-je.

— Gemma, on sait tous qu’il se passe quelque chose entre David et toi, reprit Charlotte d’une voix plus douce.

— On voudrait juste savoir quoi. Et, quand je dis « on », j’inclus mon frère.

Elles piochèrent toutes les deux dans leur assiette, me jetant tour à tour des regards interrogateurs. David avait dû parler à sa sœur de notre… relation. J’étais au pied du mur. Je tentai une ultime esquive.

— Je sais qu’on a pris l’habitude de parler de nos vies amoureuses, mais… tu veux vraiment que je te dise que ton frère est un coup incroyable ? demandai-je à Summer.

— Ce n’est pas vraiment un scoop, répondit cette dernière, sans émotion.

Elle picora ses œufs, attendant patiemment mes aveux, comme l’aurait fait un agent de la CIA déterminé à me faire cracher les derniers secrets de la Russie soviétique. Je pestai silencieusement contre elle. Elle était plus forte que moi.

— Passe l’étape où vous avez couché ensemble. On le sait déjà, continua-t-elle.

— Vous le savez ?

— Un peu, essaya de pondérer Charlotte.

— Et que vous l’avez fait plusieurs fois, ajouta Summer.

— Ça aussi, on le sait, confirma Charlotte.

En une seconde, je passai de l’embarras le plus profond à la mortification absolue. Je trouvai un nouvel intérêt à mon assiette, découpant mon pancake avec application. Ma relation avec David était une énigme, même pour moi. L’analyser me collait la migraine, et prétendre que je m’en fichais me déprimait.

— Mon frère t’aime bien, murmura Summer.

— Vous êtes au courant de beaucoup de choses, on dirait.

Je me retins de dire qu’elles étaient sûrement plus informées que moi. Entendre que David m’aimait bien me pinça le cœur. Je l’évitais depuis des semaines, refusant ses appels et tentant d’oublier nos quelques parenthèses débridées. Je posai ma fourchette, l’estomac trop noué à présent pour avaler quelque chose.

J’échangeai un regard implorant avec Charlotte. Je n’avais pas envie de parler de David. Vu son histoire chaotique avec Jeremiah, elle pouvait certainement comprendre mon envie de silence.

— Sérieusement, Gemma, tu avais prévu quelque chose pour les vacances ? demanda-t-elle. À part ces deux semaines avec nous, je veux dire.

Avant de répondre, je m’autorisai deux respirations rapides. La pression retomba, et je m’éclaircis la gorge, reconnaissante.

— Je… J’y travaille. Le Canada. Ou le Mexique. J’hésite.

Je me félicitai intérieurement d’avoir été si attentive à la publicité du métro. Ma réponse était venue si naturellement qu’elle pouvait passer pour sincère.

— Et tu partirais seule ? s’étonna Summer.

— Comme d’habitude, oui. Je ferai peut-être un crochet chez mes parents.

Je mentais à peine. Mais, depuis qu’elles sortaient avec les frères Montgomery, j’avais la sensation déplaisante d’être en décalage. J’étais la bonne copine qu’on invitait épisodiquement, mais nous n’avions plus de folles sorties shopping ou de soirées ciné. Cette solitude n’était pas réellement nouvelle, c’était plutôt l’isolement qui me minait.

— Chouette programme, enchaîna Charlotte, avec un sourire d’encouragement.

— Je compte aussi visiter quelques musées, ici. Ensuite, j’ai tout le programme de dernière année de maternelle à revoir, trouver de nouvelles thématiques pour les travaux pratiques. Je…

— Et tu entres dans les ordres début septembre ? me coupa la voix acerbe de Summer.

— Summer ! protesta Charlotte.

— Quoi ? Son programme est merdique ! Je ne vais pas faire comme si elle allait passer des vacances de rêve. Tu connais l’Idaho ?

— Summer, peut-être que…

— … Des champs de pommes de terre à perte de vue. C’est une succursale de l’enfer !

Je me ratatinai sur la banquette, consciente du ridicule de mes explications. Summer avait toujours eu un franc-parler, détonnant et chirurgical. Elle tapait là où ça faisait mal. Éviter le sujet n’avait fait que l’amplifier. J’en prenais seulement conscience.

— C’est bon, Summer, pas la peine d’en faire des tonnes, puisque j’ai dit que je viendrais avec vous !

— Tu es certaine qu’on vaut mieux que des patates ? demanda Charlotte dans un rire.

— Je réserve ma réponse. On en parlera à notre retour, ronchonnai-je.

— David va être ravi !

Je lançai un regard de biais à Summer. Elle sautillait sur place, son téléphone à la main, prête à prévenir la terre entière. Charlotte capta ma mine contrariée et, à nouveau, m’adressa un sourire chaleureux. Elle devait certainement se souvenir de l’effet dévastateur d’un cœur brisé.

— Ça va très bien se passer, m’assura-t-elle à voix basse. David sera très content, et on passera du temps ensemble. Ça me fait vraiment plaisir que tu viennes, en tout cas.

Je hochai la tête et saisis mon mug. Pour une raison inexplicable, des larmes amères me brûlaient les yeux. Ces vacances m’effrayaient et, quoi qu’en dise Summer, je n’étais pas du tout certaine de la bonne humeur de David.

— Je vois avec Jeremiah pour l’organisation, déclara Charlotte.

— Tu as juste une valise à préparer, renchérit Summer, le téléphone collé à l’oreille. Salut, frérot, devine qui nous accompagne pour les vacances ?

Je lâchai un soupir, tout en tentant d’entendre la réponse de David. Aucun cri de joie, ni élan enthousiaste, apparemment. Je repoussai définitivement mon assiette, songeant à la manière dont j’allais gérer mon histoire avec lui pendant deux semaines. Je n’aurais aucun moyen de l’éviter, et nos dernières discussions avaient été houleuses.

— On part dans combien de temps ? demandai-je d’une voix étranglée.

— Demain.

Je m’enfonçai dans la banquette, impuissante et désarmée. À son tour, Charlotte appela Jeremiah et l’informa de ma présence de dernière minute. Les bribes de conversation me parvenaient, sans que j’en saisisse vraiment le sens. Armée de mon café au lait, je tentai de me convaincre que je sortirais indemne des deux prochaines semaines, que David finirait par comprendre qu’être avec lui était trop douloureux et trop angoissant : chaque fois que je croisais des pompiers en intervention, je priais pour qu’il ne soit pas emprisonné dans les flammes, ou piégé sous un éboulement. Cette peur-là, latente et permanente, me rongeait à m’en faire mal.

— On va passer de superbes vacances ! se réjouit Summer.

Ma réponse tint en un demi-sourire et des yeux levés au ciel. Je regrettais presque mes vacances imaginaires dans l’Idaho. Au moins, les pommes de terre ne me posaient aucun problème.

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