Nous. Envers et contre tout

Emily Blaine · Chapitre 6 sur 9

Pages du PDF

Nous. Envers et contre tout

Chapitre 5

5

 

 

Après les deux dernières heures de route, nous atteignîmes enfin Richmond. Charlotte avait transmis à David l’adresse de l’hôtel et, comme nous l’avions imaginé, c’était l’un des plus luxueux de la ville.

— Intéressée par une petite visite avant le dîner ? demanda David, alors que nous rejoignions nos chambres.

— Oui. Tu me laisses le temps pour une douche ? Et pour enfiler un truc plus sympa ?

L’ascenseur s’ouvrit et il me suivit, cherchant sa chambre. À en croire nos passes, nous étions voisins pour la nuit. Je remerciai le ciel que Charlotte ait géré nos réservations. Summer aurait été capable de prendre une seule chambre et de nous faire croire que c’était une erreur de l’hôtel.

— Je viens te chercher dans une heure ?

— Parfait, oui.

La chambre était superbe et offrait une vue spectaculaire sur la ville. Je me glissai sous la douche et pris un soin particulier à choisir une tenue qui me mettait en valeur. Je refoulai la pointe de nervosité qui me tenaillait l’estomac. J’avais dix minutes d’avance et de quoi gamberger pour les dix ans à venir. J’aurais pu opter pour la solution la plus simple : succomber à David, me perdre dans cette relation et faire comme si son métier était sans risque.

Mais cette angoisse prenait toute la place. J’envisageais le pire. Un jour, il resterait prisonnier d’un immeuble en flammes. Ou il serait intoxiqué par un gaz quelconque. Peut-être se ferait-il agresser par un mec, alors qu’il tenterait de le sauver. Dans tous les cas, j’étais certaine que je ne m’en remettrais pas. Sans que je le réalise, David avait pris une place de plus en plus importante dans ma vie. Ami, puis confident, toujours solidaire de mon célibat, capable de partager une pizza sur un coup de tête et de décapiter une araignée terrifiante planquée dans ma salle de bains.

Des coups à la porte me sortirent de ma rêverie.

— Prête ? fit David quand j’ouvris la porte.

— Prête, oui.

Après deux heures de balade, nous retrouvâmes Charlotte, Summer, Theo et Jeremiah au restaurant de l’hôtel. Theo s’inquiéta de l’état de sa voiture, tandis que Summer me dévisageait, comme si un troisième œil me poussait sur le front. Je savais qu’elle attendait une grande démonstration, ou une annonce, mais David, une fois encore, vint à mon secours.

— Merci pour les deux chambres, Charlotte, c’est parfait, lança-t-il en tirant ma chaise pour que je m’installe.

— Je t’en prie. Je suis vraiment contente que vous soyez venus, tous les deux. Vous assisterez à la course, demain ?

— Sans faute. Je repartirai dans la foulée pour Greensboro.

Je pivotai vers lui, sans comprendre. Je pensais que nous étions tous les deux embarqués dans cette histoire de convoyage.

Soudain, la perspective de m’éloigner de lui me tordit l’estomac… bien plus que l’idée agaçante d’être seule avec deux couples.

— La route s’est bien passée ? demanda Jeremiah.

Son regard navigua de David à moi et, pendant un instant, je me demandai si sa question contenait un sous-entendu.

— Très bien.

— Pas trop long ? J’ai fait la route, une fois, et je l’ai trouvée interminable, reprit Jeremiah.

— Parce que tu ne supportes pas les limitations de vitesse, intervint Charlotte.

— Et parce que tu ne m’avais pas pour te tenir compagnie, renchéris-je. Je suis très distrayante !

— C’est ce qu’on m’a dit, en effet, répondit Theo avec un sourire.

Mes joues s’échauffèrent instantanément. Je baissai les yeux sur ma serviette, luttant contre l’envie féroce de quitter la table et de filer me cacher dans ma chambre. Apparemment, tout le monde était au courant de ce qui se passait entre David et moi. À l’occasion, j’étais preneuse de leurs versions : l’une d’elles me conviendrait peut-être.

— On commande ? proposa Summer. Je meurs de faim.

Dans un joyeux brouhaha, elle lança ainsi le début de notre dîner. J’hésitais à profiter de ce moment de flottement pour demander des explications à David. Malgré mes doutes et ma ferme résolution de reprendre notre amitié où nous l’avions laissée, j’avais envie de continuer ce voyage avec lui. J’aimais sa façon de me rendre chèvre et de me pousser dans mes retranchements. Mon cœur s’affola bêtement, et je redoublai d’efforts pour me concentrer sur le menu.

Je passai le dîner dans un état second, participant aux conversations, tout en étant bien trop sensible aux gestes de mon voisin de table. Je l’avais eu près de moi toute la journée, je l’avais eu tout à moi, même, mais c’était ce soir, parmi nos amis, que j’étais trop consciente de sa présence. Chacun de ses mouvements vers moi – pour remplir mon verre ou me piquer une frite – me faisait frémir. Chaque éclat de rire accélérait les battements de mon cœur, chaque contact, y compris ses effleurements, provoquait d’agréables décharges partout dans mon corps.

J’étais bien plus atteinte que je ne voulais me l’avouer.

Aussi le dîner fut-il un calvaire. Je rêvais du moment où je regagnerais ma chambre pour dormir et oublier cette journée.

À peine le dessert avalé, je repoussai ma chaise et me levai de table.

— Quoi ? Même pas un dernier verre au bar ? s’étonna Summer.

Son sourire masquait mal son ironie. Je jetai un regard à David, lassée de cette situation. Tout le monde se permettait de juger notre relation, quand même moi je ne savais pas où nous en étions vraiment.

— Je suis fatiguée, je vais aller dormir, expliquai-je dans un demi-mensonge.

— Bien. On se voit demain matin ? tenta Charlotte.

— On verra. Je… Je veux juste dormir.

Le cœur battant et au bord des larmes, je quittai le restaurant. Je n’osai pas me retourner. Je craignais que David ne me suive. Ou, pire, qu’il ne me suive pas. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais dans cet état : la fatigue, la frustration, la nervosité, le regard perturbant de tout le monde… Tout se mêlait idéalement pour me mettre la tête en vrac.

À bout de souffle, je trouvai enfin refuge dans ma chambre et m’effondrai sur le canapé moelleux, près de la fenêtre. Je restai ainsi de longues minutes, admirant le plafond, en essayant de faire le vide. Je n’avais même pas un pot de glace pour sauver la soirée.

Des coups à la porte me sortirent de mes dangereuses pensées : associer David à de la crème glacée m’entraînait sur un terrain très glissant.

— Gem’ ? C’est moi, fit la voix de mon voisin de chambre.

J’étouffai un cri de frustration dans un oreiller. Peut-être que je pouvais faire semblant de dormir et ignorer les coups redoublés de David.

— Gem’ ? Gem’ ? Je sais que tu ne dors pas, il y a de la lumière sous ta porte.

Je me levai en grommelant et entrouvris le battant. Il était appuyé contre le mur, l’air soucieux. Je risquai un sourire rassurant et fis tout mon possible pour ne pas loucher sur le triangle de peau que dévoilait le col ouvert de sa chemise.

— Est-ce que ça va ? demanda-t-il. Tu es partie à toute vitesse et…

— J’étais juste un peu fatiguée.

— Ma sœur est parfois trop franche, voire brutale. Elle ne voulait pas…

— En fait, je ne pensais pas qu’elle était au courant, dis-je, sans masquer le voile de reproche dans ma voix.

Il eut le bon goût de paraître gêné. M’en prendre à lui ne me soulageait pas vraiment, mais je me sentais humiliée de voir ma vie privée étalée aux yeux de tous.

— Je suis proche d’elle, se justifia-t-il. Nous nous sommes toujours confiés l’un à l’autre. Je parle avec elle, quand… quand tu n’es pas disponible.

— Ou quand ça me concerne ?

— Aussi, oui, admit-il, embarrassé. Écoute, j’ai cru qu’elle pouvait m’aider à comprendre pourquoi tu réagissais ainsi.

— Tu as demandé à ta sœur, une maniaque du contrôle et qui a fait mariner Theo pendant dix ans, des conseils sur notre histoire ?

Je trouvais cette idée tellement irrésistible que c’était difficile de ne pas rire. Je me cramponnai à la porte, résistant à l’envie de la lui claquer au nez.

— J’aime bien quand tu dis « notre histoire », commenta-t-il d’un ton satisfait.

— David !

— Je sais, je n’aurais pas dû…

— Pas dû ? Bon sang, est-ce que le mot « intimité » te dit quelque chose ? Peut-être que je voulais garder ça pour moi ? Peut-être que je n’avais pas envie que ta sœur, qui est aussi une de mes amies, connaisse les détails ? C’est embarrassant et un peu humiliant, tu devrais…

— Je te présente mes excuses, me coupa-t-il.

Devant mon silence, il se redressa et s’approcha de moi. Malgré ma colère, mon cœur marqua une saccade. David semblait sincère et prêt à admettre ses torts.

— Je suis désolé que tu te sois sentie humiliée. Vraiment, insista-t-il. Mais je ne vais pas m’excuser de lui avoir parlé. Même si tu persistes à m’éviter, même si tu prends la fuite au petit matin, je suis fier de notre histoire, Gem’. Fier d’être avec toi. Ou du moins, de l’avoir été, corrigea-t-il.

Il se pencha et déposa un baiser furtif sur ma joue.

— Bonne nuit.

Je n’eus même pas le temps de le retenir. Il s’engouffra dans sa chambre et tira le verrou. Mon cœur s’effrita un peu plus et je refermai ma porte, avec l’envie furieuse de rentrer chez moi et de m’y terrer jusqu’à la fin des temps.

OceanofPDF.com