Nous. Envers et contre tout

Emily Blaine · Chapitre 5 sur 9

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Nous. Envers et contre tout

Chapitre 4

4

 

— Tu vas bouder tout le trajet ? demanda David après quelques minutes de silence tendu.

— Je ne boude pas. Disons que ce n’était pas ce qui était prévu.

— Summer déteint sur toi ? Je pensais que tu aimais l’improvisation.

— David, ce…

— Ou peut-être que tu avais prévu de m’éviter encore quelques jours ?

— Je ne t’évite pas, me défendis-je.

Je jetai un regard dans sa direction. Il m’adressa un sourire furtif. Mes dénégations étaient sans effet. Il m’avait appelée, avait laissé des messages. Il avait même tenté de me parler au bar que nous fréquentions habituellement avec les autres. En vain. Je l’avais systématiquement ignoré, persuadée que m’éloigner de lui suffirait à faire disparaître ce que je ressentais pour lui.

— Donc, je peux t’inviter à dîner ? Tu sais, ce moment convivial où les gens discutent, tout en mangeant quelque chose d’agréable. Ils échangent sur eux, s’avouent leurs sombres secrets et se trouvent un paquet de points communs.

— Tu peux m’inviter.

Il laissa échapper un rire, avant de secouer la tête. Je pinçai les lèvres, consciente que ma réponse n’était guère convaincante. Elle ressemblait aux derniers mots plaintifs d’un condamné à mort.

— Si je t’invite, tu vas refuser.

Je n’osai même pas réagir. Il avait raison. Parce qu’il avait déjà tenté de le faire et que j’avais éclaté de rire à sa proposition. Ce n’était que de la nervosité, bien sûr, mais il s’était vexé. Notre difficulté résidait là : le sexe était spectaculaire entre nous, mais nous ne parvenions pas à discuter.

— Peut-être, admis-je.

— Mais tu parles à ma sœur.

— En effet.

Je fronçai les sourcils, cherchant à comprendre où il voulait en venir.

— Ce qui signifie que tu sais donc parler et que tu as de la conversation. Sauf avec moi, ajouta-t-il après un court silence.

— David, écoute, on… Ce n’est pas… Ce n’est pas la route de l’aéroport ! m’écriai-je, en réalisant que nous prenions le chemin inverse.

— Je sais.

Il passa la vitesse supérieure, et nous nous engageâmes sur l’autoroute vers le sud. Les cheveux au vent, je me tournai en tous sens, espérant trouver une explication rationnelle. Un début de panique me saisit, tandis que j’envisageais un scénario peu rassurant. Le visage de David restait impassible. Il avait pris ses lunettes de soleil et se concentrait sur la route.

— Je déteste ta sœur ! sifflai-je.

Il réprima difficilement un sourire, alors que je poussais un soupir à fendre l’âme. J’étais prise au piège de cette voiture, avec l’homme que j’évitais depuis des semaines et mon cœur un peu trop sensible à son regard azur. Je fis un rapide calcul : la prochaine course de Jeremiah était à Richmond. Cela représentait au moins six heures de route et de torture.

— Theo m’a demandé de convoyer cette voiture jusqu’à Greensboro.

— On ne s’arrête pas à Richmond ?

— Si, première étape là-bas pour l’avant-dernière course, puis Greensboro. On y laissera la voiture.

— Retour en avion ? demandai-je, inquiète de la tournure des événements.

— Oui. Je pense que d’ici là nous aurons résolu nos problèmes de communication. En tout cas, j’espère.

— Donc, c’est… une sorte de roadtrip romantique ? Tu penses que me kidnapper et me forcer à faire six heures de route avec toi finira bien ? Qu’on prendra l’avion main dans la main sur fond de soleil couchant ?

— J’ai juste dit qu’on rentrait en avion. C’est ma seule certitude. Je suis beaucoup plus prudent quant à notre relation. Même si je dois avouer que ton scénario est celui qui me plaît le plus. En particulier la partie où ta main est dans la mienne.

Par réflexe, je glissai les mains sous les cuisses, refoulant un souvenir de notre première nuit. Je remarquai son sourire en coin, comme s’il se régalait de cette blague douteuse.

Il accéléra, et le vent s’engouffra dans ma chevelure. Je fixai la route, tentant d’ignorer les battements de mon cœur. J’étais certaine qu’ils allaient bien plus vite que la voiture. David et moi étions amis. Du moins, je le croyais. Nous nous chamaillions, nous nous moquions l’un de l’autre, nous riions des mêmes blagues. C’était une amitié facile, et j’adorais passer du temps avec lui.

Parler avec lui.

Danser avec lui.

J’avais aussi compris que j’avais adoré mes trois nuits avec lui.

C’était justement ce qui m’effrayait. Nous avions le même humour et des valeurs identiques. Mais son métier me collait une peur bleue. M’attacher à lui signifiait craindre pour sa vie en permanence. Je ne voulais pas de ça. Je ne voulais pas passer chaque journée à me demander si j’allais le revoir le soir. Je ne voulais pas sentir mon cœur s’affoler dès que mon téléphone afficherait un numéro inconnu. C’était au-dessus de mes forces.

Renoncer à lui était le meilleur choix. En tout cas, j’essayais de m’en convaincre.

Nous redeviendrions amis. Ça aussi, j’essayais de m’en convaincre.

Les premières heures de route se déroulèrent sans encombre. Le vrombissement de la voiture, associé au sifflement du vent, empêchait toute conversation. J’en étais soulagée. Je n’étais pas certaine de pouvoir soutenir un débat contre lui. Un regard et un sourire ensorcelant suffisaient à me faire oublier mes bonnes résolutions et lui céder.

Mes yeux dérivèrent sur lui. Il était concentré sur la route, les mains serrées sur le volant, jetant des coups d’œil furtifs dans le rétroviseur. Mon regard suivit ses bras, détailla sa musculature, puis je m’arrêtai sur son tatouage, à demi caché par la manche de son T-shirt. Je réprimai un frisson, me souvenant de mes doigts sur la date gravée sur sa peau. C’était lors de notre deuxième nuit.

La première avait été frénétique et passionnée : nos vêtements éparpillés dans son appartement, ses lèvres avides sur ma peau, ses mains nouées aux miennes tandis qu’il s’enfonçait en moi. Lors de la deuxième, nous avions été beaucoup plus tendres et patients.

— Tu apprécies le paysage ?

Je sursautai presque et détournai vite le regard. Pas assez vite, néanmoins, pour masquer mon rougissement. Mes souvenirs m’avaient emportée très loin.

— À quoi pensais-tu ?

— À rien.

— Et ce rien te fait rougir et baisser les yeux ?

— Tu m’as surprise, c’est tout. Je réfléchissais à… à un truc.

— Il faut savoir : tu pensais à un truc ou à rien ?

— Il nous reste combien de temps jusqu’à Richmond ?

— Environ trois heures, répondit-il, imperturbable.

— Une chance pour nous qu’il fasse beau. Avec cette voiture.

Il éclata de rire, avant de freiner brutalement pour se garer sur le bas-côté. Je me retins au tableau de bord, entre effroi et surprise. Un nuage de poussière nous enveloppa, puis David coupa le moteur, mais garda les mains sur le volant, tête baissée.

— Tu peux m’expliquer ? m’écriai-je, en colère.

— Bien. On va devoir modifier nos projets, répondit-il en descendant de voiture.

— Quoi ? Mais…

— Sors.

Il ouvrit ma portière et son regard autoritaire et colérique suffit à me convaincre d’obtempérer. Je m’appuyai contre la carrosserie, bras croisés, avec la sensation désagréable d’être traitée comme une enfant capricieuse.

David se tenait devant moi, prêt à en découdre.

— Tu me parles météo ? Après tout ce qu’on a vécu, tu me parles météo ? Je veux qu’on discute, Gem’. Qu’on fasse… Bon sang, j’ai pensé que ça serait une bonne idée, qu’on pourrait se marrer ensemble, comme avant, s’emporta-t-il.

Mon cœur manqua un battement. Ce « comme avant » sonnait comme un regret. Nos yeux se trouvèrent, et nous nous fixâmes un long moment. Je ne savais plus quoi lui répondre : moi aussi, je regrettais notre relation d’avant, nos rires et nos discussions. Mais il m’avait embrassée et, depuis ce soir-là, tout mon corps en réclamait plus.

— J’aime… J’aime que tu me mettes en boîte, que tu te fiches de moi en permanence. J’aime qu’on boive des verres, qu’on se moque de Jeremiah et de Theo. J’aime ce que nous sommes, et c’est pour ça que je me suis dit que ce voyage serait une bonne idée.

— David, les choses ne sont pas tout à fait comme… Enfin, on a…

— On a couché ensemble. Je sais ! me coupa-t-il. Je m’en souviens parfaitement. Je me souviens même de chaque détail.

Sa voix s’était adoucie, et il m’adressa un sourire rassurant. Je me surpris à lui répondre. Mon rougissement ne s’atténua pas, et je pinçai les lèvres, un peu embarrassée.

— Gem’, je n’ai pas la patience de Theo, ni la créativité de Jeremiah. Je ne vais pas attendre dix ans, ni monter un plan vaseux pour te faire venir à moi. Je ne sais pas faire ça. Je ne sais pas rester loin de toi.

Le silence retomba. David planta son regard dans le mien, cherchant mon assentiment. Du bout des doigts, il repoussa une mèche de cheveux de ma joue. Une pointe d’angoisse me serra le cœur. Je me détestais de rester muette. Il méritait qu’on lui saute dans les bras et qu’on lui tienne la main. Mais, chaque fois que cette possibilité fleurissait dans mon esprit, l’ombre de son métier dangereux venait ternir cette belle image.

Il eut un petit sourire.

— Mon esprit tordu espérait que tu répondes : « Moi non plus, je ne sais pas rester loin de toi. »

— Scénario facile, soulignai-je.

— Je veux qu’on se parle, Gem’. Parce que je ne comprends pas pourquoi tu es si distante avec moi, et que discuter météo n’est pas forcément la priorité.

— D’accord.

— Alors, à quoi tu pensais ?

Le piège se refermait sur moi. Il réduisit l’espace entre nous, frôlant mon corps du sien. Ses yeux se posèrent sur mes lèvres, et une vague de désir déferla dans mes veines. Je me tendis quand il se pencha vers moi, sa bouche à proximité de mon oreille.

— J’ai promis de ne plus t’embrasser, me rappela-t-il dans un chuchotis.

— David, murmurai-je.

Ses doigts effleurèrent la peau de mon cou avant de remonter sur ma joue et de s’attarder sur mes lèvres. Mon corps se consumait, et il me fallut rassembler toutes mes forces pour lui résister. Ses yeux retrouvèrent les miens, et il reposa sa question :

— À quoi tu pensais ?

— À… À nous, avouai-je d’une voix incertaine.

— Bon début. Et plus précisément ?

— Tu prends plaisir à me torturer, n’est-ce pas ?

Ma voix était étonnamment confiante. Pourtant, mon cœur tambourinait dans ma poitrine, à m’en faire mal. À nouveau, il me toucha délicatement la joue, avant de coller son front contre le mien. Ma respiration s’alourdit, mais j’osai finalement poser les mains contre son torse.

— Parle-moi, murmura-t-il. Parce que, pour le moment, c’est toi qui me tortures en t’éloignant de moi.

Sa sincérité me toucha. Mes doigts s’enfoncèrent dans son T-shirt, et je me cramponnai à ce qui me restait de self-control. J’avais la sensation de patauger dans des sables mouvants. Je ne pouvais pas renoncer à lui en tant qu’ami… Mais je ne pouvais pas le laisser imaginer que notre histoire finirait bien.

— Je… Je pensais à ce baiser, au bar, mentis-je.

— C’était bien, pour une première.

— C’est vrai. Très bien, même.

Je replongeai dans mes souvenirs, me rappelant cette soirée, six mois auparavant. J’avais été désignée pour aller commander nos cocktails. C’était le dernier jour des vacances de Noël, et nous fêtions nos bonnes résolutions intenables. Je m’étais difficilement frayé un chemin jusqu’à un recoin du bar et j’attendais qu’on daigne s’intéresser à moi.

« Tu tentes de charmer le barman ? avait fait la voix de David près de moi.

— Je tente surtout d’attirer son attention, avais-je répondu, en me hissant désespérément sur la pointe des pieds. Tu es venu m’aider ?

— Je me sentais un peu de trop avec les deux autres. Je déteste tenir la chandelle.

— Bienvenue dans mon monde ! avais-je ironisé. J’en ai assez d’être seule.

— Tu n’es pas seule, tu m’as, moi !

— Je parlais de quelqu’un qui aurait pu m’inviter à dîner, sans me forcer à prendre de la salade parce que mes bourrelets lui collent la nausée.

— J’aime bien tes bourrelets. Et ce qui est autour aussi, avait-il complété. Il y a un type qui vend des hot-dogs, au coin de la rue, on peut y aller, si tu veux. »

La seconde suivante, il m’avait percutée violemment, conséquence d’un soudain mouvement de foule. J’avais trébuché et je m’étais cognée contre le mur de pierre. Pendant deux secondes, j’en avais été presque sonnée, et David m’avait rattrapée in extremis, avant que je ne finisse à terre.

« Est-ce que tu vas bien ? avait-il demandé, inquiet.

— Normalement, je ne tombe qu’après deux ou trois verres, avais-je plaisanté en me redressant.

— Tu es sûre que ça va ? »

Une inquiétude sincère se lisait dans son regard. Il avait plongé les yeux dans les miens et posé les mains sur mes joues, comme s’il voulait s’assurer que j’allais bien. Dans ce recoin et dans l’obscurité, j’avais senti mon cœur s’emballer. On ne m’avait jamais regardée de la sorte : avec intérêt et sincérité. Alors, j’avais fait ce que je faisais habituellement pour me sortir de situations gênantes : j’avais tenté une pirouette.

« Oui, ça va. C’est ma bonne résolution de l’année : cesser de me couvrir de ridicule. Oh ! et trouver un mec, ça va sans dire. »

Je n’avais pas vu l’ombre d’un sourire sur le visage de David. Ses yeux avaient pris une teinte plus foncée, tirant sur le bleu océan. L’instant suivant, ses lèvres s’étaient pressées contre les miennes. Ça avait été un baiser timide et délicat, dont la douceur avait contrasté avec l’ambiance électrique du bar. Il s’était appuyé contre moi, me coinçant contre le mur. Peu à peu, notre baiser s’était intensifié, et j’avais noué les mains autour de sa nuque pour l’attirer plus encore. Sa langue avait dansé contre la mienne, tandis qu’un gémissement de désir avait franchi la barrière de mes lèvres.

« On vous sert quoi ? »

Le barman avait finalement fait attention à moi. Nous nous étions séparés à contrecœur, j’avais repris mes esprits et David avait commandé, comme s’il ne s’était rien passé. Pendant que l’on préparait nos boissons, il s’était penché vers moi, sérieux et concerné.

« Pour cette histoire de mec, on postule où ? » avait-il demandé.

Je secouai la tête, chassant ce délicieux souvenir et tous ceux de la nuit qui avait suivi. J’avais toujours cru en l’amitié entre un homme et une femme. J’avais cru en mon amitié avec David. Mais ce baiser, le premier, avait tout changé, révélant des sentiments enfouis et un désir incandescent.

— Il nous reste deux heures de route, on peut en discuter, non ? demanda-t-il, en m’ouvrant la portière.

— On peut, oui.

— Bien, alors voici ce qu’on va faire. Je vais t’inviter à déjeuner. On va manger un truc honteusement gras, on va parler du dernier livre que tu as lu, on causera… comme avant ce premier baiser qui était « très bien ».

— J’ai menti, avouai-je en me rasseyant sur mon siège.

— Ce n’était pas « très bien » ?

— Je ne pensais pas à ça. En tout cas, je ne pensais pas à ce baiser.

— Ah oui ?

— Je pensais au… septième… non, huitième ! corrigeai-je.

Il leva un sourcil et retint un rire. Il referma la portière derrière moi et, à son tour, retrouva sa place au volant. Il redémarra prudemment, et je m’autorisai enfin à me détendre. Il avait raison : nous étions amis avant tout et nous devions parler. Il me fallait juste trouver le moyen de lui annoncer que nous resterions amis. Malgré ce premier baiser, et malgré tous les autres.

— Le huitième, c’est celui où on est allongés sur mon lit et où…

— Ça, c’est le dixième. Le huitième, c’est celui où on va jusqu’à ta chambre et où tu me retires mon soutien-gorge.

— Ah oui. Ce baiser-là… Excellent souvenir aussi.

— J’ai pris trois kilos depuis.

— Davantage de Gem’. Justement ce dont j’ai besoin.

Comme il l’avait annoncé, il m’invita à déjeuner. L’endroit sentait le gras et la friture à un kilomètre à la ronde. Nous partageâmes une assiette de frites et, pendant une heure, je retrouvai notre amitié complice. C’était ce que j’aimais le plus chez lui, sa capacité à écouter sans broncher, à faire preuve de bienveillance, à se soucier de sa sœur, comme de Charlotte, à se souvenir de tous les détails de nos conversations, de mes travaux pratiques avec les petits comme de ma détestation de la couleur verte.

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