Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Auguste, comte de Villiers de L'Isle-Adam · Chapitre 1 sur 11

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Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Nouveaux Contes Cruels

LES AMIES DE PENSION

A Monsieur Octave Maus.

Rien ne sert de rien.—Et, d’abord, il n’y a rien. Cependant tout arrive:—mais cela est indifférent!

THÉOPHILE GAUTIER.

 

Filles de gens riches, Félicienne et Georgette furent insérées, tout enfants, en ce célèbre pensionnat tenu par mademoiselle Barbe Desagrémeint.

Là,—bien que les dernières gouttes de lait du sevrage transparussent encore sur leurs lèvres,—une conformité de vues, touchant les riens sacrés de la toilette, les unit, bientôt, d’une amitié profonde. Leurs âges similaires, leur charme de même genre, la parité d’instruction sagement restreinte qu’elles reçurent ensemble cimentèrent ce sentiment.—D’ailleurs, ô mystères féminins! tout de suite, à travers les brumes de l’âge tendre, elles s’étaient reconnues d’instinct, comme ne pouvant se porter ombrage.

De classe en classe, elles ne tardèrent pas à notifier, par mille nuances de maintien, l’estime laïque d’elles-mêmes qu’elles tenaient des leurs: le seul sérieux avec lequel elles absorbaient leurs tartines, au goûter, l’indiquait. En sorte que, presque oubliées de leurs proches, elles atteignirent, à peu près simultanément, la dix-huitième année, sans qu’aucun nuage eût jamais troublé l’azur de cette sympathie,—que, d’une part, solidifiait l’exquis terre à terre de leurs natures, et que, d’autre part, idéalisait, s’il se peut dire, leur «honnêteté» d’adolescentes.

Soudainement, la Fortune ayant conservé son déplorable caractère versatile et rien n’étant stable ici-bas, même dans les temps modernes, l’Adversité survint. Leurs familles, radicalement ruinées, en moins de cinq heures, par le Krach[1], durent les retraire, à la hâte, de la maison Desagrémeint,—où, d’ailleurs, l’éducation de ces demoiselles pouvait être considérée comme achevée.

[1] Illustre faillite de quinze à seize cents millions, qui eut lieu, en France, vers 1884 ou 1885,—et dont le héros déclara, devant la Cour d’assises (ceci avec d’incontestables preuves à l’appui), n’avoir aucune idée touchant les plus élémentaires notions de banque ni d’arithmétique. Ce qui explique, outre mesure, l’empressement des gens dits de sens commun à lui avoir confié des capitaux.

On essaya, tout aussitôt, de les marier, comme suprême ressource, par voie d’annonces, la seule risquable, sans trop de folie, en cette disgrâce. On dut vanter, en typographie adamantine, leurs «qualités du coeur», le piquant de leurs figures, le montant de leur gentillesse, leurs tailles, même leurs goûts réfléchis, leurs préférences pour l’intérieur: on alla jusqu’à imprimer qu’elles n’aimaient que les vieillards.—Nul parti ne se présenta.

Que faire?… «Travailler?…» Cliché peu persuadeur—et de pratique malaisée!… Une tendance portait, il est vrai, Georgette vers la confection; quelque chose, aussi, eût poussé Félicienne vers l’enseignement;—mais il eût fallu l’introuvable! savoir ces premiers débours d’outillage, d’installation,—débours que (toujours vu cette friponne d’Adversité!) leurs parents ne pouvaient plus avancer qu’en rêve! De guerre lasse, toutes deux, ainsi qu’il arrive trop souvent dans les grandes villes, s’attardèrent, un même soir, tout à coup,—jusqu’au lendemain midi et demi.

Alors, commença la vie galante,—fêtes, plaisirs, soupers, amours, bals, courses et premières! L’on ne voyait plus ses familles que pour leur offrir de petits services,—par exemple, des billets de faveur; quelque argent.

En ce tourbillon de poussière dorée, et quoique leurs occupations nouvelles les obligeassent, par convenance, de vivre séparées, Félicienne et Georgette devaient fatalement se rencontrer! Oui: c’était inévitable. Eh bien, leur amitié, loin de s’atténuer de ce changement d’existence, s’en renforça, tout au contraire. En effet, même au plus fort des étourdissements du monde, on aime à se retremper, de temps en temps, en quelque chose de pur et d’honnête: et ce quelque chose, elles l’obtenaient, entre elles, par le simple échange d’un regard d’autrefois tout chargé des innocents souvenirs de leur jeune âge à l’Institution Desagrémeint;—noble et chaste illusion dont l’inaliénable trésor consolidait leur sympathie.

L’impression qu’elles puisaient en ce respectif regard leur procurait,—par son contraste, et à volonté,—un doucereux piment de mélancolie où toutes deux resavouraient au moins un arrière-goût de cette estime laïque d’elles-mêmes qui leur était foncière; bref, chacune en ressentait «qu’on n’était pas les premières venues».

L’une et l’autre s’étaient, bien entendu, choisi, dès le principe, ce qu’on appelle un «ami de coeur», cette chose sacrée, sise, en soi, plus haut que toutes questions vénales. Lorsque, en effet, on a tant d’acquéreurs, il est si doux de se reposer, de se ressaisir en quelqu’un de gratuit! C’est d’une mode bien touchante.—A vrai dire, Georgette, non plus que Félicienne,—que Félicienne surtout!—ne tenaient guère à ces préférés, chacun d’eux n’étant, au fond, qu’une sorte d’interlope moitié de proxénète:—mais, tout pesé, ces deux jeunes boulevardiers, en leur élégance utile, conféraient à nos inséparables un brevet de faiblesse attrayante qui en complétait la séductive morbidesse. Un «ami de coeur», en effet, rassoit, dans l’Opinion, toute femme de moeurs un peu libres. On s’entend dire: «Comment! tu es encore avec un tel?» et l’on répond: «Que veux-tu! je l’AIME!» ce qui montre qu’après tout l’on n’est pas de bois. Enfin, l’«ami de coeur» est, au moral, pour une semi-sérieuse, ce qu’est, au physique, un «jolihomme» au bras duquel on se promène; cela fait partie de la toilette.

*

 

Or, il advint qu’une fois,—par un de ces hasards de fins de soupers si fréquents dans la vie brillante,—Georgette fut accompagnée, au petit matin, chez elle, par le jeune Enguerrand de Testevuyde (l’«ami de coeur» de Félicienne), et que celui-ci ne ressortit dudit séjour qu’à l’heure du madère,—toutes circonstances qui furent, naturellement, relatées, le soir même, à Félicienne, grâce à l’empressement de quelques amies sûres.

La commotion qu’elle en ressentit se résolut, d’abord, en une syncope.—De retour à elle-même, elle ne dit rien: mais sa tristesse fut grande. Elle n’en revenait pas. Quoi! sa seule amie, son autre elle-même, lui avait, sciemment, ravi—non pas un de ces messieurs,—mais, qui? celui qui était sacré!… L’outrage de cette inattendue perfidie lui semblait trop absurde, trop immérité, trop méprisable pour valoir une colère. Et puis, elle ne pouvait s’expliquer que Georgette, même emportée par l’essor d’un hystérique affolement, se fût décidée à faire coup double tant sur leur amitié que sur le commun trésor de si rafraîchissants souvenirs que toutes deux perdaient par suite d’une brouille désormais irréparable. Félicienne en ressentit un vide atroce, où se noya jusqu’à l’infidélité d’Enguerrand. Renonçant à comprendre leurs amours, elle les consigna tous les deux à sa porte, sans explication, n’aimant pas le bruit. Et la vie continua pour elle, moins ce couple d’ombres.

Par exemple, la première fois qu’elles se revirent au Bois, oh! ce fut d’une froideur!… Félicienne fut polaire.

Toutes deux étaient en victoria, seules, comme de juste, et incluses au milieu de la file, en l’allée des Acacias.

Félicienne considéra, fixement, sans la saluer, son ex-amie qui, chose bizarre! lui souriait avec l’expansion charmante de jadis. Déconcertée de l’attitude de Félicienne, Georgette leva sur elle ses beaux yeux bleus limpides, avec un air d’étonnement si sincère que Félicienne en fut frappée!—Mais, devant le monde, comment se questionner? Il fallait se tenir. Les deux victorias se croisèrent. Ce fut tout.

On dut se retrouver encore, de temps à autre, en différents soupers. Certes, en ces occasions, Félicienne laissait, moins que jamais, transparaître son ressentiment!… Cependant, Georgette, habituée aux inflexions de voix de son amie, ne la reconnaissait plus et semblait ne rien comprendre à cette réserve glaciale.—«Mais qu’as-tu donc, Félicienne?—Moi? rien: je suis comme d’habitude.» Et, décemment, Georgette ne pouvait pousser plus loin, transformer le souper en explication.—A la longue, la vie va si vite, aujourd’hui, l’insoucieuse inconscience est si grande, les distractions si multiples,—et l’on était si toujours en compagnie,—que l’une et l’autre, durant près de quatre mois, se contentèrent de résumer, chez soi, tous les jours, en quelques soupirs étouffés, suivis d’un ou de divers pleurs furtifs, le chagrin complexe que ce subit attiédissement causait à leurs coeurs sensibles—et que, par un nonchaloir sans nom, elles ne se donnaient même pas la peine d’éclaircir.—Au fait, où les aurait menées une «explication»?

*

 

Elle eut lieu, pourtant!—Ce fut après une soirée de Cirque: elles se trouvaient seules en un salon particulier de cabaret nocturne, attendant, en silence, des messieurs qui allaient venir.

—Enfin, s’écria tout à coup Georgette larmoyante, veux-tu me dire, oui ou non, ce qui t’a pris contre moi? Pourquoi me fais-tu cette peine—dont je sais bien que tu dois souffrir, aussi?

—Oh! tu peux garder ton Enguerrand, je veux dire M. de Testevuyde!—répondit Félicienne d’un ton sec; vrai, je n’y tenais plus. Seulement tu pouvais choisir mieux,—ou me prévenir qu’il te plaisait. J’eusse avisé. On n’enlève pas un amant de coeur à une amie!… Je ne sache pas avoir essayé de t’enlever Melchior.

—Moi! s’exclama Georgette avec ses yeux de gazelle surprise; moi, je t’ai enlevé… et c’est là le motif…

—Ne nie pas! murmura dédaigneusement Félicienne,—je sais. Je suis sûre, tiens… des quatre premières nuits que tu lui as accordées.

—Mais, tu pourrais même dire six! répondit en souriant Georgette; six en tout, par exemple!

—Vraiment!… Et, pour un caprice de si belle durée, tu as annulé notre amitié?… Mes compliments!

—Un caprice? moi? pour ton amant? gémissait Georgette les regards au ciel. Et tu m’as crue capable d’une telle noirceur après plus de quinze ans d’amitié?… Mais tu es folle! ou tu es devenue méchante!

—Alors, que signifie ta conduite? au bout du compte?… Te moques-tu de moi, voyons?

—Ma conduite?… Mais, elle est toute simple, ma conduite!… Et tu le fais exprès de ne pas comprendre, à la fin!

—C’est bien, mademoiselle! dit Félicienne en se levant, très digne. Je n’aime pas les railleries et vous laisse le champ libre.

—Mais, cria naïvement Georgette, les yeux en larmes,—mais… IL M’A PAYÉE, MOI!…

A cette parole, Félicienne tressaillit et se retourna: sur son joli visage, un rayonnement de joie subite fit comme scintiller la veloutine.

—Hein? s’écria-t-elle; comment, Georgette. Et tu ne me l’as pas écrit tout de suite?

—Dame! pouvais-je croire que tu n’avais pas deviné? que tu me soupçonnais? Savais-je, même, pourquoi tu me battais froid? Demande-moi vite pardon d’avoir pensé que je pouvais te trahir, vilaine… bête! Et embrasse ta Georgette!

Elle était dans les bras de son amie, qui, maintenant, la contemplait avec tendresse. Toutes deux échangèrent, enfin, de nouveau, ce regard de jadis où l’estime laïque d’elles-mêmes s’évoquait au fort des mille souvenirs de l’Institution Desagrémeint.

Fière, Félicienne retrouvait son amie toujours digne d’elle.

Un peu confuses du malentendu qui les avait un instant désunies, elles se pressaient la main, l’une à l’autre, sans vaines paroles.

Séance tenante, en attendant ces messieurs, Félicienne, ayant demandé une carte postale ouverte, écrivit de revenir à M. de Testevuyde, s’accusant d’avoir été dupe de mauvaises langues. Celui-ci, qui s’était d’abord formalisé, eut le bon goût de ne pas tenir, une minute, rigueur à sa chère Félicienne!…—qui, le lendemain, vers deux heures, chez elle, ne manqua point de le gronder, par exemple, de son inconduite:

—Ah! monsieur, lui dit-elle, boudeuse en le menaçant du doigt,—c’est donc vrai que vous allez dépenser tout votre argent chez les filles?

 

LA TORTURE PAR L’ESPÉRANCE

A Monsieur Edouard Nieter.

—Oh! une voix, une voix, pour crier!…

EDGAR POE (_Le Puits et la Pendule_).

 

Sous les caveaux de l’Official de Saragosse, au tomber d’un soir de jadis, le vénérable Pedro Arbuez d’Espila, sixième prieur des dominicains de Ségovie, troisième Grand Inquisiteur d’Espagne—suivi d’un fra redemptor (maître-tortionnaire) et précédé de deux familiers du Saint-Office, ceux-ci tenant des lanternes, descendit vers un cachot perdu. La serrure d’une porte massive grinça; on pénétra dans un méphitique in pace, où le jour de souffrance d’en haut laissait entrevoir entre des anneaux scellés aux murs, un chevalet noirci de sang, un réchaud, une cruche. Sur une litière de fumier, et maintenu par des entraves, le carcan de fer au cou, se trouvait assis, hagard, un homme en haillons, d’un âge désormais indistinct.

Ce prisonnier n’était autre que rabbi Aser Abarbanel, juif aragonais, qui,—prévenu d’usure et d’impitoyable dédain des Pauvres,—avait, depuis plus d’une année, été, quotidiennement, soumis à la torture. Toutefois, son «aveuglement étant aussi dur que son cuir», il s’était refusé à l’abjuration.

Fier d’une filiation plusieurs fois millénaire, orgueilleux de ses antiques ancêtres,—car tous les juifs dignes de ce nom sont jaloux de leur sang,—il descendait, talmudiquement, d’Othoniel, et, par conséquent, d’Ipsiboë, femme de ce dernier Juge d’Israël: circonstance qui avait aussi soutenu son courage au plus fort des incessants supplices.

Ce fut donc les yeux en pleurs, en songeant que cette âme si ferme s’excluait du salut, que le vénérable Pedro Arbuez d’Espila, s’étant approché du rabbin frémissant, prononça les paroles suivantes:

—«Mon fils, réjouissez-vous: voici que vos épreuves d’ici-bas vont prendre fin. Si, en présence de tant d’obstination, j’ai dû permettre, en gémissant, d’employer bien des rigueurs, ma tâche de correction fraternelle a ses limites. Vous êtes le figuier rétif qui, trouvé tant de fois sans fruit, encourt d’être séché… mais c’est à Dieu seul de statuer sur votre âme. Peut-être l’infinie Clémence luira-t-elle pour vous au suprême instant! Nous devons l’espérer! Il est des exemples… Ainsi soit!—Reposez donc, ce soir, en paix. Vous ferez partie, demain, de l’auto da fé: c’est-à-dire que vous serez exposé au quemadero, brasier prémonitoire de l’éternelle Flamme: il ne brûle, vous le savez, qu’à distance, mon fils, et la Mort met au moins deux heures (souvent trois) à venir, à cause des langes mouillés et glacés dont nous avons soin de préserver le front et le coeur des holocaustes. Vous serez quarante-trois seulement. Considérez que, placé au dernier rang, vous aurez le temps nécessaire pour invoquer Dieu, pour lui offrir ce baptême du feu qui est de l’Esprit-Saint. Espérez donc en La Lumière et dormez.»

En achevant ce discours, dom Arbuez ayant, d’un signe, fait désenchaîner le malheureux, l’embrassa tendrement. Puis, ce fut le tour du fra redemptor, qui, tout bas, pria le juif de lui pardonner ce qu’il lui avait fait subir en vue de le rédimer; puis l’accolèrent les deux familiers, dont le baiser, à travers leurs cagoules, fut silencieux. La cérémonie terminée, le captif fut laissé, seul et interdit, dans les ténèbres.

*

 

Rabbi Aser Abarbanel, la bouche sèche, le visage hébété de souffrance, considéra, d’abord, sans attention précise, la porte fermée.—«Fermée?…» Ce mot, tout au secret de lui-même, éveillait, en ses confuses pensées, une songerie. C’est qu’il avait entrevu, un instant, la lueur des lanternes en la fissure d’entre les murailles de cette porte. Une morbide idée d’espoir, due à l’affaissement de son cerveau, émut son être. Il se traîna vers l’insolite chose apparue! Et, bien doucement, glissant un doigt, avec de longues précautions, dans l’entre-bâillement, il tira la porte vers lui. O stupeur! par un hasard extraordinaire, le familier qui l’avait refermée avait tourné la grosse clef un peu avant le heurt contre les montants de pierre. De sorte que, le pêne rouillé n’étant pas entré dans l’écrou, la porte roula de nouveau dans le réduit.

Le rabbin risqua un regard au dehors.

A la faveur d’une sorte d’obscurité livide, il distingua, tout d’abord, un demi-cercle de murs terreux, troués par des spirales de marches;—et, dominant, en face de lui, cinq ou six degrés de pierre, une espèce de porche noir, donnant accès en un vaste corridor, dont il n’était possible d’entrevoir, d’en bas, que les premiers arceaux.

S’allongeant donc, il rampa jusqu’au ras de ce seuil.—Oui, c’était bien un corridor, mais d’une longueur démesurée! Un jour blême, une lueur de rêve l’éclairait: des veilleuses, suspendues aux voûtes, bleuissaient, par intervalles, la couleur terne de l’air:—le fond lointain n’était que de l’ombre. Pas une porte, latéralement, en cette étendue! D’un seul côté, à sa gauche, des soupiraux, aux grilles croisées, en des enfoncées du mur, laissaient passer un crépuscule—qui devait être celui du soir, à cause des rouges rayures qui coupaient, de loin en loin, le dallage. Et quel effrayant silence!… Pourtant, là-bas, au profond de ces brumes, une issue pouvait donner sur la liberté! La vacillante espérance du juif était tenace, car c’était la dernière.

Sans hésiter donc, il s’aventura sur les dalles, côtoyant la paroi des soupiraux, s’efforçant de se confondre avec la ténébreuse teinte des longues murailles. Il avançait avec lenteur, se traînant sur la poitrine,—et se retenant de crier lorsqu’une plaie, récemment avivée, le lancinait.

Soudain, le bruit d’une sandale qui s’approchait parvint jusqu’à lui dans l’écho de cette allée de pierre. Un tremblement le secoua; l’anxiété l’étouffait; sa vue s’obscurcit. Allons! c’était fini, sans doute? Il se blottit, à croppetons, dans un enfoncement, et, à demi mort, attendit.

C’était un familier qui se hâtait. Il passa rapidement, un arrache-muscles au poing, cagoule baissée, terrible, et disparut. Le saisissement, dont le rabbin venait de subir l’étreinte, ayant comme suspendu les fonctions de la vie, il demeura près d’une heure sans pouvoir effectuer un mouvement. Dans la crainte d’un surcroît de tourments s’il était repris, l’idée lui vint de retourner en son cachot. Mais le vieil espoir lui chuchotait, dans l’âme, ce divin Peut-être, qui réconforte dans les pires détresses! Un miracle s’était produit! Il ne fallait plus douter! Il se remit donc à ramper vers l’évasion possible. Exténué de souffrance et de faim, tremblant d’angoisses, il avançait!—Et ce sépulcral corridor semblait s’allonger mystérieusement! Et lui, n’en finissant pas d’avancer, regardait toujours l’ombre, là-bas, où devait être une issue salvatrice.

—Oh! oh! voici que des pas sonnèrent de nouveau, mais, cette fois, plus lents et plus sombres. Les formes blanches et noires, aux longs chapeaux à bords roulés, de deux inquisiteurs, lui apparurent, émergeant sur l’air terne, là-bas. Ils causaient à voix basse et paraissaient en controverse sur un point important, car leurs mains s’agitaient.

A cet aspect, rabbi Aser Abarbanel ferma les yeux: son coeur battit à le tuer; ses haillons furent pénétrés d’une froide sueur d’agonie; il resta béant, immobile, étendu le long du mur, sous le rayon d’une veilleuse, immobile, implorant le Dieu de David.

Arrivés en face de lui, les deux inquisiteurs s’arrêtèrent sous la lueur de la lampe,—ceci par un hasard sans doute provenu de leur discussion. L’un d’eux, en écoutant son interlocuteur, se trouva regarder le rabbin! Et, sous ce regard dont il ne comprit pas d’abord l’expression distraite, le malheureux croyait sentir les tenailles chaudes mordre encore sa pauvre chair; il allait donc redevenir une plainte et une plaie! Défaillant, ne pouvant respirer, les paupières battantes, il frissonnait, sous l’effleurement de cette robe. Mais, chose à la fois étrange et naturelle, les yeux de l’inquisiteur étaient évidemment ceux d’un homme profondément préoccupé de ce qu’il va répondre, absorbé par l’idée de ce qu’il écoute, ils étaient fixes—et semblaient regarder le juif sans le voir!

En effet, au bout de quelques minutes, les deux sinistres discuteurs continuèrent leur chemin, à pas lents, et toujours causant à voix basse, vers le carrefour d’où le captif était sorti; ON NE L’AVAIT PAS VU!… Si bien que, dans l’horrible désarroi de ses sensations, celui-ci eut le cerveau traversé par cette idée: «Serais-je déjà mort, qu’on ne me voit pas?» Une hideuse impression le tira de léthargie: en considérant le mur, tout contre son visage, il crut voir, en face des siens, deux yeux féroces qui l’observaient!… Il rejeta la tête en arrière en une transe éperdue et brusque, les cheveux dressés!… Mais non! non. Sa main venait de se rendre compte, en tâtant les pierres: c’était le reflet des yeux de l’inquisiteur qu’il avait encore dans les prunelles, et qu’il avait réfracté sur deux taches de la muraille.

En marche! Il fallait se hâter vers ce but qu’il s’imaginait (maladivement sans doute) être la délivrance! vers ces ombres dont il n’était plus distant que d’une trentaine de pas, à peu près. Il reprit donc, plus vite, sur les genoux, sur les mains, sur le ventre, sa voie douloureuse; et bientôt il entra dans la partie obscure de ce corridor effrayant.

Tout à coup, le misérable éprouva du froid sur ses mains qu’il appuyait sur les dalles: cela provenait d’un violent souffle d’air, glissant sous une porte à laquelle aboutissaient les deux murs.—Ah Dieu! si cette porte s’ouvrait sur le dehors! Tout l’être du lamentable évadé eut comme un vertige d’espérance! Il l’examinait, du haut en bas, sans pouvoir bien la distinguer à cause de l’assombrissement autour de lui.—Il tâtait: point de verrous, ni de serrure.—Un loquet!… Il se redressa: le loquet céda sous son pouce: la silencieuse porte roula devant lui.

*

 

«—ALLELUIA!…» murmura, dans un immense soupir d’actions de grâces, le rabbin, maintenant debout sur le seuil, à la vue de ce qui lui apparaissait.

La porte s’était ouverte sur des jardins, sous une nuit d’étoiles! sur le printemps, la liberté, la vie! Cela donnait sur la campagne prochaine, se prolongeant vers les sierras dont les sinueuses lignes bleues se profilaient sur l’horizon;—là, c’était le salut!—Oh! s’enfuir! Il courrait toute la nuit sous ces bois de citronniers dont les parfums lui arrivaient. Une fois dans les montagnes, il serait sauvé! Il respirait le bon air sacré; le vent le ranimait, ses poumons ressuscitaient! Il entendait, en son coeur dilaté, le Veni foràs de Lazare! Et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut une extase.

Alors, il crut voir l’ombre de ses bras se retourner sur lui-même:—il crut sentir que ces bras d’ombre l’entouraient, l’enlaçaient,—et qu’il était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il baissa le regard vers cette figure—et demeura pantelant, affolé, l’oeil morne, trémébond, gonflant les joues et bavant d’épouvante.

—Horreur! il était dans les bras du Grand Inquisiteur lui-même, du vénérable Pedro Arbuez d’Espila, qui le considérait, de grosses larmes plein les yeux, et d’un air de bon pasteur retrouvant sa brebis égarée!…

Le sombre prêtre pressait contre son coeur, avec un élan de charité si fervente le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et pendant que rabbi Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait d’angoisse entre les bras de l’ascétique dom Arbuez et comprenait confusément que toutes les phases de la fatale soirée n’étaient qu’un supplice prévu, celui de l’Espérance! le Grand Inquisiteur, avec un accent de poignant reproche et le regard consterné, lui murmurait à l’oreille, d’une haleine brûlante et altérée par les jeûnes:

—Eh quoi, mon enfant! A la veille, peut-être, du salut… vous vouliez donc nous quitter!