Nouveaux contes cruels et propos d'au delà
Les Filles de Milton
La jeune fille, tout à coup, soulevant un peu les paupières, et sans qu’un autre mouvement dérangeât son attitude, regarda très fixement, avec des yeux pénétrés d’une douce et poignante mélancolie, puis d’une voix languissante:
—Ma mère, enfin, lorsqu’un homme devenu débile et d’un esprit fatigué, d’une intraitable humeur, n’est plus en état d’être utile aux siens ni à personne, lorsque sa sénile vanité dont la suffisance fait sourire les passants, paraît s’augmenter aux approches d’une seconde enfance,—est-ce donc une criminelle prière que de demander à Dieu… de lui faire miséricorde… jusqu’à le rappeler le plus tôt possible vers la lumière… vers la vie éternelle?
La vieille femme, sans répondre, détourna la tête avec un frisson.
—C’est qu’en vérité me viennent des songeries… dangereuses! continua Déborah Milton, de cette même voix douce, claire et traînante, et que je me contiens mal de m’enfuir d’ici, parfois—pour bientôt revenir vous porter secours, ma mère! vous offrir du feu et du pain! Qu’importe le prix dont je les aurais payés!
—Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le salut par la foi, dans l’épreuve, et ne murmurer jamais: voilà tout ce qu’il faut.
—Mais… j’ai vingt ans, moi! Tu l’oublies peut-être un peu, mère.
—Demain… tu auras mon âge. Tu verras… si tu y parviens.
—Ce soir n’est pas demain.
—Tais-toi.
Un silence.
—Tu es belle. Tu épouseras quelque jeune seigneur… espère, ma fille.
A cette parole, Déborah Milton se leva froidement et se tint debout, glacée et sévère.
—Un jeune seigneur! Ah! je ne veux pas rire entre ces murs couleur de sang! Quel d’entre eux voudrait pour femme de la fille d’un vieux rimeur sans pain, qui vota pour la mort de son roi? Je n’espère pas même… un pauvre ministre de Dieu… que le péril d’encourir la froideur du dernier des sujets de Charles II détournerait de ma main…
—Ton père a fait son devoir selon sa conscience!
—Les hommes austères devraient se passer d’enfants! murmura la jeune fille.
—Déborah!… tu es cruelle pour d’autres que pour lui!
—Oh! pardon, ma mère!
Elle frappa de son poing léger la table nue.
—C’est qu’aussi, à la fin, c’est horrible, cela! Toujours des rêves!… des cieux!… des anges, des démons qui ressemblent à des formes de nuages! Le ton dont ils parlent tout harnachés de leurs grelots de rimes sonores, fait douter de la réalité qu’ils représentent: elle se tait, l’agissante réalité. C’était bien la peine de devenir aveugle, pour voir au fond de l’obscurité éternelle passer tant de creux fantômes. La foi se nie dans une phrase trop bien cadencée, et qui attire l’attention sur elle en détournant l’esprit de ce qu’elle énonce. On dit: «Je crois!» et c’est fini. Peindre le ciel et l’enfer! Et le Paradis terrestre! Et l’histoire de l’infortuné couple d’êtres dont nous descendons tous! O tintement insupportable de mots vides! Creux travail! Et il faut, nous, ma soeur et moi, s’atteler à la besogne! écrire, muettes, ces divagations déraisonnables! Attendre, des fois, une heure, des vers qu’il faut souvent raturer… Et quand nous dormons sur le papier, nous réveiller à jeun, parfois,—et faire aller la plume… et toujours et encore mettre du noir sur du blanc… et jeter là dedans notre jeunesse annulée… alors qu’il y a là-bas, dans Londres, de bons abris, des tables bien servies et de beaux jeunes hommes,—qui vous feraient un accueil charmant!
Elle se tut.
—Mauvaises pensées! Résigne-toi!
—Des mots! Tu as faim, j’ai faim!… Voilà la vérité.
—Lui aussi a faim et ne se plaint pas, et de plus il souffre de vous savoir dans une détresse dont il est la cause.
—Allons! Deux choses le nourrissent: l’orgueil et la foi. Les poètes sont des êtres qui prennent une distraction pour but, au mépris des leurs et des peines qu’ils font supporter à ce qui les entoure. Rien ne les atteint! ils sont au fond de leurs rêves! O vanité! Dire qu’il s’imagine que ce «Paradis perdu» dominera les mémoires dans la Postérité! Dérision! Le libraire n’en donnera pas ce qu’a coûté le papier,—qu’il préfère même à notre pain. Bientôt nous serons en haillons; mais il est aveugle, et c’est de ses rimes, non de ses filles, qu’il est fier!… Et bourru jusqu’à nous battre! Non: c’est trop, je n’obéirai plus!
—Que veux-tu qu’il fasse?
—Ne plus être! Alors on pourrait changer de nom, s’expatrier, vivre! Ma soeur est jolie, et je suis belle. Eh bien, après?
—Et ton honneur, enfant! comme tu en parles!
—L’honneur des filles d’un vieux régicide?… D’un homme qui a participé à tuer celui qui seul donne un sens à ce mot,—l’honneur! Tu plaisantes, ma mère. Nous avons droit à l’honnêteté, voilà tout… On hérite de tout, bon ou mauvais, de ceux qui nous engendrent… Nous ferions pitié de prononcer ce mot: «notre honneur», devant ceux qui ont qualité pour estimer et au jugement desquels seulement on doit tenir.
—Tu parles comme il parlerait, s’il pensait comme toi. Mais il est des hommes qui souriraient de ce que tu dis.
—Eux-mêmes ne sauraient être que des menteurs: ce qui me dispenserait d’essayer de les convaincre, de souffrir de leur blâme ou d’être fière de leurs éloges. On les regarde, ils sont annulés,—et c’est fini.
—J’ai l’idée que nous pourrions peut-être emprunter quelque argent, si peu que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui avons rien demandé, jamais, à celui-là.
—Oui, je crois qu’il cherche à ne plus nous connaître, et qu’il n’ose pas être assez lâche, sans quelque motif. Il nous prêterait, sûr de n’être pas remboursé, et s’en autoriserait pour ne plus nous voir. Tu as raison. Veux-tu que j’aille, seule ou avec toi? Ne plus nous reconnaître! Il achèterait bien ce droit-là… deux écus, je pense.
La vieille, regardant par la fenêtre:
—Voilà, justement, M. Lindson;—on pourrait.
—J’y vais.
Rentre Emma, apportant du bois mort, un lourd fagot.
—Là!
Emma Milton courut à la huche, l’ouvrit, fureta derrière les assiettes de terre, et la referma, frappant les deux battants avec violence.
—Comment? Rien?… Où est le pain?
Silence.
—…
—Ta soeur est allée chercher quelque chose…
—Ah! Est-ce que le libraire a donné?
—Non, c’est M. Lindson auquel elle est allée emprunter.
—Oui: mais ce n’est pas sûr qu’il donne.
Rentre Déborah.
—Deux shillings!
La vieille se cache la figure.
Après un instant:
—C’est Dieu qui nous les donne: remercions-le de sa miséricorde et résignons-nous: il nous en donnera d’autres demain.
—C’est presque une aumône, dit Emma.
—Non, dit Déborah, c’est moins… je te dirai cela.
—Donne toujours, je cours chercher à manger.
Elle sort.
*
Milton parut.
Le vieillard tâtait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes sévères, blêmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues et droites, ses yeux fixes et sans lumière, la noblesse mystique du tour de son visage, ses grands cheveux aux longues mèches blanches partagées au milieu… Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de même,—et son grand col d’un blanc sali, noué par deux glands, ses souliers à boucles et son chapeau puritain datant des jours de Cromwell…
Il entra.
—Vous êtes là, n’est-ce pas? dit-il.
On ne lui répondit pas, tout d’abord.
—Oui, mon ami, dit la vieille femme.
Déborah eut un mouvement d’épaules, Emma sourit.
—Voici, mais écrivez lisiblement, ou je… Surtout ne changez pas les mots qui me sont venus,—et n’interrompez pas, si je ne m’arrête… Vous avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous me les dites, parce qu’ils m’étonnent…, et qui sonnent creux lorsque vous relisez!… Le mot qui ne semble pas juste, isolément, est souvent le plus exact, s’il vient d’ensemble: car il n’y a pas de mots, en réalité: le seul poète est celui qui ne peut qu’aboyer magnifiquement sa pensée… la rugir parfois,—la tonner souvent… Mais on ne l’entend jamais que dans des rafales… Tant pis pour ceux qui n’entendent pas la langue du pays d’où souffle en mes vers le vent de l’éternité…
«… Et pour donner à démarquer le ronronnement du vers, les images, les expressions, les tours d’intelligence, le mouvement de la pensée,—cela se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie pas, on singe. On fait servir cela à n’importe quelle niaiserie… qui passera oubliée, mais qui, aujourd’hui, empêche l’attention sur l’oeuvre d’où procède cette bulle vide… et seule payée,—car le monde creux ne paie et n’estime que le vide… Qu’importe! la pensée seule vivra: les mots changent et se démodent vite; la pensée seule vivra,—car au fond des choses il n’y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra… l’impression de l’oeuvre seule restera!… Entre ces prétendus poètes, je suis comme un vivant parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dévoré par des rats. Jésus-Christ m’a montré la route: je sais comment les hommes accueillent un Dieu. J’aurai le sort des prophètes. Je me résigne à ce que l’homme se moque, à mon sujet, de ma pauvreté… Car si j’étais riche,—ah! quel grand poète ils me trouveraient, l’émule, au moins, de M. Tom Craik, l’auteur des… l’immortel nom m’échappe…
«Allons! Comme j’ai mal à l’estomac, mon Dieu! Mais, c’est peut-être un peu—la faim? Allons, ce n’est rien. D’ailleurs, vous devez être à jeun, mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n’y a plus rien? Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé… Ce ridicule est moins pénible que l’indigestion de ceux dont l’espièglerie misérable nous vole le nécessaire… Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien? Êtes-vous là seulement?
«Nous les plaignons d’avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot: ce sont des gens qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant que d’escamoter le pain de leurs frères,—pour ricaner de les voir maigrir, faute d’aliments. Ils n’oublient qu’une chose, c’est qu’il est aussi ridicule de mourir d’indigestion que de faim, d’embonpoint que de maigreur,—et qu’ils mourront sans rire, même de nous.
«Ma fille, tiens, je t’en prie, je t’en supplie,—ne me fais pas parler davantage d’autre chose que de… Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me voici à tes genoux!
—Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où vous écriviez?… Croyez-vous! C’est dans l’intérêt de votre gloire que nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.
—Ah! cruelle enfant! Sois… non, je ne veux pas maudire personne, pas même celle qui… Sache que c’est le souffle de Dieu! O murmures du souffle de Dieu! O misère de l’humilité divine! Il faut le bon vouloir de ces péronnelles pour qu’on entende murmurer en des vers le souffle de Dieu!… Vois, vieillard, comme ton oeuvre…
Les filles n’étaient pas toujours rebelles à l’irascible vieillard.
Alors, à tâtons, dans l’obscurité, il atteignit le dossier d’un siège, auprès de la table, s’assit, s’accouda, fermant les paupières.
… Et voici que la voix de Milton, lente et sublime… Il disait:
«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première…»
Et ce fut un texte inconnu des générations.
C’était une éruption d’images où des pensées se symbolisaient en grands éclairs,—et la voix oublieuse de l’heure de la nuit sonnait, vibrante, profonde, mélodieuse! Un ange passa dans l’inspiration, car il semblait que l’on distinguât des frémissements d’ailes dans les mots sacrés qu’il proférait. Et les cimes des arbres de l’Eden s’illuminaient d’aurores perdues, et le chant matinal d’Ève, priant auprès des premières fontaines, devant l’Adam candide et grave, qui adorait, en silence,—et les reflets bleus du dragon s’enroulant autour de l’arbre défendu, et l’impression de la première tentatrice de notre race,—oh! cela chantait dans la transfiguration du vieux voyant…
A ces accents dont le souffle venait d’au delà de la terre, les trois femmes, en des toilettes de nuit, dans le désordre du premier sommeil quitté, l’une tenant une lampe qu’elles protégeaient de leurs mains contre le vent des ténèbres, apparurent aux portes de la salle où, dans la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines.
Les tiroirs.
La table.
A voix basse:
—Pas de papier! Quelle plume!… Elle n’a plus qu’un bec!
—Mon père, nous sommes là! Nous cherchons à écrire, mais vous allez trop vite… et l’on ne peut suivre… Ce que vous dites a l’air très bon, cette fois, je dois l’avouer… Si vous voulez bien recommencer, sans vous emporter ainsi, et parler lentement… peut-être…
Après un grand silence et un grand frisson, Milton répondit à voix basse, avec un soupir:
—Ah! il est trop tard, j’ai oublié.
ENTRE L’ANCIEN ET LE NOUVEAU
LE DUC, seul.—Oublié déjà des hommes, gît, maintenant, en poussière, à l’ombre de la Croix, le royal banni, dans le caveau deux fois funèbre de Goritz. Là repose un homme qui a souffert et qui, sans une tache de sang sur ses mains, jointes en son symbolique linceul, a comparu, sacré seulement par l’agonie douloureuse et par la Mort, dans la lumière divine. Son noble suaire, il le préféra, pour garder pure sa parole, au souverain manteau de ses devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs, en cette commune foi que n’ont troublée ni les épreuves, ni les années, ni la tombe, ni l’exil. C’est bien. Dormez, sire. Gloire à Dieu!
LE CHEVALIER, entrant.—Bonsoir, Monsieur le duc.—Encore cette mélancolie?
LE DUC.—Elle me surprend moi-même, car voici déjà très longtemps que le roi est mort.
LE CHEVALIER.—Ah! tout ce que vous voudrez; mais nous sommes jeunes!… Entre nous, vivent les habits de deuil qui font ressortir la joie d’un beau souper tout en lumière, sous les candélabres vermeils!… soupers d’un régent enfin légitime. J’aimais le roi: j’ai pleuré sa noble mort. Mais… il est mort. Voyez comme les Champs-Élysées sont beaux, ce soir! A quand le luxe d’une cour spirituelle, intéressante, nouvelle? L’industrie en sera plus vaillante, les femmes plus rieuses, le numéraire plus fluide. Les lys refleuriront: en attendant Dieu n’empêche pas les roses, au contraire. Entre nous, j’estime que vous voilà sauvés. On respire. Nous pensons qu’en n’effarouchant point cette bourgeoisie, nous neutraliserons de niaises défiances. Affaire de trois ou de cinq ans. Deux législatures, et nous y sommes, sans autres coups de fusil. Plus tôt, peut-être. Ah! la bonne revision qu’a la Chambre! Maintenant on a le temps, l’or, la sincérité, l’hérédité. De plus, on est moderne, donc possible. Entre nous on ressemblait, jusqu’à ce jour, à ces derviches tourneurs qui s’entraînent sur un air mystérieux, suranné, monotone. Le chef disparaît, la sarabande s’arrête et se retourne apercevant la foule qui contemplait, en souriant, depuis un demi-siècle, ce spectacle que nous lui donnions gratis.
«Nous voici bien réveillés et prêts à l’action; notre étoile sort, enfin, des nuages; Allons! ne nous attardons pas en vaines doléances qui ne ressusciteraient personne! Vivons avec les vivants. Après le droit divin, le droit humain. Cinq dynasties ont passé; salut à la sixième!—Depuis dix siècles nous avons fait succéder au cri de deuil le cri d’espérance:—Vive donc le roi! seulement, le roi raisonnable d’une vraie république, puissante et brillante! Pourquoi ce front soucieux?
LE DUC.—Que de plus dispos que moi demeurent dans la mêlée!
LE CHEVALIER.—Plaît-il?
LE DUC.—On laisse au soldat blessé le temps d’arrêt nécessaire pour qu’il recueille ses forces.
LE CHEVALIER.—Il est des heures où resserrer seulement les rangs doit suffire à soutenir les blessés. Se désintéresser du combat dans ces instants, c’est favoriser l’ennemi.—Duc, le devoir est de se rallier au prince nouveau.
LE DUC.—Je pensais connaître mon devoir, avec preuves à l’appui.
LE CHEVALIER.—Cependant, vous hésitez lorsqu’il s’agit de… restreindre la part du feu.
LE DUC.—Que voulez-vous, Chevalier! Quelques-uns ne peuvent s’habituer en vingt-quatre heures, à tel nouveau régime d’esprit et de croyances, qui, étranger la veille, semble utile aujourd’hui, jusqu’à provoquer l’enthousiasme. Ce zèle nous inquiète plus qu’il ne nous rassure. Bien que nous inclinant avec déférence devant l’hérédité, le décret que plusieurs de nos mandataires ont dicté à Goritz ne nous persuade pas, d’emblée, que le récent principe enté sur l’ancien soit de vertu propre à restreindre bien sérieusement la… part du feu, comme vous dites.
LE CHEVALIER.—Eh! ne serait-ce que d’un rien, la tâche en vaudrait la peine, ici.
LE DUC.—Gardez cette sincère opinion pour le dessert de vos soupers.
LE CHEVALIER.—La vôtre serait, alors?
LE DUC.—Que l’ennemi même est moins à craindre qu’un douteux ami.
LE CHEVALIER.—De quel droit médire ainsi d’un prince encore inconnu?
LE DUC.—Inconnu? Jamais prince ne le fut tout à fait de ses partisans. Au surplus, je n’ai prétendu vous faire part que de l’impression d’une conscience plutôt anxieuse que malveillante.
LE CHEVALIER.—Qu’elle se rassure! Il est des garanties d’intérêt et de nécessité; nos chefs les ont pesées, ayant acquis cette capacité, doublée par l’expérience, dont les résultats déjà…
LE DUC.—… sont d’avoir conduit un roi de France au sépulcre après cinquante-trois ans d’exil.
LE CHEVALIER.—Qui pouvait faire mieux?
LE DUC.—Ou pis?
LE CHEVALIER.—Ah! sortons d’abord de la République! Nous discuterons après!
LE DUC.—On hésite, vous dis-je, à sortir, même de Charybde, lorsque c’est à seule condition de mettre le cap sur Scylla.
LE CHEVALIER.—Quelles brusques réformes désirez-vous donc? Il est des transitions indispensables! Entre la lourde nuit et l’aurore, il y a le crépuscule!
LE DUC.—Nous avons connu l’aurore et le jour,—et… il se fait tard.
LE CHEVALIER.—Mais vous êtes,—nous sommes chrétiens! L’Espérance est le premier devoir des hommes de foi!…
LE DUC.—Prenez garde.—La foi s’appuie sur… la tradition…
LE CHEVALIER.—Ah! Monsieur le Duc, nul ne doit plus invoquer, ici, la tradition!—«_A quoi juger de l’arbre? A ses fruits._» Or, n’attendant même pas qu’il ait revêtu son feuillage pour le condamner, ne préjugeons pas, en téméraires, au nom (voulez-vous dire) de l’espèce dont son germe serait pénétré,—car il se trouve, par un véritable miracle, que l’espèce est double désormais de cet arbre mystérieux! Sa production future est donc tout à fait irrévélée. En supposant même que l’un des deux germes fût, hier, ainsi aveuglément condamnable, la vertu de l’autre, venant se greffer sur lui, le devoir devient, tout d’abord, de n’attendre que les meilleurs fruits de tous les deux, n’ayant pas l’expérience de leur avenir.—Souvenons-nous attentivement!—Est-ce un simple siège fleurdelisé d’or ou bien le trône de France que ce jeune homme, à la fois Orléans et Bourbon, est venu revendiquer à Frohsdorff, et, sujet soumis, demander à son roi? Strictement, le trône lui était transmissible sans cette grave, généreuse et humble démarche. S’il vous plaît de n’y constater qu’un acte d’adresse, il est permis de remarquer que cette adresse, loin d’être défendue, était salutaire pour tous. A présent, de quoi donc hérite, au profond de son être, l’héritier d’une dynastie sinon du principe vivant qui, seul, constitue le droit de cette dynastie? C’est là l’héritage dont monseigneur le Comte de Paris s’est fait, quand même, le légataire. Et le voici en possession. En présence du fait accompli nous ne devons plus voir, en lui, que le dauphin de France, devenu absolument chef de nom et d’armes de la Maison même de l’Etat. Si vous commencez par manquer de confiance en lui, de quel exemple lui serez-vous?… De quel droit en attendrez-vous le salut? Triste gage de concorde offert à la nation que le spectacle, déjà, d’une hésitation pareille! Quels que soient les prétextes de votre réserve, oublieux vous-même de cette vertu dont le souverain sacré peut augmenter ou transfigurer, en son divin éclair, l’âme d’un prince, en supposant qu’il en soit besoin?… pourquoi mêler à tout hasard les vaines fumées du doute à la lumière de son avènement? Non. Le devoir est de se rappeler qu’un roi de France, au moment où il le devient, entend, tout à coup, l’auguste sens des vieilles paroles au nom desquelles, seulement, nous fléchissons le genou devant la majesté de leur élu!… Et que nulle douleur ne puisse nous égarer au point d’en douter jamais.
LE DUC.—Casuiste, l’onction manque. Toutefois, il y a du vrai dans votre sagace homélie.
LE CHEVALIER.—Il y a la confiance, quand même, dans le principe!…—Aidons le roi, vous dis-je. C’est déjà très heureux d’en avoir un de possible par le temps qui court.
LE DUC.—Monsieur le chevalier,—nous sommes, entendez-vous, le respect, le devoir et le dévouement. Il ne s’agit que de nous les inspirer!…—Si nos convictions avaient pour base l’intérêt seul, nos sentiments seraient de même qualité que ceux du vulgaire; le respect ne serait qu’une attitude; le devoir, qu’une conviction; le dévouement, qu’un feu de paille. Or, nous sommes des hommes de foi, ne suivant que des hommes de foi. Notre valeur politique, notre militante influence, notre bonne disposition constante dépendent, nous le disons toujours, des vues, des croyances et de la conduite morale de qui tient l’autorité dans notre pays.—Au premier ordre, nous saurons bien ce que… nous aurons à faire.
LE CHEVALIER.—Ce que nous aurons à faire? Obéir!
LE DUC.—Un instant.—Avant d’être royaliste, je suis chrétien.
LE CHEVALIER.—Avant d’être chrétien, je suis homme!
LE DUC.—Alors, soyez républicain: ce n’est pas la peine de changer.
LE CHEVALIER.—Eh! Quel roi serait assez simple pour attenter au crédit de ce qui le sacre!… La Religion doit, seulement, s’éclairer autour du dogme: c’est l’arrière-pensée de tous! Que l’on en convienne oui ou non, nous vivons dans un siècle de lumières.
LE DUC.—Je suis de ces obscurantistes qui pensent que le christianisme n’a de leçons à recevoir de personne. Aucune épreuve—ni l’indifférence, ni les détresses,—ni les nuls soucis de ceux-là qui donnent la mesure de leurs âmes en un clignement d’oeil aussi vide que mensonger,—ne nous fera troquer jamais notre foi, ce droit d’aînesse, pour tous les plats de lentilles du Progrès.—Cette réserve bien établie, nous croyons à l’oeuvre de la délivrance, de clémence, de bien-être et d’équité que l’effort humain fonde, providentiellement, de jour en jour, et dont on déshonore l’esprit.
LE CHEVALIER.—Mais nous sommes partisans de tous les nobles élans de l’intelligence, comme de toutes les sages libertés!…—Ah ça! vous n’espérez pourtant pas ressusciter le drapeau blanc, j’imagine?
LE DUC.—Non. La bande blanche du drapeau tricolore ne flottera plus qu’à titre de souvenir sur les armées de France. Puisque le feu maître a poussé l’amour pour son royal étendard jusqu’à l’emporter avec lui dans la tombe et s’endormir dans ses plis, qui donc,—à moins d’être aveuglé, jusqu’à la démence, par une piété qui toucherait au sacrilège,—oserait briser les planches funèbres, pour lui ravir ce linceul? En vérité, celui-là trouverait plus d’exécuteurs que de partisans. En quelles mains sacrées le grand drapeau d’autrefois pourrait-il briller encore, hélas!… Et si l’on songe à la droiture, à l’honneur, à l’intégrité qu’il enveloppe en sa blancheur sainte, quel réveil pourrait être plus digne de son inoubliable gloire qu’un tel sommeil?… Non, non.—Qu’il dorme,—à l’entour de Celui qui l’a porté!
LE CHEVALIER.—Notre oriflamme a souvent changé de nuance, depuis cette journée de Rosebecque, où, pour la première fois, rouge avec ses fleurs de lys, il flamboya, tout à coup, sur sa lance d’or, dans la mêlée ardente, au grand soleil et décidant la victoire,—déployé par… par un chevalier d’alors, au-devant du jeune roi de France. Le principe qu’il comporte à travers les âges est donc, à vrai dire, indépendant de sa couleur… et il faut bien un drapeau à la patrie.
LE DUC.—Oh! la patrie, vous le savez, et le drapeau qui en représente ou dirige le développement au fort de l’Humanité, sont deux choses distinctes, sinon pour l’étranger, du moins pour nous. Il est évident que s’il s’agit de défendre la commune mère, elle sait,—et nous lui prouverons encore,—que nous l’aimons assez pour lui sacrifier même nos préférences et que le premier venu d’entre ses drapeaux nous suffit, en ces instants-là, pour nous rallier tous à son symbole héroïque.
«Mais si, entre nous seuls, il s’agit de sauvegarder la grandeur, la vitalité même de son être contre un esprit d’indifférence, d’hébétude, d’ironie vide et d’avilissement, à chacun selon sa conscience, alors le droit de faire prévaloir son emblème!… Qu’importe le nombre, le triomphe même ou la défaite à ceux qui croient leur cause meilleure? Ceci ne les regarde plus. Sursum corda! C’est l’affaire de Dieu.—Si donc le drapeau qui vous annonce est, réellement, un signe conciliateur, il sera vite jugé d’après les actes accomplis à son ombre. D’ici là, courtoise et mutuelle neutralité.
LE CHEVALIER.—Sans nous, vous n’auriez plus pour symbole qu’une hampe nue. Pourquoi la garder veuve sous l’influence de vaines appréhensions?… Ne serait-ce pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à la décision troublée d’une étrangère?
LE DUC.—Chevalier, les étrangers de la Maison de celle dont vous parlez accompagnent nos rois sur l’échafaud ou les suivent à l’exil durant toute une existence. Et lorsqu’elles n’ont connu de la majesté royale que les vêtements de deuil et que, pour prix d’un demi-siècle de courage, de foi, de grandeur et d’abnégation fidèle, il ne leur reste qu’un foyer désert et un tombeau, l’on est bien sévère si l’on trouve à reprendre sur leur compte.
LE CHEVALIER.—La reine, voulais-je dire, a cédé elle-même, sans doute, à de trop fidèles partisans du roi défunt. Depuis quand les souverains ne doivent-ils pas oublier jusqu’aux ressentiments devant la Raison d’Etat? Leur devoir est de lui sacrifier jusqu’à leur douleur.
LE DUC, pensif.—Oui, tombe remplie, château désert! Désert surtout, pour celle qui, maintenant seule, l’habite encore! Qui donc a-t-elle perdu? Un jour, autrefois! en Italie, où cette adolescente prédestinée vivait au milieu d’une cour brillante, on lui apprit que quelqu’un lui demandait sa main. Et lorsqu’on ajouta que ce futur fiancé, né sur les marches de l’un des plus grands trônes du monde, avait été chassé, tout enfant, du sol natal, et que cet enfant d’exil, jeune homme, était toujours proscrit, et que sa royale fortune était tout entière dans son coeur, dans sa foi, dans son âme,—et que des souvenirs terribles menaçaient encore celle qui recevrait de lui l’anneau nuptial—alors la jeune fille sourit et dit: «Je serai digne d’être sa compagne.» Ainsi se célébrèrent leurs noces lointaines.
«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours les regards pleins de la nostalgie du pays perdu et fixés sur cette terre qu’ils croyaient avoir le droit d’habiter et qu’ils ne pouvaient jamais pressentir jusqu’au delà de l’horizon. Et cet homme qui avait le droit de considérer ce pays comme le sien, cette terre aimée comme la sienne, était condamné à ne les connaître que… d’après des récits! était frustré de cette patrie, devenue pour lui comme légendaire et que tous deux n’entrevoyaient que dans leurs rêves.
«Et cependant, ce pays changeait. En 1848, une révolution; en 1852, une restauration impériale; en 1870, une défaite, la patrie sanglante, une révolution nouvelle…
«Et cependant, toujours l’exil.
«Elle voulut, du moins, que cet homme, dont ne voulait pas sa patrie, eût un foyer paisible, chrétien, noble, charitable et conjugal. Comme la jeune fille l’avait rêvé, elle fut la compagne douce, résignée,—toujours souriante, même au chevet mortel,—de ce banni! Et, au milieu de toutes ses tristesses, une tristesse plus poignante encore lui était réservée! A ce dernier représentant d’une si haute race elle n’eut même pas la joie de donner un héritier.
—Elle est pourtant quelque chose, cette femme! Elle est veuve d’un bon et loyal compagnon! Ce qui reste de lui et de son âme est sous ces voiles de deuil,—et n’est pas ailleurs!—Elle est celle qui était créée pour cette union. L’auréole qui se dégage de la mélancolie de son visage est le reflet de cette vie; et c’est dans ses yeux attristés que seulement nous pouvons avoir la sensation de toute cette longue épreuve.—Dans le souvenir de celui qui a disparu, elle est pour une moitié. Elle a été le double de cette âme, elle y a mêlé de la sienne. Elle est celle qui accepta tant d’effacement avec ce respect intime qui a su mettre un peu de joie au foyer proscrit.—A quel titre, de quel droit demander à présent à cette veuve douloureuse d’avoir en vue la raison d’Etat? Elle a bien gagné, pour prix de son amère journée, de se renfermer, vénérable, en sa douleur et de ne plus rien voir des choses extérieures ni des contingences humaines. Nous lui devons, tête nue en parlant d’elle, l’hommage respectueux et filial,—et nous n’avons d’autre droit que de lui prendre un peu de sa tristesse, si nous sommes dignes de la comprendre.
LE CHEVALIER, froid.—L’excès de sentimentalisme n’est point de mise en politique sérieuse et moderne.—Nettifions. Vous quittez la partie au moment où toutes nos forces sont nécessaires.—Soit! Mais les Alcestes de nos jours sont, vous le savez, des esprits chagrins dont on se passe. Et lorsqu’ils se rallient, à leur tour, après l’action, on se souvient de leur hésitation initiale. Le tronc sera debout sans leur secours.
LE DUC.—Les Alcestes vous répondent, au sujet du trône de France: Celui qui vient de mourir n’en voulait que l’honneur; si vous n’en voulez que le profit, vous ne régnerez pas. Car vous ne représenterez qu’une moitié de foi et qu’une demi-raison, ce dont la nation est un peu fatiguée. La foule est indifférente, alors qu’en fait de prestige on ne lui offre que celui-là.
LE CHEVALIER.—Duc, vous vous illusionnez: le souci de la lutte pour l’existence matérielle prime aujourd’hui tous les autres, aux yeux clairvoyants du peuple. Il lui subordonne même celui de sa pseudo-république; or, qui sommes-nous? Ceux-là sous le régime desquels TOUS ont à gagner le plus.—Il ne s’agit que de le faire comprendre, et le reste s’ensuivra, d’une marche lente et sûre. La splendeur du résultat ne peut sortir que de tels commencements.—Prophète en retard, de trop grands sentiments, vous dis-je, ne sont plus de mode.
LE DUC.—Je ne savais pas que viendrait un temps où, selon vous, il s’en trouverait de trop grands pour l’âme d’un roi de France… et des Français…—Les grands sentiments, chevalier! mais ils ne furent jamais à la mode! Ils furent toujours le partage exclusif d’un très petit nombre d’hommes, illustrés par l’envieux sarcasme des autres. De là l’Histoire, sans quoi nul n’eût pris la peine d’enregistrer des banalités. La niaiserie ni la froideur en vogue d’aucun siècle ne sauraient les empêcher jamais de se produire.
«Le plaisant de notre entretien est que, si l’actuel roi de France l’était de fait et qu’il vous entendît lui prêter un esprit de réussite fondé sur de trop médiocres et trop subtils compromis, le devoir de tous serait d’espérer, vraiment, que, de nous deux, ce serait vous qu’il désavouerait.
LE CHEVALIER, pensif.—Oui… vous êtes un courtisan… du Danube!
LE DUC.—Je suis amer, mais salubre. Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?
LE CHEVALIER.—Avant de nous quitter, au nom de ce sang que nous portons dans nos veines et qui durant de si longs siècles a toujours coulé, sans s’épargner jamais, pour une même cause, je vous révélerai ma pensée, à mon tour: elle flambe clair tout comme la vôtre.
«Monsieur le Duc, votre âme, si elle est fermée à la clémence, n’est point de la taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste que ne le fut… qui de droit! Vous ne faites pas votre devoir; nous conclurons à l’épée, si vous voulez, mais écoutez d’abord ma pensée sincère, car vous parlez en juge, alors que tous ont besoin d’absolution, ici.—Tôt ou tard, à défaut de roi (si, par impossible, grâce à l’inaction des vôtres ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas, avant l’imminente guerre, à faire entendre raison à la foule française), à défaut, dis-je, de roi, votre conscience vous criera:—«Vous avez abandonné votre chef, votre légitime prince pour des scrupules de factions usées, passées et mortes; vous n’avez pas servi la cause qui, par vous et avec notre bonne volonté, pouvait devenir la meilleure et faire refluer la basse marée qui nous submerge.—Ce jeune roi, froid mais innocent, c’était à nous tous d’être son règne, sa révélation, ses grands hommes, la persuasion de la patrie, son éloquence devant ses adversaires. Il ne représentait que l’ensemble de nos efforts qu’il a, quand même, le droit,—le devoir!—d’attendre des derniers gentilshommes. Vous avez donc préféré la nuit noire et le néant de ces rêves irréalisables à l’unique étoile dont il fallait regarder la lumière: si elle s’obscurcit dans les cieux avant que la puissante nef ait reconnu sa route, ce sera grâce à vos yeux détournés de ce dernier rayon. Sous prétexte de regretter stérilement le mieux, vous vous êtes rendu responsable du pire.
(_Un silence._)
Est-ce au nom du passé familial que vous hésitez?… Sur ce terrain, qui donc sera sans tache ou sans défaillance, après tout? Quis sustinebit?… Et n’est-ce donc pas un fait notoire que le prince cesse où commence le roi?… Mais croyez donc en lui, pour qu’il croie en lui-même? Un prince en qui nul n’aurait foi, fût-il le plus cordial, le plus généreux et le plus brave des êtres, victime de ce doute environnant, deviendrait fatalement inutile à tous et à lui-même. Qui doute de l’avenir le rend quand même douteux. Le soupçon diminue, la confiance grandit celui qui sait l’inspirer. Il s’augmente de la foi que l’on a en lui. Celui que tous croient le plus digne, ah! de gré ou de force,—malgré lui-même, finit tôt ou tard par mériter cette confiance, à moins d’être un simple scélérat.—Si vous lui refusez ce crédit, vous êtes coupable de ce que pourra lui mal conseiller votre abandon. Quoi! vous l’amoindrissez de toutes les forces qu’il puiserait en votre foi et, par vos soupçons dont l’obscure énergie le hante et l’affaiblit au plus intime de son être, vous l’empêchez vous-même d’être celui que vous voudriez qu’il fût!… Est-ce afin de lui reprocher un jour?…
«Non, je l’espère. Mais puisque vous êtes un homme de traditions et de hautes croyances, puisque vous ne voulez que du droit divin et ne vous fier qu’à celui-là, comment osez-vous déclarer d’avance que l’incontestable représentant de ce droit, investi selon l’ordre d’hérédité, de rang suprême, NE SERA PAS pénétré de cette grâce supérieure que Dieu ne saurait refuser à ceux qu’il a faits ses élus? Ce Dieu, pour vous convaincre, avait-il à le doter de cette onction avant l’heure?… Chrétien, chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer, entendez-vous, AFFIRMER que celui-là SERA privé de cette grâce qui tient, selon vous, de Dieu même, son investiture.
Le roi n’a pas à déclarer ce qu’il fera, n’a pas à livrer ses projets à l’appréciation de l’ennemi. Est-ce qu’un général, digne de conduire une armée, sait exactement lui-même, la veille du combat, ce que les brusques et inconnus mouvements de l’adversaire lui dicteront demain sur le champ de bataille?… Non seulement on n’a pas à répondre, mais il est impossible de répondre. Cependant, je ne dois point manquer à la déférence profonde que tous doivent à votre pensée noble et fidèle. Encore sous le poids d’un demi-siècle d’amertumes, si vous ne vous reprenez pas aisément à l’Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger, le triste courage de vous reprocher quelque inquiétude. Aussi sombre que soit votre mélancolie, vous ne compromettrez jamais, par le désaveu, l’éternelle cause royale, nous ne l’ignorons pas. Vous vous dites que, puisque le vieux signe de ralliement ne flottera plus devant nos yeux, il serait plus conforme à votre douleur de vous tenir quelque temps à l’écart en esprit d’un deuil légitime. Dédaigneux de tout blâme, vous trouvez loisible, en conscience, de considérer comme un devoir de vous récuser, vous et les vôtres.
«Eh bien, je l’admettrais moi-même! Oui, je pourrais admettre cette fidélité d’outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant, n’avait aucun besoin de vos services. Il n’aurait rien à vous demander, vous rien à recevoir de lui.
«Mais voici qu’il est en exil! Voici que notre cause semble vaincue, perdue au dire d’un grand nombre. Comment donc fuirez-vous le champ de bataille? Pouvez-vous être de ceux-là qui abandonnent leurs alliés à l’heure des défaites? Non, je refuse de le penser. Il ne vous plaira pas qu’on vous soupçonne de ceci! Plus le triomphe semble lointain, la victoire malaisée, plus vous devez accompagner de voeux ostensibles, d’une action militante, efficace, opiniâtre, celui qui représente… ce qui reste de cette cause. Si vous n’avez pas encore d’élan vers lui, il sait que, les premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou tard, les coeurs battront à l’unisson! Réveillez-vous! Et que ce soit l’heure de l’adhésion profonde, oublieuse à jamais, unie à toujours.
Sursum corda!
(_Un silence._)
—Mon cher duc, voici des paroles bien sérieuses. Je suis d’avis de briser là, sans autre cérémonie qu’un muet serrement de main. Quand vous aurez dominé votre excessif découragement, venez à nous. Venez. Vous êtes attendu. Il est de radieuses princesses qui vous accueilleront, d’abord, peut-être, d’une moue sévère, mais elle s’éclaircira bientôt d’un sourire! Il est d’intrépides princes dont la froideur brillante ne tiendra pas plus aux réchauffants rayons de votre sincère confiance que la neige au soleil, sur les monts altiers. De cet ensemble de rayonnements jailliront des prismes de lumières aux couleurs victorieuses. Venez! avec la moitié seulement de ce dévouement dont nous avons souffert pour le roi défunt, aujourd’hui l’on soulèverait des montagnes… Laissons-nous donc aller à la loyauté de la nouvelle espérance! Si vous êtes austère, à votre guise! Et que Dieu nous garde tous, même les frivoles tels que moi!
LE DUC, s’inclinant.—Adieu, Monsieur.
(_Il s’éloigne._)
LE CHEVALIER, seul.—Tour d’ivoire, va! ma foi, bonsoir. Ah! qui nous délivrera des gens sublimes!…
Bien, je sais ce qu’il nous reste à décider, maintenant… du courage.
(_Il frissonne un peu._)
Tiens! il fait froid ce soir!
(_Il fait signe à une voiture qui passe._)
Ancienne place Royale!
(_Le cocher murmure quelques mots indistincts pendant que le chevalier entre dans la voiture._)
Oui, mon ami, place Royale! C’est un peu loin… mais nous y arriverons tout de même!