Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Auguste, comte de Villiers de L'Isle-Adam · Chapitre 5 sur 11

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Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Maitre Pied

A Monsieur Guy de Maupassant.

 

Bien résolu, cette fois, en vue de faire fortune, à devenir ce que le monde appelle un homme terre à terre, je sentis le besoin d’un Mentor. Et quel choisir, d’un conseil à la fois plus substantiel et plus subtil, que l’ex-notaire de ma famille, Me Pied, le juriste réputé le plus pratique de Normandie?… Je me rappelais l’avoir contemplé en des soirées de jadis, dans cette grosse ville de province où mes inscriptions prises furent suivies de si peu d’exactitude au cours de droit;—j’évoquais en pensée sa face froide aux lunettes d’or, son regard toujours baigné d’une sage indifférence, son menton de prognat, la matité de sa parole précise, son flegme taciturne, son front fuyant et pâle, et plus je songeais, plus je sentais que sa consulte me serait, dans l’espèce, d’un souverain secours.

Toutefois, une assez contrariante circonstance tempérait quelque peu, je l’avoue, l’élan qui me portait à rechercher son intime et familière fréquentation:—les gazettes de ces récents mois m’avaient appris qu’il s’était fait condamner à perpétuité. Mon ombrageux naturel m’induisant aux désillusions trop promptes, la gravité de cette soudaine mauvaise note, la qualité de l’impair qu’elle supposait, auraient sensiblement amoindri, je crois, l’estime—jusque-là presque aveugle où je tenais la supériorité pratique de Me Pied,—n’eussent été deux détails du procès, lesquels m’avaient donné à réfléchir:

1º Le caractère—inexplicable chez lui, selon moi, de son «crime»;

2º Ce fait que, veuf et venant de céder son étude au comptant depuis moins d’un semestre, il était advenu qu’au cours des assises, les plus retors de nos limiers judiciaires avaient fini par s’avouer hors d’état de lui découvrir la propriété d’une pièce de cinq francs,—tellement il avait su placer, à l’étranger, d’une façon secrète et sûre, le large demi-million qu’on lui savait.

*

 

Ah! cette cause célèbre!… Comment, au lu des débats, du réquisitoire et du verdict, persister à me croire éveillé?… Il en ressortait, en effet, l’énigmatique résumé suivant.—En Bretagne, l’Avril passé, Me Pied, par un hasard de villégiature, s’était trouvé, depuis deux jours, l’hôte de notre vieux et cher baron des Gauds-d’Argental, un de ses plus anciens clients, un ami. Le second soir, une discussion de dessert s’étant élevée, Pied,—si réservé d’habitude, avait tout d’un coup stupéfait les convives en se révélant comme grand mangeur de prêtres et de rois. On s’était échauffé et, par instants, il avait donné à ses auditeurs interdits l’impression d’un Robespierre… Puis, il s’était retiré dans sa chambre après avoir notifié pour le lendemain matin son départ—devenu nécessaire d’ailleurs… Or, en vérité, c’est ici que les choses tournent à l’invraisemblable!… Au milieu de la nuit, se relevant en sursaut, Pied,—comme en proie à quelque maladive crise de perversité, de frénésie rancunière, de démence vindicative, absolument inconcevable chez l’homme que tous avaient, jusqu’alors, connu en lui,—s’était dirigé, brandissant un flambeau, vers la grange encombrée de fourrages qui attenait à l’habitation.

Des gens de ferme l’avaient VU METTRE LE FEU!—En un moment, la toiture éclata sous les flammes.—Heureusement, la proximité d’un puits réduisit le sinistre à de simples pertes matérielles.—Sur des rapports de témoins, la gendarmerie accourue avait arrêté l’incendiaire.—A l’instruction, Me Pied nia d’abord, jouant l’égarement, puis excipa d’accès de somnambulisme auxquels il était sujet.—Mais le plus étrange fut son attitude aux assises, où cyniquement il osa soutenir «_qu’après tout, ce n’était pas un bien grand forfait d’avoir porté la torche dans la pigeonnière d’un sénile et arriéré talon rouge qui prétendait imposer à son siècle des idées politiques et religieuses déjà démodées sous Louis le Gros_.»

Cette sortie lui valut l’examen médical. Les docteurs l’ayant déclaré pleinement responsable et de sang-froid, le procès suivit son cours.—Peuh! l’on s’attendait à quelque trois ou cinq ans. Soudain, voici qu’au moment du délibéré, le prévenu, travaillé sans doute par une rechute, se mit à fredonner ces vers,—de plus en plus contradictoires non seulement avec tout son passé, mais avec l’expression distraite et sceptique de sa figure:

Oui, je voudrais sans Dieu ni maîtres, Usant de légitimes droits, Des boyaux du dernier des prêtres Etrangler le dernier des rois.

Pour le coup, les plus rassis de ses intimes ébauchèrent une grimace: le défenseur, abasourdi, réclama, devant l’évidente indisposition de son client, l’indulgence de la cour.—Vains efforts! Le jury breton, composé de bien-pensants, sortit exaspéré pour ne rentrer, une minute après, que sur des conclusions entraînant l’application du maximum,—et tout fut dit.

Grâce à d’officielles influences, dont ses secrets mandataires surent voiler les concussions, il lui fut accordé, de haut lieu, de subir jusqu’à nouvel ordre sa peine (et ceci pour raisons de santé) en un pénitencier du Centre—où les douceurs salariées de l’infirmerie le reçurent:—depuis quatre mois, il y attendait les amnisties d’usage.

Malgré l’arrêt glaçant qui sanctionnait cette histoire, je persistais—fort de l’impression laissée en mes esprits par son déconcertant héros—à la trouver assez… mystérieuse.

Mais, à quoi bon, désormais, perdre le temps à l’approfondir? Pied n’était plus qu’un homme à la mer.

L’essentiel était de savoir s’il avait recouvré, dans le calme de sa captivité, son fonds de mérite et de clairvoyance. Que m’importait le reste? La détention lui créant des loisirs, n’était-ce pas le moment de l’aller sonder et d’en apprendre, si possible, l’infaillible «_Sésame, ouvre-toi!_» de la réussite, en affaires positives, le «mot qui suffit» à se guider vers la Fortune?—M’étant donc fait recommander au ministre par une danseuse de mes amies, j’obtins de celui-ci, pour le directeur de la maison d’arrêt de C***, une lettre à faire battre aux champs devant mon domestique; et, sur les trois heures de relevée, l’autre lundi, j’arrivai, valise au poing, à C***. Une fois le seuil franchi de son énorme prison, je remis ma lettre.—Le directeur lui-même vint me prendre, avec affabilité: on traversa les cours.—Dans un angle du préau, cerné de massives murailles, un poêle, entouré de bancs, chauffait un abri de planches, un poste de surveillants. Le directeur m’y conduisit et m’y laissa seul, m’ayant prié d’attendre que le détenu me fût amené.

Bientôt parut, entre deux gardiens et vêtu de la bure grise des prisonniers, l’ex-notaire. Rien de changé, en sa rectiligne personne!… Une fois seuls, nous nous saluâmes; il m’indiqua l’un des bancs; je m’assis, et, m’ayant imité, il m’offrit un havane, en me disant:

—Vous êtes le seul qui soyez venu me visiter. En quoi puis-je vous être utile?

Devant pareil accueil, et fort de mon extrême jeunesse, je lui signifiai, sans ambages ni détours, à coeur ouvert, ma soif de conquérir une aisance dorée. Je lui avouai la foi que la lucidité de ses vues en affaires me suggérait toujours, et le grand espoir que, malgré sa mésaventure, j’avais fondé sur sa direction. Jusqu’à ce jour, mes goûts intellectuels m’avaient entraîné vers le culte des Lettres: écrire un beau livre me semblait encore un moyen de me créer une influence sociale et de parvenir, par suite, à la dignité du pain viager, la seule sérieuse en ce siècle… M’étais-je fourvoyé? Devais-je continuer? et dans quelle ligne?

—Cela dépend, répondit-il.—Si votre cerveau ne sécrète que du Beau convenu, si vous êtes né bon démarqueur, doué d’une écriture souple, d’une médiocrité… distinguée… Au fait, avez-vous publié quelque chose?

Je tirai, de la poche de ma houppelande, mon unique volume, un recueil de vers intitulé: Loisirs d’un Contribuable.

Il le prit et, sous l’horrible jour du préau, se mit à le parcourir. Nous fumions en silence. Au bout de cinq minutes, il me le rendit avec une inoubliable expression de dédaigneuse tristesse.

—Le titre m’avait fait espérer mieux, dit-il, et j’en déplore l’ironie. Ces pages décèlent un souci constant de Beau pur,—et de qualité désintéressée; on y sent frémir, sous le voile de vos vingt-cinq ans, le Mens divinior, le goût du rare, la recherche d’intégrité dans l’expression, l’éclair créateur.—Or, vous êtes pauvre; voici donc votre inévitable avenir:—dilution forcée de vous-même en menues productions obligatoires, impossibilité d’écrire oeuvre vraie et puissante, mépris final de tous et de vous-même; vieillesse précoce et sans ressources; agonie sans les yeux au ciel de vos «Confrères», grabat d’hôpital ou de garni pour l’ultime soupir—et, sauf la sépulture par souscription, la probable fosse commune de tous les Mozart du monde.—Puis, une statue, peut-être, en un square, où votre ombre de bronze, sempiternellement entourée de bonnes d’enfants, semblera bénir le larbinisme humain, dont les demi-sourires poursuivront votre mémoire et dont vous aurez été le dindon.

A ces âcres paroles, je sentis une lueur me passer dans les yeux.

—Diantre! grommelai-je, mais… si l’Art puissant, voyant et viril, conduit à cette fin sombre,—et si la science pratique de la vie conduit… où vous êtes,—que choisir?

Cette fois, Pied fit un haut-le-corps et son visage glacé s’anima comme d’une surprise.

—Quoi! s’écria-t-il,—vous n’avez rien deviné, à mon sujet, de plus que les autres—et, ce nonobstant, vous êtes venu ici d’instinct?… Ma foi, cela mérite une confidence, rien, d’ailleurs, ne pouvant plus me nuire: Et, me regardant au blanc des yeux, il reprit d’une voix plus basse:

—Ainsi vous, qu’une… fée… a doté de la faculté maîtresse, le flair, vous avez pu supposer qu’un homme aussi pondéré que moi pouvait s’être laissé entraîner à des… absences?… Ah! poète! En quelle année pensez-vous donc vivre? En 1452? En 1865?… Mais, nous mangeons un siècle par an, ce jourd’hui, mon cher novateur!—et vous êtes en retard.—Sachez-le donc bien: de nos jours, ce n’est pas d’être au bagne, même à perpétuité, qui compromet l’avenir; ce serait bien plutôt d’avoir écrit un livre empreint de votre genre de Beau idéal. Cela, nul ne s’en relève,—le monde pardonnant tout,—excepté l’âme. Poète, je suis ici parce que je sais ce que je veux et ce que je fais, et qu’ayant un but fixe, je sais me conformer au meilleur moyen de l’atteindre vite et d’un pas infaillible. Je suis au bagne parce que,—chacun ayant ses petites faiblesses,—j’ai soif de considération vraie! officielle! cotée!

«Certes il est d’autres façons de l’obtenir, mais j’ai dû choisir la plus brève et la plus sûre.—Oui, parce que j’ai soif du pouvoir en un mot?—Vos prunelles se dilatent? Voyons! un peu de calme: rappelez-vous, et comparez. Socialement, qui étais-je hier? J’étais maître Pied, ancien notaire, trente mille francs de rente. Certes, c’était fort bien déjà; mon nom m’ouvrait toutes les portes; il est bref, terre à terre, témoigne d’une race prudente et ne porte ombrage à personne; il est donc bien évident qu’aujourd’hui ce nom,—mis en relief par un acte d’importance,—pouvait me conduire à tout.

«Mais quel acte accomplir? C’était là le problème. A quel titre eussé-je brigué, par exemple, les cinquante ou cent mille suffrages qui poussent à la Chambre et, par suite, si l’on sait son monde, au banc ministériel? Remarquez bien qu’il me le fallait banal, cet acte, ce moyen,—(car je répugne à l’extraordinaire),—banal, mais d’une valeur pratique, s’étayant sur des précédents hors de conteste.

«Eh bien, un très attentif examen des affiches électorales de ces quinze dernières années me convainquit, bientôt, de cette vérité—devant l’évidence de laquelle s’inclinerait M. de la Palisse,—qu’entre les candidats dûment élus et validés, ceux qui se bornèrent à faire valoir, sur les murailles, les simples titres politiques (lesquels en valent bien d’autres), D’ANCIENS FORÇATS, D’INCENDIAIRES ET D’ÉCHAPPÉS DE BAGNE (en ajoutant «sous le feu des sentinelles», ce qui, attestant la vigilance de l’Etat, n’est jamais démenti) furent ceux qui,—j’en ai la liste—obtinrent, pour la plupart, de l’enthousiasme populaire, des ballots de bulletins.

«A cette découverte, je résolus de m’appeler Pied… tenez, tout bonnement comme on s’appelle Pyat.

«En effet,—si l’on ne bute pas contre un de ces cas d’engouement, où tout un peuple vote quand même pour l’homme en qui s’incarne l’idée du jour, et devant lesquels il n’y a rien à faire,—ces titres à la législature sont les plus irrésistibles aux yeux des masses radicales,—pour peu, surtout, qu’on les espace par des bouts de phrase tels que: «martyr de la cause sociale, ayant bravé le jury, insulté et nargué les juges, fait acte d’homme «_à poigne_»; et j’atteste qu’aucune capacité ne vaut ces titres, et ne prévaudrait contre eux.—S’étant raréfiés, toutefois, cette année, faute de sérieux titulaires, celui qui, COMME MOI, peut les rénover, offre donc d’indiscutables chances d’apparaître comme l’homme attendu. Bref, mon évasion, dût-elle me revenir à quelque cinquante mille francs, l’affaire pour moi demeure excellente.

«Ah! qu’il doit être amusant de faire des lois—qui seront appliquées par ces mêmes juges vous ayant condamné aux travaux forcés!—Quand je pense à ce cher baron d’Argental! M’a-t-il assez pris pour le spectre rouge,—moi, qui, si je cédais à l’enfantillage de me parquer dans une opinion, serais, sans doute, Jérômiste! Un jour, je lui dirai combien il m’en a coûté d’accomplir le nécessaire sous son digne toit… Mais l’instant de mon «Vive la Pologne!…» étant sonné, je devais tout sacrifier à l’occasion. Mon plan l’exigeait,—et je me sens, ce soir, le but si bien en main, qu’entre ce chausson de lisière, que j’achève, et le portefeuille, je ne fais d’autre différence que celle de la fleur au fruit.

«Laissons cela. C’est assez parler de moi, mon avenir étant magnifique et tout tracé. Causons du vôtre. Maniez-moi, désormais, de l’or et non des mots. Plus de Beau idéal, plus d’Art, plus d’âme, plus de fumisteries!—ou gare le grabat, la voirie, et les bonnes d’enfants sous votre bronze.

«Dès demain, louez-moi, dans Paris, un bureau, trois chaises, un fauteuil, deux bancs pour l’antichambre, un domestique en livrée neutre et sévère, et que sur votre porte soit clouée une large plaque de cuivre avec ce mot: BANQUIER. Ce titre est d’un si intrinsèque prestige, il est à ce point magique, voyez-vous, que si tel mendiant, tel famélique loqueteux, osait l’inscrire au fronton de son échoppe, le passant, qui viendrait de lui jeter deux sous, lui confierait peut-être sa fortune. La leçon subie d’une faillite de quinze cents millions confiés au premier venu n’est-elle pas oubliée déjà? Les deux milliards qui viennent de s’évaporer entre les deux Amériques ont-ils appris quelque chose? Rien. Rien. Rien.

«Pénétrez-vous de cette vérité, en y conformant vos actes,—mais en criant au paradoxe, si des clients vous la redisaient! Vous n’avez point d’or? Feignez d’en manier! L’or est comme les femmes, il vient vite à qui s’en occupe toujours. Quant aux «artistes», peignez-vous la tête de leur souvenir.—Fuyez les humbles et les tristes, et les Pauvres: ils sont contraires à la lumière de l’or.

«Bref, rappelez-vous chaque matin le mot du vieux Laffitte mourant, et disant à ses fils: «Comment j’ai fait pour gagner mes millions?… EN NE FRÉQUENTANT JAMAIS QUE DES GENS HEUREUX!» Sur ce, bonsoir, jeune homme!… Une fois au pouvoir exécutif, si je vois que vous avez renoncé aux rêves et suivi mon conseil, eh bien, en retour de votre confiance et de votre visite, la veille de quelque conversion, je vous ferai signe. C’est reçu.»

Ce disant, Pied m’ayant salué, sortit.—Là-bas deux surveillants le réintégrèrent dans la prison.—Je m’enfuis.

*

 

Je dus m’aliter quelques jours à l’hôtel, cet entretien m’ayant très fortement impressionné.

De retour à Paris, ce 27 janvier 1889, que vois-je sur tous les murs? Les affiches électorales du citoyen Pied! Son évasion officielle!… Ah! comme il fait valoir ses titres! Quelles géniales fautes de français! Son triomphe est assuré.—Et cette image où, dans une barque, sous le feu des batteries d’un fort lointain, le voici voguant vers un soleil levant au ras des flots, ayant derrière lui deux femmes en tuniques blanches, l’une couronnée d’épis, l’autre tenant un glaive!—Je cours bien vite aux urnes voter pour lui, talonné de près, je l’espère, par ceux les plus éclairés de mes lecteurs. Me Pied n’a-t-il pas, sur tous les Honorables qu’il a réellement égalés, l’immense supériorité d’avoir su, au moins, ce qu’il faisait?

Mais, j’y songe! Pourvu que ce candidat modèle ne se heurte pas, inopinément, contre l’un de ces engouements de la foule pour un inconnu qui passe…—engouements mystérieux devant lesquels prévisions, calculs, sentences, deviennent de la fumée sous une rafale,—et qui semblent allumer, tout à coup, au front de ce passant, comme la lueur d’un destin[11]!

[11] Ici se terminait la première version de ce conte; sur une copie postérieure, Villiers de l’Isle Adam ajoutait les lignes suivantes:

«Heureusement, je n’aperçois, sur les murs, que les affiches d’un certain boulanger nommé Jacques—et je ne présume pas que ce compétiteur puisse l’emporter sur un homme d’une valeur aussi convenue que notre digne et si clairvoyant incendiaire.»

 

L’AMOUR SUBLIME

 

M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l’un de nos départements les plus éclairés, siégeait au centre gauche de notre Parlement.

Au physique, c’était un de ces hommes qui ont toujours eu l’air d’un oncle.

Quarante-cinq ans, environ; l’encolure un peu molle, résistante pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l’âge ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes diverses, la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La lèvre inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très fine et formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix bien timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes «applications» de teinture qui sont de mode.

C’était le type de l’homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert à tous les aspects de l’esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses projets financiers, industriels ou politiques.

En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d’Allepraine, la tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à cause de l’extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête homme;—et puis les situations se convenaient…

Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s’était enrichi que par le travail—et, aussi, grâce à quelque peu de savoir-faire,—sans parler de certaines circonstances dont il est convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde l’estimait donc, de l’estime actuelle.

Au moral, il avait les idées françaises d’aujourd’hui, les idées, ayant cours,—excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se résumaient en celles-ci:

1º Qu’en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette «mysticité» qui s’efface d’elle-même—brume traversée par le soleil levant de la Science;

2º Qu’en fait de politique, le régime royal en France (et ailleurs), ayant fait son temps, s’annule également, de soi-même;

3º Qu’en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser vivre selon les règles salubres de l’honnêteté (ceci autant que possible),—sans être hostile au Bien, c’est-à-dire au Progrès;

4º Qu’en fait d’attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant, pérorer les gens en retard, dont le cerveau n’est pas d’une pondération calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les Peaux-Rouges.

Bref, c’était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos jours, presque tous ceux qui—les mains vides, mais ouvertes—sont doués d’assez d’empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, non seulement sans rire, mais avec une sincérité d’accent convaincante, le mot Fraternité,—c’est-à-dire le mot le plus lucratif de notre époque.

Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d’Allepraine, en tant que nature, différait de son mari.

C’était une personne atteinte d’âme,—un être d’au delà joint à un être de terre. Elle était d’un genre de beauté à la fois grave, exquis et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante, mais qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus éclairait, d’intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son affabilité charmait,—bien qu’un peu glacée, à cause des gens dont le sourire trop volontiers s’affine.

En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les sentiments d’un amour auguste, d’une passion noble et profonde. Quelque surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il était difficile de ne pas se sentir moins qu’elle en sa présence,—et de ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de cet être d’exception perdu en un milieu d’individus affairés. Dans les soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère à son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.

Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne, elle n’aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette musique dont l’aile porte les intelligences bien nées vers ces régions suprêmes de l’Esprit qu’illumine la persistante notion de Dieu,—d’une espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute souffrance mortelle est oubliée.

Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d’un style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c’était à peine si elle acceptait de figurer en d’inévitables ou officielles fêtes. Taciturne, elle préférait l’isolement, chez elle, dans sa chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à prier, en chrétienne simple, pénétrée d’espérance. Privée d’enfants, ses meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des pauvres, quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément l’entraver ici, serrait devant toutes exagérations, et non sans sagesse, les cordons de la bourse.

M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu’il qualifiait de féminine, mais, secrètement, n’en était point fâché. Ceci pour plusieurs motifs concluants.

D’abord, parce que, si ce genre de goûts témoignait, en elle, d’une race «noble», le mieux est, aujourd’hui, d’absoudre, avec une indulgence discrète (une déférence, même), ces particularités d’atavisme destinées à s’atténuer avec les générations. On ne peut extirper, sans danger, ces espèces de taches de naissance,—qui, d’ailleurs, donnent du piquant à une femme. Puis,—tout en reconnaissant, en soi-même, la fondamentale frivolité de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu’en de certains milieux influents encore, et dont les préjugés sont par conséquent ménageables, on peut être fier, négligemment, de laisser constater, en sa femme, ces travers sacrés, flatteurs même, et qu’ainsi l’on utilise. C’est une parure distinguée.

Ensuite, cela présente—en attendant qu’il soit trouvé mieux—des garanties d’honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux surtout d’un homme d’Etat, absorbé par des labeurs d’affaires, de législature, etc.,—qui, enfin, «n’a pas le temps» de veiller avec soin sur son foyer. En somme donc, ces diverses tendances d’un tempérament imaginatif constituant, à son estime, en sa chère femme, une sorte de préservatif organique, une égide naturelle contre les nombreuses tentations si fréquentes de l’existence moderne, Evariste,—bien qu’hostile, en principe, à leur essence,—avait fait, en bon opportuniste, la part du feu. Que lui importait, après tout? Ne vivons-nous pas en un siècle de pensée libre? Eh bien! du moment où cela non seulement ne le gênait pas, mais—redisons-le—lui pouvait être utile, flatteur même, entre temps, pourquoi ce clairvoyant époux eût-il risqué sa quiétude, en essayant, sans profit, de guérir sa femme de cette maladie incurable et natale qu’on appelle l’âme?… Tout pesé, ce vice de conformation ne lui semblait pas absolument rédhibitoire.

Presque toute l’année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle maison de l’avenue des Ternes. L’été, aux vacances de la Chambre, Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux environ de Sceaux. Comme on n’y recevait pas, les soirées étaient, parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de solitude, cela retrempe et rassoit l’esprit.

De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient cette propriété d’agrément. N’étant pas insensible aux charmes de la nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d’un panama contre les feux de l’aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, à parcourir, le sécateur officiel en main, ses allées bordurées de rosiers, d’arbres fruitiers et de melonnières. Puis, jusqu’à l’heure du déjeuner, il s’enfermait en son cabinet, y dépouillait sa correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du jour, et songeait mûrement à des projets de loi—qu’il s’efforçait même de trouver urgents, étant un homme de bonne volonté.

Pendant la journée, madame s’occupait des nécessiteux que le curé de la localité lui avait recommandés:—ce qui, avec un peu de musique et de lecture, suffisait à combler les six semaines que l’on passait en cet exil.

Vers la fin de juillet, l’an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent, à l’improviste, la visite exceptionnelle d’un jeune parent venu de Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris—sans autre motif. Peut-être s’y fixerait-il, selon des circonstances—si difficiles à prévoir aujourd’hui.

M. Bénédict d’Allepraine se trouvait être le cousin germain de Frédérique. Il était plus jeune qu’elle d’environ six années. Ils avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s’être revus depuis l’adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l’un à l’autre. C’était un jeune homme assez beau, peu parleur, d’une douceur tout à fait grave et charmante, de grande distinction d’esprit et de manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât (mais avec sympathie) un peu «provinciales».

Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée la rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle de Bénédict d’Allepraine se trouvait être pareille à celle de Frédérique. Oui, le tour essentiellement pensif de son esprit l’avait malheureusement conduit à certain dédain des choses terre à terre et à l’amour exclusif des choses d’en haut: ceci au point que sa fortune, bien que des plus modestes, lui suffisait, et qu’il ne s’ingéniait en rien pour l’augmenter, ce qui confinait à l’imprévoyance.

Ce n’était pas qu’il fût né poète; il l’était plutôt devenu, par un ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent, jusqu’à la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S’il acceptait de «croire» un peu par force, aux réalités relatives dont nous relevons tous, bon ou mal gré nous, c’était avec un enjouement qui laissait deviner la mince estime qu’il professait pour la tyrannie bien momentanée de ces choses. Bref, il s’était, de très bonne heure—et ceci grâce à des instincts natals—détaché de bien des ambitions, de bien des désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de sérieux, que ce qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme.

Hâtons-nous d’ajouter que, dans ses relations, c’était un coeur d’une droiture excessive, incapable d’un adultère, d’une lâcheté, d’une indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d’une étoile, transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu’il se jugeât quant à l’action violente, s’il eût découvert, au monde, telle belle cause à défendre qui ne fût illusoire qu’à, demi, certes il se fût donné la peine d’être ce que les passants appellent un homme, et de façon, même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant, l’incapacité de ceux qui l’eussent raillé sur les nuages de ses idées généreuses; mais, cette belle cause, il ne l’entrevoyait guère au milieu du farouche conflit d’intérêts qui, de nos jours, étouffe d’avance, sous le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit d’élevé, de désintéressé, de digne d’être.—S’isolant donc en soi-même, avec une grande mélancolie, c’était comme s’il se fût fait naturaliser d’un autre monde.

Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on s’ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il était de la famille, M. d’Allepraine dut céder à l’invitation formelle de passer les vacances avec eux.

En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s’étant reconnus du même pays, se mirent, naturellement, à s’aimer d’un amour idéal, aussi chaste que profond, et que sa candeur même légitimait presque absolument. Certes ils n’étaient pas sans tristesse; mais leur sentiment était plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.—Oh! cependant, ne pas s’être épousés! Quel éternel soupir! Quel morne serrement de coeur!

L’épreuve était lourde.—Sans doute ils expiaient quelque ancestral crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur accordait, douleur si rude qu’ils pouvaient se croire des élus.

Rousseau-Latouche, en homme de tact, s’aperçut très vite de ce nébuleux sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les rendaient victimes. Comment l’eussent-ils dissimulé? C’était lisible en leur innocence même—en la réserve qu’ils se témoignaient.

Evariste,—nous l’avons donné à entendre,—était un de ces hommes qui s’expliquent les choses sans jamais s’emporter, son calme énergique lui conférant le don d’étiqueter toujours, d’une manière sérielle, un fait quelconque, sans l’isoler de son ambiance,—et, par conséquent, de le dominer, en l’utilisant même, s’il se pouvait,—dans la mesure du convenable, bien entendu.

Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après réflexion:—toute autre!

Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en ayant même l’air de le remarquer, cette sorte d’«angélisme» futile, ce cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d’être jaloux, du moment où il en tenait solidement l’objet réel. Leur honnêteté, qu’il sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu’être flatté, dans sa vanité d’homme de quarante-cinq ans, d’avoir pour femme une personne, qu’un jeune homme aimait—et aimerait—_en vain_! La qualité de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement. C’était une sorte d’affectif, de morbide et vague penchant, éclos de trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le vertige résulté d’un duo de musique allemande, chanté avec une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui, Rousseau-Latouche, d’un peu de circonspection pour circonscrire ce prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d’où il émanait, et paralyser, d’avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes réalités. Il était bon de temporiser. Rien d’alarmant, en cette fumée juvénile, qui se dégageait—d’un couple de cerveaux ébriolés par une manière de tour de valse,—dans l’azur, et qui se disséminerait de soi-même au vent des désillusions de chaque jour.

Tous deux étaient, à n’en pas douter, d’une intégrité de conscience aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient incapables d’un abus de confiance, d’une déshonnête chute en nos grossièretés sensuelles,—enfin d’un adultère, pourvu, bien entendu, que le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était aussi désespérant que sacré,—car leur nature était de prendre au sérieux ces sortes de choses au point qu’ils eussent rougi de s’embrasser en cachette comme d’une insulte mutuelle! Dès lors, tous deux ne méritaient, au fond—(avec son estime!)—qu’un doux sourire. Il était l’homme,—eux étaient des enfants,—des «bébés» ivres d’intangible!—Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité, devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin, s’user, faute d’aliment physique, ce platonique «amour» qui,—supposait-il,—si nulle absolvable occasion, nulle circonstance… irrésistible… ne leur était offerte, pour ainsi de force, n’avait rien de vraiment sérieux,—et qu’au surplus les souffles hivernaux de la rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu’il durât jusque-là) dissiperaient comme un mirage. Il n’en resterait entre eux trois qu’un innocent souvenir de villégiature,—agréable, même, à tout prendre.

Cependant, les soirs,—dans les promenades aux jardins,—au déjeuner, au dîner, surtout dans le salon, lorsqu’on s’y attardait en causerie,—quelle que fût la retenue froide qu’ils se témoignaient, Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que d’«idéalités» de surexistence par delà le trépas, d’unions futures, de nuptiales fusions célestes,—ou de choses d’un art très élevé,—choses qui, pour M. Rousseau-Latouche, n’étaient, au fond, que des rêveries, des jeux d’esprit, du clinquant.

En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un terrain plus solide,—le terrain politique par exemple:—on l’écoutait, certes, avec la déférence qui lui était due; mais, s’il s’agissait de lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces questions graves, et aussi d’une intelligence trop insuffisamment pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.—De sorte que, par d’insensibles fissures, la conversation glissait entre les mains (cependant bien serrées) du conversateur, et s’enfuyait en rêves mystiques. Bref, ils avaient l’air de fiancés que séparait un tuteur opiniâtre, et qui, à force d’ennuis, devenus insoucieux de se posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui, Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées.

C’était l’absurde s’installant dans la vie réelle.

Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en n’ayant qu’à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme étranger chez lui. Il ne pouvait s’expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de sa dignité de prendre au sérieux l’impalpable. Bien souvent il avait eu, de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,—poliment, mais en ayant soin d’isoler Frédérique de cette scène d’adieux qui, présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le motif qui l’avait maintenu dans l’espèce de neutralité modérée dont il avait préféré l’option dès le principe, n’était autre que la dédaigneuse pitié qu’il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu’il eût eu l’air de reconnaître, comme VALABLE, en s’effarouchant. Oui, c’était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette concession risible.

A de certains moments, il en venait à regretter de ne pouvoir, vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre inconséquence de leur part. C’est qu’il avait affaire non pas à des amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci l’énerva jusqu’à refroidir l’amour que Frédérique lui avait inspiré si longtemps. Les êtres trop équilibrés ne pardonnent pas volontiers l’âme, lorsque, par des riens inintelligibles pour eux (mais très sensibles), elle les humilie de son inviolable présence. L’âme prend, alors, à leurs yeux, les proportions d’un grief: et, même amoureux, cela les dégoûte bientôt de tout corps affligé de cette infirmité.

C’est pourquoi l’idée vint à Evariste,—l’idée étrange et cependant naturelle!—de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur PROUVER qu’ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d’os comme lui, et comme «tout le monde»!… Et que, sous les dehors de leurs belles phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu’idéales, se cachaient les sens purement humains d’une passion très banale!… Et que ce n’était pas la peine de le prendre de si haut avec les choses terrestres, quand après tout l’on n’en faisait fi qu’en paroles!

Il se mit donc—sans trop se rendre compte de la vilenie compassée d’un tel procédé—à leur tendre des pièges! à les laisser seuls, aux jardins, par exemple,—alors qu’il les observait de loin, muni d’une forte jumelle marine.—(Oh! certes, dès le premier baiser, par exemple, il serait survenu, et leur eût, en souriant, fait constater leur hypocrite faiblesse!)… Malheureusement pour lui, Frédérique et Bénédict ne donnèrent, en ces occasions, aucune prise à ses remontrances, ne réalisèrent pas son singulier espoir. Ils se parlèrent peu, et se séparèrent bientôt, sans affectation, par simple convenance. Frédérique devant aller rendre ses visites à des pauvres, Bénédict lui remettait un peu d’or, pour l’aider en ces futilités toutes féminines. De là les quelques paroles entre eux échangées. Evariste les trouvait au moins imbéciles.

Le fait est qu’aux yeux d’un jeune homme ordinaire, de ce que l’on appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et Frédérique pour une coquette s’amusant d’un provincial. Rien de plus. Cependant le lien qui les unissait, pour vague qu’il fût, était, positivement, plus solide que… s’ils eussent été coupables. Evariste, qui tout d’abord s’était épuisé, en manifestations tendres, pour Frédérique (la sentant comme s’échapper), avait renoncé à la lutte devant le dévoué sourire de sa femme. Il semblait n’en être plus, à présent, que le propriétaire; une dédaigneuse aversion pour cette malheureuse insensée s’aigrissait en son raisonnable coeur centre-gauche. Cette énigmatique passion que Bénédict et Frédérique paraissaient n’éprouver que sous condition perpétuelle d’un sublime Futur, il finissait par la reconnaître pour la plus vivace de toutes, pour l’indéracinable, celle sur quoi s’émoussent tous les sarcasmes. Il sonda le mal d’un coup d’oeil: le divorce était l’unique issue!—Il fallait le rendre inévitable, le forcer,—car Frédérique, en bonne chrétienne, s’y fût refusée à l’amiable, le divorce étant défendu.—L’indifférente résignation qu’elle avait mise à supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d’avance, outre mesure, et celui-ci ne s’illusionnait pas à cet égard.

En ces conjectures, le mieux d’en finir était le plus tôt: la situation devenant intolérable.

L’épisode avait duré cinq semaines; c’était trop! Il en avait par-dessus les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions normales de teinture, sa barbe et ses cheveux étaient devenus réellement gris. Il fallait agir sans le moindre retard, car l’excellent homme comptait se marier en toute hâte, aussitôt, s’il se pouvait, après le prononcé du Tribunal.

Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et simula,—comme dans les romans et pièces de théâtre les plus rudimentaires,—un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il, jeter un coup d’oeil sur l’état de son hôtel en l’avenue des Ternes.

M. Rousseau-Latouche avait, tout justement, pour ami d’enfance, non point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police des environs, qu’il avait fait nommer à ce poste.

Il alla donc le trouver et s’ouvrit à lui, ne lui taisant rien, lui précisant les choses telles qu’elles étaient, avec une clarté d’élocution dont il manquait à la Chambre, mais qu’il trouvait quand il s’agissait d’élucider ses affaires personnelles.—Tout fut raconté à dîner, en tête à tête.

Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se rendît un compte exact de la situation, qu’il finit par entrevoir, à la longue, grâce à la sagacité spéciale qui est inhérente à cette profession.

On arriva donc, en tapinois, le lendemain «du départ», afin de ne rien brusquer, d’endormir tous soupçons. Deux heures après le dernier train du soir, on pénétra dans la maison, grâce aux clefs doubles d’Evariste, dont toutes les mesures étaient prises.

Il faisait une nuit d’automne, superbe, douce, bien étoilée.

On monta l’escalier, sans faire le moindre bruit. Il était près d’une heure du matin: le point capital était de les surprendre comme on dit, flagrante delicto.

La porte du salon n’était pas fermée, on parlait à l’intérieur. Le commissaire, avec des précautions extrêmes, ouvrit sans que la serrure grinçât. Quel spectacle écoeurant s’offrit alors, à leurs yeux hagards!

Les deux amants, le dos tourné à la porte, et chacun les mains jointes sur le balcon d’une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus qu’en plein midi, contemplaient, l’un vers l’autre, l’auguste nuit de lumière, avec des regards d’espérance, et récitaient ensemble, à l’unisson, leur prière du soir, d’une voix lente, mais dont la terrible simplicité d’accent semblait devoir glacer le sourire des gens les plus éclairés.

A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d’une sorte d’hébétement grave: sur le moment, il eut, même, comme un vertige et craignit pour sa raison!—Son ami, le froid commissaire de police, reçut, entre ses bras, cet homme d’Etat chancelant, et d’un ton de commisération profonde lui dit alors naïvement à l’oreille ce peu de mots:

—Pauvre ami! Pas MÊME… trompé!…

La légende nous affirme (hâtons-nous de l’ajouter) qu’il se servit d’une expression plus technique, chère à Molière.

Le fait est que pour l’honorable M. Rousseau-Latouche, ç’avait été jouer de malheur d’être tombé sur deux êtres aussi… intraitables!