Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Auguste, comte de Villiers de L'Isle-Adam · Chapitre 2 sur 11

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Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Sylvabel

A Monsieur Victor Mauroy.

Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre.

ALFRED DE VIGNY.

 

Au château de Fonteval, une fête de noces venait de prendre fin, sur le minuit. Dans le parc, entre de hautes allées aux feuillages encore illuminés de guirlandes vénitiennes, les violons, sur l’estrade champêtre, ayant cessé de sonner des contredanses,—les hobereaux des environs venaient de rejoindre, à la grille d’honneur, leurs équipages, et les villageois invités regagnaient, à travers les sentiers, leurs métairies, avec des chansons d’usage,—d’autant mieux que l’on avait trinqué, bien des fois, sous les chênes, devant le tonneau follement enrubanné aux couleurs de la jeune épousée.

Le nouveau châtelain, M. Gabriel du Plessis les Houx, avait donc échangé l’alliance, le matin même de ce beau jour envolé déjà,—dans la chapelle de ce brillant manoir,—avec mademoiselle Sylvabel de Fonteval, une Diane chasseresse, brune et blanche, une svelte jeune fille aux allures d’amazone.

Vingt ans et vingt-trois ans!… Beaux, élégants et riches, l’avenir s’annonçait, pour eux, couleur d’aurore et d’azur.

Sylvabel avait quitté le bal vers dix heures et demie et se trouvait,—sans doute,—en ce moment, dans sa chambre nuptiale. Les gens du château, toutes fenêtres éteintes, devaient être endormis.

En bas, cependant,—vis-à-vis des salles de jeu, dans la serre qui précédait les jardins, deux hommes éclairés par un candélabre posé sur un guéridon rustique, entre des arbustes, causaient à mi-voix, assis l’un auprès de l’autre sur de vertes chaises cannelées. L’un était M. du Plessis, lui-même,—l’autre le baron Gérard de Linville, son oncle, ancien chargé d’affaires et diplomate assez estimé. Sur l’instante prière de son neveu, M. de Linville, à la veille d’un départ pour la Suède où l’appelait une mission discrète, avait accepté de passer la nuit au château.

—Mon cher baron, s’écria tout à coup Gabriel, merci d’être resté. Vous seul pouvez me donner un conseil utile, dans le moment, des plus graves, que je traverse. Je vous ai fait part de l’ardeur, de l’amour poignant et insensé que j’éprouve pour ma femme,—une passion qui, souvent, me fait pâlir et balbutier lorsqu’elle me parle. Or, écoutez bien ceci: je sens que Sylvabel ne ressent pour votre neveu que la plus frivole des sympathies, bref, qu’elle ne m’aime pas. C’est une enfant élevée au maniement des chevaux, des fusils, une fille brisante, indomptable, ennuyée, très virile sous des dehors charmeurs, et qui, me sachant doux, et devinant que je souffre pour sa chère personne, me dédaigne quelque peu. Sylvabel m’a simplement accepté, tant pour ma fortune—(ah! c’est ainsi!)—que pour s’adjoindre une manière d’esclave:—par suite, elle me trahirait tôt ou tard,—peut-être, sinon sûrement. Elle me trouve trop paisible! trop «_artiste_»! trop exalté vers les «nuages»,—sans CARACTÈRE enfin!…

«Joignez à ceci que je la crois, cependant, d’une pénétration d’esprit presque… mystérieuse! c’est une devineresse… Mais, que voulez-vous! elle semble comme s’être butée à cette idée aussi absurde que fâcheuse. Tenez! à ce point de m’avoir notifié, ce soir, qu’elle a résolu, pour demain, dès la matinée, une partie de chasse, à cheval!… sans doute pour indiquer, au personnel de cette habitation, combien peu fatigante aura été notre nuit nuptiale,—que, par parenthèses, je dois passer seul. Si cet état de choses dure huit jours, le pli sera pris, je serai perdu,—quoi que je puisse tenter dans l’avenir: ce qui suppose un dénouement tragique, à bref délai, ma nature, quand on l’oblige à quitter les «nuages», étant celle des plus violents explosifs. Je viens donc vous demander, à vous, homme subtil, qui non seulement avez vécu mais avez su vivre, si vous voyez un moyen de dissiper, en ma femme, l’impression désolante qu’elle a conçue de moi! Voyez-vous un expédient pour être aimé? pour susciter en son jugement la certitude de mon CARACTÈRE? Tout est là. J’exécuterai votre conseil, quel qu’il soit, passivement, sans réfléchir et en soldat, comme on boit le remède que nous offre un grand médecin: je m’en remets à vous comme on s’en remet à ses témoins, dans une affaire: car c’est à la fois mon honneur et mon bonheur qui sont en jeu.

Le baron Gérard ayant jeté un regard clair et sourieur sur son jeune disciple, réfléchit un instant, puis se pencha tout près de l’oreille de Gabriel, et, durant cinq minutes, chuchota des paroles au cours desquelles son neveu tressaillit deux ou trois fois en un silence d’étonnement.

—Je pars demain matin pour Stockholm, ajouta M. de Linville en se levant, et d’une voix plus haute: Vous m’écrirez le résultat. Surtout, soyez aussi simple… que mon conseil,—en le suivant.

—Merci! du fond de mon coeur! Bon voyage et au revoir!… répondit Gabriel en se levant aussi et lui serrant la main.

Les deux attardés montèrent chacun dans sa chambre, où le chargé d’affaires dut mieux dormir que son jeune ami.

*

 

—Tayaut! tayaut! le soleil brille!—Dormez-vous, Gabriel?

Telle, sous les fenêtres de son époux, s’écriait,—bien assise sur un alezan brûlé qui piaffait dans l’herbe, tandis qu’autour d’elle aboyaient, en de joyeuses gambades, chiens courants et couchants,—madame Sylvabel du Plessis les Houx: et, ce disant, elle fronçait le pli d’entre ses noirs sourcils sur ses yeux bleu clair, en faisant siffler une fine cravache.

Le galop d’un cavalier débusquant d’une allée derrière elle, lui fit retourner la tête: c’était Gabriel.

—Ma chère Sylvabel, vous me voyez en avance de dix minutes, selon l’usage, dit-il en la saluant.

—Tiens?… Ah! oui: vous étiez, sans doute, en vos rêves, sous les arbres?… Vous avez l’air tout radieux. Vous composiez?

—Oui… ce bouquet, pour vous, de trois boutons de rose et—de ces brins de verveine.

—Vous êtes galant! répondit, d’un ton léger, Sylvabel, en glissant les fleurs entre deux boutons de son corsage.

—C’est mon devoir; et puis, la verveine préserve des accidents, dit froidement M. du Plessis.

Vaguement surprise, peut-être, de l’intonation presque sérieuse de son mari, l’élégante amazone le regarda; puis impatiente:

—Partons! reprit-elle après un silence de deux secondes: nous déjeunerons là-bas dans une clairière, sur la mousse.

Durant les premières heures de la chasse, Gabriel ne prononça pas vingt paroles; mais toutes respiraient la bonne humeur et la préoccupation du gibier. Il tua deux lièvres, un coq de bruyère et huit cailles, que mit en gibecière et en filet l’unique piqueur qui galopait derrière eux.

Vers le midi, l’on prit terre en une magnifique éclaircie d’arbres. Après une tranche de pâté, deux verres de champagne, quelques fraises des bois et du café, Gabriel,—qui avait observé, tout le temps du repas, les ébats des écureuils entre les branches et jeté le projet d’une battue aux loups pour le prochain hiver,—alluma une cigarette et, l’ayant fumée:

—En selle! dit-il, si vous êtes reposée, toutefois, Sylvabel?

—Allons! répondit-elle.

Et l’on se départit, derechef, à travers champs.

Soudain, au beau travers d’une route, à trente pas d’une haie, un lièvre passa comme l’éclair. Les chiens se précipitèrent: Gabriel, ayant tiré, le manqua.

—C’est cet imbécile de Murmuro! dit-il avec un doux sourire, mais en rechargeant, très vite, son arme: il s’est jeté entre le lièvre et moi comme j’ajustais.

Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à cent pas de lui, d’une balle sans doute, le superbe basset qu’il venait d’accuser.

A ce spectacle inattendu, Sylvabel tressaillit.

—Comment! vous tuez ce chien, le rendant coupable de votre maladresse? s’écria-t-elle, un peu saisie.

—Et je le regrette, car je l’aimais beaucoup! répondit tranquillement Gabriel. Mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter sans un mouvement parfois violent une contrariété; soldat, je serais fusillé, je le sens, dans les vingt-quatre heures. C’est un défaut qui rendit mon enfance batailleuse—et dont j’ai voulu jusqu’à ce jour, en vain, me corriger. J’essayerai de nouveau, cependant, pour vous plaire.

Sylvabel, serrant sa cravache, se tut, un peu songeuse.

Et l’on repartit. Entre temps, Gabriel parla de toutes autres choses que de l’incident… oublié. Ses paroles furent légères et rares.

Une heure après, environ, comme une compagnie de perdrix s’envolait, en face d’eux, avec son bruit spécial, Gabriel épaula, tira: pas un des oiseaux ne perdit une plume.

—Vraiment, voilà qui est insupportable! gronda-t-il très bas mais d’une voix calme: c’est ma gredine de jument, figurez-vous, qui a fait un écart au moment où je visais.

Ce disant, il prit un pistolet d’arçon dans l’une des fontes, introduisit, froidement, le bout du canon dans l’oreille de la bête et lui fit sauter la cervelle. D’un bond de côté, à terre, il évita, non sans grâce, la chute de l’animal qui, tombé sur le flanc, demeura sans mouvement après une brève agonie.

Pour le coup, Sylvabel ouvrit tout grands ses yeux bleus:

—Mais on n’a pas idée de cela! c’est de la démence!—Que vous prend-il, enfin, Gabriel, de tuer une aussi belle bête,—et de race, à propos d’une perdrix manquée!

—Je le déplore, madame: toutefois, je croyais vous avoir, il y a peu d’instants, révélé, en confidence, une faiblesse natale dont je souffre. Je ne puis que vous le redire: il est au-dessus de mes forces de supporter, sans protestation, la plus légère contrariété,—Piqueur! votre cheval! vous reviendrez à pied: nous rentrons.

Une fois en selle, puis seul à seul, au loin, vers le château:

—En vérité, mon ami, murmura Sylvabel, c’est à peine si je me rassure moi-même, en songeant aux propriétés magiques de votre bouquet de verveine!… Est-ce ainsi que vous tenez la promesse de dompter votre irascible CARACTÈRE, en vue de me devenir agréable?

—Cette fois, en effet, la force de l’habitude a déjoué mes bonnes résolutions, répondit le jeune homme; mais je saurai, ma chère Sylvabel, mieux veiller, à l’avenir, sur moi-même; oui, pour vous complaire et mériter vos bonnes grâces, je veux m’ingénier à devenir… sinon patient et doux jusqu’à l’atonie… du moins un peu moins prompt à m’emporter.

Ceci fut débité avec une galanterie glaciale. Madame du Plessis les Houx en demeura sans parole,—jusqu’à Fonteval où l’on arriva dès les premières ombres du soir.

*

 

Le souper, par exemple, fut charmant.

La nuit, la châtelaine oublia (sans doute par inadvertance) de pousser la targette de sa chambre. En sorte, que, vers cinq heures du matin, comme, à force de joies, de fatigue et d’amour, tous les deux, enivrés de leur conjugale tendresse, se murmuraient délicieusement ce qu’ils avaient de plus ineffable au fond de l’âme, Sylvabel, tout à coup, regarda son mari d’un air singulier—puis, tout bas, aux lueurs de la veilleuse bleue que pâlissait l’aube du bel été:

—Gabriel, une journée t’a suffi pour me conquérir… bien à toi! non point à cause de ce beau cassage de vitres, dont je souriais en moi-même, à propos de deux innocents animaux… mais parce que l’homme qui, entre tous, est doué d’assez de fermeté pour accomplir,—_durant un jour et une pareille nuit, sans se trahir un seul instant et en présence de celle dont il souffre_,—le bon conseil d’un ami sûr et de clairvoyance éprouvée,—_s’atteste, par cela seul, être supérieur à ce conseil même, et fait preuve par conséquent d’assez de «caractère» pour être digne d’amour_. Tu peux ajouter ceci dans la lettre d’actions de grâces que tu as, sans doute, promis d’écrire à notre oncle et ami, le baron de Linville, en Suède.

 

L’ENJEU

A Monsieur Edmond Deman.

«Gare, dessous…»

DICTON POPULAIRE.

 

En cette nuit de commencement d’automne, le vieil hôtel à jardins, demeure de la brune Maryelle,—tout à l’extrême du faubourg Saint-Honoré,—semblait endormi. Au premier étage, en effet, dans le salon soie cerise, les rideaux, long-tombants, des fenêtres vitragées—qui donnaient sur les allées sablées et le jet d’eau de la pelouse—interceptaient les clartés de l’intérieur.

Au fond de cette pièce, une large tapisserie Henri II, drapée sur une fleur de fer, laissait entrevoir, en une salle voisine, les blancheurs damassées d’une table en lumières, chargée encore de porcelaines à café, de fruits et de cristaux,—bien que l’on jouât, depuis minuit, dans le salon.

Sous les deux touffes de feuilles d’argent, fleuries de lueurs, d’une couple de girandoles appliquées dans les tentures, deux «messieurs» du glacis le plus élégant, aux teints anglais, aux sourires distingués, aux airs bien pensants, aux longs favoris fluides, proféraient le lys de leurs gilets vis-à-vis d’un écarté, que tenait, contre l’un d’eux, une sorte de jeune abbé brun, d’une pâleur naturelle très saisissante (on eût dit celle d’un mort) et d’une présence au moins équivoque, en ce séjour.

Non loin, Maryelle, en un déshabillé de mousseline dont s’avivaient ses yeux noirs, et des violettes au joint de son corsage où bougeait de la neige, versait, de temps à autre, du roederer glacé en de longs verres légers, sur un guéridon,—sans cesser, pour cela, d’attiser, de ses aspirantes lèvres, le feu d’une cigarette russe—que maintenait, annelée au petit doigt gauche, une fine pince de vermeil.—Sourieuse, aussi, parfois, des propos tièdes que—par sursauts et comme lanciné de discrets transports,—venait lui susurrer à l’oreille (en se penchant sur le perlé des épaules) l’invité oisif,—elle daignait répondre, mono-syllabiquement.

Ensuite, c’était encore le silence, à peine troublé par le bruissement des cartes, de l’or poussé, des jetons de nacre et des billets sur le tapis.

L’air, le mobilier, les étoffes, sentaient un peu le fade: une fluence de veloutines, l’âcre du tabac d’Orient, l’ébène des vastes miroirs, le vague des bougies, une idée d’iris.

*

 

Le joueur en soutane de drap fin, l’abbé Tussert, n’était autre que l’un de ces diacres sevrés de toute vocation, dont la pénible engeance tend, par bonheur, à disparaître. Rien, en lui, de ces petits abbés d’autrefois, que le bouffi de leurs joues rieuses a rendus, dans l’Histoire, presque véniels. Celui-ci, grand, taillé à la serpe, la face d’un ovale aux maxillaires saillants, était, vraiment, d’une espèce plus sombre. C’était au point qu’à de certains instants l’ombre d’un crime ignoré semblait foncer encore sa silhouette. Chez lui, le grain spécial du teint blafard indiquait des sens d’un sadisme froid. D’astucieuses lèvres pondéraient, en ce visage, l’énergie naïvement barbare des traits. Ses prunelles noiraudes, vindicatives, luisaient sous la carrure d’un front triste, aux sourcils rectilignes, et leur regard crépusculaire était comme natalement préoccupé; souvent fixe.—Laminé par les controverses du séminaire, le timbre d’acier de sa voix avait acquis des inflexions mates qui en ouataient la dureté; toutefois on sentait le poignard dans la gaine. Taciturne,—s’il parlait, c’était de haut et l’un des pouces presque toujours enfoncé dans son élégante ceinture à franges de soie.—Très demi-mondain, «lancé» comme s’il eût cherché à se fuir,—plutôt reçu qu’accepté, il est vrai,—on l’admettait, grâce à cette sorte de peur confuse, indéfinissable, que suggérait sa personne. D’aucuns (d’affreux malins, à rentes escroquées) l’invitaient, aussi, pour poivrer, s’il était possible, du clinquant de sa sacrilège présence,—du scandale, enfin, de son costume,—la banalité lamentable d’un souper de viveurs,—ce qui réussissait mal, car son aspect gênait, au fond, même en de tels milieux (les déserteurs quelconques n’étant guère estimés des inquiets sceptiques modernes).

Au fait, ce costume, pourquoi le gardait-il? Peut-être, s’étant mis à la mode sous cette robe, craignait-il, aujourd’hui, de se travestir d’une redingote qui eût compromis son «originalité»?… Mais non! C’est qu’il était trop tard; il avait l’empreinte. Ses pareils, même en se laïcisant l’extérieur, ne sont-ils pas reconnaissables toujours? On dirait que, de tous les vêtements qu’ils portent ensuite, transparaît l’invisible soutane de Nessus qu’ils ne peuvent plus s’arracher des épaules, ne l’eussent-ils endossée qu’une fois: on en perçoit l’absence. Et, lorsque, à l’instar d’un Renan par exemple, ils jasent du Maître, leur juge, il semble, par intervalles, qu’au milieu d’on ne sait quelle VRAIE nuit, apparue, alors, tout au fond de leurs yeux, on entend,—au subit reflet d’une lanterne sourde et sous des feuillages d’oliviers,—claquer, sur la joue divine, le visqueux baiser de l’Euphémisme.

Maintenant, d’où provenait cet or qu’il extrayait, chaque jour, de sa poche noire? Du jeu? Soit. On glissait là-dessus sans approfondir, ne lui connaissant ni dettes, ni maîtresse, ni bonnes fortunes.—D’ailleurs, aujourd’hui!… Qu’importait?… Chacun ses petites affaires!… Les femmes le traitaient d’homme «charmant»; et c’était fini.

*

 

Tout à coup, Tussert, sur un refus de cartes, ployant son jeu:

—Je perds seize mille francs, ce soir! dit-il.

—Vingt-cinq louis de revanche? offrit le vicomte Le Glaïeul.

—Je ne propose ni accepte le jeu sur parole et je n’ai plus d’or sur moi, répondit Tussert. Toutefois, mon état m’a mis en possession d’un secret,—d’un grand secret,—que je me décide à risquer, si cela vous agrée, contre vos vingt-cinq louis,—en cinq points liés.

Après un assez légitime silence:

—Quel secret?… demanda M. Le Glaïeul, à demi stupéfait.

—Mais, celui de l’EGLISE! répliqua froidement Tussert.

Fut-ce l’intonation brève et, certes, peu mystificatrice de ce ténébreux viveur, ou la fatigue nerveuse de la nuit, ou les captieuses fumées dorées du roederer, ou l’ensemble de ces choses, les deux invités et la rieuse Maryelle, elle-même, tressaillirent à ces mots: tous trois, en regardant l’énigmatique personnage, venaient d’éprouver la sensation que leur eût causée le dressement soudain d’une tête de serpent, entre les flambeaux.

—L’Eglise a tant de secrets… que je pourrais, au moins, vous demander lequel!… répondit, sans plus s’émouvoir, le vicomte Le Glaïeul: mais, vous me voyez médiocrement curieux de ces sortes de révélations. Concluons. J’ai trop gagné, ce soir, pour vous refuser; donc, tenu, quand même! Vingt-cinq louis, en cinq points liés, contre «Le secret de l’EGLISE»!

Par une courtoisie d’homme «du monde» il ne voulut évidemment point ajouter: «… qui ne nous intéresse pas».

On reprit les cartes.

—L’abbé! savez-vous bien qu’en ce moment vous avez l’air du… Diable?… s’écria, d’un ton naïf, la tout aimable Maryelle, devenue presque pensive.

—L’enjeu, d’ailleurs, est d’une bizarrerie minime, pour des incrédules! murmura, follement, l’invité oisif avec un de ces insignifiants sourires parisiens dont la sérénité ne tient même pas devant une salière renversée.—Le secret de l’Eglise! Ah! ah!… Ce doit être drôle.

Tussert le regarda:

—Vous en jugerez, si je perds encore, dit-il.

La partie commença, plus lente que les autres: une manche fut gagnée, d’abord, par… lui; puis revanche perdue.

—La belle! dit-il.

Chose très singulière: l’attention,—pimentée, au début, d’un semblant de superstition souriante, était, par degrés insensibles, devenue intense: on eût dit qu’autour des joueurs l’air s’était saturé d’une solennité subtile:—d’une inquiétude!…—On tenait à gagner.

A deux points contre trois, le vicomte Le Glaïeul, ayant retourné le roi de coeur, eut, pour jeu, les quatre sept—et un huit neutre; Tussert, ayant la quinte majeure de pique, hésita, joua d’autorité, par un mouvement de risque-tout,—et perdit, comme de raison. Le coup fut joué très vite.

Le diacre eut, pendant une seconde, une lueur de regard et le front crispé.

A présent, Maryelle considérait, insoucieusement, ses ongles roses; le vicomte, d’un air distrait, examinait la nacre des jetons, sans questionner; l’invité oisif, se détournant, par contenance, entr’ouvrit (avec un tact qui tenait, vraiment, de l’Inspiration!) les rideaux de la croisée, auprès de lui.

*

 

Alors, à travers les arbres, apparut, pâlissant les bougies, l’aube livide,—le petit jour, dont le reflet rendit brusquement mortuaires les mains des jeunes hôtes du salon. Et le parfum de l’appartement sembla s’affadir, plus impur, d’un regret de plaisirs marchandés, de chairs à regret voluptueuses,—de lassitude!—Et de très vagues mais poignantes nuances passèrent sur les visages, dénonçant, d’une imperceptible estompe, les atteintes futures que l’âge réservait à chacun d’eux. Bien que l’on ne crût à rien, ici, qu’à des plaisirs fantômes, on se sentit, tout à coup, sonner si creux en cette existence, que le coup d’aile de la vieille Tristesse-du-Monde effleura, malgré eux, à l’improviste, ces faux amusés: en eux, c’était le vide, l’inespérance: on oubliait, on ne se souciait plus d’entendre… l’insolite secret… si, toutefois…

Mais le diacre s’était levé, glacial, tenant, déjà, son tricorne.—Après un coup d’oeil circulaire, officiel, sur ces trois vivants quelque peu interdits:

—Madame, et vous, messieurs, dit-il, puisse l’enjeu que j’ai perdu vous donner à songer!… Payons.

Et, regardant, avec une fixité froide, les brillants écouteurs, il prononça, d’une voix plus basse, mais qui sonna comme un coup de glas, cette damnable, cette fantastique parole:—Le secret de l’Église?… C’est… C’EST QU’IL N’Y A PAS DE «PURGATOIRE».

Et, pendant que, ne sachant que penser, on le considérait, non sans un certain émoi, le diacre, ayant salué, se dirigea, tranquille, vers le seuil;—après avoir montré, dans l’embrasure, sa face morne et blême, aux yeux baissés, il referma la porte sans aucun bruit.

Une fois seuls, on respira, délivré de ce spectre.

—Ce doit être inexact! balbutia, candidement, la sentimentale Maryelle, encore impressionnée.

—Propos d’un décavé, pour ne pas dire d’un farceur qui ne sait de quoi il parle!… s’exclama Le Glaïeul, d’un ton de palefrenier qui a fait fortune.—Le Purgatoire, l’Enfer, le Paradis!… C’est du moyen âge, tout cela! C’est de la blague!

—N’y pensons plus! flûta l’autre gilet.

Mais, en cette mauvaise clarté de l’aube, le menaçant mensonge du jeune impie avait, quand même, porté!—Tous trois étaient fort pâles. On but, avec de niais sourires forcés, un dernier verre de champagne…

Et, cette matinée-là,—de quelque pressante éloquence que se montrât l’invité oisif,—Maryelle, pénitente peut-être, refusa d’accéder à son «amour».

 

L’INCOMPRISE

A Monsieur Jules Destrée.

Ne frappez jamais une femme, même avec une fleur.

Sourates de l’AL-KORAN.

 

Aux primes roses du dernier printemps, Geoffroy de Guerl, emmenant de Paris sa première préférée, Simone Liantis, avait loué, sur les bords de la Loire, ce riant cottage, meublé en style Louis XVI et clos de jardins—où de très hauts lilas, enserrant une centrale étendue de verdure, s’entrecroisaient en longues charmilles jusqu’à la claire-voie.—Aux lointains alentours, sur le flanc de menues collines, d’assez profondes épaisseurs de frênes et de mélèzes,—que, maintenant, rougissait déjà l’automne,—épandaient comme de la solitude vers l’habitation.

A vingt ans—et n’étant doué que d’à peine sept mille francs de rente,—s’exposer à de l’attachement pour une élégante, pour cette élancée brune aux regards assurés, à peau de jasmin, aux traits fins et durs,—folie, n’est-ce pas?… Soit. Mais si M. de Guerl était bien fait, d’allures aimables, d’une bravoure célèbre et d’un esprit artiste, une sentimentalité clairvoyante le défendait,—armure occulte, mais à l’épreuve,—contre toutes amoureuses concessions capables d’entraîner d’essentielles déchéances.

Simone, d’ailleurs, durant ce sizain de lunes de miel, s’était montrée des moins dangereuses, ne jouant au mariage que par attitude, point mondaine, gaie, peu dépensière, et, les soirs, ayant de ces «_tout ce que tu voudras_!» qui brûlaient l’oreille.—Et puis, sa nature était si insoucieuse, qu’elle s’était laissé saisir et vendre tout ce qu’elle tenait de ses deux premiers oubliés. Il ne lui restait, pour biens, que d’insignifiants bijoux, de peu nombreuses toilettes,—et une bague. Par exemple, le merveilleux solitaire de celle-ci était d’une taille, d’une blancheur et d’une eau si rares—que des joailliers en renom s’étaient engagés à le payer, net, cinq cents louis, le jour qu’il plairait.

—Ah! comme l’on s’était «amusé» toute la saison!… Chevauchées, parties de pêche et de canot, chasses exprès fatigantes, repas rustiques sur l’herbe, excursions,—et, chez soi, musique, baisers, livres, causeries et disputes! L’on avait des jeux,—de vieilles armes, aussi, d’autrefois, qu’on essayait, pour rire, aux jardins.—En fait de connaissances, on n’avait reçu personne; si bien que, grâce à l’illusion juvénile, M. de Guerl et Simone pouvaient, à présent, se sembler intimes.

*

 

Cependant… elle avait des instants, instants indéfinissables, dont la fréquence augmentait aux approches du retour à Paris. Ainsi, lorsque, la tenant enlacée, sous les lilas troués de lueurs d’étoiles, il lui disait les choses les plus douces, lui parlant, avec tendresse, d’un enfant qui les unirait plus encore, d’heures passionnées, d’une existence joyeuse et toute simple, la bien-aimée paraissait comme distraite, le regardait avec une sorte d’étrangère fixité, comme lui cachant un grief. Un trépignement démentait les singulières larmes dont, parfois, ses cils étincelaient; ce qui donnait à son émotion secrète un caractère de contrariété,—presque d’impatience,—inintelligible.

Elle semblait sur le point de lui crier quelque chose; puis, désespérée et comme y renonçant, elle se taisait.

Brusque, elle lui avait souvent dit, en ces instants-là:

—Tu sais, Geoffroy, s’il me plaisait, je pourrais te quitter?—même sans te prévenir, d’une heure à l’autre.—Avec mon diamant, je suis libre: j’aurais le temps, là-bas, de choisir, entre les plus riches, un amant de mon goût. Oui, si je voulais, dès ce soir,—tiens, tu serais seul. Plus de Simone.—Eh bien?… quoi! cela ne t’irrite pas davantage?… Merci!

Ses yeux brillaient; on eût dit qu’elle attendait une parole, un acte, que M. de Guerl ne savait pas trouver. Les réponses étonnées du jeune homme étaient reçues de Simone avec des détours de tête, une moue,—un léger haussement d’épaules, même, depuis peu.—Aux: «—Que te prend-il, chère Simone?…» elle répondait, grave, en regardant le vague:—«Tu verras, toi, qu’avec toute ta bonne éducation, tu seras la cause de ma mort.—Mais… qu’as-tu donc? s’écriait-il.—Ah! si seulement tu étais un peu… autre!—Alors, tu ne m’aimes plus?…—Si… mais… pas tant que je voudrais! et c’est ta faute.» Il souriait à ce mot, et Simone, sourcils froncés, courait s’enfermer dans sa chambre—où son amant l’entendait pleurer pendant quelquefois une heure.—Revenue vers lui, elle paraissait avoir oublié sa petite scène!… De sorte que, sans accorder à l’incident plus d’attention, M. de Guerl, se désattristant, concluait avec un «Dieu! que les femmes sont bizarres!» dont la banalité puissante le rassurait.

*

 

Par un couchant magnifique, vers les cinq heures, comme tous deux, aux jardins, par forme de distraction paradoxale et faute d’autres, tiraient de l’arbalète sur la pelouse,—d’une vieille et forte arbalète de jadis,—la trop singulière jeune femme, n’ayant plus de carreaux à envoyer, s’écria, tout à coup,—après un de ces longs regards dans le vague:

—Tiens! suis-je bête! Et ça?

En une saccade, ôtant de son doigt le diamant, elle le posa sur la rainure de l’arbalète, en ce moment relevée vers les bouquets de bois et les flaques stagnantes de la Loire.

—Hein!… Si je l’envoyais? Pourtant?… dit-elle.

Et elle riait.

—Simone! es-tu folle?… répondit-il.

Mais, comme cédant à quelque irrésistible mouvement d’hystérie perverse, arrivée à la crise aiguë, elle pressa froidement la détente:—une étincelle, une goutte de feu s’enfonça dans le crépuscule.

Pendant que M. de Guerl regardait son amie avec stupeur, celle-ci, laissant tomber l’arbalète, arracha une branchette assez solide, puis, jetant l’autre bras à l’entour du cou de son amant, lui murmura, les yeux à demi fermés, d’une voix rauque, triviale, câline,—et d’un timbre qu’il n’avait pas entendu:

—_Ah! je sais ce que je mérite, va! Mais, cette fois, au moins, je pense—que tu vas y aller_… (Elle cinglait l’air, de sa badine) et là,—ferme!… ou tu n’es pas un homme! Crois-tu quelle m’aura coûté cher, ma première danse, de toi?—Dame, aussi! quand on étouffe!… Ah! ça fait du bien, ça détend, de dire les choses, à la fin des fins!—Te voilà mon maître! Plus un sou! Tu peux me chasser!—Comme tu me plais, à présent!… Mais, rudoie-moi donc! Surtout ne te gêne pas.—Comment! tu dis que tu m’aimes, et, en six mois, tu ne m’as même pas flanqué une gifle?…—C’est égal: cette fois-ci, je ne l’aurai pas volé, d’être battue! (Elle se renversait à demi, sentant l’âcre, marquant, de ses ongles, l’une des mains de son amant, dont elle respirait, à narines dilatées, le veston de velours noir.)—_Il faut qu’une femme se sente un peu tenue, vois-tu!… Et, si tu savais comme ça vaut mieux que des phrases une bonne dégelée!—Tu vas me laisser là ta politesse, à présent, j’imagine? hein!_… (Ses dents claquaient.) Là! tu es pâle! tu es en colère! Tu vas me faire des bleus!… Je savais bien que tu étais un mâle!

A cette éruption, des moins prévues, M. de Guerl, ayant, en effet, pâli, la considérait comme s’il l’eût vue pour la première fois. Puis, se dégageant, après un silence, et tranquille:

—Une cravache me sera mieux en main! dit-il.

Et, la laissant, haletante, sur un banc, il rentra; puis, de l’autre porte, sortit de la maison, comme on s’échappe.—Trois heures après, Simone, très inquiète, déchirait, entre ses dents, son mouchoir, dans sa chambre, devant une bougie,—lorsque la bonne lui remit la lettre suivante, apportée de Nantes, par exprès:

«Chère abandonnée, je te dois six mois d’une illusion ravissante, je l’avoue; mais, en te dévoilant, ce soir, tu as à jamais glacé pour toi les sens que cette illusion seule m’inspirait.—Certes, je n’ignore pas qu’aujourd’hui, surtout, il paraît indispensable (aux yeux de maintes personnes de ton sexe) d’être une brute pour être un «mâle»,—et que les baisers semblent plus fades à celles-ci que les horions;—mais comme, d’une part, entre les violents plaisirs auxquels, par simple jeu, peut se prêter notre sensualité, il se trouve que le propre de ceux dont, paraît-il, tu raffoles, est de détruire cette JOIE, qui (seule et avant tout) doit consacrer la vie à deux entre une compagne et son compagnon, et comme, d’autre part, si tu ne peux te passer de danses pour te figurer que tu m’aimes, je puis très bien, moi, me passer, pour être heureux, d’administrer des volées à celle qui m’est chère,—j’ai dû m’enfuir, même sans chapeau, pour nous épargner tout échange d’aussi oiseuses que burlesques explications.

«Ainsi, fantasque enfant! lorsque je te contemplais, dans les belles soirées, sous nos longues charmilles, et que, transporté d’amour, je murmurais sur tes lèvres ce que mon coeur me suggérait, tu te disais, toi, tout bonnement, avec un profond soupir, en levant tes beaux yeux au ciel, dont ils semblaient mélancoliquement compter les étoiles:—Oui; mais, tout cela, ce n’est pas des bons coups de botte?… Pauvre ange! plains-moi, si, redoutant une gaucherie native, je ne m’estime pas assez parfait pour oser…, ne fût-ce qu’essayer de te satisfaire. A chacun ses sens et ses désirs! Je ne discute pas les tiens, ni leur aloi; je déplore, seulement, de ne me juger, pour toi, qu’un aggravant garde-malade. Donc, adieu. Ne t’inquiète pas plus de notre coeur que de la chaumière; celle-ci est déjà louée, pour le 15, à toute une famille de braves négociants, qui n’attendent que ton départ. Demain, dans la matinée, un factotum viendra te remettre, sous pli, un bon de six mille francs, payable à vue (à la tienne seule), chez mon notaire, à Paris. Moi, je suis déjà loin.»

«Compliments, regrets et bonne chance!

«GEOFFROY[2].»

[2] L’auteur de cette Nouvelle n’approuve guère le ton de cette lettre envers une malade. Elle serait, tout d’abord, d’un ingrat, si elle n’émanait d’un jeune ignorant mondain, beaucoup TROP distingué ici.

Simone, à cette lecture, allongeant les lèvres avec une irréprochable moue de dédain, la laissa tomber d’entre deux doigts:

—Quel dommage qu’un si beau garçon ne soit, au fond, qu’un rêveur!—murmura-t-elle:—et quel dommage que ceux-là qui savent comprendre une femme… soient si…

Elle s’arrêta, rêveuse elle-même, Simone Liantis, la pauvre et délicate fille,—hélas! tout récemment décédée, d’ailleurs (navrante Humanité!) sous le numéro 435, vingt-sixième série (nymphomanes), aux Incurables,—son mal étant essentiel,—c’est-à-dire de ceux dont on ne peut pas (sans Dieu) VOULOIR guérir.