OceanofPDF.com halo lamour interdit final French Edition
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De chair et de sang
Quand je me suis réveillée, le soleil inondait ma chambre. Les grains de poussière dansaient en suspension. Je sentais les embruns, je reconnaissais le bruit des mouettes et des vagues qui se brisaient contre les rochers. Je regardais les objets qui étaient devenus les miens : les meubles blancs, le lit en fer forgé, le papier peint couvert de roses. Les tiroirs de la coiffeuse étaient décorés de fleurs peintes et dans un coin trônait un magnifique rocking-chair. Enfin, près de mon lit, contre le mur, il y avait un bureau.
En comparaison, le Paradis n’est pas facile à décrire. Le langage des humains est bien trop limité pour y parvenir : il y a tellement de choses qu’on ne peut formuler ! Il faut imaginer une vaste étendue blanche,
- 22 - une ville invisible ; rien de matériel mais malgré tout une vue magnifique. Un ciel d’or liquide et de quartz rose, un sentiment de flottement, d’apesanteur, une merveille qui surpasse le plus beau palais terrestre.
Pour moi, le plus frustrant était le mot aimer. Tant de significations pour un si petit mot. Les gens le prononçaient à tort et à travers, pour parler de leur attachement à un objet, un animal, un lieu de vacances, ou encore un plat appétissant. Et ils pouvaient l’associer dans la même phrase à la personne la plus importante de leur vie. Franchement, quelle insulte ! Il aurait dû y avoir d’autres termes pour décrire les émotions les plus intenses. D’autant plus que l’amour était le principal souci des humains. Ils cherchaient tous désespérément la personne qu’ils pourraient appeler leur « moitié ». D’après ce que j’avais lu, être amoureux
- 23 - revenait à n’avoir plus qu’une seule personne en tête. Le reste du monde n’avait plus aucune importance aux yeux des amoureux. La moindre séparation les rendait mélancoliques et les retrouvailles faisaient palpiter leur cœur à nouveau. La puissance de ce sentiment me laissait songeuse. L’être aimé pouvait vous devenir si cher que son visage restait à jamais gravé dans votre mémoire. On pouvait tenir à cette personne plus qu’à sa propre vie. Incroyable ! Nous, les anges, n’avions pas le droit de tomber amoureux.
Des bruits dans la cuisine m’ont arrachée à mes rêveries et tirée de mon lit.
Un châle sur les épaules, je suis descendue pieds nus, guidée par une délicieuse odeur de thé et de toasts. J’étais contente de voir que je m’adaptais à ce mode de vie ; quelques semaines auparavant, ces odeurs m’auraient donné mal au crâne ou
- 24 - envie de vomir. A présent, elles commençaient à me plaire. C’était aussi agréable de sentir le parquet lisse sous mes pieds. Mais, à moitié réveillée, je me suis cogné un orteil contre le réfrigérateur. La douleur m’a rappelé que j’étais bien réelle et que j’éprouvais des sensations.
Ensuite, Gabriel m’a tendu une tasse de thé fumant, que j’ai tenue trop longtemps avant de la poser et qui m’a brûlé les doigts. A la différence de mon frère et de ma sœur, je n’étais pas immunisée contre la douleur.
Mon corps était aussi fragile que celui des humains, sauf que, à l’inverse d’eux, je pouvais guérir spontanément de coupures ou de fractures. C’est d’ailleurs cette fragilité qui inquiétait Gabriel. Mais on m’avait choisie pour cette mission, justement parce que j’étais plus en phase avec les humains que les autres anges : je les observais, je compatissais à leurs malheurs,
- 25 - j’essayais de les comprendre. Je leur faisais confiance, je pouvais pleurer pour eux. J’étais peut-être plus proche d’eux parce que j’étais jeune J’avais été créée dix-sept ans auparavant, ce qui correspondait à la petite enfance en années célestes. Gabriel et Ivy, en revanche, combattaient depuis des siècles. Ils avaient connu des guerres qui dépassaient mon imagination. Ils avaient eu tout le temps d’acquérir de la force pour défendre les humains. Ça n’était pas leur première visite sur Terre, loin de là, alors ils connaissaient ses dangers. Moi, j’étais un ange plus « pur », plus vulnérable. Jeune, naïve, j’accordais facilement ma confiance. Je ressentais la douleur parce que je n’avais pas la sagesse ni l’expérience de mes aînés. C’est pour cette raison que Gabriel aurait préféré quelqu’un d’autre, et aussi pour cette raison que, contrairement à son souhait, on m’avait choisie.
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J’ai siroté mon thé avec précaution en souriant à mon frère. Il a attrapé un paquet de céréales.
— Alors, qu’est-ce que tu veux ? Toasts ou pétales de blé au miel ?
— Hum, des toasts, plutôt.
Assise à la table, Ivy beurrait distraitement une tartine. Elle essayait de prendre goût à la nourriture, sans grand succès. Je me suis rapprochée de la douce odeur de freesia qu’elle semblait promener avec elle.
— Je te trouve un peu pâle, m’a-t-elle dit avec son calme habituel.
Ivy jouait la mère poule de notre petite famille.
— Bof ! C’est rien, juste un mauvais rêve.
Elle a aussitôt écarté la mèche devant ses yeux et m’a regardée avec attention.
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— Dans ce cas, je ne dirais pas que ce n’est rien. Tu sais que nous ne sommes pas censés rêver.
Gabriel s’est approché de moi, l’air inquiet.
— Sois prudente, Bethany, m’a-t-il conseillé, sur le ton du grand frère modèle. Ne t’habitue pas à cette expérience. Je sais, les rêves ça a l’air génial, mais rappelle-toi que nous ne sommes que des visiteurs, ici. Tout cela est temporaire, et tôt ou tard il nous faudra partir… Quitter la Terre…
Je devais avoir l’air triste, car il a enchaîné sur un ton plus léger.
— Enfin, on a encore le temps ! On en reparlera plus tard…
Etre sur Terre avec Ivy et Gabriel, c’était spécial. Partout où nous allions, ils attiraient l’attention. Gabriel ressemblait à une statue classique qui aurait pris vie. Son corps était parfaitement proportionné et chacun
- 28 - de ses muscles semblait taillé dans le marbre. Il avait le front large, le nez droit et ses cheveux étaient souvent attachés en queue de cheval. Ce jour-là, il s’était créé un look savamment négligé avec un jean délavé et une chemise en lin froissé.
Dans notre univers, il appartenait aux sept archanges de Dieu. Ils n’arrivaient qu’en deuxième position dans la hiérarchie angélique, c’étaient eux qui avaient le plus de contacts avec les humains : ils avaient été créés pour faire le lien entre Dieu et les mortels. Mais Gabriel était avant tout un guerrier – son nom signifiai « Force de Dieu ».
Ivy, elle, faisait partie des anges les plus sages et les plus âgés, même si on ne lui donnait pas plus de vingt ans. C’était une séraphine, la classe des anges les plus proches du Seigneur. Le serpent doré sur son poignet symbolisait son rang. Avec son cou
- 29 - gracile, son visage ovale et sa peau laiteuse, elle ressemblait à une madone de la Renaissance. Et encore plus ce matin-là, où elle portait une robe vaporeuse et des sandales dorées.
Quant à moi, je n’avais rien de spécial ; j’étais un ange ordinaire, en bas de l’échelle. Et ça m’était égal. Je pouvais entrer en contact avec les esprits humains qui pénétraient dans le Royaume. Comme mon frère et ma sœur, j’avais une allure un peu éthérée. Mes yeux étaient marron et mes cheveux, châtains bouclés. J’avais pensé qu’une fois recrutée pour une mission sur Terre je pourrais choisir mon apparence, mais ça ne marchait pas comme ça. Quand je croisais mon reflet dans un miroir, je distinguais un désir, une impatience qui étaient absents chez mon frère et ma sœur. Malgré mes efforts, je n’arrivais jamais à avoir l’air aussi détaché de tout qu’eux.
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Ivy est allée poser son assiette près de l’évier en se déplaçant comme si elle dansait au lieu de marcher. Ils bougeaient tous les deux avec une grâce que j’étais incapable d’imiter. On m’avait d’ailleurs reproché plus d’une fois mon pas lourd et mes maladresses.
Ivy s’est ensuite installée sur le rebord de la fenêtre avec le journal.
— Quelles sont les nouvelles ? ai-je demandé.
Elle s’est contentée de me montrer la première page : « attentats à la bombe, catastrophes naturelles, crise économique… » Je me suis aussitôt sentie déprimée.
— Pas étonnant que les gens ne soient pas heureux, a soupiré Ivy. Ils n’espèrent rien de l’avenir.
— Alors, qu’est-ce qu’on peut bien faire pour eux ?
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— Ne rêvons pas trop, est intervenu Gabriel. Ça prend du temps de changer les mentalités.
— Et ce n’est pas à nous de sauver le monde, a répondu Ivy. Concentrons-nous sur notre petite partie.
— Sur cette ville, tu veux dire ?
— C’est ça. Elle fait partie des cibles des Forces des Ténèbres. Nous devons les contrer.
— Ils choisissent des endroits bizarres, mais j’imagine qu’ils commencent petit pour monter ensuite en puissance, a dit Gabriel d’un air dépité. S’ils peuvent conquérir une petite ville, alors ils peuvent ensuite changer un Etat et même un pays.
— Est-ce qu’ils ont déjà fait des dégâts ? ai-je demandé.
— On va s’en rendre compte très vite, a dit Gabriel. Mais nous mettrons un terme à leur œuvre de destruction.
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— En attendant, essayons de nous fondre dans la masse, a dit Ivy pour détendre l’atmosphère.
J’ai failli éclater de rire et lui conseiller de se regarder dans un miroir. Comment pouvait-elle être aussi naïve ? Même moi je savais que passer inaperçus allait constituer un sacré défi pour nous.
N’importe qui pouvait voir que nous n’étions pas comme tout le monde. Pas excentriques comme des étudiants en art ou en théâtre aux looks décalés, mais vraiment différents, dans le genre extra-terrestre. Nous nous démarquions de plusieurs façons. Par exemple, les humains avaient des défauts ; nous, non. La première chose que l’on remarquait chez nous, c’était notre peau. Une peau translucide au point qu’on pouvait croire qu’elle contenait des particules de lumière. Cela devenait encore plus évident dans le noir, où elle irradiait, comme si elle
- 33 - était phosphorescente. Nous portions toujours des vêtements couvrants pour cacher nos ailes au maximum. Nous ne laissions pas non plus d’empreintes de pas, même dans le sable.
Quand nous avons commencé à nous mêler à la population locale, les gens se sont demandé ce que nous étions venus faire dans ce trou perdu. Ils nous prenaient pour des touristes en séjour prolongé, ou pour des vedettes de série télé en tournage. Naturellement personne ne savait que notre fratrie était là pour aider un monde en conflit permanent, au bord de l’autodestruction. Il suffisait d’ouvrir un journal ou d’allumer la télé pour comprendre : « meurtres, enlèvements, attaques terroristes, guerres, agressions de personnes âgées… » la liste était longue. Il y avait tant d’âmes en danger que les Forces du Mal profitaient de l’occasion. Gabriel, Ivy et moi devions
- 34 - contrecarrer leur influence. D’autres Etres de Lumière remplissaient leur mission un peu partout dans le monde. Je savais que notre rôle était difficile à tenir, mais j’étais persuadée qu’on réussirait. Je pensais même que ce serait facile, que notre présence serait la solution. J’ignorais à quel point je me trompais.
La plupart des habitations de Venus Cove étaient de modestes maisonnettes. Toutefois, le long de la côte, les rues bordées d’arbres abritaient des demeures plus impressionnantes, la nôtre. Gabriel la trouvait « trop », il aurait préféré quelque chose de moins luxueux mais, Ivy et moi l’adorions. Et si nos supérieurs ne voyaient pas de mal à ce qu’on profite de notre séjour sur Terre, alors pourquoi pas ?
Venus Cove comptait environ trois mille habitants, chiffre qui doublait en été, lorsque la ville se transformait en
- 35 - station balnéaire. Mais les gens étaient accueillants en toute saison. J’aimais l’ambiance qui y régnait : personne ne se pressait jamais. Les gens dînaient dans le restaurant le plus tape-à-l’œil de la ville aussi facilement qu’au snack de la plage. Ils étaient trop détendus pour se soucier de ce genre de choses.
— Bethany on est bien d’accord ?
J’ai essayé de me souvenir de quoi Gabriel parlait, mais j’étais perdue.
— Désolée, j’étais à des kilomètres… Qu’est-ce que tu disais ?
— J’essaie de poser de nouvelles règles. A partir d’aujourd’hui, il s’agit de les respecter.
C’était notre premier jour au collège Bryce Hamilton, moi en tant qu’élève et lui en tant que professeur de musique. Le lycée avait semblé un bon endroit pour commencer notre travail contre les envoyés du Mal, puisqu’il rassemblait plein de jeunes. Ivy, jugée
- 36 - trop différente pour y aller, ferait office de mentor et s’assurerait de notre sécurité.
— Le plus important, c’est de ne pas perdre de vue notre mission, accomplir de bonnes actions, faire preuve de charité et de gentillesse, montrer l’exemple. Pas de miracles, en tout cas pas avant de pouvoir prédire comment ils seront perçus. En même temps, nous devons observer les gens et apprendre d’eux au maximum.
Je me doutais que ces règles de base valaient surtout pour moi. Gabriel avait toujours su gérer n’importe quelle situation.
— On va bien s’amuser, ai-je dit, peut-être avec un peu trop d’entrain.
— On n’est pas là pour s’amuser, a rétorqué Gabriel. Tu n’as pas entendu ce que j’ai dit ? Bon, en gros, nous œuvrons pour le bien de la
communauté. Mais nous devons éviter
- 37 - de nous faire remarquer. Bethany, je t’en prie, ne fais rien qui puisse perturber les élèves.
— Comme quoi, par exemple ? Dis que je vais leur faire peur, aussi.
— Tu sais bien ce que Gabriel veut dire. Souvent, tu parles avant de réfléchir. Alors fais un effort. Pas de conversation sur nos origines, pas de « Dieu m’a dit… ». Ils trouveraient ça bizarre.
— C’est bon, j’ai compris. Mais j’espère que j’ai quand même le droit de me dégourdir les ailes dans les couloirs à l’heure du déjeuner ?
Gabriel m’a lancé un regard noir. J’ai attendu en vain qu’il comprenne ma blague : il ne s’est pas déridé. Il n’avait vraiment aucun humour.
J’ai soupiré.
— Ne t’en fais pas, je serai sage. Promis.
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Ivy est allée chercher mon uniforme et elle a sorti une chemise, un pantalon et une cravate pour Gabriel.
— Tu es sûre qu’il y a un code vestimentaire pour les profs ? a-t-il demandé.
— Il me semble, oui, a répondu Ivy. Mais même si je me trompe, inutile de prendre un risque pour ton premier jour, non ?
— De mon côté, je devais admettre que l’uniforme du collège était assez stylé. La robe, d’un joli bleu pastel, accompagnait des chaussettes, des chaussures à boucle et une veste bleu marine avec le blason de l’école brodé sur la poche de poitrine.
— Voilà, a-t-elle conclu avec un grand sourire. L’ambassadrice du Ciel transformée en petite écolière du coin.
J’aurais préféré un autre mot qu’ambassadrice. C’était lourd à porter car j’avais conscience que l’on
- 39 - n’exigeait pas de moi de ranger ma chambre, faire mes devoirs et garder mes petits frères et sœurs.
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, Gab…, ai je commencé. Et si je n’étais pas prête ?
— Nous n’avons pas le choix, Bethany. Tout ce que nous avons à faire ici se résume en trois mots : accomplir notre devoir.
— Oui, c’est ce que je veux, mais quand même, c’est le lycée. C’est une chose d’observer les gens de loin, s’en est une autre de se retrouver en plein milieu de l’action.
— On n’a pas le choix ! répéta Gabriel. Comment veux-tu changer quoi que ce soit si on reste observateur ?
— Oui, mais si ça tourne mal ?
— Je serai là, ne t’en fais pas.
Je n’imaginais pas seulement les dangers physiques, auxquels on
- 40 - pourrait remédier de toute façon. Non, je craignais surtout d’être séduite par le monde des humains, sachant que ça pouvait me conduire à perdre de vue notre objectif. Après tout, c’était déjà arrivé. Oui n’a jamais entendu parler d’anges déchus ? On avait bien ce qu’ils étaient devenus.
Grâce à leur expérience, Ivy et Gabriel étaient conscients des pièges, mais pour une débutante comme moi les dangers étaient bien réels.
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