OceanofPDF.com halo lamour interdit final French Edition

Venus Cove ............................... - 42 -

Venus Cove

 

 

Le collège Bryce Hamilton se situait dans la proche banlieue, au sommet d’une colline. Les étages supérieurs offraient une vue sur les vignes et la campagne verdoyante ou, de l’autre côté, sur les falaises de la côte. Avec ses fenêtres voûtées, ses murs couverts de vignes vierges, ses grandes pelouses et son clocher, l’école était l’un des bâtiments les plus anciens de la ville.

Quelques marches menaient au porche de l’entrée principale. Sur la droite se trouvait une petite chapelle. L’ensemble était entouré de murs très hauts. Les grilles en fer forgé restaient ouvertes pour permettre aux voitures de se garer dans l’allée de graviers.

Malgré son apparence très ancienne, Bryce Hamilton avait la réputation de

 

- 42 - vivre avec son temps. Le collège, connu pour sa pédagogie d’avant-garde, avait pour préférence des parents qui voulaient éviter de soumettre leurs enfants à toute forme de répression. Plusieurs générations d’une même famille avaient parfois fréquenté ses bancs.

Devant la grille, en compagnie d’Ivy et de Gabriel, j’observais les élèves. Être un ange ne m’empêchait pas d’avoir le trac du premier jour, cette drôle de sensation, à la fois désagréable et enivrante. Et je savais que les premières impressions pouvaient faire toute la différence.

Les élèves arrivaient par trois ou quatre : les filles habillées comme moi ; les garçons en pantalon gris, chemise blanche et cravate à rayures bleues et vertes. Malgré l’uniforme, je reconnaissais facilement les différents groupes. Dans la troupe des musiciens, les garçons avaient les cheveux dans les

 

- 43 - yeux, trimballaient leurs étuis et portaient leur chemise sortie du pantalon. Quelques gothiques se distinguaient à leurs yeux ultra-maquillés et à leurs crêtes, qui devaient sûrement aller à l’encontre du règlement de l’école. Ceux qui jouaient les artistes avaient des accessoires : chapeau, béret, foulard original. Des filles se déplaçaient en bande, comme ce groupe de blondes qui traversaient la route en se tenant par le bras. Les intellos portaient l’uniforme et le sac à dos officiel du lycée, sans rien de plus. Ils avaient tendance à marcher tête baissée, déjà polarisés sur la bibliothèque. Un groupe de garçons décontractés et en baskets traînait à l’ombre des palmiers. Ils n’avaient pas l’air pressés d’aller en cours. Ils se donnaient des coups, sautaient les uns sur les autres, tombaient en criant et en riant.

 

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Un garçon est passé près de nous. Il avait mis sa casquette à l’envers et son pantalon tombait si bas sur ses hanches que l’on voyait son caleçon.

Gabriel a fait la grimace.

— Je dois dire que la mode me laisse perplexe ces derniers temps !

Ivy a ri.

— On est au vingt et unième siècle, remets-toi !

— Hé ! N’oublie pas que je suis prof. Dit Gabriel

— OK, mais si tu es du genre critique, ne t’attends pas à te faire apprécier.

Elle lui a pressé l’épaule puis m’a tendu une chemise contenant mon emploi du temps, un plan de l’école et d’autres informations qu’elle avait récoltées pour moi.

— Prête ?

 

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— Plus que jamais ! ai-je répondu pour me donner du courage.

Ivy nous a fait au revoir d’un geste maternel.

— Tout va bien se passer, m’a promis Gabriel. N’oublie pas d’où nous venons.

Nous pensions bien que notre arrivée ferait impression, mais pas au point que les autres s’arrêtent pour nous dévisager ou s’écartent pour nous laisser passer.

Sans croiser le regard de personne, j’ai suivi Gabriel jusqu’au bureau de « la vie scolaire ». Une femme petite et ronde en gilet rose s’est approchée de nous, l’air très affairé.

— Bonjour. Je m’appelle Mme Jordan. Je suis la secrétaire générale de cet établissement. Tu dois être Béthany. Et vous… Mr Church, notre nouveau professeur de musique.

Elle nous a serré la main avec vigueur.

 

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— Bienvenue à Bryce Hamilton. J’ai réservé un casier pour Bethany au deuxième étage. Nous pouvons y aller tout de suite, puis je vous accompagnerai jusqu’en salle des professeurs, monsieur Church. Les réunions ont lieu le mardi et le jeudi. J’espère que vous vous plairez chez nous. Vous verrez, c’est un endroit plein de vie. Pour ma part, en vingt ans de service, je ne me suis pas ennuyée une seule fois !

Nous sommes passés devant les terrains de basket. Un groupe de garçons en sueur dribblaient et lançaient le ballon.

— Il y a un grand match cet après-midi, nous a confié Mme Jordan en nous adressant un clin d’œil par-dessus son épaule. J’espère qu’il ne pleuvra pas. Tout le monde serait tellement déçu si on devait annuler.

Pendant qu’elle continuait à bavarder, j’ai vu Gabriel lever les yeux

 

- 47 - vers le ciel. Discrètement, il a ouvert sa paume vers le haut et fermé les yeux. Ses anneaux d’argent se sont mis à étinceler et, en réponse à sa requête silencieuse, les rayons du soleil ont inondé le terrain de basket.

— Voyez-vous donc ! s’est exclamée Mme Jordan. Le soleil qui revient. Vous devez nous porter bonheur !

Elle nous a fait faire une visite express (ici la cour et sa tenture en toile à voile en guise de préau, là le département multimédia, puis le bloc des sciences, la salle de permanence, le gymnase, les pistes d’athlétisme, les terrains, sans oublier le centre des arts vivants aussi appelé CAV). J’en avais le tournis. Elle devait être pressée, parce qu’après m’avoir montré mon casier et vaguement expliqué comment aller à l’infirmerie, elle a saisi Gabriel par le coude et l’a entraîné avec elle. Il s’est retourné, l’air préoccupé.

 

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Il a articulé silencieusement : Ca va aller ?

Je lui ai souri, espérant avoir l’air sûre de moi. Je ne voulais pas qu’il se fasse du souci : il avait suffisamment de responsabilités. Juste à ce moment-là, la sonnerie a retenti et je me suis retrouvée au milieu de tous les élèves qui me bousculaient pour rejoindre leur premier cours. J’avais l’impression que je n’avais rien à faire là. Mon emploi du temps indiquait : V. CH. S11. Comment étais-je censée comprendre un truc pareil ? D’abord tentée de rentrer à la maison, j’ai fini par attirer l’attention d’une fille.

— Excuse-moi. Euh… Je suis nouvelle… Tu pourrais m’expliquer ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire que tu as chimie avec M. Velt en salle S-onze. C’est là, au bout du couloir. Viens avec moi, on est dans le même cours.

 

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— Merci.

— T’as un trou après la chimie ? Si tu veux, je peux te faire visiter.

— Un quoi ?

— Un trou, une heure libre ?

Je devais faire une drôle de tête car elle a poursuivi :

— Tu appelais ça comment dans ton ancien collège ? Oh, ne me dis pas que tu n’en avais pas ?

— Ben non, on n’en avait pas.

— Dis donc, ça devait craindre un max. Bon, à part ça, je m’appelle Molly.

Elle était très mignonne : joli teint, traits tout en douceur, regard pétillant.

— Moi, c’est Bethany, ai-je répondu en souriant. Merci de ton aide.

Molly m’a patiemment attendue le temps que je trouve le bon livre, un cahier et un stylo. Puis elle a ouvert la porte et nous sommes entrées. En retard, bien sûr.

 

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— Content de vous revoir, mademoiselle Harrison, s’est interrompu M. Velt. En retard dès le premier jour, mademoiselle Church, ce n’est pas ce que j’appellerais un bon début. Dépêchez-vous de vous asseoir.

Il s’est soudain souvenu qu’il avait oublié de me présenter.

— Je vous présente Bethany Church, nouvelle élève à Bryce Hamilton. Merci de faire votre possible pour qu’elle se sente vite à l’aise.

Tous les regards se sont braqués sur moi tandis que je me dirigeais vers la dernière place disponible, dans le fond, à côté de Molly. Quand M. Velt nous a demandé de nous pencher sur l’exercice suivant, j’ai pu la regarder d’un peu plus près. Elle portait de grandes boucles d’oreilles argentées et avait sorti une lime de sa poche pour se faire les ongles sous le bureau.

 

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— T’en fais pas pour Velt, a-t-elle chuchoté. Il est super lourd, et depuis que sa femme a demandé le divorce, c’est encore pire. En fait, la seule chose qui le mette de bonne humeur, c’est sa nouvelle décapotable, même s’il a l’air d’un vrai loser là-dedans.

Elle portait beaucoup de mascara, mais sa peau respirait le naturel.

— Bethany, c’est un joli prénom. Un peu vieillot, peut-être. Mais bon, Molly me rappelle un personnage de livre pour enfants…

Je lui ai souri, sans trop savoir quoi lui répondre. Je n’ai trouvé qu’une banalité.

— On n’a pas le choix… C’est les parents qui décident pour nous.

En plus, je lui mentais : les anges n’ont pas de parents. Soudain j’ai eu peur qu’elle ne s’en rende compte.

 

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— Tu viens d’où, sinon ? m’a-t-elle demandé en secouant un flacon de vernis rose fluo.

— On vivait à l’étranger, ai-je répondu en me demandant comment elle aurait réagi si je lui avais dit que je venais du Paradis. Nos parents y sont encore, en fait.

— Ah bon ? Où, exactement ?

— Oh, dans plusieurs endroits. Ils voyagent beaucoup.

Molly a eu l’air d’accepter ma réponse comme si c’était très banal.

— Qu’est-ce qu’ils font comme métier ?

Impossible de me souvenir de ce qu’on avait dit.

C’était tout moi de faire une gaffe dès la première heure ! Heureusement ça m’est revenu.

— Ils sont diplomates. On est là avec mon frère aîné. Il vient de faire sa

 

- 53 - rentrée comme prof de musique. Nos parents nous rejoindront quand ils le pourront.

J’ai essayé de caser autant d’infos que possible pour satisfaire sa curiosité. Mais les anges ne savent pas mentir. J’espérais que Molly croyait à mon histoire.

— Cool. Je ne suis jamais allée à l’étranger. Venus Cove, ça va te changer. Il ne se passe pas grand-chose dans le coin, à part des trucs bizarres depuis quelque temps.

— Comment ça ?

— J’ai toujours vécu ici, même mes grands-parents habitaient cette ville, ils tenaient un commerce. Et pendant tout ce temps il ne s’est rien passé de spécial. Bon, sauf un incendie à l’usine et peut-être quelques accidents de bateau, mais maintenant…

Elle a baissé d’un ton.

 

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— C’est cambriolages et accidents bizarres en série… Y a même eu une épidémie de grippe l’année dernière, et six gamins sont morts.

— C’est terrible.

Il s’agissait des dégâts causés par les Forces des Ténèbres et ça ne me disait rien qui vaille.

— Et il y a autre chose, a repris Molly en baissant la voix. Mais n’en parle pas trop ici. Certains sont encore sous le choc.

— T’inquiète. Je ne dirai rien.

— Voilà : il y a environ six mois, un des élèves, Henry Taylor, est monté sur le toit de l’école pour récupérer un ballon de basket. Il ne faisait pas l’idiot ni rien, il essayait juste de l’attraper. Personne a compris comment, mais il a glissé et il est tombé. En plein milieu du terrain. Sous les yeux de ses copains. Impossible de faire disparaître

 

- 55 - la tache de sang ! Alors plus personne ne joue sur ce terrain-là.

Avant que je puisse répondre, M. Veit s’est éclairci la voix en nous regardant.

— Mademoiselle Harrison, je suppose que vous expliquez à votre nouvelle camarade le principe des liaisons covalentes ?

— Euh… à vrai dire, non, monsieur Velt. Je ne voudrais pas l’ennuyer à mourir dès son premier jour.

En voyant une veine battre sur le front de M. Velt, je me suis décidée à intervenir. Après avoir envoyé des ondes apaisantes dans sa direction, il s’est instantanément détendu. Il a regardé Molly en émettant un petit rire presque paternel.

— Mademoiselle Harrison, vous avez un sens de l’humour à toute épreuve.

Déstabilisée, Molly a tout de même eu la sagesse de ne pas aller plus loin.

 

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— Il doit traverser la crise de la quarantaine, m’a-t-elle chuchoté tandis qu’il installait un projecteur.

J’ai essayé de ne pas paniquer. La peau des anges brillait assez comme ça à la lumière du jour. Dans le noir, c’était pire. Avec une lumière halogène, qu’est-ce qui allait se passer ? Impossible de prendre ce risque. J’ai demandé à aller aux toilettes et j’ai attendu derrière la porte, le temps que M. Velt termine sa démonstration.

— Tu es perdue ?

La voix m’a fait sursauter. Je ne m’attendais pas à le revoir, mais c’était bien lui, quoique plus habillé : le garçon du ponton. Il avait toujours son sourire désabusé.

— Non, merci, ça va, ai-je répondu en lui tournant le dos.

Impossible de dire s’il m’avait reconnue. J’espérais que la conversation en resterait là. Il m’avait

 

- 57 - prise au dépourvu, et, en sa présence, je ne savais pas où regarder, ni quoi faire de mes mains. Mais il n’avait pas l’air pressé.

— Tu sais, en général, on suit le cours à l’intérieur de la classe.

Je me suis retournée avec l’intention de lui faire comprendre que je ne voulais pas lui parler, mais quand j’ai croisé son regard, j’ai tout à coup eu comme un vertige.

Il a dû s’en apercevoir, parce qu’il a tendu un bras vers moi. J’ai remarqué qu’il portait un lien de cuir tressé au poignet, un élément un peu décalé par rapport à son uniforme.

Malgré sa grande beauté, il n’avait pas l’air prétentieux. Ses yeux clairs avaient une profondeur que je n’avais pas remarquée la première fois. Il était mince, musclé. Il me regardait comme s’il ne savait pas comment s’y prendre pour m’aider. J’aurais voulu trouver un

 

- 58 - truc sympa à dire, mais rien ne m’est venu.

— J’ai juste un peu la tête qui tourne.

Il s’est rapproché, l’air inquiet.

— Tu veux t’asseoir ?

— Non, ça va aller.

Rassuré, il m’a lancé un sourire éblouissant.

— Je ne me suis pas présenté la dernière fois. Je m’appelle Xavier.

Donc il se souvenait de moi.

Il m’a serré la main un peu trop longtemps, sa paume était large et chaude. Je me suis souvenue des avertissements de Gabriel à propos du contact avec les humains. À en croire le trouble qui me saisissait quand je le regardais, j’étais déjà sur une pente glissante. De toute évidence, ce garçon me rendait nerveuse. Mais il y avait aussi un soupçon de sentiment différent que je n’arrivais pas à

 

- 59 - identifier. J’ai reculé d’un pas, vers la porte de la classe, où les lumières venaient de se rallumer.

— Moi, c’est Bethany, ai-je bredouillé.

— OK. Alors à bientôt, Bethany.

Je suis revenue dans le labo le visage rouge comme une tomate, sous le regard fâché de M. Velt, qui devait m’en vouloir d’avoir mis si longtemps.

Bryce Hamilton était un piège permanent pour les anges incognito comme moi. D’abord, la lumière du projecteur. Puis le cours de gym : j’ai paniqué quand je me suis rendu compte que je devais me changer devant toutes les filles. Elles se déshabillaient comme si de rien n’était, jetaient leurs vêtements dans leur casier ou par terre. Quand Molly, empêtrée dans ses bretelles de soutien-gorge, m’a demandé de l’aider,

 

- 60 - j’ai espéré qu’elle ne remarquerait pas la douceur surnaturelle de mes mains.

— Wouah, tu dois mettre des tonnes de crème !

— J’en mets tous les soirs, oui.

— Alors, sinon, qu’est-ce que tu penses de notre collège ? T’as remarqué des canons ?

— Non, pas de canons, ai-je répondu, intriguée. Pas de boulets non plus, ni de fusils ou quoi que ce soit de ce genre.

Molly m’a dévisagée, mais elle a vu que je ne blaguais pas.

— Un canon… c’est un beau mec. Franchement, t’as jamais entendu cette expression ? C’était où, ton ancien collège ? Sur Mars ?

J’ai rougi quand j’ai compris le sens de sa question.

 

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— Je n’ai pas encore rencontré de garçons, ai-je dit en haussant les épaules, à part un certain Xavier.

— Quel Xavier ? m’a-t-elle demandé aussitôt. Il est blond ? Xavier Laro est blond et il fait partie de l’équipe de hockey. Trop canon. Mais je crois qu’il est pris. A moins qu’ils aient rompu ? Je ne sais plus. Je peux me renseigner, si tu veux.

— Non, il était châtain avec des yeux bleus.

— Oh, alors c’est Xavier Woods, le capitaine du collège.

— Il a l’air sympa.

— Si j’étais toi, j’essaierai même pas de m’approcher, m’a-t-elle conseillé avec le plus grand sérieux.

— Tu sais, Molly, je ne compte tenter ma chance avec personne. Et pourquoi tu dis ça ?

Il me semblait impossible que ce garçon ne soit pas parfait.

 

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— Oh, sympa, il l’est sûrement. Mais disons qu’il a un certain passé.

— Comment ça ?

— Des tas de filles essaient en vain d’attirer son attention : il n’est pas disponible.

— Tu veux dire qu’il a déjà une copine ?

— Il avait. Elle s’appelait Emily. Mais personne n’a été capable de le consoler depuis…

–… depuis leur séparation ? ai-je tenté.

— Non.

Molly a baissé d’un ton, l’air mal à l’aise.

— Elle est… Elle est morte dans un incendie, il y a un peu plus d’un an. Avant la catastrophe, ils étaient inséparables, on disait même qu’ils allaient se marier et tout. Depuis,

 

- 63 - personne ne peut la remplacer. Je crois qu’il ne s’en est jamais remis.

— C’est horrible.

— Xavier n’avait que seize ans quand c’est arrivé, poursuivi Molly. Il était aussi très proche d’un autre élève qui est mort peu de temps après Emily : Henry Taylor. Xavier a pris la parole à son enterrement. Tout le monde s’attendait à ce qu’il craque, mais il s’est blindé et a continué à vivre normalement.

Je ne savais pas quoi dire. J’avais bien décelé une sorte de prudence dans son regard. Cependant rien dans son visage ne laissait voir à quel point il avait dû souffrir.

— Il va mieux, maintenant. Il est toujours ami avec tout le monde, il joue dans l’équipe de rugby et il entraîne l’équipe junior de natation. Il ne s’est pas renfermé sur lui-même, mais il s’interdit d’avoir une relation sérieuse.

 

- 64 - Je pense qu’il ne veut pas s’engager après ce qui lui est arrivé.

— On peut difficilement lui en vouloir.

Molly a remarqué que j’étais encore en uniforme.

— Dépêche-toi de te changer ! C’est de la pudeur ou quoi ?

— Ben… Oui, un petit peu, ai-je répondu avant de m’isoler dans une cabine de douche.

Mes pensées ont cessé de dériver vers Xavier Woods dès que j’ai vu la tenue qu’on était censées porter : short trop grand et haut si court que je pouvais à peine bouger sans montrer mon ventre – ce qui allait être un problème car je n’avais pas de nombril. Par chance, mes ailes, dotées de plumes fines comme du papier, se pliaient bien à plat dans mon dos, donc pas d’inquiétude de ce côté-là. Elles commençaient juste à s’engourdir à

 

- 65 - cause du manque d’exercice. J’avais hâte qu’arrive le vol nocturne dans les montagnes que Gabriel nous avait promis pour bientôt.

Quand je suis sortie, Molly était face au miroir en train de se maquiller. Je ne comprenais pas l’intérêt de se mettre du gloss pour aller faire du sport, mais quand elle m’a tendu le pinceau, je l’ai pris et me suis débrouillée tant bien que mal. A la différence des autres filles, je ne piquais pas le maquillage de ma mère depuis mes cinq ans.

— Pince tes lèvres, comme ça, m’a dit Molly.

Je l’ai imitée.

— Là, c’est mieux.

— Merci. Ça sent bon !

— Tu ne dois pas te maquiller très souvent. Enfin, ce n’est pas comme si t’en avais besoin. Mais cette couleur te va bien.

 

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Je l’ai suivie dans le gymnase, où nous attendait une femme blonde et hâlée en tenue de sport. Elle semblait montée sur ressorts.

Au bout d’une demi-heure, nous avions déjà fait dix tours de salle, des pompes, des redressements assis, des flexions et des fentes avant ; et ce n’était que l’échauffement. J’avais de la peine pour les autres filles, à bout de souffle et trempées de sueur. Les anges ne connaissaient pas la fatigue, notre énergie n’avait pas de limites. Ils ne transpiraient pas non plus, ils pouvaient courir un marathon sans produire la moindre goutte de sueur. Ce que Molly a remarqué.

— T’es même pas essoufflée ! m’a-t-elle lancé d’un air accusateur. Dis donc, tu as une sacrée forme.

Le reste de la journée s’est déroulé sans accroc. Dans les couloirs, je me suis surprise à chercher Xavier Woods du regard. Après ce que Molly m’avait

 

- 67 - appris, j’étais flattée d’avoir attiré son attention. Mais je me suis tout de suite ressaisie. Nous n’avions pas été envoyés sur Terre pour ça. Je me suis promis de ne plus penser à Xavier Woods. Si par hasard je le croisais, je ferais semblant de ne pas le voir. S’il essayait de me parler, je répondrais à peine et passerais mon chemin.

Inutile de dire que je me faisais des illusions.

 

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