Œuvres complètes de Mathurin Regnier / accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index
Notice.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
1854, I, 320, notes.
[26] Le lecteur trouvera dans Tallemant, édit. cit., tom.
I, 335, l’indication des pièces satiriques de Berthelot contre la vicomtesse d’Auchy.
Cette grande querelle eut lieu en 1607. Elle n’est point une lutte
entre ennemis, la longanimité de Berthelot en fait foi. Elle paraît plutôt une scène de reproches changée par la vivacité irréfléchie de l’un des acteurs en une scène de violence. Une raison sérieuse peut être invoquée en ce sens. Deux ans après cet incident, en 1609, un livre publié à l’instigation de Berthelot, les Muses gaillardes, contient pour la première fois le récit du combat, &, par égard pour le poëte battu, les noms des lutteurs ont été changés, ils s’appellent Barnier & Matelot.
L’école satirique, dont les maîtres ont été désignés plus haut, est
aujourd’hui tombée dans l’oubli. Elle s’est pourtant signalée par la production d’œuvres caractéristiques. On lui doit la publication d’anthologies aujourd’hui fort recherchées des bibliophiles : la Muse folastre (1603), les Muses incogneues (1604), les Muses gaillardes (1609), les Satyres bastardes du cadet Angoulevent & le Labyrinthe d’amour (1615), le Recueil des plus excellens vers satiriques (1617), le Cabinet satyrique (1618), les Délices satyriques (1620) & enfin le Parnasse satyrique (1622). Ici encore Berthelot apparaît dans toute sa pétulance. C’est lui qui est le promoteur de toutes ces œuvres malsaines. Contenu jusqu’à la mort de Motin, son ami, par l’autorité de ce dernier, il donne, à partir de 1616, toute carrière à son avidité de scandale, il accole à l’œuvre de Regnier, qu’il proclame ainsi le maître du groupe, les pièces qui entreront plus tard dans le Cabinet satyrique, & ne s’arrête enfin, après la publication du Parnasse, que devant l’arrêt qui le frappe avec Théophile, Colletet & Frenicle.
On est surpris de ce débordement de la poésie pendant les vingt
premières années du e XVII siècle. L’histoire politique donne le secret de tant de laideurs. Les guerres de religion, les luttes de la Ligue avaient jeté tous les esprits dans un grand trouble. Les haines furieuses auxquelles les partis avaient obéi pendant de longues années s’apaisaient. Elles faisaient place à des sentiments plus calmes, mais encore trop proches des emportements de la veille pour n’en avoir pas conservé quelque violence. Tout se pacifiait lentement. L’esprit de raillerie seul ne capitulait pas. En lui s’étaient réfugiées les colères inassouvies. Aussi les poésies satiriques de 1600 à 1620 dénotent-elles plutôt un trouble passager qu’une corruption durable, & des excentricités de débauche plutôt que des habitudes d’impudeur. Les brutalités de la moquerie n’épargnaient pas même Henri IV. Sigognes, à l’occasion du siége d’Amiens, gourmanda crûment le roi trop occupé de galanteries. Beautru écrivait l’Onosandre contre le bonhomme Montbazon. La satire était partout : pour les grands à la cour, & pour le peuple au théâtre. Dans un sixain qui vaut une page d’histoire, le poëte contemporain, d’Esternod, a conservé les noms des acteurs justiciers des ambitieux grotesques, des personnages ridicules & des dames galantes :
Regnier, Bertelot & Sigongne
Et dedans l’hôtel de Bourgongne,
Vautret, Valeran & Gasteau
Jean Farine, Gautier Garguille,
Et Gringalet & Bruscambille
En rimeront vn air nouveau.
La pléiade à la tête de laquelle se trouvait Regnier était ainsi en
grande réputation, & les apprentis satiriques l’invoquaient au début de leurs poëmes. Les uns, à défaut de verve, avaient pour eux le souvenir des maîtres moqueurs, les autres avaient tout à la fois l’esprit & l’admiration de leurs modèles. Parmi les derniers, Saint-Amant, dans sa pièce de la Berne, a dit :
Chers enfans de la medisance…
Vous que Mome en riand aduoue,
Et dont les escrits font la moue
A quiconque seroit si sot
Que d’en oser reprendre un mot ;
Regnier, Berthelot & Sigongne…
Nous croyons avoir établi l’existence d’une école de satiriques
opposée à l’école de Malherbe. Mais l’antagonisme littéraire n’excluait pas les rapprochements de l’inspiration, & plus d’une fois les rangs se mêlèrent. Maynard & Racan lui-même, l’auteur de douces bergeries, ont laissé des traces de leur voyage au Parnasse satyrique. D’autre part, Motin figure à côté de Malherbe dans les
recueils des plus excellents vers du temps [27] , & Regnier, placé au seuil du Temple d’Apollon, commence par une de ses élégies la série des poëmes qui composent cette anthologie.
[27] Ces recueils n’ont pas été moins nombreux que
les anthologies satiriques dont nous avons donné la liste. Les plus importants sont : les Muses françoises ralliées de diverses parts, par le sieur Despinelle, Lyon, 1603 ; le Parnasse des plus excellents poetes de ce temps, Paris, 1607 ; le Nouveau Recueil des plus beaux vers de ce temps, Paris, 1609 ; le Temple d’Apollon, Rouen, 1611 ; les Délices de la poésie françoise, de Rosset, Paris, 1615 ; le Cabinet des Muses, Rouen, 1619.
Quelque amour que Regnier eût pour la raillerie, la gausserie,
comme on disait alors, il faut reconnaître qu’il y apportait une certaine réserve. Aucune des pièces où il s’abandonne aux licences de la satire n’a paru signée de lui. Les trois éditions de ses œuvres publiées de son vivant ne comprennent aucun poëme d’une inspiration trop libre. Il y a mieux, par un sentiment de délicatesse dont un observateur attentif saisit aisément la portée, il a, dans l’édition de 1609, accrue de deux pièces nouvelles, les satires X & XI, placé la satire adressée à Freminet devant le Discours au Roi, afin d’éviter, pour ce dernier poëme, le voisinage du tableau que Brossette appelle pudiquement le Mauvais Gîte. Les excentricités poétiques de Regnier nous ont été révélées après sa mort, &, selon toute prévision, contre son gré, car il n’échappera à personne que, dès 1613, les œuvres de Regnier sont grossies de stances & d’épigrammes d’un ton cru, formant le contraste le plus inattendu avec les satires mêmes où le poëte s’égaye en toute liberté. Un éditeur, ami de Regnier, passionné pour ses moindres productions, a tiré de l’ombre les pages que l’auteur avait condamnées, & qu’il regardait comme l’écume de son esprit. Plus tard, Berthelot & les imprimeurs du Cabinet & du Parnasse satyriques compléteront impitoyablement les indications primitives que l’on peut attribuer à Motin.
C’est à Rome que Regnier s’adonna tout entier à la satire. Le lieu
était merveilleusement favorable. Le poëte, dépourvu d’ambition, n’avait à craindre de personne autour de lui des reproches à ce sujet. Malgré les mille petits soins qui constituaient sa charge auprès du cardinal de Joyeuse, il n’était guère entravé dans son penchant pour l’étude ou pour l’observation. Il était dans la Rome d’Horace & d’Ovide, aussi bien que dans celle de la papauté. Les intrigues, qu’il dédaignait de pénétrer, mettaient en mouvement devant lui de curieux personnages. Les aventures galantes avaient pour lui un charme dont il a confessé toute l’influence dans ses vers. Il a conquis de ce côté tout le terrain abandonné par lui dans la carrière diplomatique. Venu trop jeune à Rome, avec un tempérament très-ardent, il a de trop bonne heure goûté les enchantements des Circés romaines. Maintes fois cependant il est parvenu à s’arracher à leurs embrassements, & ces heures d’indépendance nous ont donné le poëte que nous admirons.
Dans ces retours à lui-même, Regnier étudiait les poëtes latins
dont les vers offraient à sa curiosité paresseuse les portraits d’originaux indestructibles ; & les types qu’il ne pouvait trouver dans Horace ou dans Ovide, il les rencontrait dans les poëtes burlesques de l’Italie contemporaine. Il n’est même guère douteux que Regnier ne soit entré en relations avec l’un d’entre eux, César Caporali,
secrétaire du cardinal Acquaviva [28] . Ce poëte avait soixante-six ans, lorsque Regnier arriva à Rome, & ses œuvres furent
publiées [29] peu de temps après, avec les satires du Berni, du Mauro, dont il continuait la tradition. Soit que Regnier ait personnellement connu cet écrivain, ou qu’il ait été poussé par d’autres à étudier ses ouvrages, il s’inspira de ses Capitoli. Il a notamment imité la satire del Pedante, écrite contre un pédant orgueilleux.
[28] En décembre 1597, Joyeuse revint en France &
laissa le cardinal Acquaviva à Rome, comme vice-protecteur des affaires de France. Voir d’Ossat, lettres, &c.
[29] In Venetia, presso G. B. Bonfudino, 1592. Rime
piacevole di Cesare Caporali, del Mauro, e d’altri autori.
Il a également fait des emprunts aux Capitoli du Mauro, in
dishonor dell’ honore [30] pour sa IVe satire. Mais tout en prenant de ci de là dans autrui, Regnier, copiste indocile, plutôt en quête d’un cadre que d’un sujet, modifiait toutes les données du poëme, dans lequel on serait mal à propos tenté de le voir commettre de laborieux plagiats. Sur le sol remué par d’autres, Regnier prenait pied pour un instant, il faisait des reconnaissances, puis bientôt emporté par son inspiration, il modifiait le plan primitif. Il abandonnait ce qui aurait gêné son allure, substituait ses vues à celles dont la beauté lui paraissait peu saisissante, & accumulait des aspects là où le vide occupait trop d’espace. Pour se convaincre de l’originalité de Regnier dans l’imitation, il suffit de comparer la satire VIII avec celle d’Horace (I, 9), Macette & l’Impuissance avec les élégies d’Ovide (Amours, I, 8, & III, 7). Ce parallèle attrayant met en pleine lumière le génie de Regnier, & montre combien était maître de lui ce poëte qui, dans l’assujettissement même, échappe à toute entrave, & se montre original où de plus célèbres que lui se sont fait un nom.
[30] Il primo libro dell’ opere burlesche di Francesco
Berni, del Mauro,… in Firenze. 1548, ff. 99 à 162 & 117 à 122.
Cette qualité dominante, qui élève Regnier au premier rang, avait
appelé sur lui l’attention du frère de Sully, Philippe de Béthune, ambassadeur auprès du Saint-Siége. On s’est un peu trop empressé de dire que le poëte chartrain avait suivi ce diplomate à Rome en 1601. Nous avons, au contraire, vu par un extrait de la correspondance de du Perron à la date du 9 novembre 1602, que Regnier était alors en France & qu’il faisait encore partie de la maison du cardinal de Joyeuse. Il est même douteux qu’il ait eu d’autre patron que ce prélat. La vérité bien probablement est que, porteur de communications confidentielles échangées entre François de Joyeuse & Philippe de Béthune, dont le cardinal d’Ossat a vanté l’exquise affabilité, Regnier aura su gagner les bonnes grâces de l’ambassadeur de Henri IV. De là cette VIe satire, que Regnier n’eût certes point dédiée à un maître, & ces chansons auxquelles il fait allusion dans la même pièce. Il ne nous est rien resté de ces créations légères que Regnier traitait comme ses fantaisies satiriques, demandant pour elles le bon accueil d’un seigneur aimable, non l’approbation de la postérité.
Une autre raison paraît faire obstacle à la tradition d’après
laquelle Regnier aurait été le secrétaire de Philippe de Béthune. Le
frère du surintendant est resté cinq ans à Rome [31] . Or Regnier, pendant ce temps, est en voyage, tantôt en Italie, tantôt à Paris. Ici, son patron le laisse livré à lui-même, partageant ses loisirs entre la pléiade dont il est l’âme, & son oncle qui lui impose des travaux dont il ne veut plus se charger.
[31] Ses instructions sont datées du 23 août 1601. V.
Manus. de la Bibliothèque nationale, F. fr. 3484. Ses dernières lettres sont de décembre 1605.
Tallemant a raconté, avec la bonhomie propre aux chroniqueurs
de ce temps-là, un incident qui dut soulever un grand orage dans la maison de l’abbé de Tiron. Cet homme circonspect commit un jour une grosse imprudence. Il en fut cruellement puni. Rien n’indique toutefois qu’il en ait gardé rancune à son neveu. Pour un sot, il n’est pas de colère durable entre amis, à plus forte raison entre parents :
« Desportes estoit en si grande réputation, que tout le monde luy
apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un advocat luy apporta un jour un gros poëme qu’il donna à lire à Regnier, afin de se deslivrer de cette fatigue. En un endroit cet advocat disoit :
Ie bride icy mon Apollon.
« Regnier escrivit à la marge :
Faut auoir le ceruau bien vide
Pour brider des Muses le Roy ;
Les Dieux ne portent point de bride,
Mais bien les Asnes comme toy.
« Cet advocat vint à quelque temps de là, & Desportes luy rendit
son livre, après luy avoir dit qu’il y avoit de bien belles choses. L’advocat revint le lendemain, tout bouffy de colère, &, luy montrant ce quatrain, luy dit qu’on ne se mocquoit pas ainsy des gens. Desportes reconnoist l’escriture de Regnier, & il fut contraint d’avouer à l’advocat comme la chose s’estoit passée, & le pria de ne
lui point imputer l’extravagance de son nepveu [32] . »
[32] Tall., Hist. de des Portes, I, 96.
Desportes mourut, le 6 octobre 1606, en son abbaye de Bonport,
où il fut enterré [33] [34] . L’opulent abbé ne laissait rien à son neveu ,
& le testament, découvert en 1853 par MM. Chassant & Bréauté, dans les Archives de la vicomté de Pont-de-l’Arche, est venu confirmer d’une manière plus intime encore l’inexplicable situation faite à Regnier par un oncle qui ne marchandait guère sa protection aux étrangers. Avant de juger Desportes sur ce point & de le condamner, il faut lire avec attention l’expression de ses volontés dernières. Après avoir laissé à ses héritiers les biens qui lui sont venus par successions paternelles & maternelles, & les parts acquises d’eux en l’état où elles sont, il lègue à son frère de Bévilliers tous ses biens, meubles, acquêts & conquêts. Il donne quittance à sa sœur Simonne de toutes les sommes dont elle était débitrice tant en principal qu’en intérêt, & il ajoute qu’il la tient quitte de tout le maniement qu’elle a eu de son bien jusqu’au jour de son décès, moyennant qu’elle baille mille écus à la fille aînée Dupont Girard, sa nièce. Simonne Desportes était veuve depuis neuf ans, son mari était mort en 1597, à Paris, où il avait été envoyé pour traiter d’affaires intéressant la ville de Chartres. L’abbé, qui avait une nombreuse famille, ne crut pas devoir favoriser deux têtes dans la même branche. Il était du reste fondé à penser que sur ses quatre abbayes de Bonport, de Josaphat, de Tiron & des Vaux de Cernay, Mathurin Regnier, alors bien en cour, ne faillirait point d’en obtenir une.
[33] V. Gallia christiana, XI, 669, l’épitaphe que son
frère fit inscrire sur son tombeau & à la suite l’éloge de Sainte-Marthe. Voir aussi Lenoir, Musée des monuments français.
[34] Desportes obtint, le 31 mai 1583, un canonicat en
l’église de Chartres. Il résigna cette prébende en faveur de son neveu, Jean Tulloue, qui prit possession le 11 janvier 1595. V. Souchet, Histoire de Chartres, t. II, dans les Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir.
Ce qui donne quelque valeur à toutes ces suppositions est le
passage suivant d’une élégie latine de Rapin. Ce poëte, ami de
Desportes & de Regnier, a décrit dans cette pièce déjà citée [35] les obsèques de l’abbé de Bonport, & quoiqu’il ait donné à cette cérémonie une grandeur qu’elle n’a pu avoir, puisque le service funèbre n’eut point lieu à Paris, il n’est pas douteux cependant que Rapin n’ait voulu, dans ce dernier hommage, se montrer l’interprète fidèle des regrets témoignés au mort par tous ceux qui l’avaient connu. Voici donc les vers dans lesquels Rapin nous fait voir, derrière le cercueil de Desportes, son frère Thibaut & Mathurin, son neveu.
[35] V. plus haut, page XXXIII.
Primus ibi frater lente Beuterius ibat
Ante alios largis fletibus ora rigans.
Illum non solantur opes, fundique relicti :
Nec pietas, & amor frena doloris habent.
Hinc tu tam charo capiti Reniere superstes
Portœum sequeris proximitate genus ;
Virtutumque quibus clarebat avunculus hæres
Nativam ore refers ingenioque facem [36] .
[36] Rapin, Rec. cit., p. 50. Portœi exequiæ.
Cette courte citation permet d’affirmer qu’aucune mésintelligence
ne subsistait entre Desportes & Regnier. A l’époque où cette élégie fut écrite, les dispositions dernières de Desportes étaient connues. Si elles avaient pu être considérées comme un témoignage de disgrâce, Rapin n’eût pas placé Regnier à côté de son oncle, le grand audiencier de France, Thibaut Desportes, sieur de Bevilliers. Dans ce rapprochement, le poëte latin a montré les sentiments dont étaient pénétrés ses personnages, & ses vers peuvent être invoqués avec autant de confiance qu’un document historique.
Il ne fallut pas moins qu’un fils du roi pour empêcher Regnier de
succéder à l’une des abbayes dont était pourvu Desportes. Mais ce prince, illégitime enfant de Henri IV & de la marquise de Verneuil, était si jeune alors, qu’on a tout lieu de croire à des machinations particulières pour expliquer la mauvaise fortune du poëte. Henri de
Bourbon, fils de Catherine-Henriette de Balzac, avait six ans [37] lorsqu’il reçut les abbayes de Bonport, de Tiron & des Vaux de
Cernay [38] . Un puissant, blessé par Regnier, prenait sa revanche & écartait le satirique des bénéfices auxquels il avait quelque droit de prétendre, &, pour lui opposer un obstacle insurmontable, allait chercher chez le roi lui-même le successeur de Desportes. Les investigations les plus serrées n’ont pu conduire à la découverte du mauvais génie dont l’influence l’emporta. Néanmoins Regnier reçut une compensation ; & ce fut par l’influence du marquis de
Cœuvres [39] , le frère de Gabrielle d’Estrées, qu’il obtint, sur l’abbaye des Vaux de Cernay, une pension de 2,000 livres. D’après
Tallemant [40] , le véritable chiffre aurait été de 6,000 livres, & à l’époque où Regnier recevait ce bénéfice, il se trouvait en possession d’un canonicat à Chartres. Sur le premier point, le témoignage de Regnier vient dissiper toute incertitude. Après la mort du roi, le poëte éprouva quelques difficultés dans le payement de sa pension, &, au milieu de ses tracasseries, il adresse à l’abbé de Royaumont une épître burlesque où il s’exprime ainsi :
On parle d’vn retranchement,
Me faisant au nez grise mine,
Que l’abbaye est en ruine,
Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut,
Les deux mille francs qu’il me faut [41] .
[37] Il était né en octobre 1601. V. le P. Anselme,
Maison royale de France.
D’après la Gallia christiana, Henri de Bourbon naquit
en février 1603. C’est la date de la légitimation.
[38] Josaphat ne fut pas donnée à Henri de Bourbon.
En voici probablement le motif. Dès 1594, Desportes avait fait un partage des biens de l’abbaye avec ses moines. Il ne convenait pas qu’un prince reçût un bénéfice appauvri de la sorte. Voir, pour la suite des fortunes de l’abbaye, la Gallia christiana, VIII, 1285.
[39] Le marquis de Cœuvres, Annibal-François
d’Estrées, épousa en premières noces la fille de Philippe de Béthune. Vingt-six ans avant son expédition de la Valteline (1626) où il mérita le bâton de maréchal de France, il fit une campagne en Savoie. Bien qu’un peu fantasque, il a été très-considéré de son temps comme militaire & comme politique. Il a laissé des mémoires sur les deux régences de Marie de Médicis (1610 à 1617) & d’Anne d’Autriche (1643 à 1650). Ces derniers sont demeurés inédits.
[40] o Historiettes , éd. in-8, I, 95.
[41] V. p. 203. Pièce publiée pour la première fois par
les Elzéviers, 1652.
A l’égard du canonicat de l’église de Chartres, deux dates ont été
proposées par les biographes. D’après Brossette, Niceron & l’abbé Goujet, Regnier aurait, le 30 juillet 1604, pris possession d’un canonicat obtenu par dévolut en l’église de Chartres pour avoir dévoilé une supercherie indigne. Le résignataire, afin d’avoir le temps de se faire admettre à Rome, avait pendant plus de quinze jours tenu cachée la mort du dernier titulaire, dont le corps avait été enterré secrètement. Puis une bûche installée dans le lit du défunt avait, après l’arrivée des bulles de la chancellerie romaine, reçu les honneurs publics de la sépulture due au chanoine trépassé.
Telle est la légende dont le dernier épisode est la nomination de
Regnier. Il avait découvert la fraude ; on cassa la résignation, & il obtint par dévolut le canonicat devenu vacant. L’épigramme sur
Vialard, rapportée par Ménage dans l’ [42] Antibaillet , a contribué à accréditer cette révélation singulière dans l’esprit de Brossette ; mais il n’osa point aller jusqu’à déclarer que Vialard, compétiteur de Regnier pour le canonicat de Notre-Dame de Chartres, fût en même temps l’auteur de la supercherie portée à sa connaissance. M. Viollet-le-Duc n’a admis l’historiette ni dans son édition de 1822, ni dans celle de 1853. M. Lacour l’a également rejetée par un sentiment de défiance étendu à toutes les particularités bizarres de
la vie de Regnier [43] . M. de Barthélemy s’est prononcé hardiment contre Vialard, & les autres éditeurs se sont bornés à répéter sans examen ce qu’avait écrit Brossette.
[42] 1688, II, 343.
[43] Cette défiance aurait dû empêcher M. Lacour de
publier en français la profession canonique de Regnier, comme le seul autographe que nous ayons du poëte.
Avec M. Viollet-le-Duc, M. Lucien Merlet, archiviste du
département d’Eure-&-Loir, s’est montré hostile à une anecdote dont l’origine est obscure & dont le caractère est douteux. Pour prendre parti dans le même sens, les nouveaux biographes de Regnier peuvent invoquer de sérieuses considérations. Tout d’abord notre
poëte a succédé à Claude Carneau [44] , & le décès de ce chanoine ne paraît avoir été signalé par aucune circonstance
extraordinaire [45] . D’un autre côté, Félix Vialard, en qui l’on serait tenté de voir le compétiteur déjoué par Regnier, était prieur de Bû, près Dreux. Le 2 octobre 1613, il est devenu chanoine de Chartres. Peut-on dès lors, en l’absence d’informations précises, supposer
que ce prêtre ait commencé sa carrière [46] par des manœuvres sacriléges ? Ne convient-il pas enfin d’observer que la prise de possession de Regnier n’est pas du 30 juillet 1604, mais bien du 3 juillet 1609 ? Cette dernière date est établie par le texte de la profession canonique dont nous devons la découverte à M. Merlet. Ce document, reproduit plus bas en fac-simile d’après le livre de réception des chanoines de Chartres, est conçu en ces termes :
Ego Mathurinus Renier canonicus Carnotensis, juro &
profiteor omnia & singula quæ in professione fidei
continentur [47] [48] a me emissa coram dominis de capitulo &
[49] suprascripta. Ita deus me adjuvet. Actum Carnuti anno Domini 1609, die 3o julii.
M RENIER
[44] « Par mort, » ajoute le Registre de réception des
chanoines dont M. Lecocq a bien voulu m’envoyer un extrait.
[45] Les funérailles de Carneau offrent cependant une
particularité. Elles furent accomplies pendant la nuit. Voici du reste l’extrait des registres de l’état civil de la paroisse de Saint-Saturnin :
« Le 15e juin 1609, déceda discrète personne maistre
Claude Carneau, vivant chanoyne de Chartres, & fut inhumé en l’églyse de céans nuictamment. »
[46] La carrière ecclésiastique de Félix Vialard ne fut
pas brillante. Elle semble avoir été arrêtée court. En 1622, il quitta le diocèse de Chartres pour celui de Meaux, où il mourut le 4 juillet 1623, doyen du chapitre, à l’âge de trente-six ans. Cependant son frère puîné, Charles, est devenu général des Feuillants & évêque d’Avranches, & son neveu, Félix, né en 1613, a été nommé évêque de Châlons-sur-Marne à vingt-sept ans.
[47] La lecture de ce mot a soulevé bien des doutes.
Mon compatriote, M. Ulysse Robert, de la section des manuscrits de la Bibliothèque nationale, a lu dans les deux parties de ce mot : Christiane. M. Léopold Delisle, juge de la question, a approuvé le sens fourni par cette lecture. M. Lucien Merlet, d’autre part, tout en reconnaissant qu’il y a matière à difficulté, invoque pour maintenir continentur, la comparaison des autres formules de profession, où le mot douteux se retrouve toujours, & peu lisiblement écrit.
[48] Ici trois mots biffés : & supra scripta.
[49] Surcharge. Sous le mot et, on lit distinctement
die.
Cet avancement marque une phase nouvelle dans la vie de
Regnier. A compter de ce jour, toutes ses relations se concentrent. Jusqu’ici d’ailleurs nous l’avons vu se mouvoir dans un cercle assez resserré d’amis littéraires, ou d’hommes politiques unis par des liens de famille. Desportes, favori d’Anne de Joyeuse & de Villars, fait attacher son neveu au cardinal, protecteur des affaires de France. Chez son oncle, Regnier a rencontré l’héritier de l’amiral, Georges de Brancas Villars, époux d’une sœur de Gabrielle d’Estrées, & par conséquent le beau-frère du marquis de Cœuvres. Son ami Charles de Lavardin, abbé de Beaulieu à sept ans, évêque du Mans à quinze, était par Catherine de Carmaing, sa mère, parent du comte de Montluc. Bertault, condisciple de Du Perron, avait été poussé par celui-ci chez Desportes. Regnier avait connu Freminet à Rome ; dans cette même ville, il avait su intéresser à lui Philippe de Béthune. Il avait rencontré à Vanves Rapin & Passerat. Avec Motin, il se dérobait aux sujétions mondaines que lui imposait le séjour de Paris. Lorsqu’il eut été reçu chanoine de Chartres, il devint bientôt l’hôte assidu de son évêque, Philippe Hurault, fils du chancelier de Chiverny, petit-fils de Christophe de Thou. A ce double titre, le prélat trouvait dans Regnier, en même temps qu’un poëte, un intime, presque un proche.
Cette liaison était particulièrement précieuse pour le poëte
chartrain. L’évêque était en même temps un abbé. Il avait un palais épiscopal & des maisons des champs. Ces retraites délicieuses, abbayes de princes, s’appelaient Pont-Levoy, Saint-Père, La Vallace & surtout Royaumont. Le chancelier en avait fait pourvoir son fils dès 1594, avant même qu’il eût quitté le collége de Navarre. Dans l’esprit du vieux politique, l’abbaye de Saint-Père devait assurer à Philippe Hurault la succession de son oncle Nicolas de Thou. Ce calcul ne fut pas trompé. En 1598, l’évêque de Chartres mourut. Philippe, nommé au siége épiscopal, ne fut consacré que dix ans plus tard, selon le
droit de régale [50] .
[50] e Voir, sous la date du 28 jour d’aoust 1608, le
procès-verbal de réception de M e Philippe Hurault, abbé commendataire des abbayes de Pont-Levoy, Saint-Père, Royaulmont & La Vallée, Conseiller du roy en son conseil d’État & privé, par Claude Nicole, licencié ez lois, chambrier, juge & garde général de la juridiction temporelle du Rév. Père en Dieu, Me Philippe Hurault, évesque de Chartres.
(Biblioth. de Chartres. Papiers de l’abbé Brillon.)
Pour obtenir l’abbaye de Royaumont, le chancelier se tourna vers
un autre de ses parents, Martin de Beaune de Semblançay, qui en était le commendataire, & qui occupait l’évêché du Puy. Par suite des prodigalités de ce personnage, la vieille abbaye était fort délabrée, & le peu de revenus qu’on en pouvait tirer étaient saisis par les créanciers du prélat. Le bénéfice n’était donc plus tenable. Martin de Beaune résigna la commande ; Philippe Hurault en fit pourvoir son fils par brevet du roi & par arrêt du conseil. Pour prix d’une complaisance qui lui coûta seulement le titre d’abbé, Martin de Beaune jouit jusqu’à sa mort des produits de l’abbaye. Entre les mains de son nouveau maître, la fondation de saint Louis se releva promptement, & reprit bientôt sa place parmi les plus belles résidences du royaume. Regnier fit de longs séjours à Royaumont. Le temps des grands voyages était passé pour lui. Dans cette pittoresque Thébaïde, le poëte goûtait, après bien des années d’agitation stérile, le repos & l’indépendance qui avaient manqué à sa jeunesse. Il semblait même que la fortune, cette grande capricieuse, se tournait vers lui au moment où il ne la recherchait plus. Il avait été chargé d’écrire les poëmes & les devises de l’entrée de Marie de Médicis à Paris, après son couronnement à Saint-Denis. La mort de Henri IV survint inopinément & ces projets de fêtes
pompeuses firent place à des cérémonies funèbres [51] . Regnier perdait avec son roi le seul protecteur qui lui était resté. A partir de ce moment, le poëte, rebuté par les déceptions, se replie sur lui-même. Il devient irritable & ne se manifeste plus que par des plaintes. Mais si son humeur est aigrie, son génie reste intact. Des
transports de sa colère, il écrit son admirable satire de [52] Macette .
Ressaisi enfin & égaré par le démon de sa jeunesse, quoiqu’il s’en défende devant Forquevaus, il meurt à Rouen, où il était allé chercher clandestinement, où il croyait avoir trouvé la guérison d’un mal inavouable.
[51] J’ay veu de Regnier escrit à la main, l’entrée qui
devoit être faite à la reyne Marie de Medicis à Paris, avec toutes les inscriptions composées par luy. Mais la mort de Henri IV survenuë inopinément, empecha cette grande ceremonie & fit supprimer cet ouvrage. Il est facile de voir dans ces vers que Regnier aymoit la desbauche.
(Rosteau, Sentences sur divers escrits. Manuscrit de
la Bibl. Sainte-Geneviève.)
[52] Ce poëme fut accueilli avec une grande faveur, &,
en 1643, il contribuait encore, pour beaucoup, à la vogue constante des œuvres du poëte chartrain. Le maître des Comptes Lhuillier, père de Chapelle, écrivait au grave mathématicien Bouillaud, chez M. de Thou : « Je vous prie de chercher sur le Pont-Neuf, ou en la rue Saint-Jacques, ou au Palais, les Satyres ; elles se vendent imprimées seules, in-8 o. Ce sont celles que j’aymerois le mieux ; mais je crains qu’elles ne soient mal aisées à trouver. Il y en a d’autres fort communes, imprimées avec un recueil d’assez mauvais vers & mal imprimées. A défault des autres, vous prendrés celles là s’il vous plaist & séparerés les Satyres, que vous m’envoirés dans un paquet tout comme vous les aurés tirées. Mais il y a encore à prendre garde qu’en une impression ancienne la Macette manque, qui est la meilleure pièce & qui commence : La fameuse Macette. » Cet extrait de la correspondance de Lhuillier avec Bouillaud, donné par M. Paulin Paris dans le quatrième volume de son édition de Tallemant, est doublement précieux. Il nous montre à quel degré de rareté étaient déjà parvenues, trente ans après la mort de Regnier, les éditions originales des satires.
« Regnier, dit Tallemant, familier avec les plus répugnantes
confidences, Regnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il estoit allé pour se faire traiter de la verolle par un nommé Le Sonneur. Quand il fut guéry, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d’Espaigne nouveau ; ils lui en laissèrent boire par complaisance ; il en eut une pleurésie qui l’emporta en trois
jours [53] . »
[53] o Hist. de Desportes , éd. in-8, I, 96.
Regnier mourut dans l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, rue de la
Prison, proche le vieux marché. Ses entrailles furent déposées dans l’église Sainte-Marie-Mineure, que l’on voit encore au coin de la rue
des Bons-Enfants où elle sert aujourd’hui de synagogue [54] . Le corps du poëte, enfermé dans un cercueil de plomb, fut, selon son vœu, inhumé à l’abbaye de Royaumont.
[54] V. La Revue de Normandie, année 1868, p. 611.
La réputation de Regnier, déjà grande de son vivant [55] , s’accrut
encore après lui. Cet hommage à la mémoire du poëte est attesté d’abord par les nombreuses éditions qui furent données de ses œuvres de 1613 à 1626. Pendant ce court espace de temps, les satires furent réimprimées chaque année. Il y a plus, on connaît pour
1614 cinq éditions [56] de Regnier.
[55] On lit dans le Registre-journal de Henry IV, par
l’Estoile, édition Champollion, t. II, p. 494, sous la date du 15 janvier 1609 :
« Le jeudi 15, M. D. P. (Du Puy) m’a presté deux
satyres de Reynier, plaisantes & bien faites, comme aussi ce poete excelle en ceste maniere d’escrire, mais que je me suis contenté de lire, pour ce qu’il est après à les faire imprimer. »
Et plus loin :
« Le lundi 26, j’achetai les Satyres du sieur Renier,
dont chacun fait cas comme d’un des bons livres de ce temps, avec une autre bagatelle intitulée : le Meurtre de la Fidélité, espagnol & françois. Elles m’ont cousté les deux, reliées en parchemin, un quart d’escu. »
[56] Rouen, Jean du Bosc ; Paris, Ant. du Breuil,
Pierre Gobert, Lefevre, & Abr. Guillemau.
Au-dessus de ces preuves matérielles de l’estime des
contemporains, il faut placer des témoignages plus motivés. Sur ce point, l’histoire nous réserve mainte surprise, car Regnier a eu pour admirateurs des esprits absolument opposés, dont on pourrait dire qu’ils ne sont jamais tombés d’accord si ce n’est au sujet du poëte chartrain.
Au premier rang des juges de Regnier, se place le père Garasse.
Indépendamment de sa prédilection pour les satires, le fougueux jésuite, l’adversaire de Pasquier & le dénonciateur de Théophile, trouvait dans leur auteur un auxiliaire pour combattre ses ennemis. A l’un, il reprochait de n’avoir pas, dans son tableau de la poésie française, cité Regnier comme un maître ; à l’autre, il faisait un crime de son impiété, lui montrant dans Regnier le pécheur & le pénitent. Les citations des satires abondent non-seulement dans les
Recherches des Recherches [57] , mais dans la Doctrine
curieuse [58] . Elles constituent pour Garasse un élément de réquisitoire & comme la déposition d’un témoin.
[57] Paris, Chappelet, 1622. Pp. 112, 177, 179, 260,
401, 526, 570, 648, 687, 913 & 951.
[58] Paris, Chappelet, 1623. Pp. 36, 49, 61, 86, 123,
351, 428, 446, 907 & 971.
L’épitaphe de Regnier, tirée des Recherches, se
retrouve dans la Doctrine curieuse, p. 107. Garasse, parlant de l’auteur, le traite « de jeune libertin, lequel se voyant abandonné des médecins en la fleur de son aage, composa luy mesme son épitaphe, au lieu de songer à vne bonne & genéralle confession de sa vie. »
Puis il ajoute : « Il est vray que cette fougue de
jeunesse peut estre excusée en certaine manière, & en effect son autheur estant relevé changea bien d’advis & de façon de vivre, quoy qu’il y ait faict des vers assez libertins.
« Morte tamen laudandus erit, nam fine decoro
Hoc tantùm fecit nobile, quod periit. »
Il serait assurément fort intéressant d’examiner avec quelque
détail le personnage que Garasse a fait de Regnier dans ses deux volumes ; mais cette digression nous conduirait trop loin. Ce qui importait au sujet, la preuve de la vieille réputation de notre poëte, est maintenant établi.
Entre Garasse & Boileau, qui, le dernier venu, mais non le moins
autorisé, proclama Regnier le maître de la satire, & le choisit hautement pour modèle, apparaissent Colletet & Mlle de Scudéry. L’historiographe de nos poëtes s’était proposé d’écrire une notice importante sur la vie de Regnier. Par malheur, il s’en est tenu aux premières pages de son travail, qui n’a point été achevé. Aucun éclaircissement n’a été donné sur l’existence du poëte. En cette occasion, la curiosité se trouve encore inutilement mise à l’épreuve. Toutefois les considérations générales qui nous restent méritent d’être recueillies. Elles montrent comment Regnier était vu par un critique familier avec tous nos poëtes, & les exagérations mêmes de Colletet sont précieuses pour nous, parce qu’elles ont tout le relief d’une opinion universellement admise. Le morceau que nous allons offrir au lecteur est, en définitive, un portrait du temps. Certains traits sembleront trop lourds, d’autres paraîtront à peine indiqués, toutes ces imperfections tiennent à l’optique d’alors. Elles ajoutent à la sincérité du tableau, qui se recommande par un abandon & une franchise compatibles avec la plus grande justesse.
Colletet prend son récit d’un peu haut. Afin de proportionner la
citation qui va suivre au cadre de cette notice, il est nécessaire d’en restreindre les termes au sujet qui nous occupe :
« Le roi Henry le Grand étoit l’ennemy des flatteurs & des lâches.
Il lui importoit peu qu’ils fussent publiquement reconnus pour ce qu’ils estoient ; si bien que sous son regne, la satyre s’acquit un tel credit, qu’il n’y avoit point de poete à la Cour qui, pour acquerir du nom, ne se proposast de marcher sur les pas d’Horace & de Juvenal, & de faire apres eux des satyres à leur exemple. Mais certes, celuy qui l’emporta bien loin dessus les autres dans ce genre d’écrire, qui offusqua les Motin, les Berthelot & les Sigognes, & qui devint mesme plus qu’Horace & plus que Juvenal en nostre langue, ce fut l’illustre Regnier ; esprit en cela d’autant plus admirable qu’entre les nostres, il n’y en avoit pas encore eu qu’il eust peu raisonnablement imiter. Car encore que nos anciens Gaulois eussent composé des sirventes, que François Villon, que François Habert, que Clement Marot & quelques autres eussent fait des Satyres, c’estoit à dire vray, plustost de simples & froids coqs à l’asne, comme ils les appeloient alors, que de veritables poemes satyriques. Aussi Ronsard l’advoue luy-même lorsqu’il dit dans une Elegie à Jean de la Peruse, que jusques en son temps aucun des François n’avoit encore réussi ny dans la satyre, ny dans l’epigramme, ce qu’il espere un jour devoir arriver :
L’vn la satyre & l’autre plus gaillard
Nous sallera l’épigramme raillard.
« Mais, si d’un coté il y eut beaucoup de difficultés dans ce travail
pour Regnier, il y eut beaucoup de gloire pour luy à l’entreprendre, puisqu’il y réussit de telle sorte que le vray caractere de la Satyre se rencontre dans les siennes, car la Satyre n’a pour fin & pour objet que l’imitation des actions humaines. Quel autre poete les a mieux & plus vivement représentees aux yeux des hommes ? Et comme ces actions sont diverses, quel autre en a mieux encore representé l’agreable varieté ? Dans la vive peinture qu’il en a faite, ne rend-il pas les unes dignes de pitié & de commiseration, les autres dignes de mespris & de haine, les autres dignes de risée ? En effet, c’est dans ses escrits que l’on peut voir les ambitieux & les avares, les ingrats & les prodigues, les superbes & les vains, les flatteurs & les babillards, les parasites & les bouffons, les medisans & les paresseux, les debauchés & les impies fournir une ample carriere à sa muse ulceree & un libre exercice à sa plume piquante, ce qu’il fait avec tant de sel & de pointes d’esprit, des ironies tellement naturelles & avec des railleries si naïves, qu’il est bien malaisé de le feuilleter sans rire & sans en même temps concevoir l’aversion qu’il prétend inspirer des imperfections & des crimes des hommes. Ainsi cela s’appelle dorer la pilule pour la faire avaler plus doucement. Il guerit insensiblement par elle les uns de leur noire melancolie & degage les autres des attachements coupables, & en cela comme il avoit exactement feuilleté les escrits des anciens poetes latins que j’ay nommés & italiens modernes, il ne feint point d’en transporter les plus beaux traits dans ses escrits, & d’enrichir ainsi la pauvreté de nostre langue de leurs plus superbes despouilles.
« Aussi dès qu’il eut publié ses Satyres, on peut dire qu’elles
furent receues avec tant d’applaudissements que jamais ouvrage n’a mieux été receu parmi nous. Les differentes editions qui en ont été faictes dans presque toutes les bonnes villes de France & dans la Hollande mesme, sont des preuves immortelles de cette verité que j’avance. »
Une énumération complète des panégyriques de Regnier serait
de peu d’utilité. Le mot d’ordre a été donné par Colletet. Il ne variera guère. Que l’on juge le poëte isolément ou qu’on l’oppose à ses rivaux, il excelle & il l’emporte. Il excelle parmi les satiriques parce que « il peint les vices avec naïveté & les vicieux fort plaisamment. Ce qu’il fait bien est excellent, ce qui est moindre a toujours quelque
chose de piquant [59] . » Regnier l’emporte sur Malherbe & sur Boileau, parce qu’il écrit sous la dictée de son franc parler, parce qu’il recherche dans les libertés du langage, & non dans les apprêts du style, les mots les plus propres à rendre sa pensée. Il s’abandonne aux mouvements de l’instinct & répugne aux calculs de la réflexion. Une rudesse généreuse & une sensibilité originale relèvent ce penchant & lui donnent le niveau des plus hautes aspirations.
[59] lle M de Scudéry, Clelie, part. IV, liv. II.
Avec ces tendances positives, Regnier s’est créé une langue
vigoureuse qui fournit ample matière à l’étude. Par les archaïsmes dont ses vers offrent de fréquents exemples, il nous ramène en arrière vers les poëtes du milieu du e XVI siècle, dont il a fait sa lecture favorite ; par le tour & la vivacité de sa pensée, il nous porte en avant & il devient un des précurseurs de la poésie moderne.
L’Italie a eu quelque influence sur Regnier ; mais il ne faut la
chercher ni dans le petit nombre de mots étrangers [60] qui se trouvent dans les satires, ni dans les exagérations burlesques dont le portrait du pédant est notamment entaché. Regnier n’a pas subi le joug du comique ultramontain, & la satire de l’Honneur, bien qu’elle soit imitée du Mauro, témoigne d’une répugnance marquée pour l’esprit outré de caricature & de bouffonnerie qui est le propre du génie berniesque. C’est par ses mœurs que le poëte montre combien a été puissante sur lui l’action de l’Italie. Il dépeint tout crûment, dans la pleine lumière du ciel romain, avec une impatience de l’effet qui trahit l’homme passionné, le viveur hâté de vivre & d’un tempérament assez fort, d’un esprit assez vigoureux pour suivre longtemps sans être brisé les emportements de sa nature. Pendant la plus grande partie de sa vie, Regnier a été sous le charme des amours libres. Il s’est quelquefois plaint d’être devenu la victime des importuns, il a été la proie des courtisanes. Malgré ces dangereuses promiscuités, il est demeuré sans flétrissure. Il a échappé au vice par l’amour du beau, &, par sa foi dans l’honneur, il est resté incorruptible au sein des corruptions.
[60] Barisel, catrin, matelineux, tinel, tour de nonne,
quenaille, & faire joug. Les deux derniers mots étaient entrés depuis longtemps dans notre langue quand Regnier s’avisa d’en faire emploi. Quenaille pour canaille, de canaglia, a remplacé notre énergique mot de chiennaille.
V. Boucicaut, I, 24 :
Que il vendroit cher à ceste chiennaille sa mort.
Des italianismes, qui n’existaient pas dans l’édition de
1608, sont entrés dans les réimpressions suivantes. Ainsi ne coucher de rien moins que l’immortalité est devenu, en 1609 & 1612, ne coucher de rien moins de l’immortalité. Jusque-là il n’y avait qu’un emprunt du poëte à un idiome voisin du nôtre, l’éditeur de 1613 vint tout compliquer par une faute typographique. Il écrivit ce vers qui n’est d’aucune langue :
Ne touche de rien moins de l’immortalité.
La langue de Regnier porte en elle les traces de toutes les
agitations du poëte. Quand l’enchaînement méthodique des mots devient une entrave pour la pensée, ou met obstacle à l’expression d’une autre idée, Regnier n’hésite pas à rompre la période commencée. De là des disjonctions fréquentes qui déconcertent le lecteur ressaisi plus loin par la justesse & la au prologue de la farce de Cuvier, dans les plaintes de Jacquinot :
Touiours ma femme se demaine
Comme ung saillant [61] .
[61] Regnier avait poussé ses lectures assez loin.
Dans Macette, on reconnaît des vers du Roman de la Rose.
A donner aiés clos les poins
Et à prendre les mains overtes,
dit la Vieille du Roman, & Macette à son tour répète :
A prendre sagement ayez les mains ouuertes.
Cette dernière observation nous amène à la variabilité du
participe présent. Dans la plupart des cas, l’accord existe ; néanmoins cette règle subit de fréquentes exceptions :
Des chênes vieux
Qui renaissant sous toy reuerdissent encore. Ces tiercelets des poetes
Qui par les carefours vont leurs vers grimassans. Que Ronsard, du Bellay viuants ont eu du bien. Qui viuans nous trahit & qui morts nous profite. O chétifs qui mourant sur vn livre. Puisque viuant ici de nous on ne fait compte.
Comme extension de l’accord, il y a lieu de citer l’exemple
suivant :
le Lapite
Qui leur fist à la fin enfiler la garite,
Par force les chassants my morts de ses maisons.
Dans l’étude de la langue de Regnier, les permutations de lettres
ont une certaine importance, & il est d’une grande utilité de distinguer celles qui sont du fonds de la langue de celles qui tiennent aux habitudes typographiques.
Ainsi le mot roussoyante dans ce vers :
De la douce liqueur roussoyante du ciel,
n’est pas, comme l’a supposé Brossette, un dérivé du primitif roux. Cette expression est le mot rosoyante, de rosée. Par permutation o est devenu ou, comme dans trope, coronne, dont on a fait troupe, couronne. Enfin par un accident typographique assez commun, l’s a été doublé ainsi qu’en d’autres cas l’ss par erreur a été abandonné pour l’s simple. On remarque en effet dans Regnier même cette dernière particularité :
Qu’un esprit si rasis ait des fougues si belles.
L’emploi typographique du c pour l’s a provoqué plus d’une
méprise qu’il importe de signaler. Cycatricé, qui est une faute d’impression dans l’édition de 1613, a passé pour une leçon exacte & originale ; aussi quelques commentateurs sont-ils allés jusqu’à chercher une acception particulière pour ce mot. Malgré tant d’efforts, cycatrisé est l’expression consacrée par les trois premières éditions des satires de Regnier dans lesquelles chacun peut lire ces vers :
Pour moy, si mon habit partout cycatrisé,
Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé.
Ces permutations de lettres doivent être examinées de près.
Dans l’exemple cité plus haut, la rime offrait un éclaircissement dont il fallait tenir compte. Le sens intime joue encore un plus grand rôle. Il permet seul de conserver ou d’éliminer la lettre propre ou étrangère au mot.
Ainsi, dans la satire VII, Regnier, s’adressant au marquis de
Cœuures, lui dit :
Comme a mon confesseur vous ouurant ma pensée De ieunesse & d’amour follement insensée, Ie vous conte le mal où trop enclin ie suis.
Follement insensée est la leçon donnée par 1613. Elle paraît
acceptable. Il y a là cependant encore une infidélité au texte original, qui porte :
De ieunesse & d’amour follement incensée.
Sans contredit, ici l’expression l’emporte par la vigueur. Elle nous
semble bizarre parce qu’elle n’est pas venue jusqu’à nous ; mais elle est bien d’une langue néo-latine en veine de jeunesse & de caprices.
Le cadre restreint de cette notice ne nous permet guère de nous
attarder sur tous les points de notre sujet. Des indications rapides & propres à conduire les lecteurs à d’autres découvertes constituent uniquement notre tâche. Souvent une singularité passe pour une erreur, & l’on serait tenté de corriger le texte, lorsque le rapprochement d’autres auteurs vient justifier l’anomalie apparente. Ainsi les mots Arsenac, Jacopins & Juys semblent autant de barbarismes. Or les deux premiers mots doivent être conservés : Arsenac est dans Malherbe, & Ménage explique Jacopins. Enfin Juys est une prononciation figurée, la lettre f étant muette devant une consonne. Naïfveté, veufve, Juifs.
Touiours iniuste mort, les meilleurs tu rauis,
Trois bons princes tu mets hors du conte des vifs [62] .
[62] Voir Brachet, Grammaire de la langue du XVIe
siècle, p. CI.
Si la lecture des auteurs du e XVI siècle est nécessaire pour
éclaircir les archaïsmes & les singularités de la langue de Regnier, elle n’est pas moins utile pour déterminer la valeur du poëte comme écrivain. Les faux panégyristes, qui étudient un personnage littéraire en prenant soin de faire le vide autour de leur héros, s’exposent à voir dans cette idole des originalités qu’elle n’a pas, &, de méprise en méprise, à méconnaître des beautés vraiment dignes d’admiration. Pour un certain nombre de vers très-serrés, où la pensée, concise & nette comme une maxime, s’enlève avec vigueur sur le fond du récit, on a voulu faire de Regnier un créateur d’axiomes. Ce jugement est trop large, & partant il devient inexact. La création n’est point ainsi à portée de la main. Regnier a puisé dans nos vieux proverbes, &, avec la seule tendance de son esprit vers la simplicité & la lumière, il leur a donné de la rondeur & de l’éclat. Il a pris un peu partout, dans le langage du peuple qui