Olympe de Clèves 1
Chapitre XXIX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Voyons, Olympe, dit Bannière poussé à bout, vous ne voulez donc pas me répondre ? Je vous ai demandé si vous m’aimiez toujours.
– Je ne voulais pas vous répondre, en effet, monsieur Bannière.
– Mais je le veux, moi, que vous me répondiez !
– Alors, je vous dirai ma pensée. Non, monsieur Bannière, je ne vous aime plus.
– Vous ne m’aimez plus ! s’écria Bannière épouvanté des paroles d’Olympe et du ton surtout
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avec lequel ces paroles avaient été prononcées.
– Non ! répéta-t-elle.
– Mais pourquoi ? balbutia le malheureux.
– Parce que vous avez usé brin à brin le fil doré de cet amour, parce que, avant de l’user, vous en avez terni, souillé, effacé les couleurs, et que chez une femme l’illusion est ce qui conserve avant tout l’amour. Or, vous m’avez trompée, puis raillée, puis maltraitée ; je n’ai plus gardé d’illusion, partant plus d’amour.
– Olympe ! s’écria Bannière en se jetant à ses pieds, je vous jure que je ne vous ai jamais trompée !
– Je ne vous crois pas !
– Olympe, je vous jure par ma vie et par la vôtre, que je n’ai jamais donné votre bague à la Catalane.
– Je ne vous crois pas.
– Écoutez, Olympe, puisque je vais être libre, puisque je vais agir, c’est bien facile. Si la Catalane est, ou a été ma maîtresse, c’est par un sentiment quelconque, n’est-ce pas ? c’est par
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caprice, par envie, ou par faiblesse. Elle m’a provoqué ou je l’ai suppliée. Dans tous les cas, son amour-propre est engagé à ne pas mentir. Je vous demande de venir avec moi chez elle, et elle racontera ce qui s’est passé entre nous ; si elle dit que j’ai été son amant, si elle dit que je lui ai donné votre bague, faites tout ce que vous voudrez. Tuez-moi, non, faites plus, quittez-moi !
L’infortuné prononça ces mots avec tant de force et de naturel ; il y mit tant d’âme et tant d’amour, il se roulait aux pieds d’Olympe avec tant de désespoir profond et d’angoisses mortelles, que celle-ci fut émue ; elle le laissa voir.
– Comment voudriez-vous, continua-t-il, que j’eusse aimé, fût-ce un moment, une autre femme, puisque vous êtes tout dans ma vie, puisque vous êtes tout mon cœur ! Une infidélité des sens... mon Dieu ! vous la pardonnerez, je vous la pardonnerais, moi ! Oh ! voyez si je vous aime. Tenez ! vous viendriez me dire que monsieur de Mailly est revenu, qu’il vous a suppliée, qu’il vous a persuadée, que vous avez
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été faible ! Olympe ! je suis bien malheureux, je suis bien lâche ! j’ai un bien vil et bien misérable amour ! je vous pardonnerais si vous me disiez que vous m’aimez encore !
Olympe sentit que les battements de son cœur s’arrêtaient ; elle craignit de chanceler, de faiblir, de laisser sa main dans les baisers de cet homme, auquel l’amour éloquent et vrai donnait tant de force irrésistible.
Il ne lui restait que la violence, la brutalité, pour se sauver. Elle puisa dans son cœur cette fermeté farouche que savent y trouver les femmes qui n’aiment plus ou qui croient ne plus aimer.
– Eh bien ! dit-elle, vous m’épargnerez de vous dire ce que je voulais vous cacher. Monsieur de Mailly est revenu, il a supplié, il m’a persuadée, j’ai été faible, et je ne m’appartiens plus.
À mesure qu’elle parlait, on voyait le sang se retirer des joues, des lèvres, du cou de Bannière, et affluer en grondant vers son cœur.
Il apparut effrayant et glacé à la femme qui le
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faisait trembler naguère.
– Ah ! Olympe ! Olympe ! balbutia-t-il.
Et ce tremblement secoua tous ses membres, et ses jambes se dérobaient sous lui.
D’agenouillé qu’il était, il tomba assis, puis se renversa, et fût tombé tout de son long s’il n’eût rencontré l’escabeau de bois, seul siège des prisonniers de l’official.
Elle gardait un silence morne... Lui, cherchait à rappeler la vie qui le fuyait.
– Vous ne serez pas inflexible, dit-il enfin avec effort, pour un crime que je n’ai pas commis, puisque moi je ne le suis pas pour la faute que vous avez avouée. Je vous pardonne, Olympe ; rendez-moi votre amour, vous devez cela, n’est-ce pas ? à une lâcheté.
– Bannière, dit-elle d’une voix sourde, si je ne vous avais pas cru coupable, jamais je n’eusse manqué à la foi que je vous avais jurée... Ne m’interrompez pas. Vous vous repentez, je le vois bien, vous sentez à présent ce que je suis, mais il est trop tard.
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Bannière la regarda d’un air hébété.
– Désormais, Bannière, continua-t-elle en s’enhardissant, nous serons séparés ; laissez-moi vous dire que si vous l’aviez voulu, j’eusse été votre fidèle pour l’éternité.
– Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il comme la veille quand il aperçut monsieur de Mailly.
– Ne m’interrompez plus, monsieur Bannière ; je vous l’ai dit, je ne m’appartiens plus. Vivez, travaillez, oubliez, ce qui vous sera facile, et songez que des deux lots qui nous sont échus, le vôtre est le meilleur. Aujourd’hui, vous regrettez ; qui sait si demain je ne regretterai pas, moi ?
Après ces paroles, qui témoignaient de la tendresse et de la générosité de son cœur, Olympe fit un pas vers la porte.
Bannière, en la voyant partir, fit un bond ou plutôt commença ce bond.
– Non, dit-il, ce n’est pas la peine ! Elle n’est pas coquette. Quand elle dit qu’elle n’aime plus, c’est qu’elle n’aime plus.
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Il retomba prosterné. Ce mot est mesquinement défini dans notre langue, où il signifie incliné. Chez ceux qui l’ont créé, il signifie écrasé, presque à terre.
Olympe s’approcha de lui, et le voyant dans cet état, voisin de la stupide démence, elle lui tendit la main ; il ne le remarqua pas.
Elle lui glissa dans les doigts la bourse pleine d’or qu’elle avait apportée ; il ne témoigna pas qu’il s’en aperçût.
Alors elle recommença de se diriger vers la porte, et il ne fit pas un mouvement pour l’en empêcher.
Un serrement de cœur affreux s’empara d’elle ; l’œil fixé sur ce pauvre jeune homme qu’elle abandonnait, elle se sentait pourtant attirée par ses devoirs et par la loyauté.
Peut-être un mot de Bannière, une larme, un soupir, peut-être un geste, eussent-ils provoqué sa dernière marque de sensibilité et de souvenir, mais l’homme était mort et ne demandait plus qu’on s’occupât de lui.
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Olympe se fit ouvrir la porte de la prison et sortit, plus effrayée que jamais, plus prompte que l’éclair, redoutant, quand une fois elle fut dehors, que la réaction ne se fit, qu’un cri du malheureux, un appel à l’ancienne amante, un ébranlement des portes inflexibles, ne vinssent jusqu’à son oreille lui reprocher sa résolution et faire chanceler son courage.
Rien ! elle n’entendit rien que le froissement du papier sur lequel Bannière avait signé son engagement comme dragon, et dont les angles se révoltaient contre la soie épaisse de sa robe.
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XXXVI
Comment Bannière entra au régiment
des dragons de Mailly
Bannière, abandonné par Olympe, passa la nuit de son arrestation à Lyon, couché sur la paille de son cachot, se roulant, se tordant, se heurtant la tête contre les murailles.
Il est des souffrances que la plume la plus exercée ne tentera jamais de décrire, justement parce que cette plume sait que l’expression a ses limites, tandis que la douleur n’en a pas.
Le lendemain, Bannière, broyé, moulu, sanglant, était tombé dans une espèce d’assoupissement qui ressemblait au sommeil, comme la mort ressemble au repos.
Vers huit heures du matin, à travers le nuage qui pesait sur son esprit et voilait son
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intelligence, il crut entendre ouvrir la porte de son cachot, et voir s’avancer vers lui plusieurs hommes.
Bientôt une sensation toute matérielle aida à le tirer de sa torpeur.
Il sentit qu’on le secouait vivement ; il ouvrit les yeux, jeta autour de lui un regard atone, et, à l’aide d’un effort presque douloureux, il parvint à distinguer ce qui se passait.
Deux dragons, penchés sur lui, le secouaient à tour de bras pour le tirer de sa torpeur, tandis qu’un brigadier, debout devant lui, voyant l’inutilité de leurs efforts, ordonnait à chaque secousse vaine de secouer plus fort, et cela du même ton et avec le même flegme qu’il eût ordonné une manœuvre.
Bannière se sentit tellement incommodé de ces secousses, que faisant, pour retrouver la voix, un second effort égal à celui qu’il avait fait pour retrouver la vue, il parvint à articuler quelques paroles.
– Que me voulez-vous ? demanda-t-il.
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– Brigadier, dirent les dragons, il a parlé.
– Oui, répondit le brigadier, mais je n’ai point entendu ce qu’il a dit.
– Ni nous non plus, dirent les dragons. Holà ! l’ami ! firent-ils en secouant de nouveau Bannière, répétez un peu, s’il vous plaît, ce que vous venez de dire ; le supérieur n’a pas entendu, ni nous non plus.
– Je demande ce que vous me voulez ? répéta Bannière d’une voix éteinte.
– Brigadier, dirent les deux soldats, il demande ce que nous voulons.
– J’entends bien, pardieu ! dit le brigadier ; je ne suis pas sourd.
Puis se retournant vers Bannière :
– Ce que nous voulons ? camarade, dit-il, nous voulons d’abord vous remettre sur vos pieds, si c’est possible, ensuite vous emmener à la caserne, puis vous mettre sur le dos un uniforme pareil au nôtre, puis vous apprendre à monter à cheval, puis vous fortifier dans la manœuvre du sabre et de la carabine, afin de faire de vous un
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joli dragon.
– Faire de moi un joli dragon, répéta Bannière, cherchant le sens de ces paroles qu’il ne comprenait pas parfaitement.
– Autant, toutefois, qu’il sera possible, ajouta le brigadier, qui, en voyant Bannière le visage meurtri et ensanglanté, ne paraissait pas avoir une idée bien merveilleuse du physique de son futur compagnon, et ne voulait point en conséquence, comme on disait au régiment, promettre à Bannière plus de beurre qu’il n’en pouvait étendre sur son pain.
– Ah ! oui, murmura Bannière, c’est vrai. Je me suis engagé cette nuit dans les dragons de Mailly.
Puis, il ajouta avec un soupir :
– Je l’avais oublié.
– Ah diable ! fit le brigadier, vous avez la mémoire courte à ce qu’il paraît, camarade ; prenez garde, c’est un défaut dans l’état militaire ; il y a dans le code un petit article là-dessus. Je vous invite à le méditer.
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Bannière ne répondit point ; il était retombé dans cette rêverie sombre dont l’avaient tiré un instant les secousses réitérées et progressives des deux dragons ; il était probable qu’il n’avait pas entendu un seul mot de ce que venait de dire le brigadier.
Ce fut un grand malheur.
Cependant, une fois debout, Bannière marcha ; une fois en marche, Bannière fut bientôt hors de la prison ; une fois hors de la prison, il se trouva en contact avec l’air ; une fois en contact avec l’air, les idées lui revinrent peu à peu.
Il était dragon, mais il n’était plus jésuite.
On le conduisait à la caserne, mais on n’avait aucun motif pour l’y consigner.
Il en sortirait, nous ne dirons pas un jour ou l’autre, de cette caserne, mais une heure ou l’autre.
Il en sortirait probablement avant même que la nuit fût venue ; alors il irait chez la Catalane et lui ferait, bon gré, mal gré, rendre sa bague ; alors il irait chez Olympe, et, quel que fût son
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entêtement, il lui prouverait son innocence.
D’ailleurs, s’il ne pouvait la lui prouver, il se brûlerait la cervelle à ses pieds, et tout serait dit.
Ce petit plan, bien irrévocablement arrêté dans l’esprit de Bannière, rendit beaucoup de force à ses jambes et beaucoup d’élasticité à ses bras.
Il eut un instant l’idée de se servir de cette élasticité de ses bras pour écarter les deux soldats qui marchaient à ses côtés, et de cette force de ses jambes pour gagner quelqu’un de ces labyrinthes de rues où il est impossible de poursuivre un homme. Mais il réfléchit qu’aussitôt son signalement serait donné, et qu’il ne pouvait manquer d’être repris avant d’avoir fait à la Catalane et à Olympe la double visite qu’il projetait de leur faire.
Mieux valait d’abord faire ces deux visites, et prendre pour le reste conseil des circonstances.
Bannière secoua donc sa tête comme pour en chasser ces idées follement prématurées, et, le visage plus calme, il continua son chemin vers la caserne.
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Il y arriva presque souriant.
Neuf heures du matin sonnaient comme il y entrait.
La caserne s’étendait au fond d’une grande cour carrée, qui servait aux exercices militaires du régiment.
Le régiment, au moment où Bannière entra dans cette cour, était en train de faire l’exercice à pied.
Nous croyons avoir déjà dit que les dragons avaient le privilège d’appartenir à la fois à la cavalerie et à l’infanterie.
En face de l’ennemi, devant le feu, tout dragon à cheval faisait partie de la cavalerie ; mais une fois son cheval tué, il passait momentanément dans l’infanterie, quittait le sabre et prenait le mousquet.
Le régiment faisait donc l’exercice à pied.
Les deux dragons et le brigadier conduisirent Bannière au magasin. Comme il fallait avoir cinq pieds quatre pouces au moins, et cinq pieds six pouces au plus pour entrer dans les dragons, les
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habits, faits sur cette taille, n’étaient jamais ni trop longs ni trop courts.
Seulement, il arrivait parfois qu’ils étaient trop larges ou trop étroits.
Le garde-magasin fit le tour de Bannière, et d’un ton capable :
– J’ai l’affaire de ce gaillard-là, dit-il, comme si je lui avais pris sa mesure. Faites-lui laver le visage et taillez-lui les cheveux, après quoi renvoyez-le ici. Je me charge du reste.
Bannière descendit dans la cour, se lava le visage à la fontaine, et livra aux ciseaux sa tête, dont les cheveux furent en cinq minutes taillés selon l’ordonnance.
Puis il alla endosser l’uniforme.
L’uniforme endossé, il fut reconnu que Bannière faisait, en effet, comme s’était hasardé à le dire le brigadier, un fort joli dragon.
Bannière, tout préoccupé qu’il était d’idées plus sérieuses, n’en jeta pas moins un regard de côté sur le fragment de miroir cassé qui, appliqué à la muraille, servait aux muscadins du régiment
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à donner le dernier tour à leur toilette.
Ce fragment de miroir cassé avait coûté la tranquillité du cœur à bien des beautés lyonnaises.
Bannière y jeta donc un regard à son tour, et vit, à sa grande satisfaction, que l’uniforme ne lui allait point mal du tout, ce qui lui fit espérer tout bas, qu’ayant conquis le cœur d’Olympe sous la robe de jésuite, il avait bien des chances de le reconquérir sous l’habit d’un dragon.
Il y avait bien toujours cette diable d’idée de monsieur de Mailly au fond de tous les rêves de Bannière.
Olympe avait dit à Bannière, comme une preuve qu’elle n’était plus à lui, qu’elle s’était rendue à son ancien amant.
Mais Olympe n’avait-elle point dit cela dans un moment de colère, pour rendre à Bannière le mal qu’il lui avait fait.
D’ailleurs, Bannière le lui avait dit, il était lâche comme tout homme qui aime véritablement et qui est prêt à sacrifier à cet amour, même son
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honneur.
Eh bien ! si Olympe avait fait ce qu’elle avait dit, quand Bannière lui aurait prouvé qu’il ne l’avait jamais trompée, c’était lui qui aurait à pardonner, puisque ce serait lui l’innocent et Olympe la coupable, et alors, eh bien ! alors, il pardonnerait.
Il en était là de ses idées miséricordieuses, quand le brigadier instructeur lui mit un fusil entre les mains, et le poussa dans les rangs des nouvelles recrues qui apprenaient la charge en douze temps.
Bannière passa une heure à porter arme et à présenter arme, après quoi on lui annonça qu’il était libre de faire ce qu’il voudrait de sa personne jusqu’à midi.
À midi il reviendrait prendre la leçon d’équitation.
Bannière demanda à son brigadier s’il pouvait hardiment rentrer dans la ville et y narguer les jésuites.
Le brigadier lui répondit que sous l’uniforme
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de Sa Majesté, il devait être absolument sans crainte, et pouvait aller, jusque sous les fenêtres de leur collège, faire aux hommes noirs les gestes les plus provocants et les plus dédaigneux.
Bannière ne se le fit pas dire à deux fois, il salua son supérieur, et, le sabre sous le bras, le casque légèrement incliné sur l’oreille, il traversa la cour et gagna la porte extérieure, dont il examina avec soin et à tout hasard la situation topographique.
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XXXVII
Comment Bannière, en rendant visite à la
Catalane, trouva la coiffeuse chez elle, et de ce
qui s’en suivit
Mais, nous le savons, Bannière ne sortait point pour examiner purement et simplement le gréement de la porte de la caserne.
Bannière sortait pour aller d’abord chez la Catalane lui reprendre son rubis, et savoir d’elle comment ce rubis se trouvait en sa possession.
Bannière avait fort ragé et fort dissimulé depuis le matin, nous l’avons dit : sa première idée avait été de tout risquer pour être libre, et avoir le cœur net de ce terrible incident qui venait de jeter dans sa vie l’effroyable trouble auquel il était en proie ; mais il avait réfléchi et avait rongé son frein pendant les deux heures qu’avaient duré sa toilette et sa leçon d’exercice.
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Tout cela, comme on le comprend bien, n’avait fait qu’augmenter son exaspération contre la cause de tant de douleurs.
Aussi, dès qu’il eut tourné l’angle de la caserne, prit-il sa course vers le grand théâtre, dans les environs duquel demeurait la Catalane.
Cependant, si pressé qu’il fût, il s’arrêta chez un armurier pour y acheter un pistolet, de la poudre et des balles.
L’achat lui coûta deux louis, qu’il prit sur les cent louis que contenait la bourse que lui avait remise Olympe, et dont en y réfléchissant il s’était bien gardé de faire fi, dans la prévision de son utilité.
Le pistolet acheté, bourré, chargé, Bannière le mit dans sa poche et reprit sa course vers la maison de la Catalane.
Ce n’était pas un simple moyen de menace que le pistolet, une simple arme d’intimidation, non, plus l’instant de l’entrevue avec cette femme approchait, plus Bannière, les lèvres serrées et le front pâlissant, était décidé à tirer d’elle la preuve
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de son innocence, et, en cas de refus, à lui brûler la cervelle.
Cette détermination ne lui donnait pas l’air tendre lorsqu’il frappa à la porte de la Catalane.
Ce fut la coiffeuse qui vint lui ouvrir.
Comme il présumait bien que la créature n’était point étrangère à tout ce qui s’était passé, il ne fut point fâché que le hasard le servît à souhait en réunissant les deux femmes.
En l’apercevant, la coiffeuse recula de deux pas, ce qui donna toute facilité à Bannière pour pénétrer dans l’allée.
Bannière, entré, ferma la porte aux verrous derrière lui.
– Jésus Dieu ! s’écria la coiffeuse, que nous veut ce dragon ?
Bannière comprit qu’il ne s’agissait point d’effaroucher son monde, et, grimaçant un sourire :
– Eh quoi ! chère dame, lui dit-il, vous ne me reconnaissez point !
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– Ah ! mon Dieu ! c’est monsieur Bannière, exclama la coiffeuse ; tiens, tiens, tiens, je ne vous reconnaissais pas.
– Comment ! vous ne reconnaissez pas vos amis ? dit Bannière en donnant la plus grande douceur possible à sa voix.
– Et puis vous aviez l’air féroce.
– C’est le costume qui me donne cet air-là. Mais dis un peu, ma fille...
– Quoi ? monsieur Bannière.
– La Catalane est-elle à la maison ?
– Eh mais oui ! Oh ! elle va être bien contente.
– De quoi ?
– De vous voir donc. Elle en tient toujours pour vous, bel insensible.
– Allons donc, dit Bannière, tu te gausses de moi, Nanon.
– Non, parole d’honneur ! D’ailleurs, ajouta-t-elle avec son cynique sourire, vous pouvez vous en assurer, pas plus tard que tout de suite.
– Eh bien ! peut-être allons-nous voir,
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coiffeuse de mon cœur ; conduis moi seulement chez elle.
– Mais vous savez bien où elle est, elle est dans le boudoir.
Depuis ses relations avec l’abbé d’Hoirac, la Catalane avait un boudoir.
– N’importe ! conduis-moi toujours, répondit Bannière.
La coiffeuse n’y voyait pas d’inconvénient ; elle précéda Bannière, montant devant lui les degrés de l’escalier sombre.
Tout à coup, la lumière se fit dans le corridor. La coiffeuse venait d’ouvrir la porte du boudoir, et, à travers l’entrebâillement de cette porte, Bannière apercevait la Catalane, voluptueusement étendue sur ce meuble dont les indiscrétions firent la renommée de Crébillon fils.
– Dites donc, madame, fit la coiffeuse, c’est monsieur Bannière.
Bannière entra derrière la coiffeuse, ferma la porte du boudoir à la clef, comme il avait fermé celle de la rue au verrou.
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– Monsieur Bannière, où cela ? dit la Catalane, qui ne reconnaissait pas plus Bannière sous son nouveau costume que n’avait fait la coiffeuse.
– Mais ici, en soldat. Voyez donc comme cela lui va bien ; seulement, je trouve que cela lui donne l’air terrible.
En ce moment, Bannière achevait son opération, et, ayant mis pour plus grande sûreté la clef du boudoir dans sa poche, se retournait vers la Catalane.
Il n’était plus pâle, il était livide.
La Catalane fut épouvantée de l’expression de ses yeux.
– Oh ! oui, l’air terrible en effet, dit-elle en se relevant. Qu’avez-vous donc, monsieur Bannière ?
Bannière marcha vers elle les sourcils froncés, l’haleine sifflante entre ses dents serrées.
Puis, sans répondre à la question :
– Votre main, dit-il.
La Catalane leva lentement sa main droite en
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murmurant avec épouvante :
– Mon Dieu ! mon Dieu ! que voulez-vous ?
Bannière prit par le poignet la main de la Catalane, examina les unes après les autres les bagues dont ses doigts étaient chargés.
Le rubis de M. de Mailly n’était point à cette main-là.
– L’autre, dit-il.
– Jésus ! il est fou, murmura la coiffeuse.
Bannière prit la main gauche comme il avait pris la main droite, par le poignet, et, à peine eut-il jeté les yeux dessus que ses yeux étincelèrent.
Il avait en effet reconnu le rubis qu’il avait vendu au juif Jacob.
– Oh ! s’écria-t-il, c’est vrai, le voilà !
– Quoi ? demanda la Catalane toute tremblante.
Mais il était dit que Bannière ne répondrait à ses questions que par des questions.
– Où avez-vous volé ce rubis ? demanda-t-il.
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– Comment ! volé ! s’écria la Catalane en prenant un air indigné.
– Où avez-vous volé ce rubis ? vous dis-je, répéta Bannière en frappant du pied.
Et en l’interrogeant il lui serrait tellement le poignet que la pauvre femme poussa un gémissement.
– Au secours ! cria la coiffeuse, au secours ! on nous assassine !
Bannière tourna la tête par-dessus son épaule, et, sans lâcher la main de la Catalane,
– Ah çà ! nous allons un peu nous taire là-bas, dit-il.
Mais comme l’accent avec lequel il prononçait ces paroles n’était rien moins que rassurant, au lieu de se taire, la coiffeuse redoubla de cris et de gestes désespérés.
Bannière quitta le poignet de la Catalane, bondit jusqu’à la coiffeuse, la prit de la main gauche par le cou, et, tout en la ramenant vers la Catalane, tira de sa poche le pistolet dont il dirigea le canon vers la poitrine de celle-ci.
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– Voyons, dit-il avec une effroyable résolution, je n’ai pas de temps à perdre en lamentations et en jérémiades. Cette bague, d’où vient-elle ? qui vous l’a donnée ? parlez, ou je vous tue.
La Catalane comprit qu’elle était suspendue par un cheveu au-dessus de la tombe.
– L’abbé d’Hoirac, dit-elle.
– Vous êtes donc la maîtresse de l’abbé d’Hoirac ?
– Mais...
– Vous êtes donc la maîtresse de l’abbé d’Hoirac ?
– Oui.
– C’est bien. Vous allez d’abord me rendre la bague.
– Mais...
– Vous allez d’abord me rendre la bague.
– La voilà.
– Et puis, maintenant, vous allez m’écrire que vous êtes la maîtresse de l’abbé d’Hoirac, et que
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c’est lui qui vous a donné cette bague.
– Mais...
– Mille tonnerres !
– J’écrirai tout ce que vous voudrez, s’écria la Catalane tombant à genoux, tant elle était effrayée de l’expression du visage de Bannière.
Pendant ce temps, la coiffeuse, dont Bannière ne s’était plus occupé que pour lui serrer le cou avec une fureur croissante, au fur et à mesure que les refus de la Catalane exaltaient cette fureur, la coiffeuse se tordait à la main de Bannière comme un serpent aux serres d’un aigle.
Bannière s’aperçut enfin que s’il ne la lâchait pas il allait l’étrangler.
D’ailleurs, il avait besoin d’aller chercher une plume, de l’encre et du papier, pour faire écrire à la Catalane sa déclaration.
Il desserra un peu l’écrou de ses doigts.
– Oh ! lâchez-moi, oh ! lâchez-moi, murmura la coiffeuse d’une voix étouffée.
– Et si je vous lâche, dit Bannière, serons-nous
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bien sage et nous tairons-nous ?
– Je ne soufflerai pas le mot, dit la coiffeuse.
– C’est bien, dit Bannière.
Et il laissa aller la coiffeuse, qui tomba étendue tout de son long sur le parquet, en criant miséricorde.
Puis il alla droit à un petit guéridon qu’il avait avisé, et sur lequel, comme dans la prévision de sa visite, étaient préparés une plume, de l’encre et du papier.
Il apporta le tout devant la Catalane.
– Écrivez, dit-il.
Celle-ci n’avait plus aucune velléité de résistance ; mais sa main tremblait tellement qu’il lui fallut quelques secondes pour se remettre.
– Allons, dit Bannière, calmons-nous, j’attendrai.
Et en effet, il attendit en faisant jouer le ressort de son pistolet, qu’il armait et désarmait avec un bruit sinistre et menaçant.
Ce bruit eut pour la Catalane un résultat plus
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efficace que tous les sels et toutes les eaux de mélisse de la terre.
Elle prit la plume, et regardant Bannière :
– Voyons, dictez, dit-elle, j’écrirai.
– Non pas, dit Bannière, vous prétendriez peut-être que je vous ai influencé. Écrivez vous-même ; seulement, soyez vraie, claire et précise.
La Catalane écrivit :
« Je déclare, comme étant la vérité pure, que la bague en rubis que je remets à monsieur Bannière ne m’a jamais été donnée par monsieur Bannière, mais bien par l’abbé d’Hoirac, mon amant. »
– Bon, dit Bannière, qui suivait l’écriture des yeux au fur et à mesure qu’elle naissait sur le papier ; bon, signez maintenant.
La Catalane signa en poussant un soupir.
– La bague, à présent, dit Bannière.
La Catalane poussa un plus gros soupir encore ; mais il n’y avait pas à marchander : elle rendit la bague.
Bannière examina le bijou pour voir si c’était
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bien le même rubis, et, l’ayant parfaitement reconnu, le passa à son petit doigt.
– Et maintenant, dit-il, comme je ne suis pas un voleur, et qu’il n’entre point dans mes intentions de vous faire un tort matériel, tenez, dit-il.
Et, prenant dans sa poche une poignée de louis, il les jeta à la figure de la Catalane, et s’élança hors du boudoir.
Cependant, à la porte il s’arrêta ; il craignait que l’une ou l’autre des deux femmes ne se précipitât à la fenêtre pour appeler la garde et le faire arrêter lorsqu’il sortirait.
Mais elles ramassaient les louis jetés par Bannière et auxquels la coiffeuse, à moitié étranglée, prétendait avoir des droits aussi incontestables que la Catalane, à moitié morte de frayeur.
Bannière, voyant qu’il n’avait rien à craindre de ce côté-là, se jeta par les degrés, gagna la rue, et se mit à courir de toute la vitesse de ses jambes
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dans la direction de la rue Montyon, où, comme on se le rappelle, demeurait Olympe.
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XXXVIII
Comment Bannière sortit du régiment
des dragons de Mailly
Bannière arriva tout essoufflé devant la maison si bien connue de ses yeux et de son cœur, et où il avait passé de si doux et de si terribles instants.
Tout était fermé, à l’exception d’une seule fenêtre au premier.
Cette fenêtre, c’était celle de la chambre d’Olympe.
Bannière se sentit oppressé à la vue de cette maison, qui eût eu l’air d’un tombeau, sans cette seule fenêtre ouverte indiquant que toute vie n’y était point encore éteinte.
Bannière s’élança sur le marteau de la porte, et frappa à coups redoublés.
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Il crut d’abord que personne ne répondrait ; son impatience changeait pour lui les secondes en minutes, et les minutes en heures.
Enfin, il entendit un pas qui s’avançait avec inquiétude.
Il frappa de nouveau, car il crut remarquer quelqu’hésitation dans ce pas.
– Qui est là, demanda une voix de femme.
– Moi, Claire, moi.
– Qui, vous ?
– Moi, Bannière. Ne me reconnais-tu donc pas ?
– Oh ! monsieur Bannière, que venez-vous faire ici ? demanda mademoiselle Claire à travers la porte.
– Comment, ce que je viens faire ici.
– Oui, je vous le demande.
– Mais je rentre ; mais je viens voir Olympe ; mais je viens lui prouver qu’elle m’avait soupçonné à tort ; je viens lui dire que je l’aime toujours.
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– Mais, monsieur Bannière, mademoiselle Olympe n’est plus ici.
– Olympe n’est plus ici !
– Non, monsieur Bannière, elle est partie.
– Partie pour où ?
– Pour Paris.
– Quand cela ?
– Cette nuit, à deux heures.
– Avec qui ? demanda Bannière pâlissant.
– Avec monsieur de Mailly.
Bannière jeta un cri comme si un poinçon venait de lui traverser le cœur.
Puis, sentant qu’il allait tomber, il se tint au marteau de la porte.
Mais presqu’aussitôt une idée lui vint à l’esprit.
– Ce n’est pas vrai ! dit-il.
– Comment, ce n’est pas vrai ! s’écria mademoiselle Claire, toute blessée que l’on pût douter de sa véracité.
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– Olympe est là !
– Je vous jure que non.
– Elle ne veut pas me revoir et t’a fait la leçon.
– Monsieur Bannière, aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu au ciel !
– Je te dis que tu mens ! s’écria Bannière.
– Oh ! par exemple, dit la femme de chambre, moi, mentir ! Eh bien ! entrez, monsieur Bannière, et voyez vous-même.
Sur quoi, mademoiselle Claire, certaine de son fait, ouvrit majestueusement la porte et livra passage au dragon.
Cette facilité à l’introduire dans la maison, après cette longue discussion à travers la porte, prouva à Bannière qu’il n’y avait plus d’espoir pour lui.
Mais il n’en pénétra pas moins dans la maison, morne et brisé ; il voulait, non plus revoir Olympe, car il comprenait bien qu’elle n’était plus là, mais revoir au moins l’appartement qu’elle avait habité.
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Hélas ! il était facile de reconnaître qu’en effet la jeune femme était partie.
À chaque pas Bannière rencontrait la trace de ce départ précipité.
Le salon était encombré de caisses que mademoiselle Claire était occupée à bourrer de robes.
Bannière passa du salon dans la chambre à coucher.
Il étouffait.
La chambre à coucher avait encore cette odeur douce et âcre à la fois de la femme jeune et élégante ; elle avait enfin ce parfum à l’aide duquel la Catalane était parvenue à tromper l’abbé d’Hoirac.
Ce parfum, Bannière le connaissait si bien, lui ! Il s’en était enivré tant de fois dans les bras de celle dont il était séparé pour toujours !
Il tomba à genoux devant le lit intact, prit dans ses bras l’oreiller garni de dentelles où Olympe avait l’habitude de reposer sa tête, et le couvrit de baisers.
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Des sanglots s’échappaient, nous ne dirons point de sa poitrine, mais de son cœur, mêlés de soupirs, de cris, de sons inarticulés.
Claire regardait cette grande douleur avec compassion, les femmes sont femmes, c’est-à-dire non pas miséricordieuses aux maux qu’elles nous font souffrir elles-mêmes, pour ces maux-là elles sont impitoyables, mais aux maux que nous font souffrir les autres femmes.
On se rappelle d’ailleurs que mademoiselle Claire avait autrefois trouvé Bannière très beau garçon.
Or, une douleur bien vraie, une douleur d’amour surtout, embellit toujours un homme aux yeux d’une femme.
– Oh ! monsieur Bannière, dit-elle, il ne faut pas vous désoler ainsi. Au bout du compte, mademoiselle Olympe n’est pas morte.
– Claire, ma chère Claire, s’écria le dragon, tiré hors de l’enfer par cette voix consolatrice, oh ! tu es bonne, toi ; tu me diras où elle est, n’est-ce pas ? afin que je puisse la suivre, afin
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que je puisse la rejoindre.
– Ce serait avec bien du plaisir, monsieur, mais je ne sais pas moi-même où est mademoiselle.
– Comment, tu ne sais pas où elle est ?
– Non.
– Mais puisque tu fais ses malles.
– C’est vrai ; mais je dois attendre une lettre d’elle pour savoir où les lui adresser.
– Et cette lettre, quand doit-elle venir ?
– Je l’ignore.
– Mais enfin, tu sais si elle est partie pour Paris ou pour Marseille ?
– Oh ! pour Paris, monsieur, j’en suis sûre.
– Tu en es sûre, ma bonne Claire ?
– Oui.
– Et comment cela ?
– Parce qu’en partant monsieur de Mailly a dit au postillon : Route de Paris, par le Nivernais.
– Monsieur de Mailly ! s’écria Bannière. Oh !
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c’est donc bien vrai qu’il était avec elle.
– Quant à cela, monsieur Bannière, je ne saurais vous le cacher.
– Mon Dieu, mon Dieu ! Claire, que faire, que devenir ?
– Il me semble que ce n’est point à moi de donner des conseils à un beau garçon résolu et amoureux comme vous, monsieur Bannière.
– Oh ! si je savais où avoir de ses nouvelles, seulement.
– Mais vous en aurez toujours à l’hôtel de Mailly.
– Tu as raison, Claire, à l’hôtel de Mailly je saurai toujours où est Olympe ; et, d’ailleurs, en suivant monsieur de Mailly... Oh ! Claire, Claire, mon enfant, tu me sauves la vie.
Et dans sa joie, il fouilla à sa poche, prit une pincée de louis, les mit dans la main de Claire, baisa encore l’oreiller à pleins bras et à pleines lèvres, et s’élança hors de la maison en souriant.
– Oh ! mon Dieu ! que j’étais bête ! en effet, à l’hôtel de Mailly je saurai tout.
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Seulement, il y avait cent vingt lieues de la rue Montyon à l’hôtel de Mailly.
Comment Bannière ferait-il ces cent vingt lieues ?
Il paraît que cela n’inquiétait aucunement le dragon ; car il prit, d’un pas rapide et d’un visage presque tranquille, le chemin de la caserne.
Il arriva au moment où l’exercice du cheval allait commencer.
Le brigadier-instructeur attendait, mordant sa moustache et tenant une longue chambrière à la main.
Il avait bonne envie de grogner, selon son habitude ; mais, en jetant un coup d’œil oblique sur l’horloge, il vit que Bannière était d’une minute en avance au lieu d’être d’une minute en retard.
Il n’y avait moyen de rien dire.
– Voyons, dit le brigadier, s’adressant à Bannière, arrive ici, camarade.
– Me voilà, brigadier.
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– As-tu déjà monté à cheval ?
– Jamais.
– Tant mieux, dit le brigadier, cela fait que tu n’as pas de mauvais principes.
Pourquoi Bannière, que nous avons vu assez bon cavalier, répondait-il qu’il n’avait jamais monté à cheval ?
Sans doute parce qu’il avait ses raisons pour mentir. Bannière n’avait pas de ces scrupules qui embarrassaient éternellement la vie de Champmeslé, et dans lesquels à chaque instant il trébuchait les pieds pris.
Les chevaux étaient là.
– Amenez le trotteur d’abord, dit le brigadier.
Puis se retournant vers Bannière.
– Tu comprends, camarade, dit-il, tu vas monter d’abord le trotteur, puis le coureur, puis le sauteur.
– Et pourquoi ne commençons-nous pas tout de suite par le coureur, dit Bannière, qui semblait pressé.
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– Ah ! mais, dit le brigadier, parce qu’il faut aller au trot avant d’aller au galop.
– C’est juste, dit Bannière. Alors le coureur, celui que vous appelez le coureur, il galope à plaisir ?
– Il va comme le vent.
– Et longtemps ?
– En le ménageant, on peut faire avec lui vingt lieues en quatre heures.
– Diable ! fit Bannière, il faut bien se tenir, brigadier, pour monter un pareil cheval ?
– Oh ! cela ne fait rien, dit le brigadier, dès que le cavalier est tombé, il s’arrête.
– C’est bien agréable, répondit Bannière. Eh bien ! brigadier, voyons le trotteur.
– Ah çà ! tu es bien pressé, camarade.
– Voyez-vous, brigadier, c’est que je déteste autant les offices des jésuites que j’adore l’exercice militaire.
– Allons, allons, dit le brigadier, je vois que j’avais des préventions sur ton compte, et qu’avec
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du temps et de la bonne volonté, on fera quelque chose de toi.
– Dame ! faut espérer, dit Bannière.
Le brigadier fit un signe, on amena le trotteur ; le brigadier montra à Bannière comment on rassemblait les rênes ; comment on empoignait la crinière avec la main gauche, et comment, en trois élans, on devait se trouver en selle.
Nous disons on devait se trouver, parce qu’au bout de trois élans, Bannière ne se trouva point en selle du tout.
Bannière s’était enlevé ; mais après avoir un instant appuyé le ventre sur la selle, agité inutilement le bras droit et la jambe droite, à peu près comme fait un nageur qui nage à la sangle sèche, il était retombé à terre au milieu des éclats de rire de ses camarades.
– Recommençons cela, dit gravement le brigadier.
Bannière recommença, et cette fois fut plus heureux. Au bout de quelques minutes d’efforts violents, il retomba enfin en selle.
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– C’est mieux, dit le brigadier, mais recommençons pour que ce soit tout à fait bien.
– Recommençons, dit Bannière avec courage ; car je suis comme vous, brigadier, parole d’honneur ! j’y mets de l’amour-propre.
Les camarades, qui regardaient donner la leçon, se mirent à rire.
– Silence, dit le brigadier. Il y a de la bonne volonté au moins dans ce pauvre garçon, ajouta-t-il, et peut-être bien que je ne pourrais pas en dire autant de tout le monde.
Bannière fit donc une troisième tentative, au milieu du plus profond silence, et cette fois, disons-le, il en vint assez proprement à son honneur.
– Ah ! fit-il triomphalement lorsqu’il fut en selle, m’y voilà, brigadier.
– Très bien, dragon, répondit celui-ci ; maintenant, tournez la pointe de la botte en dedans, sentez la selle avec les genoux ; les genoux, dragon, c’est le point d’appui du cavalier ; y es-tu, mon enfant ?
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– Je crois que oui, brigadier, répondit Bannière.
– Eh bien alors, houp !
Et il allongea un coup de chambrière au trotteur, qui, justifiant le nom dont il était baptisé, partit à l’instant même au grand trot.
Quoique Bannière, comme nous l’avons dit, fût assez bon cavalier, le trot du cheval sur lequel il était monté avait l’avantage d’être si dur, que l’on pouvait à chaque pas qu’il faisait, et si l’on était placé dans la ligne, voir le ciel entre les cuisses et la selle du cavalier.
Bannière eut un moment l’idée de monter à l’anglaise, c’est-à-dire en pesant sur les étriers, mais il réfléchit que c’était se trahir, et il se laissa secouer comme un sac de noix, penchant tantôt à droite et tantôt à gauche.
Mais il réfléchit que s’il se livrait à un balancement trop exagéré, on remettrait peut-être au lendemain la leçon de galop ; et comme il avait hâte de passer du trotteur au coureur, il reprit peu à peu son équilibre et finit par trotter
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assez convenablement pour mériter les encouragements de son brigadier, lequel prononça enfin les paroles tant attendues par Bannière :
– Très bien ; le coureur, maintenant.
Bannière allait d’un seul bond sauter en bas de son cheval, mais il songea que ce serait une imprudence non moins condamnable que celle à laquelle il venait déjà d’échapper, et il se laissa glisser aussi maladroitement que possible en bas de sa monture.
– Oh ! oh ! dit le brigadier, perdant quelque peu de sa considération pour Bannière, la prochaine fois, l’ami, il faudra mettre pied à terre un peu mieux que cela.
– Voulez-vous que je recommence, brigadier ? dit Bannière de sa voix la plus soumise.
– Non, ce n’est point la peine ; nous verrons cela demain. Le coureur.
On amena le coureur. C’était un beau cheval de sang, avec des jambes comme des fuseaux, et des jarrets d’acier.
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Il allongea sa tête fine et intelligente vers Bannière, sembla le flairer et hennit.
– Bon, murmura Bannière, bon, tout à l’heure je te ferai hennir, moi.
– Allons, allons, dit le brigadier, ne perdons pas de temps ; à cheval, et voyons si tu monteras mieux sur celui-ci que tu n’es descendu de l’autre ?
– Oh ! brigadier, dit Bannière, monter, ce n’est rien, vous allez voir.
En effet, Bannière, au troisième élan, se trouva régulièrement en selle.
– Pas mal, dit le brigadier.
– Dites donc, brigadier, dit Bannière, qui paraissait encouragé par l’éloge, pas trop vite pour la première fois, n’est-ce pas ; je n’ai jamais été au galop.
Le brigadier se mit à rire, et fouetta le cheval assez doucement pour que l’on pût remarquer qu’il avait égard à la recommandation de Bannière.
Cependant, malgré cette modération du
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brigadier, le cheval, poussé peut-être par un coup d’éperon invisible, partit à fond de train.
– Eh ! brigadier, brigadier ! cria Bannière, que fait donc votre cheval ? Arrêtez, je vais tomber. Brigadier, brigadier ! votre cheval s’emporte ! holà, holà, holà !
Et Bannière, sans lâcher la bride, s’accrocha à la crinière de sa monture, qui, après avoir fait au milieu des rires de tous les dragons le tour de la cour intérieure, se lança par la porte et enfila la grande route, comme s’il fallait plus d’espace à sa soif de vitesse et de rapidité.
Le brigadier et les soldats, toujours riants, coururent à la porte et virent de loin Bannière cramponné à son cheval et criant d’une voix lamentable :
– Brigadier, à moi ! au secours !... Je vais tomber ! holà, holà, holà !
Cela dura jusqu’à ce que le cheval eût disparu à l’angle de la route ; alors le cavalier lâcha la crinière, rassembla les rênes, et, penché comme Hyppolite sur le cou de son cheval, fit entendre
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un petit sifflement, qui, accompagné du jeu des éperons, redoubla encore la vitesse de sa monture.
Pendant ce temps-là, le brigadier et les soldats riaient à se tordre.
Ils étaient complètement dupes de la ruse de Bannière. Bannière n’avait pas été pour rien jésuite pendant dix ans et comédien pendant quinze mois.
FIN DU PREMIER VOLUME
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