Olympe de Clèves 1
Chapitre XXIX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Oh ! vous ne le croyez pas.
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– Tout à l’heure, vous donniez votre amour, un amour méprisable, je le sais, à cette Catalane ; maintenant que ma faiblesse m’a trahie et que vous craignez de m’avoir trop profondément blessée, vous venez renier la Catalane près de moi, comme vous m’avez reniée près d’elle.
– Jamais ! jamais !
– Ne mentez pas ! ayez au moins le dernier courage, celui de l’honneur. Vous savez que je ne puis plus vous aimer, tâchez que je vous estime encore.
– Olympe, ces paroles terribles me glacent d’effroi ; auriez-vous si peu d’indulgence pour un pauvre esprit malade, malade de jalousie ?
– De la jalousie, vous ? fit-elle avec dédain.
– Oh ! quand j’ai vu que vous receviez ici ce galant, ce niais, cet abbé d’Hoirac, quand je l’ai vu à vos pieds, quand j’ai entendu ces offres insultantes, j’ai cru qu’il n’en était arrivé là qu’avec vos encouragements ; j’ai douté de vous, j’ai voulu vous montrer ce que souffrent ceux qui doutent ; soit, j’ai commis une faute, un crime,
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mais pardonnez-moi ; je vous ai bien pardonné, moi.
– Vous !... vous qui doutiez seulement, il vous a été facile de pardonner. D’ailleurs, vous saviez bien que je n’étais pas coupable. Mais moi, est-ce que je puis douter ? est-ce que je n’ai pas la preuve sous les yeux !
– La preuve ! vous avez la preuve ! s’écria-t-il, vous avez la preuve ! et de quoi ?
– Je vous ai vu.
– Vous m’avez vu coqueter, jouer, mentir, sourire faussement à cette femme, pour vous inquiéter, tandis que je surveillais votre maintien pour calculer l’effet de mon misérable manège. Voilà ce que vous avez vu.
– Et le souper à dix heures.
– Il est dix heures, et je suis à vos pieds.
– Voilà qui vous fait homme d’honneur, n’est-ce pas ? dit-elle avec un mépris absolu ; mais il y a encore autre chose que vous oubliez et qui suffit à vous déshonorer à mes yeux.
– Quoi donc, Olympe ? dit-il avec effroi.
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– Vous le demandez !
– Je vous en supplie !
– Il faudrait que la femme à qui vous m’avez indignement sacrifiée eût été comme moi une personne délicate et fidèle ; il faudrait qu’elle se fût contentée de serrer précieusement dans ses écrins vos gages d’amour, afin que nul ne les reconnût pour lui appartenir désormais.
Bannière, effaré sous l’ardent regard d’Olympe, passa un moment sa main sur ses yeux éblouis.
– Que parlez-vous de gages d’amour ? dit-il ; que parlez-vous d’écrin ?
– Oui, mentez bien, essayez de mentir !
– Je ne comprends pas.
– Oh ! fit-elle en haussant les épaules, que vous êtes une pauvre nature, monsieur Bannière, et que vous méritez peu d’être aimé par un cœur tel que le mien ! Croyez-vous donc que je me serais alarmée, que je me serais évanouie pour avoir découvert que vous donniez un rendez-vous à cette femme ? Donnez des rendez-vous à tout
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Lyon si cela vous plaît, je n’y songerai guère.
– Alors pourquoi avez-vous donc pris le chagrin qui vous produit ce terrible effet ? demanda Bannière.
– Votre lâcheté, votre déshonneur.
Il tressaillit et releva la tête.
– Vous m’insultez, dit-il, pour une faute légère.
– Une faute légère ! Ah ! vous appelez de ce nom la faute qui, racontée par moi au bureau de police, vous ferait enfermer à Pierre-Encise dans les deux heures.
– On m’enfermerait pour avoir accepté de la Catalane un souper auquel je ne vais pas ?
– Il ne s’agit pas d’un rendez-vous ! dit-elle avec fureur.
– De quoi s’agit-il, alors ? car vous finirez par me rendre fou.
– Mieux vaudrait que je vous rendisse fou que de vous divulguer voleur.
– Voleur ! s’écria-t-il en pâlissant à être
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livide ; oh ! prenez garde, madame !
– Oui, n’est-ce pas ? après avoir volé les femmes, on les bat ! Vous me battriez, et vous iriez vous en vanter à la Catalane.
– Olympe ! Olympe !
– Et puis un jour vous la volerez à son tour, elle, et vous la battrez pour une autre.
– Olympe, je deviens aveugle ! Prenez garde, je ne réponds plus de moi !
– Oh ! voilà une bague qui aura fait du chemin, jusqu’au jour où elle figurera au bureau d’un juge comme pièce de conviction.
– La bague ! murmura-t-il, la bague ! C’est vrai, je l’avais oubliée !
Et il se précipita aux pieds d’Olympe en battant le parquet de son front.
– Ah ! fit-elle, vous me dégoûtez ! Il ne vous manquait plus que l’odieux de la peur. Relevez-vous, monsieur ; allez, je n’ai plus ni chagrin ni colère. Allez retrouver celle qui vous a donné rendez-vous ; dites-lui qu’elle peut désormais se promener tranquille avec ma bague et que je ne la
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lui arracherai pas du doigt.
Bannière leva la tête ; ses traits étaient sillonnés par les larmes.
– Olympe ! murmura-t-il, qu’avez-vous dit ?
– J’ai dit que je donne à cette femme la bague que vous lui avez déjà donnée après me l’avoir volée. Je vous tiens quittes tous les deux du remords et des galères.
Bannière se dressa tout échevelé et tout tremblant.
– J’ai donné votre bague à la Catalane ! moi ! dit-il.
– Et elle la porte à son doigt avec les bagues de ses amants ; elle eût dû vous faire au moins l’honneur de la porter seule. Le rubis en vaut la peine.
– Vous dites que la Catalane porte au doigt votre bague !
– La bague de monsieur de Mailly. Oui, monsieur Bannière.
– Olympe, nous allons faire venir ici la
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Catalane : Olympe, si elle a cette bague à son doigt, nous lui ferons confesser de qui elle la tient.
– Oh !
– Olympe, je vous jure par tout ce qu’il y a de sacré en ce monde, je vous jure par l’amour que j’ai pour vous... cela vous offense ! par la religion... vous riez ! J’étouffe de rage, de douleur, de pitié ! Je vous jure par votre mère, que je n’ai jamais donné cette bague à la Catalane !
– Qui l’a au doigt ! Jurez aussi que vous ne me l’avez pas volée !
– Je vous l’ai volée ! oui, volée ! Ce mot n’est pas un assez odieux châtiment. J’ai volé ! Olympe, c’est vrai, mais c’était pour vendre cette bague, et du produit que j’en aurais, jouer pour m’enrichir. Olympe, je ne puis plus mentir ; à quoi bon ? les preuves sont là. J’ai vendu le rubis au juif Jacob ; il vous le dira. Jamais je n’ai songé seulement à cette femme. Lui donner votre bague ! Oh ! mais j’eusse aimé mieux mourir !
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– Vous alliez lui donner votre amour.
– Olympe, ne le pensez pas. Et puis, que suis-je, moi ? rien, qu’un objet misérable ; donner votre bague, Olympe ! jamais ! jamais !
Olympe secoua la tête avec une froideur glaciale qui exaspéra Bannière.
– Vous ne croyez pas ? dit-il.
– Non.
– Mais ne vous obstinez pas ainsi, vous en aurez du regret plus tard. Dans une demi-heure, la preuve va venir ; je cours chez le juif. Oh ! non, je n’y veux pas aller ; vous penseriez que je me suis mis d’accord avec lui ; je reste ici. Allez-y, Olympe, ou plutôt écrivez-lui, car vous êtes souffrante et vous ne pouvez marcher. Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! vous voyez bien que je ne mens pas ! Vous avoir pris cette bague, c’est un crime, mais ce n’est pas un vol ; je n’ai point profité de cet argent, bien loin d’en avoir fait profiter cette femme. Oh ! ne m’accablez pas ; je haïssais cette bague ; elle est un souvenir pour vous, un souvenir doux peut-être, odieux, odieux,
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odieux pour moi ! Olympe, je vous en supplie, quittez cet air impassible ; Olympe, ne me poussez pas au désespoir ! Vous m’accusez, je me défends. Recourez aux preuves ; il sera bien temps de me condamner quand vous aurez la preuve en main.
– À quoi bon ? dit-elle ; vous me voyez morte depuis que vous me parlez ; j’ai fait tout ce qu’il était possible pour réchauffer en moi un sentiment humain, je ne trouve rien. L’amour ? oh ! il est mort ! la pitié ? morte ! Entre les deux extrêmes, quelle jonchée d’illusions ! Ne vous défendez pas, ce n’est pas la peine : j’ai vu cette bague au doigt de la Catalane.
– Pourquoi ne l’aurait-elle pas achetée au juif ?
– C’est faible ; trouvez autre chose, monsieur Bannière.
– Mais si c’est vrai, cependant ! exclama le malheureux au paroxysme de la folie. Si on vous l’affirme, si on vous le prouve, si...
– Le juif serait là et me le dirait, la Catalane
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viendrait à mes pieds et me le dirait, je ne les croirais pas.
– Olympe, mon Dieu !
– C’est le malheur de ces sortes d’aventures. Aveugle est celle qui n’a jamais été trompée comme je le suis. Confiance et défiance ont chacune un bandeau sur les yeux, celle-là parce qu’elle ne veut pas voir le mal, celle-ci parce qu’elle ne veut pas voir le bien.
Bannière éperdu, à bout de raisonnements et de paroles, s’approcha de la fenêtre pour respirer un peu d’air.
Olympe demeura sombre et immobile à sa place.
Au moment où Bannière, après avoir levé les yeux au ciel pour lui demander une inspiration, se tournait du côté d’Olympe pour tenter un dernier effort, un cri partit de la rue et le cloua à sa place.
– Ne bougez pas, Bannière, disait une voix, ou vous êtes mort !
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XXXIII
Les archers
Bannière entendit l’étrange invitation qui lui était faite, et se pencha vers la rue noire.
Olympe tressaillit. Bannière était sérieusement menacé, et l’amour n’était pas si mort au fond de son cœur qu’elle le croyait elle-même.
En se penchant, Bannière vit en face de la maison des buffleteries de soldats et des baïonnettes reluisant le long des murailles.
Ce mouvement qu’il venait de faire était presque imperceptible et ne ressemblait pas à un mouvement de fuite. Cependant les canons des fusils se dirigèrent contre lui.
– Ne bougez pas, répéta la voix, ou l’on fait feu sur vous.
Olympe oublia tout. Elle se précipita vers lui.
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– Qu’est cela ? s’écria-t-elle épouvantée.
– Au nom du roi ! dit en bas la voix d’un commissaire à qui l’on ouvrait la porte et qui pénétrait dans la maison ; au nom du roi ! je vous arrête !
– Mon Dieu ! mais que signifie cela ? répéta Olympe en s’appuyant à l’épaule de Bannière.
– Oh ! ce sont sans doute les soldats que vous avez fait demander à la police pour arrêter votre voleur, Olympe, dit Bannière, ne pouvant réprimer le tremblement qui s’emparait de lui, et s’appuyant à la barre de la fenêtre pour ne pas tomber.
Olympe n’eut pas même le temps de protester. La porte de la chambre s’ouvrit, et le laquais épouvanté précédait le commissaire et deux fusiliers.
– Voilà Bannière, dit le magistrat, je le reconnais.
– Mais que me voulez-vous donc ? articula faiblement le malheureux.
Le commissaire s’avança vers lui en le
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désignant du doigt à ses soldats et en répétant les mêmes paroles qu’il avait déjà dites :
– Au nom du roi, je vous arrête !
– Mais qu’a-t-il fait ? s’écria Olympe.
– Ceci est l’affaire des juges qui auront à juger monsieur. Moi, j’ai un mandat et je l’exécute.
On entraîna Bannière.
Olympe, séparée de ce malheureux par les soldats, retomba mourante sur son fauteuil.
Quant à Bannière, il avait déjà disparu, entraîné par les soldats.
Il avait disparu de plus en plus persuadé qu’Olympe était la cause de son arrestation.
Bannière se trompait.
Olympe, depuis la découverte qu’elle venait de faire de l’infidélité de Bannière et de la perte de sa bague, Olympe n’avait eu ni le temps ni les moyens de prévenir la justice.
Mais depuis la révélation faite par la Catalane, l’abbé d’Hoirac avait eu vingt-quatre heures.
Il en avait profité en homme pressé de trouver
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sa vengeance et sa liberté.
En conséquence, il s’était rendu auprès de l’official, et avait lui-même exposé la cause.
N’était-il pas honteux qu’au mépris des lois divines et humaines, un homme en rupture de vœux et d’engagements eût quitté l’Église pour se jeter dans le théâtre ?
Le vicaire de l’archevêque se montra fort sensible, on le conçoit, à ce théorème ainsi posé.
Il répondit que rompre le vœu du noviciat était un crime.
L’abbé d’Hoirac, enchanté de ce que son opinion avait éveillé un écho, continua :
– N’est-il pas vrai, dit-il, que le scandale émane plus odieux, venant de la part de gens institués pour donner le bon exemple ?
Le vicaire de l’archevêque répondit qu’il était heureux de voir monsieur d’Hoirac, qui avait une réputation un peu mondaine, dans d’aussi saintes dispositions.
L’abbé s’inclina rayonnant.
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– Vous avez quelque prêtre scandaleux à dénoncer ? dit le vicaire.
– Oui, monsieur, répondit l’abbé.
– Et ce prêtre s’est fait comédien ?
– Oui, monsieur.
– Nos pouvoirs sont bien gênés par le parlement, dit le vicaire, mais nous avons toujours droit d’enquête.
– Ah ! fit l’abbé d’Hoirac, c’est que vous avez affaire, je vous préviens, à un drôle qui a le nez fin, et pendant l’enquête il flairera la chasse et disparaîtra.
– Comment l’appelez-vous ?
L’abbé hésita à dire son nom. Une mauvaise action ne sort jamais franche du cœur d’un honnête homme, dont cependant elle sort quelquefois.
– C’est celui qui joue les empereurs au théâtre de la ville, dit l’abbé.
– Ah ! Bannière, alors ? répondit le vicaire, fort instruit des choses de théâtre, comme certains
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ecclésiastiques de cette époque.
– Précisément.
– Eh ! mais, dit le vicaire, il ne joue pas mal ; j’aime assez son débit : il a le geste noble et la voix cadencée.
– Oui. Oh ! je ne l’attaque nullement sous ce rapport-là.
– Et vous dites que c’est un novice échappé ?
– Des jésuites d’Avignon, oui.
– Je vais écrire au révérend père Mordon pour qu’il le réclame.
– Soit ! mais ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, quand arrivera la réclamation du révérend père Mordon, Bannière se sera enfui.
Le vicaire se gratta un instant le menton.
– Je vois ce que vous voudriez, dit-il ; ce serait une arrestation provisoire, ce que nous appelons à l’officialité une saisie de précaution.
– Pour la plus grande gloire de la morale, dit l’abbé.
– Oui ; ad majorem Dei gloriam ! fit en riant
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le vicaire de l’archevêque, qui fleurait un certain goût de jansénisme, et qui n’était point fâché de lancer son lardon à la Société de Jésus quand l’occasion se présentait.
L’abbé d’Hoirac sourit en montrant ses jolies dents blanches.
– Vous vous intéressez donc toujours aux jésuites ? demanda l’official, souriant comme l’abbé, mais sans dents, hélas !
– J’aime un peu partout, répliqua celui-ci ; et, sur ce point, je suis l’exemple de mon parent l’archevêque, qui est plus berger que pasteur. Vous êtes exclusifs, vous autres, qui êtes de la vieille école, et vous ne comprenez pas cela. Si le feu roi vivait, on vous taxerait encore d’arnaudisme et de port-royalisme ! mais moi, jésuite, c’est-à-dire pareil à l’abeille d’Horace, je récolte çà et là les fleurs de l’orthodoxie.
– Fût-ce sur le théâtre, dit l’official avec son plus fin sourire.
– J’ai dit partout, monsieur le vicaire, répondit d’Hoirac : ainsi je n’aurai pas besoin d’écrire
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moi-même à l’ami de mon oncle, le révérend père Mordon, et vous me savez gré, n’est-ce pas, de vous en laisser le mérite auprès de lui ?
– Parfaitement, mon cher abbé, je m’accommode à merveille d’être utile à messieurs les jésuites quand ils cherchent à nous être agréables. Le révérend père Mordon est homme d’esprit, il nous revaudra le service que je vais lui rendre.
– Et, demanda d’Hoirac, voyons, quand pratiquerez-vous cette saisie de précaution.
– Mais quand vous le jugerez convenable, monsieur l’abbé.
– Voulez-vous ce soir ?
– Ce soir ?
– Oui.
– Est-ce possible ?
– Parfaitement.
– Va pour ce soir. Avez-vous une préférence pour le mode d’arrestation ?
– Oh ! nullement. Évitons le scandale, voilà
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tout.
– Nous l’arrêterons à domicile, alors ?
– Je crois que c’est le meilleur parti à adopter.
– Où loge-t-il ?
– Je ne sais pas bien.
L’abbé ne voulait pas avoir l’air de savoir où logeait Bannière : c’était trop savoir où demeurait Olympe.
– Ah ! diable ! fit le vicaire, vous ne savez pas bien ?
– On peut s’en informer au théâtre, hasarda d’Hoirac.
– Vous avez raison ; ce sera fait, monsieur l’abbé.
– Une dernière question.
– Faites.
– Expliquez-moi, je vous prie, monsieur le vicaire, la marche d’une affaire du genre de celle qui nous occupe.
– C’est bien facile.
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– J’écoute.
– Saisie de précaution, arrestation, incarcération.
– Provisoire ?
– Toujours provisoire. Eh ! monsieur l’abbé, vous le savez bien, rien n’est que provisoire en pareil cas. Incarcération, ai-je dit, réclamation du révérend père proviseur, débat, réintégration provisoire du novice dans le couvent, instruction de son procès devant l’official.
– Ah ! devant l’official d’Avignon ?
– Non pas ! non pas ! devant l’official de la localité dans laquelle ont eu lieu le séjour du fugitif et son arrestation.
– Très bien ! l’official de Lyon, par conséquent.
– L’official de Lyon, oui ; est-ce que cela vous gêne, par hasard ? demanda sournoisement le vicaire.
– Nullement, monsieur. Ensuite ?
– Ensuite, disons-nous, procès.
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– C’est long, n’est-ce pas, un procès ecclésiastique ?
– Oh ! cela ne finit jamais, surtout quand quelqu’un de puissant a intérêt à ce que cela dure.
– Mais, pendant ce temps, le malheureux serait donc toujours prisonnier ?
– Non une fois rendu aux jésuites, il redevient élève, et comme les révérends pères sont extrêmement habiles à retenir ceux qui ne veulent pas demeurer avec eux, comme ils peuvent être fort désagréables à ceux qui résistent, il est à peu près certain qu’au bout de deux ou trois ans, le novice en arriverait à faire profession de très bonne grâce.
– Heu ! qui sait ? fit l’abbé qui, tout plein des souvenirs d’Olympe, était peu disposé à croire qu’après l’avoir connue on pût l’oublier.
– En tout cas, poursuivit le vicaire de l’archevêque, qui voyait bien que quelque chose tourmentait l’abbé, et qui tenait à le rassurer, en tout cas, soit prisonnier, soit jésuite, notre scandaleux novice ne pourra plus, d’ici à bien
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longtemps, d’ici à jamais, ce qui est plus long encore, ne pourra plus donner au monde de ces scandales qui vous ont à si juste raison contrarié dans vos saintes dispositions.
L’abbé remercia l’official et prit congé de lui, bien décidé à ne reparaître chez Olympe qu’après la disparition de l’embarras principal.
Et, en effet, comme l’avait prédit monsieur le vicaire, dès le soir même, sur sa réquisition, la force armée, un commissaire en tête, était venue arrêter Bannière, ainsi que nous l’avons vu au précédent chapitre.
La lettre d’avis parvint au révérend père Mordon le lendemain de la saisie de précaution.
Le jésuite, enchanté de retrouver sa proie, adressa à l’official de Lyon sa réclamation judiciaire ; cette réclamation, confiée au coureur du collège, messager intelligent qui savait, comme la mule de Phèdre, courir et trotter quand il fallait et selon le besoin de l’ordre, et toujours ad majorem Dei gloriam, le messager arriva deux jours après la petite escorte qui, emmenant Bannière en prison, marchait d’un pas précipité.
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C’est l’habitude de tous les archers, gens inquiets, qui n’aspirent qu’au moment où leur responsabilité se trouve dégagée par le jeu de cinq à six bons verrous.
Bannière n’annonçait pas une bien grande inclination à se rebeller. Il était plongé dans un si morne désespoir, que, sans l’action machinale de ses deux jambes obéissant à l’impulsion que de temps à autre leur donnaient quelques bourrades d’archer, on eût cru le pauvre garçon pétrifié comme la femme de Loth après sa curiosité fatale.
Les archers couraient donc à la suite du commissaire, et le commissaire retroussait sa robe pour enjamber plus vite, quand, au détour d’une rue, cette escorte se jeta dans une autre qui débouchait de la rue adjacente.
Un dragon portant un falot heurta le commissaire, auquel, avec humeur, ne le reconnaissant pas, il rendit une violente secousse accompagnée de ces mots :
– Eh ! butor, ne vois-tu pas mon officier !
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Le commissaire allait se formaliser et verbaliser si l’officier n’avait été que lieutenant, mais, à la lueur du falot, ce magistrat reconnut un colonel ; il rengaina sa mauvaise humeur et se rangea.
On put voir alors entre trois dragons, dont deux suivaient à quelque distance, un fort beau cavalier tout frais de dentelles et tout parfumé de roses.
Il y avait derrière les dragons un petit laquais qui lui portait son épée et son manteau.
Le colonel, ayant regardé obliquement le commissaire et les alguazils :
– Ah ! ah ! dit-il au falot, éclaire un peu, Laverdrie ; c’est, je crois, du gibier derrière un commissaire.
– Oui, monsieur le colonel, répliqua humblement la robe noire.
– Très bien, très bien, faites votre office, répliqua le colonel avec un vague dédain. À propos, dans quelle rue suis-je ?
Le commissaire répondit :
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– Rue de la Réale, monsieur le colonel.
– Oh ! ce n’est pas mon affaire. Est-ce qu’il n’y a pas près d’ici la rue Montyon ?
– Vous y touchez, monsieur le colonel ; nous en sortons.
– Très bien, merci.
– La première à gauche, monsieur le colonel.
– Va, Laverdrie.
– Oui, mon colonel.
– Et toi, dit l’officier au laquais, déterre-moi un peu le logis de mademoiselle Olympe de Clèves.
Le laquais allongea le pas et précéda bientôt ceux qu’il suivait naguère.
Au nom d’Olympe, Bannière parut se réveiller d’un sommeil de mort. Il ouvrit les yeux, et aperçut le falot, les uniformes, l’épaulette, entendit les éperons, les voix.
En conséquence, il s’assit sur une borne, incapable de faire un pas de plus.
– Ah ! mon Dieu ! répétait-il, ah ! mon Dieu !
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Cependant les dragons et le colonel étaient passés.
– Ah ! mon Dieu ! répétait ce pauvre Bannière.
– Eh bien ! marchons-nous, ou ne marchons-nous pas ? demanda le commissaire.
– Monsieur le commissaire, le prisonnier ne va plus, répondit un archer.
– Bourrez, bourrez !
– Mais nous avons bourré, monsieur le commissaire.
– Piquez, alors.
– Mais nous avons piqué, monsieur le commissaire.
Le commissaire s’approcha tout furieux.
Il n’avait jamais vu pareille chose, le digne homme ! la bourrade trouvait parfois des rebelles, la piqûre jamais.
Bannière était sur sa borne, tout pâle, tout débraillé, tout meurtri. Ses yeux vitreux se tournaient obstinément vers la rue Montyon ; à
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l’endroit où il avait vu disparaître le laquais, le falot, les deux dragons suivant le colonel, qui se rendait, sans aucun doute, près d’Olympe.
– Ah ! mon Dieu ! murmura-t-il, voilà l’explication : elle attendait un nouvel amant, et, pour se défaire de moi, elle m’a fait arrêter. Ah ! mon Dieu !
Le fait est qu’une pareille idée était de nature à tanner la peau d’un amoureux, fût-ce du plus sensible, au point de la rendre à l’épreuve de la bourrade et de la piqûre.
Le commissaire usa du dernier moyen que la loi lui laissait.
Il fit enlever Bannière sur un lit de fusils enlacés, et le pauvre garçon fut porté de cette façon jusqu’à la maison de ville, où il fut déposé dans la prison.
Les archers souffrirent bien plus que lui : ils le trouvèrent très lourd.
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XXXIV
Monsieur de Mailly
Olympe n’était pas encore remise de la douleur et de l’effroi que lui avait causés l’arrestation de Bannière quand elle entendit de nouvelles voix à sa porte dans la rue, et l’instant d’après dans son antichambre.
Le valet, encore effaré de la visite des archers, n’hésita pas à introduire, sans l’annoncer, un nouvel uniforme accompagné de plusieurs autres.
Eh ! le digne garçon eût introduit de même toute une armée si elle se fût présentée, même en détail, à la porte de sa maîtresse.
Olympe, en se précipitant vers la porte pour savoir la cause de ce bruit, et espérant qu’on lui ramenait Bannière, recula soudain en s’écriant :
– Monsieur de Mailly !
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En effet, le colonel, toujours suivi de son porte-falot, traversait l’appartement, fatigué d’avoir demandé si mademoiselle de Clèves était visible, et impatienté de n’avoir reçu aucune réponse.
– Oui, moi, dit-il, madame, moi-même. Vous avez là un laquais bien silencieux.
– Monsieur de Mailly ! répéta Olympe, dont l’esprit affaibli par la scène précédente se laissait submerger à l’attaque de cette nouvelle tempête.
– Eh ! mais... je produis ici l’effet d’un fantôme... l’effet d’un mari ! dit le colonel en souriant.
– Pardonnez ! pardonnez ! murmura Olympe.
Le dragon et le laquais se retirèrent en voyant que le colonel avait pris mademoiselle de Clèves par la main.
Elle s’assit à moitié morte.
– Je vous effraie ou je vous gêne, dit monsieur de Mailly avec politesse, et je prétends qu’il n’en soit rien, pas plus de l’un que de l’autre, pas plus de près que de loin.
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Olympe ne répondit pas ; elle suffoquait.
– Nous sommes toujours des amis, je suppose, continua monsieur de Mailly. Je me présente pour avoir l’honneur de vous voir, et j’espère que nul ne peut être importuné par la présence chez vous d’un ami qui se présente civilement.
Olympe balbutia quelques mots entrecoupés de soupirs.
– J’aimerais mieux me retirer que de vous causer le moindre embarras, dit le colonel. Je venais ici vous apporter une bonne nouvelle, selon moi. Maintenant, je crains qu’elle ne soit mauvaise.
Olympe se hasarda enfin ; elle leva les yeux sur monsieur de Mailly.
– Une bonne nouvelle, monsieur le comte ? dit-elle avec un triste sourire.
– Mais ne vous trouvant pas libre, poursuivit le colonel, j’hésite.
– Libre !... fit-elle.
– Oh ! je sais que vous n’êtes pas libre, puisque vous avez aliéné la liberté que je vous
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avais rendue.
– Monsieur...
– Je vous l’avais rendue, mademoiselle. Partant, vous en pouviez user. Croyez bien que je ne me permettrais pas de vous en faire le reproche. On m’a dit que vous étiez fort aimée et fort heureuse.
– Fort heureuse ! s’écria Olympe en fondant en larmes, on vous a dit cela ?
– Mais, oui ; ne l’êtes-vous pas ?
– Regardez-moi.
– Vous pleurez ; est-ce de joie ?
– Le croyez-vous ?
– Ma présence vous blesse ?
– Oh ! non.
– Alors vous m’inquiétez. Est-ce que réellement je pourrais vous être sinon agréable, au moins utile ?
– Monsieur le comte, je n’ai pas le droit de vous rien demander.
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– Oui, mais moi j’ai celui de vous offrir.
– Rien, rien, je vous en supplie. Détournez-vous de moi, je ne mérite pas que vous soyez mon ami.
Il se rapprocha.
– Êtes-vous libre d’aller à Paris ? demanda-t-il.
– Pourquoi ?
– Pour y rentrer à la comédie, j’ai pour vous un ordre de début.
– Vous vous êtes donc intéressé à moi ?
– Toujours. C’est le droit d’un ami.
– Même en me sachant heureuse ?
– Je savais bien que vous ne l’étiez pas. Je sais tout, l’homme que vous avez choisi, et...
– N’en dites pas de mal, il est si malheureux !
– J’ai voulu dire seulement qu’il n’était pas digne de vous.
– Ce fut un égarement de ma part, une folie née de votre abandon.
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– Aussi me crois-je la cause de votre malheur, et cette idée me conduit à vous secourir, à vous sauver s’il en est temps encore, et si vous avez de la volonté.
– Parlez, monsieur le comte.
– Il faut prendre un parti, Olympe, il faut quitter cet homme qui vous rend malheureuse et qui vous ruine.
– Vous savez ?
– Tout, vous ai-je dit. Il faut quitter monsieur Bannière ; ayez ce courage.
– Hélas ! c’est fait.
– Vous l’avez quitté ?
– Pauvre garçon ! nous sommes séparés. Oui, on vient de l’arrêter tout à l’heure.
– Qu’avait-il fait, mon Dieu ? il vous déshonorera, le misérable !
– Il n’a rien fait, l’infortuné ! Il est sous le coup d’une réclamation des jésuites. Il est réfractaire, vous le savez peut-être.
– Assurément. Et l’official vient de le faire
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saisir ?
– Chez moi ! s’écria-t-elle en pleurant.
– Chez vous ! Ici ?
– Il n’y a pas un quart d’heure.
– Ah ! mon Dieu ! par six archers et un commissaire ?
– Oui.
– N’est-ce pas un grand brun, svelte et bien pris ?
– Oui ! oui !
– Qu’il était pâle !
– Vous l’avez vu ?
– Je l’ai rencontré parmi les archers en venant ici.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! il vous aura vu ?
– Il m’a même entendu prononcer votre nom et cherchant votre adresse.
– Oh ! le pauvre garçon ! il en mourra !
– Il en mourra ! s’écria le colonel avec surprise ; et pourquoi donc ?
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– Parce qu’il est jaloux de vous ! parce qu’il sait bien...
Olympe allait se trahir ; elle allait dire le secret de son cœur. Elle le sentait sincère en ce moment, ce cœur séduit un an par on ne sait quel mirage de désirs et de félicité vagabonde.
– Que sait-il ? demanda le colonel doucement ému.
– Il sait, dit Olympe d’une voix ferme, que j’ai toujours eu pour vous beaucoup de respect, monsieur le comte.
– Du respect ?
– C’est tout ce que je pouvais me permettre de garder pour vous, murmura la jeune femme en fondant de nouveau en larmes.
Le colonel lui prit et lui serra la main.
– Vous le regrettez ? dit-il, vous le plaignez ?
– Oui, je le plains ; oui, je le regrette... non pas lui, non pas la vie qu’il m’a fait passer, hélas ! bien que je l’aie aimé, bien que je l’aie entraîné. Car je ne serai point lâche, et je ne trahirai pas mes affections, fussent-elles indignes. Je ne le
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regrette donc pas, vous dis-je, mais je ne saurais m’empêcher de dire qu’il est à présent bien à plaindre, et que toute sa vie le malheureux non seulement souffrira, mais m’accusera de ses souffrances.
– Vous me faites plaisir, Olympe, en parlant ainsi, dit le colonel. Brave je vous ai connue, brave vous êtes restée. C’est bien ! Si vous saviez combien il est bon au cœur de voir qu’on avait bien placé ses affections ! Vous êtes une généreuse femme. Je vous sauverai. J’ignorais que ce garçon fût arrêté, mais je savais qu’il vous rendait malheureuse et que vous pensiez parfois à vous rendre libre. J’eusse été bien irrité de vous voir le nier ou l’aimer encore.
– Hélas ! qu’au moins, à défaut de votre amour j’aie encore votre estime, dit Olympe.
– Comptez sur tous mes sentiments ; mais, avisons au plus pressé. Apprêtez-vous et partons.
– Pour Paris ?
– Oui, Olympe. J’ai des chevaux et une chaise.
– Je ne vous parlerai pas de mon théâtre : je
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sais que l’ordre du roi délie tout ; je vous parlerai d’un malheureux emprisonné, qui mourra de douleur en apprenant mon départ du fond de sa prison. Il m’accusera de cruauté ou d’ingratitude, s’il ne fait pis. Car enfin, c’est pour moi qu’il a quitté les jésuites.
– Nous ne pouvons point cependant nous constituer avec lui.
– Vous pouvez user de votre crédit pour le faire sortir de prison.
– Je n’ai aucun pouvoir sur la juridiction ecclésiastique.
– Essayez.
– Nullement, ma chère ; vous vous regardez à tort comme engagée envers cet homme. Il est en prison, qu’il y reste. Applaudissez-vous donc de voir ainsi trancher les difficultés.
– Jamais ! ce serait une lâcheté. J’en suis incapable. Je ne l’abandonnerai pas dans le malheur.
– C’est de la chevalerie en pure perte.
– Non, c’est du cœur !
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– Enfin vous ne pouvez forcer l’official à lâcher un délinquant dûment convaincu.
– Plus de Paris pour moi alors, si ce malheureux n’est pas libre. Vous figurez-vous une femme sans âme, oubliant dans les cachots, parce qu’elle ne l’aime plus, un homme dont elle a causé la perte ; une femme sans pitié jouissant de la vie là-bas, pendant qu’un amant qu’elle a choisi mourra de rage et de douleur dans une cellule du cloître ? Non, non, vous mépriseriez une femme qui vous céderait sur ce point, monsieur le comte, vous ne l’aimeriez pas.
– Olympe, Olympe, vous n’êtes pas encore guérie. Vous avez pour cet homme-là plus que de la compassion.
– N’insistez pas, dit-elle, vous me feriez douter de vous si vous ne me compreniez pas.
– Olympe, je vous sauverais cet homme, que vous vous laisseriez reprendre à ses amorces.
– Oh !
– Ces sortes de gens n’ont pas de vertèbres, ils sont comme les reptiles ; souples et toujours
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annihilés quand le coup les menace, ils se relèvent après : le serpent vous a séduite, fille d’Ève, et vous séduira encore.
– Monsieur le comte, promettez-moi que ce malheureux sera libre dans deux heures, et moi dans cinquante minutes je serai sur la route de Paris.
– Ah ! voilà parler.
– Promettez.
Le comte réfléchit un moment.
– Vous êtes bien sûre de vous ? dit-il.
– Donnez-moi votre parole de gentilhomme contre ma parole de fille de qualité.
– Marché conclu, dit le comte ; aidez-moi maintenant à chercher une idée.
– Oh ! voilà en quoi je ne vaux rien. Vous me voyez brisée, anéantie ; des idées, monsieur le comte ! je n’en ai pas eu une en huit jours depuis un an ; je n’en aurai pas une désormais en un an.
– Attendez que je cherche, alors.
– Que vous êtes bon !
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– Je ne vois rien. Tirer un prêtre des mains du prêtre, c’est vouloir tirer le diable d’un bénitier. On reçoit toujours des éclaboussures.
– Par l’archevêque ?
– Bah ! nous sommes à couteaux tirés, et les jésuites me joueraient quelque tour. Attendez... J’ai un moyen.
– Ah !
– Oui, mais il faut, pour sortir d’un esclavage, que votre protégé tombe dans un autre.
– Est-il plus doux !
– Oh ! sans aucun doute, et plus à l’air surtout.
– Quel est-il ?
– Qu’il s’engage dans mes dragons : on contractera l’engagement. Les jésuites réclamant, on leur dira que leur moine est dragon et que les dragons sont au roi ; il faudra bien que les jésuites lâchent leur proie.
– C’est, en effet, une idée, dit Olympe avec joie.
– Vous comprenez, ma chère ; au lieu de
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réclamer la liberté d’un homme, j’accuse les jésuites de m’avoir pris un dragon. Cela change toute l’affaire, et cela leur fera du tort.
– Vous êtes un homme plein de cœur et plein d’esprit, dit doucement Olympe, et je vous ai la reconnaissance que Bannière vous aurait.
– Bon ! bon ! j’aime en effet mieux la vôtre. Alors l’idée vous convient ?
– À merveille !
– Vous avez bien fait toutes vos réflexions ?
– Toutes.
– Vous n’aurez pas de retour ?
– Jamais.
– Le novice jésuite vous a tentée, le dragon novice est pour le moins aussi tentant.
– Vous savez, monsieur de Mailly, que si j’ai été séduite par cette folie qui a failli me perdre, c’est après que vous m’avez eu quittée.
– Je le sais, Olympe.
– Vous savez, monsieur, que jamais, du vivant de votre amour, je ne vous ai trompé.
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– Je le crois.
– Ma parole est sainte, et mon corps ne se donne qu’avec mon cœur.
– Je vous rends cette justice.
– Comptez donc sur moi alors. Je vous ai promis de ne plus aimer monsieur Bannière : c’est fini, je ne l’aimerai plus.
– Mais je sais pourquoi j’ai dit cela.
– Pourquoi ?
– C’est qu’il va falloir faire signer à ce garçon son engagement ; c’est que la démarche est délicate, c’est que seule vous pouvez vous en charger, et que, dans une extrémité pareille, le cœur peut manquer à la plus courageuse des donneuses de paroles. Or, vous me disiez tout à l’heure, pour me rassurer, que vous ne m’aviez jamais trompé tant que vous fûtes à moi ; c’est vrai. Vous n’êtes plus à moi, mais à monsieur Bannière.
– Oh ! dit-elle en le regardant avec des yeux si profonds qu’il sentit l’amour brûler jusqu’aux plus secrètes fibres de son cœur... que je sois à
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monsieur Bannière ou non, que vous importe ?
– Vous voyez bien, répliqua-t-il, que si je suis revenu, que si j’ai apporté pour vous un ordre de début, c’est que je vous aime encore.
– Sur l’honneur ? dit-elle.
– Sur l’honneur.
– Eh bien ! dit Olympe, je vais vous prouver que je suis un homme de cœur pour la résolution et la confiance. Minuit sonne, c’est l’heure à laquelle je vous attendais chez moi à Avignon, il y a un an, jour pour jour.
– C’est vrai, Olympe, et ce jour ou plutôt cette nuit le roi me rappelait ; mais j’eusse bien pu ne lire sa lettre qu’à six heures du matin.
– Oublions cette année, comte, dit-elle. Minuit sonne, le roi ne vous appelle point. Vous m’aimez encore, et j’ai à vous prouver que je vous ai toujours aimé.
– Olympe ! s’écria le colonel avec des yeux brillants de joie. Il n’est pas une femme qui fasse bravement comme vous ce que vous faites. Entre nous, Olympe, c’est à la vie et à la mort !
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Il se leva et l’embrassa plus respectueusement qu’on n’eut dû s’y attendre.
– Voyez-vous, lui dit-il, vous me faites battre le cœur aujourd’hui, plus peut-être que cet autre jour, vous souvient-il ? où vous me dites que vous m’aimiez.
Le colonel congédia ses dragons et fit éteindre le falot.
– Maintenant, dit Olympe, vous n’avez plus peur de me voir faiblir quand j’irai porter la liberté à ce malheureux prisonnier.
– Je vous conduirai moi-même à la prison, répliqua le comte.
On entendit bientôt après les dragons de Mailly qui courraient la rue en fredonnant des refrains cavaliers qui eussent fait frémir les commissaires et les archers à leur retour de la prison dans laquelle on avait écroué Bannière.
Ce malheureux ne se doutait guère, sur sa paille et sous sa voûte humide, que deux cœurs généreux travaillaient à sa délivrance.
C’était vrai pourtant, vrai comme son malheur.
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XXXV
L’engagement
Bannière, le lendemain, était bien effectivement sur la paille et dans l’ombre, quand un guichetier lui vint annoncer qu’une visite se présentait pour lui.
Nous ne saurions exprimer à quel point d’exaspération la solitude et l’oubli de tous avaient monté Bannière.
C’était un de ces prisonniers nerveux qui délirent en huit jours et meurent en six semaines, plus usés que d’autres en soixante années.
Il avait déjà passé par tous les degrés d’espoir, de découragement et de désespoir, que les autres ne franchissent jamais avant le jugement, et l’arrêt et la torture.
Ses plus cruelles souffrances, c’étaient le
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soupçon et la jalousie.
Il soupçonnait Olympe de l’avoir fait jeter en prison.
Il la soupçonnait d’avoir donné rendez-vous au colonel des dragons.
De plus il avait entendu dire, pendant le reste du trajet qu’il avait fait avec les archers, que ce colonel était monsieur de Mailly.
On juge de sa colère et de sa défiance.
Telles étaient ses impressions quand on lui annonça la visite d’Olympe.
Il bondit vers elle dès qu’il l’aperçut, avec un sentiment, il faut le dire, de joie folle, qui fut tempérée aussitôt par celui de sa dignité personnelle et aussi par l’air glacial dont Olympe s’était armée à son arrivée.
– Ah ! dit Bannière, vous voilà enfin !
– Ne m’attendiez-vous pas ?
– Je ne croyais pas, mademoiselle, que vous auriez le courage, après m’avoir précipité dans l’abîme, de venir m’insulter.
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– Ne faisons point de phrases inutiles, monsieur Bannière. Vous jouez de malheur en ce monde.
– Oh ! vous m’aidez bien à perdre la partie !
– Que voulez-vous dire ?
– N’est-ce pas à vous que je dois d’être en prison ?
– Si vous me reprochez de m’avoir aimée et d’avoir déserté pour moi votre profession, vous dites vrai, je suis la cause de votre emprisonnement.
– Ce n’est pas ce que je veux dire : je veux dire que je vous aimais et que vous m’avez dénoncé.
– Oh ! une lâcheté semblable, vous savez bien que j’en suis incapable.
– En est-il aussi incapable ce colonel de dragons qui vous cherchait hier au soir, et qui vous a trouvée sans doute ?
Olympe pâlit ; bien qu’elle s’attendit à ce coup, elle sentait bien qu’il n’y avait pas de bonne défense pour elle.
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– Vous avez vu monsieur de Mailly, n’est-ce pas ? fit-elle d’un ton où perçait la pitié.
Bannière prit cette douleur pour du regret ou de la crainte.
– Eh bien ! dit-il, vous voilà convaincue. Il est bien avéré maintenant que vous et cet ancien amant vous avez comploté ma perte.
– Si peu, monsieur Bannière, que je suis venue de la part de monsieur de Mailly vous apporter la liberté.
– La liberté ! à moi ! s’écria le jeune homme stupéfait.
– Vous êtes sous le coup d’une réclamation des jésuites, vous leur appartenez ; eh bien ! monsieur de Mailly a imaginé de vous faire signer un engagement dans ses dragons. De cette façon, vous appartenez au roi, qui vous réclamera, lui aussi, et saura bien vous reprendre.
– C’est généreux ! dit Bannière avec ironie.
– Vous avez tort de parler d’une bonne action avec ce ton sarcastique. Monsieur de Mailly était le maître de ne pas vous faire cet avantage.
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– Ah ! vous le défendez contre moi ! vous le trouvez plus noble que vous ne me trouvez malheureux.
– Votre malheur, monsieur Bannière, vous l’avez bien mérité, dit gravement Olympe ; mais ce n’est pas le moment de récriminer. Cet engagement qui vous sauve des jésuites, c’est-à-dire de la réclusion éternelle et de l’état ecclésiastique, auquel vous êtes peu propre, cet engagement, le voici en blanc : voulez-vous le signer ?
– Avant tout, dites-moi ce que vous allez faire de moi, car il y a dans vos paroles un air de résolution qui m’étonne. Expliquez-moi...
– Rien, avant que vous n’ayez signé ce papier.
– Il m’est impossible cependant de recevoir une grâce d’un homme que peut-être vous aimez encore.
– Cela ne vous importe point, monsieur Bannière ; signez d’abord.
– Quel intérêt avez-vous donc à vouloir m’engager ainsi ?
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– Celui de vous sauver, celui de vous prouver que je n’ai pas aidé à votre incarcération, puisque je viens vous ouvrir les portes. Signez !
Bannière prit la plume que lui tendait Olympe ; elle avait tout préparé. Il signa sans lire l’engagement libérateur.
Elle plia le papier après avoir séché la signature, et le serra dans son portefeuille.
– Maintenant, dit-il en baisant la main d’Olympe, dites-moi que vous m’aimez toujours.
Mais elle, sans répondre :
– Avec cet engagement, dit-elle, monsieur de Mailly vous réclamera dès ce matin. Vous serez libre aujourd’hui, à quatre heures du soir, le temps bien juste de faire les démarches et de remplir les formalités indispensables.
– Vous ne m’avez pas répondu, Olympe, interrompit Bannière tendrement ; je vous avais demandé si vous m’aimiez toujours.
– Ne vous inquiétez pas si vous éprouvez quelque retard, monsieur, poursuivit mademoiselle de Clèves du même ton. L’official
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lâchera difficilement sa proie, mais monsieur de Mailly est décidé à agir d’autorité.
– Olympe ! interrompit Bannière encore une fois avec plus de force.
– J’ai même pensé, continua celle-ci, sans paraître remarquer combien le prisonnier brûlait de nouer un autre entretien, que vous devez craindre ici de manquer de secours et d’appui. Je vous ai apporté de l’argent, pour qu’à votre sortie vous repreniez sur le champ l’aplomb et le maintien nécessaire à un soldat.