Olympe de Clèves 1

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 5 · partie 2/3

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Olympe de Clèves 1

Chapitre IX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Tout cela n’était pas bien attrayant, et cependant il fallait aller retrouver tout cela.

Il traversa lentement la salle du souper, marchant avec précaution pour ne pas fouler les

 

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corps des combattants malheureux qui avaient succombé sous le feu roulant du chambertin et du champagne. Il était mélancolique comme un général vainqueur qui visite le champ de bataille où il a laissé la moitié de son armée. On eût dit Pyrrhus après la victoire d’Héraclée.

Il rentra dans la loge où il s’était habillé ; les quinquets s’en allaient mourant, il en raviva la flamme près de s’éteindre, et commença à se mettre en quête de ses vêtements de novice qu’il avait laissés dans un coin.

À son grand étonnement, ils avaient disparu.

Bannière crut d’abord que l’habilleur avait jeté les habits derrière quelque porte ou au fond de quelque armoire ; il poussa toutes les portes, il ouvrit toutes les armoires, mais ce fut inutilement.

Au bout d’un quart d’heure de recherches, il désespéra et descendit.

Le concierge veillait seul au théâtre : habilleur, poudreur, garçons de couloirs, tout était parti.

 

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Il demanda au concierge s’il savait ce qu’étaient devenus ses habits de novice.

Le concierge le regarda.

– C’était donc à vous, dit-il, une robe noire, une culotte noire, et un chapeau comme un pain de quatre livres ?

– Mais sans doute, c’était à moi.

– Tiens, tiens, tiens ! ça ne devait pas vous aller si bien que le costume que vous avez en ce moment.

– Vous les avez vus alors ? dit Bannière, poussant vers l’explication.

– Certainement que je les ai vus, répondit le concierge.

– Et où cela ?

– Sur le dos de monsieur Champmeslé, pardieu !

– Comment, sur le dos de monsieur Champmeslé ?

– Oui ! Il est rentré dans sa loge ; en rentrant dans sa loge, il a vu vos habits, et en les voyant, il

 

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a fait un signe de croix.

– Sans rien dire ?

– Si fait. Il a dit : « Bien décidément, c’est la volonté de Dieu, puisqu’il m’envoie non seulement la vocation, mais encore l’habit. »

– Et alors ?

– Alors il a ôté ses vêtements laïques et il a revêtu vos vêtements de novice.

– Mais ses vêtements à lui que sont-ils devenus ?

– Il les a donnés à l’habilleur, à la condition que sa femme dirait pendant huit jours cinq Pater et cinq Ave pour lui.

– Et il y a longtemps qu’il est sorti ?

– Oh ! il y a plus d’une heure.

C’était à en perdre la tête ; aussi Bannière demeura-t-il tout étourdi de l’incident.

Si, en effet, il était grave de rentrer au noviciat à deux heures du matin en habit de jésuite, c’était bien autrement grave d’y rentrer avec le costume d’Hérode.

 

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Cependant une idée lui vint.

Ce n’était pas une heure pour courir les rues, même en habit de jésuite. Champmeslé devait être rentré chez lui.

– Où demeure monsieur de Champmeslé ? demanda Bannière.

– Dans la Grande-Rue, en face de la niche de saint Bénezet, porte à porte avec mademoiselle Olympe.

– Mademoiselle Olympe ! ne put s’empêcher de répéter Bannière en poussant un soupir. Mademoiselle Olympe ! ah !

Puis, comme il restait immobile :

– Voyons, que décidez-vous ? dit le portier. Il faut que je ferme, moi ; il est temps. Demain vous dormirez dans votre lit toute la grasse matinée, tandis que moi, à six heures, il faudra que je sois à ma besogne.

Bannière sourit amèrement.

Dormir dans son lit toute la grasse matinée ! Il était bien question de cela pour lui !

 

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– Eh bien ! répéta le concierge, n’avez-vous pas entendu ? Monsieur de Champmeslé demeure dans la Grande-Rue, en face de la statue de saint Bénezet, porte à porte avec mademoiselle Olympe.

– Si fait, j’ai entendu, dit Bannière ; et la preuve, c’est que j’y vais.

Et en homme qui a pris son parti, il s’élança bravement dans la rue, toujours vêtu du costume d’Hérode.

Le concierge referma la porte derrière lui.

 

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XIII

 

Où Champmeslé met Bannière

dans un grand embarras

 

Bannière suivit la direction indiquée par le concierge. Il trouva la statue de saint Bénezet, et, en face, une maison qu’il jugea être celle de Champmeslé.

Mais cette maison était triste et sombre comme le cœur plein de remords et de craintes qui l’habitait. Tous les volets étaient fermés, à l’exception d’un seul, œil ouvert mais éteint, qui laissait voir la nuit au dedans comme au dehors.

La maison à côté, au contraire, celle désignée par le concierge comme étant celle d’Olympe semblait vivre de cette douce vie nocturne qui n’est déjà plus la veille et pas encore le sommeil. Les jalousies étaient fermées au premier, c’est vrai, seul étage qui parût momentanément habité,

 

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mais à travers les interstices des jalousies on voyait filtrer une lumière rose, qui, tamisée par des rideaux de soie, dénonçait, soit le boudoir, soit la chambre à coucher d’une jolie femme.

Bannière-Hérode regarda cette charmante lumière rose, poussa un soupir, et frappa à la porte de Champmeslé.

Mais probablement, selon le prospectus donné par elle, prospectus fidèle cette fois, la maison était solitaire, car aux trois coups retentissant sous la main de Bannière, aucun bruit ne répondit.

Bannière frappa six coups. Même silence.

Bannière frappa neuf coups.

Jusque-là Bannière avait procédé en doublant et en triplant le nombre trois, qui plaît aux dieux, comme on sait ; mais, voyant qu’on ne répondait pas à ses neuf coups, il commença de s’impatienter, et entreprit un roulement qui eut bientôt éveillé les chiens des trois ou quatre maisons voisines, lesquels commencèrent un concert où les notes basses et toutes les notes

 

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aiguës de la gamme canine étaient représentées. Sans doute le bruit du marteau et le concert qui en était la suite avaient affecté plus ou moins désagréablement la locataire de la maison voisine, car une de ces jalousies doublées d’un si beau rose s’ouvrit, et une jeune suivante, vraie Marton de comédie, avec son bonnet bleu sur l’oreille, passa sa tête dans l’entrebâillement de la jalousie, et d’une petite voix aigre-douce demanda :

– Mais qui donc fait un pareil bruit à une pareille heure ?

– Hélas ! mademoiselle Claire, c’est moi, répondit Bannière.

Bannière avait reconnu une des chambrières d’Olympe, et comme Olympe l’avait nommée devant lui, et qu’il n’avait pas oublié un mot de tout ce qu’avait dit Olympe, il se rappelait le nom de cette chambrière.

– Qui, vous ? demanda la jeune fille en essayant de percer l’obscurité avec ses yeux de chatte.

 

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– Moi, Bannière le débutant.

– Ah ! madame, s’écria la folle soubrette en se retournant pour adresser la parole à sa maîtresse restée invisible ; ah ! madame, c’est monsieur Bannière !

– Comment, monsieur Bannière ? demanda Olympe.

– Oui, et même... même... ah ! madame, excusez-moi si je ne puis m’empêcher de rire, mais le pauvre garçon est encore vêtu de son costume du roi Hérode.

– Impossible ! s’écria Olympe, qui ne pouvait comprendre quelle nécessité forçait Bannière de courir les rues déguisé ainsi.

– Mais si, mais si ! répondit Claire. N’est-ce pas, monsieur Bannière, que vous êtes encore habillé en Hérode ?

– Hélas ! oui, mademoiselle, dit le malheureux nonce.

– Oh ! c’est que madame ne veut pas me croire.

Une espérance vint à Bannière.

 

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– Elle n’a qu’à s’approcher de la fenêtre, dit-il, et elle s’en assurera par ses yeux.

Bannière avait utilisé, pour dire cette phrase, les notes les plus touchantes de sa voix. Ces notes vibrèrent jusqu’au fond du cœur d’Olympe, qui, moitié riant, moitié touchée, s’approcha à son tour de la fenêtre, où par respect mademoiselle Claire lui céda sa place, tandis que par curiosité elle demeurait derrière sa maîtresse, se haussant sur la pointe des pieds et regardant par-dessus son épaule.

– En vérité, monsieur Bannière, c’est vous ? demanda Olympe.

– Oui, mademoiselle.

– Mais que faites-vous donc là ?

– Vous le voyez, mademoiselle : je frappe à la porte de monsieur de Champmeslé.

– Mais monsieur de Champmeslé n’est pas chez lui.

– Hélas ! j’en ai bien peur, mademoiselle.

– Qu’avez-vous donc à faire à monsieur de Champmeslé à cette heure ?

 

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– Mademoiselle, j’ai à lui réclamer mes habits.

– Quels habits ?

– Mes habits de novice, qu’il a trouvés dans sa loge, qu’il a revêtus, à ce qu’il paraît, et avec lesquels il est parti.

– Oh ! pauvre garçon ! murmura Olympe.

Bannière n’entendit pas les paroles, mais il vit le mouvement et comprit le geste.

– Madame, dit-il, monsieur de Champmeslé n’est pas rentré, c’est vrai, mais il faut qu’il rentre.

– Certainement qu’il faut qu’il rentre, à une heure ou à une autre.

– C’est aussi ma conviction, madame ; mais je ne puis l’attendre à sa porte et vêtu ainsi.

– Pourquoi ? demanda Olympe.

– Mais parce que le jour va venir, mademoiselle : il est trois heures au moins, et si l’on me voit dans ce costume, je suis perdu !

– Perdu ?

– Et perdu pour vous avoir rendu service.

 

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– Comment êtes-vous perdu ?

– Parce que je suis novice aux jésuites.

– Ah ! c’est vrai ; pauvre garçon !

– Madame, hasarda Bannière, si vous permettiez que j’entrasse chez vous ?

– Plaît-il ?

– J’attendrais où il vous plairait de me faire attendre : dans votre salle à manger, dans votre salon, dans votre antichambre.

Olympe se retourna comme pour interroger Claire.

– Dame ! fit la suivante, je dis, madame, qu’il faudrait qu’une femme eût bien mauvais cœur pour laisser un si beau garçon à la porte.

– Ah ! vraiment !

– Il m’a semblé que madame m’interrogeait. Je demande pardon à madame si j’ai donné mon avis sans être autorisée.

– Non ; au contraire, vous avez bien fait, car je vous demandais effectivement votre avis, et votre avis est aussi le mien.

 

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– Madame, demanda Bannière, que décidez-vous de moi ?

– Faites monter ce garçon, mademoiselle, dit Olympe à sa suivante, et qu’il se tienne dans la chambre à côté.

– Madame sait que la chambre à côté c’est ma chambre.

– Eh bien ! quand il sera dans votre chambre nous aviserons.

Claire s’élança vers la porte de la chambre pour exécuter cet ordre. Quant à Olympe, elle jeta un dernier coup d’œil sur le pauvre Bannière, qui tendait ses bras vers elle comme fait un naufragé vers le phare du rivage, et referma la fenêtre.

Bannière eut un moment de désespoir. Tout en formulant sa demande, il l’avait trouvée lui-même un peu bien hardie, de sorte qu’en voyant se refermer cette charmante fenêtre doublée de rose, il se crut complètement évincé.

Dans un moment de désespoir bien naturel, il se remit à frapper à la porte de Champmeslé.

Au moment où il frappait avec le plus

 

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d’acharnement à cette porte, il entendit la porte voisine s’ouvrir tout doucement.

La même tête coiffée d’un bonnet bleu apparut, et de deux lèvres roses et souriantes, Bannière vit pour ainsi dire sortir le mot : – Venez.

Bannière ne se fit pas répéter ce mot ; il se précipita dans l’allée, dont mademoiselle Claire referma la porte derrière lui, puis, comme il se trouvait dans l’obscurité la plus complète, une petite main chercha la sienne, et l’ayant trouvée, le tira en avant, tandis que la même voix douce, qui résonnait à l’oreille de Bannière comme celle d’un intermédiaire céleste, disait tout bas :

– Suivez-moi.

Rien n’était plus facile que de suivre ce guide soyeux et parfumé qui marchait devant. Bannière, au bout de l’allée, trouva un escalier, puis un tournant ; mais à chaque accident de terrain, Bannière était prévenu par un serrement de main.

Il était donc impossible qu’il arrivât un accident à Bannière.

 

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Arrivé au haut de l’escalier, il fut introduit dans la chambre de mademoiselle Claire.

Une seule porte, mais dont on voyait la serrure fermée à double tour, le séparait donc de la chambre d’Olympe.

Claire s’approcha de cette porte.

– Madame, dit-elle, nous voilà.

– Bien, mademoiselle, répondit de l’autre côté de la porte Olympe, qui écoutait. Et vous aussi, monsieur Bannière, vous êtes là ?

– Oui, madame, répondit Bannière, et bien reconnaissant de la faveur que vous m’accordez.

– Il n’y a pas de quoi. Vous dites donc qu’il vous manque des habits pour rentrer à votre couvent, et qu’il vous est difficile d’y rentrer en roi Hérode ?

– Je crois que c’est impossible, mademoiselle.

– Eh bien ! je vais vous en faire donner d’autres.

– Des habits ?

– Oui.

 

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– Diable ! fit tout bas Bannière, qui perdait de plus en plus le désir de rentrer au noviciat, ce n’est pas mon affaire.

Puis, tout haut :

– Je vous remercie bien sincèrement, mademoiselle, dit-il.

– Ah çà ! mais, interrompit tout bas mademoiselle Claire, est-ce que vous allez accepter ces habits ?

Bannière, joyeux de se sentir appuyé, fit un signe de la main qui voulait dire : – Soyez tranquille.

– Mais c’est que, continua-t-il, je suis singulièrement sorti du noviciat.

– Comment êtes-vous donc sorti ? demanda Olympe.

– Je suis sorti par la fenêtre.

– Par la fenêtre ?

– Oui. Il faut vous dire, mademoiselle, que j’étais prisonnier dans la chambre des méditations.

 

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– Pour infraction aux règles de l’ordre ? fit en riant Olympe.

– Pour avoir appris la tragédie d’Hérode par cœur, mademoiselle.

– Ah ! vraiment !

– J’ai découvert que cette chambre avait une fenêtre masquée ; j’ai démasqué la fenêtre, et par la fenêtre j’ai vu... Ah ! mademoiselle, c’est ce que j’ai vu par la fenêtre qui m’a perdu.

– Eh ! qu’avez-vous donc vu, bon Dieu ?

– J’ai vu la procession d’Hérode et de Mariamne, j’ai vu que vous releviez votre voile pour saluer monsieur de Mailly, et...

– Et quoi ? insista Olympe.

– Et je vous ai trouvée si belle, mademoiselle, si belle, que j’ai juré de vous voir jouer le soir même.

Mademoiselle Claire fit une grimace.

– Ah ! vraiment ! dit Olympe.

– J’ai donc déchiré les tentures de la salle des méditations, je suis descendu par la fenêtre, j’ai

 

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couru comme un fou du côté du théâtre sans songer que je n’avais pas d’argent pour payer ma place ; tout à coup, j’ai aperçu deux pères jésuites qui venaient au spectacle ; je me suis réfugié dans le couloir ; dans le couloir j’ai rencontré monsieur Champmeslé qui se sauvait ; derrière lui venaient ses camarades courant après lui. Comme j’étais le seul qui pût donner des nouvelles positives, on m’a entraîné au foyer ; là j’ai tout dit, tout raconté ; vous êtes entrée, je vous ai vue désespérée de ce que la représentation ne pouvait pas avoir lieu, je vous ai trouvée plus belle encore qu’à la procession. Votre désespoir m’a déchiré l’âme, j’ai tout oublié en face de votre radieuse présence ; j’ai dit : « Je me perdrai, c’est vrai, mais il ne tombera pas une larme de ces beaux yeux-là », et je me suis perdu, mademoiselle. Voilà tout.

– Oh ! le serpent ! murmura mademoiselle Claire.

– Vraiment, répondit Olympe d’une voix émue ; vraiment, les choses se sont passées ainsi ?

 

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– Oh ! sur l’honneur ! mademoiselle.

On entendit comme un soupir de l’autre côté de la porte.

– Eh bien ! dit mademoiselle Claire se mêlant à la conversation, il me semble que les choses ne sont pas si désespérées que le dit monsieur Bannière.

– Oh ! bien désespérées, mademoiselle Claire, insista Bannière, bien désespérées, je vous jure.

– Voyons, expliquez-vous, demanda Olympe.

– Monsieur Bannière est sorti par une fenêtre.

– Oui, dit Bannière.

– Il était nuit quand monsieur Bannière est sorti.

– Presque nuit.

– On ne se sera pas encore aperçu de sa fuite.

– C’est probable.

– Eh bien ! qu’il rentre au couvent par la même fenêtre qu’il est sorti.

– Au fait, reprit Olympe, oui ; qu’il rentre au

 

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couvent par la même fenêtre qu’il est sorti.

Et l’on entendit comme un second soupir.

– Voilà justement où est l’impossibilité, dit Bannière.

– L’impossibilité ! demanda vivement Olympe ; comment cela ? dites.

– Cette fenêtre est très haute.

– Eh bien ! on trouvera une échelle, dit mademoiselle Claire.

– Une échelle, où cela ? demanda Olympe.

– Oh ! et puis, continua Bannière, il faudrait que cette échelle fût bien longue.

– Nous en avons une très longue dans le jardin, dit mademoiselle Claire.

– Il faudrait qu’elle eût au moins trente pieds, dit Bannière.

– Oh ! elle a bien cela.

– Oui, mais une échelle de trente pieds, dit Bannière, il faudra au moins deux hommes pour la porter, la dresser et la tenir.

 

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Mademoiselle Claire ne trouva rien à répondre à cet argument.

Un silence pareil, mais d’une autre nature, se fit dans la chambre rose.

Puis, au bout d’un instant :

– En effet, dit Olympe, il me semble bien difficile que vous rentriez par la fenêtre, puisque la fenêtre est si haute.

– Oh ! plus haute encore que je n’ai dit, fit Bannière.

– Alors, comment faire ? dit Olympe.

– Madame, dit Bannière, vous n’aurez pas le courage, j’espère, après m’avoir donné asile un instant, de me repousser hors de chez vous et de me laisser dehors exposé aux intempéries de l’air et à la colère des jésuites.

– Monsieur Bannière ne peut cependant pas rester ici, dit aigrement mademoiselle Claire, puisque c’est ma chambre.

– Vous avez raison tous deux, dit Olympe en ouvrant la porte de sa chambre, vous avez raison. Mademoiselle Claire, conduisez monsieur dans

 

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mon cabinet de toilette.

Et, en disant ces mots, elle montrait de la main, de l’autre côté de sa chambre, une porte parallèle à celle qui donnait chez mademoiselle Claire.

– Il y a un canapé, ajouta-t-elle, et une nuit est bientôt passée, lorsqu’il est trois heures et demie du matin et qu’on est au mois de mai. Allez !

Mademoiselle Claire n’avait pas d’objection à faire ; le geste impérieux, royal même, qui avait accompagné le dernier mot, n’admettait pas de réplique ; d’ailleurs Bannière, au lieu de suivre mademoiselle Claire, la précédait cette fois.

Il passa léger, foulant à peine le tapis, s’inclinant devant la belle fée qui, depuis une demi-journée, faisait de lui un autre homme, et disparut dans le cabinet de toilette.

Mademoiselle Claire le suivit, et, arrivée à la porte :

– Eh bien ! madame, demanda-t-elle, qu’y a-t-il à faire maintenant ?

– Mais, répondit Olympe, il y a à pousser les

 

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verrous de mon côté et à venir me déshabiller. Il est l’heure, je pense ?

Mademoiselle Claire poussa les verrous et revint à sa maîtresse, qui lui tendait la manche de son peignoir pour qu’elle l’aidât à se dévêtir.

– Mais, madame, dit mademoiselle Claire en tirant la manche du peignoir d’Olympe, si monsieur de Mailly revenait, comme il l’a dit ?

– Eh bien ! si monsieur de Mailly revenait ?

– Que lui dirai-je ?

– Vous lui direz ce qui est, voilà tout.

Et achevant d’ôter son peignoir elle-même, Olympe congédia du geste mademoiselle Claire, qui se retira la tête basse et en dessinant ce geste qui veut dire :

– Ma foi ! je n’y comprends plus rien.

 

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XIV

 

Le cabinet des méditations

 

Une fois entré dans le cabinet, Bannière était tombé dans une grande bergère, au fond et sur le dossier de laquelle s’étendaient des hardes tièdes encore, et qui étaient les habits que mademoiselle de Clèves venait de quitter.

Cette douce chaleur avait monté dans le cabinet du parquet au plafond, emplissant l’air, et imprégnant chaque atome respirable de parfums sympathiques et de fluides féminins.

Bannière, exalté, frissonnant, fiévreux, commença par prendre sa tête dans ses deux mains, et par se demander si tout ce qui lui arrivait n’était pas un rêve, un de ces rêves diaboliques comme, aux premiers temps du christianisme, en envoyaient dans leurs cellules, aux malheureux cloîtrés, les ennemis ironiques

 

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du Saint des Saints.

La procession d’Hérode et de Mariamne, sa fuite, les chevilles fines et les petits pieds des Avignonnaises, le couloir des acteurs, le foyer du théâtre, la représentation, le souper, les embrassades de ces demoiselles de la comédie, le vin de chambertin et le vin de champagne, tant d’épaules rondes frottant à nu sa robe de jésuite d’abord, son manteau d’Hérode ensuite ; puis les yeux d’Olympe, puis sa main blanche et nerveuse serrant son bras, puis ses dents, perles à qui Dieu avait donné un si riche écrin, ses dents cachées, mais se trahissant tout à coup dans un sourire au seuil du festin.

Oh ! et puis ce passage à travers cette chambre rose, le lit tout doré avec son couvre-pieds de dentelles dans une alcôve de satin ; ce reflet rose, ce parfum de volupté, tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il avait senti en cinq secondes ; Olympe dans un simple peignoir, avec ses cheveux dépoudrés et tombants sur ses épaules, tout cela, dans la tête du désolé Bannière, faisait, avec les tirades d’Hérode, avec les bravos du public, avec

 

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un reste de crainte, qui, de temps en temps, mordait le novice au cœur, tout cela faisait un tel brouhaha que le plus sage fût devenu fou.

Bannière entendit Olympe qui renvoyait ses femmes ; il entendit glisser sur leur tringle dorée les anneaux des rideaux du lit ; il entendit craquer l’élégante couchette sous le poids, si léger qu’il fût, du corps charmant qui venait de se confier à elle.

Ce fut alors qu’il regarda autour de lui.

Une lampe d’albâtre pendue au plafond à une chaîne d’argent éclairait un charmant cabinet de toilette, dont la Saxe avait fourni non seulement les plateaux et les cuvettes, mais encore les glaces et les consoles, et qui aux yeux de Bannière n’eut, après un court examen, d’autre défaut que l’opacité de ses murailles.

Bannière réfléchit que puisque le cabinet avait une porte, la porte une serrure, la serrure avait un trou. Nous avons dit que le démon le poussait, le démon de la curiosité.

Il se courba devant la porte et appliqua son œil

 

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au trou de la serrure, mais il y avait une fatalité sur le pauvre Bannière. Par le trou de la serrure, on ne voyait qu’un fauteuil ; il est vrai que sur ce fauteuil était étendu un vêtement blanc comme la neige, fin comme la plus fine batiste, et qui gisait plissé, tordu, froissé sous la pression du corps qui venait de l’abandonner.

Et ce fauteuil bornait l’horizon, comme si ce même démon eût voulu lui dire :

– Tu verras cela, et pas autre chose.

Ce n’était point assez, il se releva et chercha autour de lui une autre ouverture, alors il aperçut au dessus de cette porte, pleine et opaque, un losange vitré, fermé d’un rideau de mousseline.

Il l’aperçut, et poussa dans sa joie une espèce de rugissement.

Ce n’était plus seulement le démon de la curiosité qui poussait Bannière.

– Va, lui souffla ce mauvais esprit, va à l’assaut, Bannière, va !

Bannière prit un escabeau de tapisserie, qu’il trouva dans un coin ; dans un autre il découvrit

 

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un chauffe-pieds qu’il posa sur l’escabeau, et, le piédestal mobile préparé, il se hissa dessus.

Mais il y avait dix à onze pieds de terre à ce losange, et Bannière et les deux meubles n’en faisaient pas neuf.

Le novice, se rappelant la fenêtre de la chambre des méditations, voulut s’accrocher avec les mains et se souleva à la force des poignets jusqu’à ce bienheureux carreau de vitres.

Mais lorsqu’il eut abandonné ses échelons, ceux-ci se dérangèrent, perdirent l’équilibre et vinrent rouler avec fracas sur le parquet.

Bannière resta suspendu par les premières phalanges au bord de la plinthe.

En même temps les pieds sans soutien allèrent frapper la porte, comme font des baguettes sur un tambour.

Il eut pour lui-même du bruit qu’il venait de faire, il faillit en devenir enragé, car c’était un bruit ridicule.

Mais ce fut bien pis encore lorsqu’il entendit la voix d’Olympe qui lui demandait :

 

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– Mais que faites-vous donc là-dedans, monsieur Bannière, est-ce que vous démolissez la cloison ?

– Ah ! mademoiselle, répliqua le malheureux d’une voix dolente, en donnant à cette exclamation toute la valeur d’un soupir.

– Eh bien ! quoi ? vous trouveriez-vous mal, par hasard ?

– Ah ! mademoiselle, continua Bannière avec la même intonation, je suis au supplice.

– Pauvre monsieur Bannière ! dit Olympe avec une voix de railleuse pitié, que vous arrive-t-il donc ? dites-moi cela.

– C’est bien difficile à dire, mademoiselle.

– Bah !

– Mais ce que je sais, c’est que je suis damné bien certainement.

– Quoi ! parce que vous avez joué une tragédie ? Allons donc, j’en ai joué plus de cent, moi, et j’espère bien, malgré cela, faire mon salut.

 

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– Ah ! vous, mademoiselle, c’est bien différent, vous n’étiez pas novice aux jésuites.

Olympe se mit à rire, et l’on entendit une seconde fois craquer moelleusement son lit sous le poids de son corps.

À ce craquement, Bannière, retombé sur ses pieds, sentit redoubler tout son désespoir, et il traduisit ce désespoir par des soupirs qui, de tristes, devenaient lamentables.

– Voyons, voyons, mon cher camarade, il faudrait cependant dormir, dit Olympe sérieuse ; il va être quatre heures du matin.

– Impossible, mademoiselle, impossible. J’ai bu du vin de Champagne, et ma tête se perd. J’ai vu vos yeux, et mon cœur brûle.

– Eh ! mon Dieu ! mais c’est une véritable déclaration, ceci.

– Mademoiselle ! dit Bannière en joignant les mains comme si de l’autre côté de la porte on le pouvait voir.

– Oh ! continua Olympe, je suis de votre avis. Vous vous damnez en effet, monsieur Bannière ;

 

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prenez garde.

– Mademoiselle, dit Bannière exaspéré, ne vous moquez pas de moi. Je grelotte, je frissonne, je brûle tout ensemble. Oh ! je crois bien que c’est ce qu’on appelle être amoureux, et amoureux fou.

– Ne serait-ce pas plutôt ce qu’on appelle être ivre, mon pauvre camarade ?

– Oh ! non. Si vous saviez ! ma tête est calme en comparaison. Mais c’est mon cœur, c’est mon cœur, mon cœur qui s’embrase de plus en plus. Quand j’entends votre voix, quand j’entends votre rideau, quand j’entends... Tenez, il me semble que je vais mourir.

– Dormons, dormons, cher monsieur Bannière.

– Mademoiselle, depuis le moment où je vous ai vue, j’ai compris que je n’étais plus à moi.

– Mon cher Bannière, toutes les lettres que je reçois, et j’en reçois beaucoup, commencent par ces mots-là.

– Heureux ceux à qui vous avez permis de prouver que ce qu’ils ont écrit était une vérité,

 

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mademoiselle.

– Pauvre garçon ! est-ce que vous auriez de l’esprit, par hasard, cher monsieur Bannière ?

– Hélas ! je ne sais pas, mademoiselle.

– Eh bien ! je vous plains de toute mon âme, si ce que vous dites est vrai. Dormons.

– Oh ! vous me plaignez, mademoiselle, reprit Bannière, ne s’occupant que de la première phrase et laissant de côté cet impératif humiliant, déjà ramené trois ou quatre fois dans la conversation ; ah ! vous me plaignez ; mais cela me prouve que vous avez un bon cœur.

Et il secoua la porte en manière de péroraison.

– Et, mon cher ami, dit Olympe riant toujours, vous me prouvez en échange que vous avez de bons poignets.

– Ah ! continua Bannière, voilà que vous vous remettez à railler. Si vous saviez cependant combien il faudrait peu de chose pour me consoler ; un mot, j’en ai bien besoin. Vous n’avez pas idée combien il faut que je sois fou pour vous parler avec cette audace. Non, je ne

 

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m’appartiens plus ; non, je suis un homme en démence.

– Mais laissez donc cette porte, monsieur Bannière, ou j’appelle mes femmes.

Bannière abandonna la porte ; mais, en cessant de la secouer, il s’appuya contre elle.

– Quand je vous ai dit que j’étais un insensé, continua-t-il. Ah ! madame, Dieu punit déjà le péché où le diable m’a induit. De l’amour, hélas ! ce n’est pas pour moi que vous réservez le vôtre ; que suis-je, moi, un ver de terre, un atome, un misérable ; oh ! je suis bien irrévocablement perdu, je vous en réponds.

– Monsieur Bannière, dit Olympe d’un ton plus sérieux, car elle voyait qu’il y avait une souffrance réelle au fond de cette scène comique ; monsieur Bannière, vous avez tort de vous maltraiter ainsi. Il y a en vous l’étoffe d’un aimable homme et d’un garçon d’esprit ; il y a plus, je crois, il y a un cœur honnête et bon.

– Oh ! fit Bannière.

– Vous avez même une jolie figure, continua

 

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Olympe ; vous plairez aux femmes, croyez-moi.

– Je ne veux plaire qu’à vous au monde, qu’à vous, qu’à vous.

– Mais vous êtes novice aux jésuites.

– Ah ! oui.

– Et tant que vous n’aurez pas jeté la robe aux orties...

– Oh ! mademoiselle, elle y est déjà jusqu’à la ceinture aux orties, elle y serait bientôt tout à fait si...

– Si ?

– Mais à quoi bon ! Avec ou sans robe, celle à qui je voudrais plaire ne me regardera jamais.

– Celle à qui vous voulez plaire, c’est moi, n’est-ce pas ?

– Oh ! madame, c’est vous, vous, vous ! oui, vous !

– Merci ! car vous dites cela de façon à ce que je n’en doute pas ; et, croyez-moi, une femme est toujours reconnaissante à celui qui l’aime véritablement. À cet homme elle doit donc, sinon

 

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un amour égal au sien, la femme n’est pas toujours maîtresse de son amour, mais la vérité tout entière. Eh bien ! cher monsieur Bannière, je suis la maîtresse, c’est-à-dire la propriété d’un galant homme qu’on appelle monsieur de Mailly.

– Hélas ! soupira Bannière, qui sentait qu’effectivement c’était là un obstacle insurmontable.

– Et comme je ne vole rien à personne, monsieur Bannière, continua Olympe, comme j’ai la parole aussi bonne que peuvent l’avoir tout ensemble un honnête homme et une honnête femme, je vous prie, pour vous-même, de ne plus songer à rien de ce qui vous occupe.

– Occupe ! s’écria Bannière, humilié, abruti ; occupe ! elle appelle cette torture une occupation !

– Vous m’avez entendue, mon cher voisin, dit Olympe d’une voix ferme ; en dix minutes, vous en aurez plus appris sur moi que d’autres n’en apprendront jamais en dix ans. Je suis femme et puis être faible. Je comprends donc cette devise : À l’un ou à l’autre ! selon mon goût ou selon

 

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mon droit ; mais : À l’un et à l’autre ! jamais. Donc, mon cher monsieur Bannière, prenez vos tortures en patience ; allongez-vous sur vos coussins, et dormez.

– Bonsoir, mademoiselle, répondit Bannière d’une voix lugubre, j’ai à vous demander mille pardons de tout l’embarras que je vous ai causé, de toutes les sottises que je vous ai dites, de toutes les ridicules inconvenances que je vous ai fait subir. C’est à présent, mademoiselle, que je comprends toute l’étendue de mon malheur. Aussi, à partir de ce moment, soyez tranquille, mademoiselle, vous n’aurez plus rien à me reprocher. Dormez, mademoiselle, dormez, j’en suis au désespoir muet, le plus cruel de tous pour celui qui l’éprouve, mais le moins gênant pour celui qui le fait éprouver.

Olympe ne répondit rien cette fois ; elle s’allongea dans son lit, et le bruit de ses rideaux qu’elle tira étouffa un autre bruit que Bannière, s’il eût été plus fat, eût pu prendre pour un soupir.

Quant au malheureux Bannière, il s’enfonça dans le fauteuil, s’ensevelit dans les vêtements

 

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qu’Olympe venait de quitter et qui avaient conservé cet âcre et enivrant parfum que la femme jeune et belle répand autour de soi ; et tout en respirant Olympe par tous les pores, il se condamna au supplice de l’immobilité.

Il était à peine engourdi dans sa volonté, plutôt que dans le sommeil, lorsque le bruit du marteau retentit sur la porte de l’allée.

Bannière tressaillit et écouta de toutes ses oreilles : chaque bruit était pour lui un événement.

Il lui sembla que de son coté le lit d’Olympe avait fait un mouvement, ce qui prouvait que sa belle voisine écoutait aussi.

Au bout d’un instant, la porte de la rue s’ouvrit et se referma ; puis Bannière entendit s’ouvrir la porte de la chambre d’Olympe, des pas craquer sur le parquet, et les rideaux du lit s’ouvrir.

Ce fut pour Bannière un coup terrible.

Ainsi, Olympe mentait ; ainsi, elle accordait tout bas une préférence dont elle se défendait tout

 

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haut ; ainsi, elle ne gardait point à monsieur de Mailly, galopant sur la route de Lyon, la fidélité jurée ; ainsi son supplice à lui, Bannière, déjà si insupportable jusque-là, allait encore s’aggraver de toute l’horreur des bruits et des interprétations.

Bannière n’y tint plus, il se laissa glisser du fauteuil sur le tapis, se roula dans le manteau d’Hérode et fit le mort.

Jamais il n’avait tant souffert.

Tout à coup il entendit dans la chambre d’Olympe une exclamation de surprise.

Lâche comme sont tous les amoureux qui désirent, il se remit à écouter.

– Mais qui donc a apporté cette lettre ? demanda Olympe.

– Bon ! ce n’est qu’une lettre, pensa Bannière.

– Un dragon, mademoiselle ; il venait à toute bride, et, une fois que j’ai eu le billet en main, il s’est enfui aussi rapidement qu’il était venu.

– La voix de mademoiselle Claire ! exclama Bannière ; de mieux en mieux.

 

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– Voilà un étrange manège, dit Olympe d’une voix tremblante.

Puis, après un silence :

– Allez vous coucher, Claire, ajouta-t-elle.

– Bien, madame.

Et Claire fit quelques pas vers la porte.

– À propos... dit Olympe.

Claire s’arrêta.

– Ouvrez les verrous de ce cabinet.

– Du cabinet où est le jésuite ? fit mademoiselle Claire avec l’accent du plus profond étonnement.

– Oui.

Claire tira les verrous, et Bannière tressaillit en se soulevant.

– Et puis ? demanda Claire.

– Et puis, dit Olympe de sa voix tranquille, priez monsieur Bannière, s’il ne dort pas, de me faire le plaisir de venir causer un instant avec moi.

 

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Bannière fut sur pied avant que ces paroles ne fussent achevées.

Claire ouvrit la porte derrière laquelle le pauvre novice avait tant grelotté, tant frappé. Elle vit Bannière debout.

– Il ne dort pas du tout, mademoiselle, dit Claire à sa maîtresse.

– Tant mieux.

Puis, sortant la tête de l’alcôve :

– Veuillez approcher, monsieur Bannière, je vous en prie.

– Mademoiselle...

– À moins toutefois que cela ne vous désoblige, demanda en souriant Olympe.

Bannière entra dans la chambre, le front pâle, le cœur bondissant.

Sous les rideaux de damas rose éclairés par une veilleuse brûlant dans une huile parfumée, Olympe brillait au fond de son lit blanc comme Vénus dans l’écume marine.

Près d’elle était la femme de chambre dans un

 

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déshabillé capable de distraire le plus méditateur des novices.

Olympe avait les joues empourprées, le front et le sourcil plissés, l’œil plein de flammes sombres. Elle tenait une lettre décachetée dans ses doigts, roses comme ceux de l’Aurore.

– Approchez, monsieur, dit-elle.

– Ouf ! pensa Bannière ; elle va me faire jeter à la porte. Cette lettre est un ordre de monsieur de Mailly. Je suis un homme chassé.

– Allez, mademoiselle, dit Olympe à Claire, et éteignez partout en vous couchant.

Claire demeura un instant muette et étonnée, puis, sur un signe de sa maîtresse, elle s’inclina, en soubrette qui se résout a obéir sans comprendre, et sortit.

Bannière, en se trouvant seul debout près du lit d’Olympe, fut pris d’un véritable vertige ; condamné à mort et près du billot fatal, il eût été moins pâle et moins frissonnant.

– Elle a renvoyé sa femme de chambre pour ne point m’humilier devant elle, se dit-il. Oh !

 

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pauvre Bannière !

Olympe leva sur le novice ses yeux encore brillants de colère.

– Monsieur, dit-elle, lisez cette lettre, je vous prie.

– Nous y voici, pensa Bannière tout tremblant.

Cependant il prit la lettre et lut :

 

« Ma chère Olympe, tout a un terme en ce monde, l’amour comme le reste. Vous m’aimez par délicatesse, et de mon côté je me reproche de n’avoir plus pour vous cet amour ardent que vous méritez d’inspirer : mais mon amitié tout entière a survécu à mon amour, et le roi en me rappelant me fait voir, par le regret que j’éprouve à vous quitter, combien cette amitié pour vous est vive et profonde.

» Vous eussiez été femme à m’attendre toujours, car vous êtes la loyauté en personne. Je détache moi-même les liens qui vous embarrassaient. Ouvrez vos ailes, belle colombe.

» J’ai laissé dans votre secrétaire deux mille

 

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louis que je vous devais et une bague que je vous offre.

» Ne vous étonnez pas si je vous écris, je n’eusse jamais osé vous dire tant de duretés en face.

» Au revoir et sans rancune,

» Comte de MAILLY. »

 

– Oh ! mon Dieu ! s’écria dans le premier élan de son cœur Bannière, après avoir lu. Oh ! mademoiselle, vous voilà bien malheureuse !

– Moi ? répliqua Olympe. Vous vous trompez. Je suis libre. Voilà tout.

Et elle adressa au novice, ou plutôt au roi Hérode, un second sourire derrière lequel il crut entrevoir les cieux.

Bannière en était là, lorsqu’on frappa une seconde fois à la porte de la rue, mais cette fois d’une façon autrement vigoureuse que la première.

 

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XV

 

Les jésuites au spectacle

 

Avant de dire à nos lecteurs quel nouvel importun venait déranger le héros et l’héroïne de cette histoire, juste à ce moment délicat où nous les avons conduits, il est indispensable, nous le pensons du moins, de revenir pour quelques instants à des personnages qui, quoique moins importants sans doute, doivent cependant ne pas être abandonnés tout à fait, parties intéressées qu’ils sont à cette action quelque peu romanesque.

Nous voulons parler de la Société de Jésus, un peu sacrifiée par nous pendant les trois ou quatre derniers chapitres. Nous voulons parler à nos lecteurs du père Mordon et du père de la Sante, qui nous paraissent des acteurs trop importants pour se voir ainsi rogner leurs rôles.

 

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Nous avons dit que les jésuites allaient au théâtre ; c’est qu’il était permis dans ce temps-là aux abbés et aux prêtres d’aller entendre la littérature et de juger la morale. C’était une idée reçue que le prédicateur pouvait emprunter à l’histrion quelques-uns de ses gestes et de ses moyens de débit. Tout ce qui tourne à la plus grande gloire de Dieu était considéré comme de bonne prise, surtout par la Société de Jésus.

Ad majorem Dei gloriam, disait la devise sociale.

Il pouvait donc importer à la plus grande gloire de Dieu que les révérends pères Mordon et de la Sante allassent entendre les hémistiches de ce païen de Voltaire, débités par ces renégats de comédiens.

Nul doute que le père Mordon dans un de ses sermons, et le père de la Sante dans une de ses tragédies sacrées, ne bénéficiassent de quelques parcelles d’or trouvées dans ce fumier. Margaritas in sterquilinio.

Voilà pourquoi Bannière, caché derrière sa colonne, avait vu, à l’heure du spectacle, deux

 

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jésuites, prenant dévotieusement leur rang, arriver en carrosse à la porte du théâtre.

Nous avons dit qu’à cette vue Bannière avait été saisi d’une telle frayeur qu’il s’était à l’instant même réfugié dans le couloir du théâtre. Cette frayeur avait été si grande, qu’il ne s’était donné que le temps d’apercevoir le bout de la robe et la pointe du chapeau. Ces deux fractions du vêtement des révérends pères avaient suffi à lui faire quitter son poste avec la précipitation que nous avons dite.

C’eût été autre chose, on le comprend, s’il eût pu deviner quels étaient les personnages importants que vêtissaient ces robes, que coiffaient ces chapeaux.

Quant aux bons pères, ils n’avaient pas même vu le pan de la robe et le bout du chapeau de Bannière, et, si sûrs que nous soyons de leur pénétration, nous osons dire que, les eussent-ils vus, ils eussent été bien loin de deviner que, parmi les trois cents jeunes gens soumis à leur ordre, celui qui fuyait si lestement devant eux était le prisonnier de la chambre des méditations.

 

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Les bons pères entrèrent donc sans songer le moins du monde à Bannière, et prirent possession d’une petite loge grillée, batterie d’où ils pouvaient tirer à boulets rouges sur Voltaire et faire leur butin en toute tranquillité, ce qui présentait un double profit à la religion.

Le père de la Sante surtout, qui, la veille, avait confessé Champmeslé, le père de la Sante se promettait un certain plaisir à voir son pénitent dans l’exercice de ses faiblesses et dans l’action de son péché, et le confesseur ayant été indulgent, le critique menaçait de ne pas l’être.

Ce fut au moment où, sous ses gros sourcils gris, ses yeux commençaient à briller d’une hostilité, qui, chez cet excellent homme, avait encore un côté bienveillant, que l’orateur de la troupe vint troubler son plaisir en annonçant l’indisposition de Champmeslé et les offres de bon vouloir d’un remplaçant.

Les bons pères grommelèrent un peu, mais il leur fallut, comme à tout le monde, prendre cet accident en patience, et, animés par la représentation des deux premiers actes, pendant

 

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lesquels on parle fort d’Hérode, mais pendant lesquels Hérode ne paraît pas, ils avaient presque oublié cette substitution, lorsque le roi syrien fit son entrée au troisième acte.

Cette entrée, que nous avons décrite en son endroit, impressionna les deux révérends pères, comme elle avait fait du reste des spectateurs ; mais au bout de quelques secondes, de singulières susceptibilités commencèrent à s’éveiller dans l’esprit de chacun d’eux.

Cette voix, cette démarche, ce qu’on voyait de ce visage (la barbe et la perruque, qu’on se le rappelle, en cachaient une grande partie), tout cela disons-nous, rappelait à la mémoire des deux jésuites un individu de leur connaissance, mais d’une façon si vague, d’une manière si incertaine, tant il y avait loin de l’Hérode couvert de soie et de velours au Bannière vêtu de sa robe noire et coiffé de son tricorne, que tous deux épuisèrent le cercle de leurs connaissances sans s’arrêter à Bannière ; puis, tout à coup, par un geste, par une intonation, par une habitude familière, le débutant se dénonça à chacun d’eux, de sorte que chacun

 

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d’eux se dit instantanément, mais tout bas encore, car ni l’un ni l’autre n’osait mettre au jour une idée si saugrenue : C’est Bannière !

Il en résulta que quelques secondes après que cette lueur s’était faite dans leur esprit, Hérode ayant, par une intonation juste et un élan passionné, conquis les suffrages du parterre et suscité une tempête de bravos, le père de la Sante, qui, emporté par sa nature d’artiste, s’était laissé aller à faire sa partie dans ce concert si doux à l’oreille d’un comédien, s’écria :

– Ce gaillard-là jouait trop bien Isaac pour ne pas arriver à faire un jour un bon Hérode !

Cette exclamation répondait si bien à la pensée qui se formulait tout bas dans l’esprit du père Mordon, qu’il arrêta son œil flamboyant sur de la Sante, et, lui saisissant le poignet :

– N’est-ce pas que c’est lui ? dit-il.

– J’avoue, répondit le tragique latin, que si vous voulez parler d’une ressemblance...

– Inouïe, n’est-ce pas ?

– Fabuleuse.

 

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– Entre ce comédien et le petit Bannière...

– Entre ce comédien et le petit Bannière, oui.

– Ainsi vous trouvez comme moi ?...

– C’est à dire que j’en jurerais, si...

– C’est comme moi, si je n’étais arrêté par un doute.

– Lequel ?

– C’est que j’ai enfermé Bannière dans la salle des méditations.

– Vous-même ?

– Moi-même.

– Eh bien ?

– Eh bien ! dit en souriant Mordon, vous savez, mon frère, que cette salle ferme avec d’excellents verrous.

– C’est une raison, murmura le père de la Sante, mais cependant...

– Cependant ?

– C’est si bien sa voix, son pas, son geste, surtout pour moi qui ai fait répéter le drôle...

 

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– Faites-moi un plaisir, mon frère.

– À vos ordres, mon révérend.

– Allez jusqu’au noviciat et informez-vous.

Le père de la Sante fit la grimace. Se déranger dans sa douce occupation était peu attrayant. Aussi sa conviction qu’Hérode et Bannière ne faisaient qu’un seul homme parut-elle tout à coup fortement ébranlée.

– Plus je regarde, mon révérend, dit-il, plus je crois que nous avons fait erreur. Voyez donc l’homme qui joue là-bas.

– Je le vois, dit le père Mordon.

– Eh bien ! celui qui joue là-bas, à mon avis, est un comédien consommé, tandis que le petit Bannière n’avait jamais monté sur les planches.

– Excepté sous votre direction.

– Oh ! une tragédie de collège ne peut suffire à faire une éducation dramatique.

– C’est vrai ; mais cependant...

– Regardez, révérend : celui que nous voyons a du geste, de la majesté, de l’éloquence

 

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mimique, et le petit Bannière ne pouvait avoir tout cela.

– Hum ! fit le père Mordon, la vocation donne aux uns ce que l’usage ne donne pas toujours aux autres.

– D’accord, d’accord ; mais voyez comme les yeux de cet acteur dévorent Mariamne ! voyez comme Mariamne est languissante et douce en regardant cet Hérode qu’elle doit détester ! Je puis vous assurer, moi qui confesse bon nombre d’amoureux, que ces yeux-là se connaissent de longue date.

– Eh bien, demanda le père Mordon, pourquoi Bannière, qui est si perverti, ne connaîtrait-il pas cette comédienne depuis longtemps ?

– Parce que s’il la connaissait, je le saurais, dit le père de la Sante.

– Vous le sauriez ?

– Sans doute, puisque je suis son directeur.

– Ce mot termina le débat et laissa au tragique latin le droit de contempler à son loisir la tragédie française. Après un Ah ! qui n’avait presque plus

 

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rien de dubitatif, le père Mordon se reprit aussi au spectacle, mais avec des hésitations d’autant plus franches qu’il n’avait aucun motif de les cacher.

Ces hésitations durèrent tout le temps que dura le spectacle.

Le rideau baissé, les deux jésuites regagnèrent en toute hâte le noviciat.

Tout était calme autour de la maison ; rien n’annonçait l’espèce de remue-ménage que cause toujours chez les surveillants une évasion ou un scandale découvert.

Cependant toutes ces apparences ne rassuraient que médiocrement le père Mordon, toujours préoccupé de cette idée que Bannière et Hérode ne faisaient qu’un seul homme. Aussi, à peine fut-il dans le vestibule, qu’il voulut en avoir le cœur net.

Continuer : partie 3 sur 3