Olympe de Clèves 1

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 5 · partie 3/3

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Olympe de Clèves 1

Chapitre IX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– A-t-on porté à souper au novice en méditations ? demanda-t-il.

– Mais, mon père, répondit celui auquel il s’adressait, Votre Révérence ne l’avait point ordonné.

 

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– C’est vrai. Il y a quelqu’un au corridor ?

– Le gardien, comme à l’ordinaire.

– Une lanterne, et qu’on me conduise.

Les servants obéirent.

À l’aspect des verrous si bien tirés, à la vue de la serrure et de la porte si parfaitement intactes, Mordon sourit et de la Sante se frotta les mains.

– Nous nous sommes trompés, dit ce dernier ; induxit nos diabolus in errorem

– Quand on s’évade, répondit Mordon moins facile à rassurer, c’est rarement par la porte.

– Mais, fit le père de la Sante, il n’y a pas de fenêtres à la salle des méditations.

– Fingit diabolus fenestras ad libitum, répliqua Mordon.

– Bannière ? fit le père de la Sante, Bannière ? Bannière ?

Et à chaque fois qu’il appelait le jeune homme, il haussait la voix d’un ton.

Mais Bannière ne pouvait répondre.

 

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Les deux jésuites se regardèrent d’un air qui voulait dire :

– Oh ! oh ! Hérode et Bannière seraient-ils donc décidément le même homme ?

Cette hésitation voulait être fixée. Sur un ordre du père Mordon, la porte fut ouverte.

Alors le triste spectacle de la fenêtre défoncée, de la tapisserie déchirée, des inscriptions lacérées et décousues vint frapper les regards du père Mordon et du père de la Sante.

– C’était bien lui que nous avons vu jouer Hérode, dit-il avec un soupir de rage. Je m’en doutais, non seulement en l’entendant débiter son rôle, mais en l’entendant souffler le rôle des autres. Le misérable avait avoué en remettant la brochure qu’il savait toute la pièce par cœur.

– Mea culpa, mea culpa, répétait le père de la Sante en se frappant la poitrine.

– Encore un drôle, reprit le père Mordon, qui voudrait nous échapper comme nous est échappé cet Arouet maudit.

– Oh ! quant à cela, répondit le père de la

 

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Sante, ne craignez rien. Le drôle... drôle en effet... ; le drôle n’a qu’une ressource : il faut qu’il rentre au terrier, lapin ou renard. Eh bien ! pour lui apprendre à faire de pareilles escapades, enlevez-lui sa corde : il sera bien sot, car il compte remonter sans doute par où il a descendu. Coupez ces lambeaux flottants, et le fugitif sera contraint de venir heurter à la porte, l’oreille basse et la mine contrite.

– Lui retirer sa corde ! s’écria Mordon vivement. Ah ! vous êtes fou ! plutôt que de la lui retirer, je lui ferais tendre une échelle de soie, et à rampes, si j’en pouvais trouver. Rentrera-t-il seulement ?

– Et que voulez-vous qu’il devienne ? demanda le père de la Sante, véritablement effrayé à cette idée qui se présentait à lui pour la première fois que Bannière avait pris sa volée pour toujours.

– Je ne sais ce qu’il pourrait devenir, dit le père Mordon, mais ce que je sais, c’est qu’il devrait être rentré déjà.

– Peut-être voit-il notre lumière, fit le père de

 

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la Sante, et est-ce cela qui l’effraie.

– Oui, c’est encore possible, et cependant... N’importe, soufflez la lanterne.

On souffla la lanterne, et l’on attendit un quart d’heure à peu près sans que le père Mordon répondît un seul mot aux impatiences de son compagnon.

Puis, au bout d’un quart d’heure :

– C’est bien, dit le père Mordon, il ne rentrera plus à cette heure ; s’il y a une chance, c’est qu’il ait employé le temps que nous avons passé à l’attendre, à quitter ses habits profanes et à reprendre ses habits de jésuite. Voulez-vous aller au théâtre, de la Sante ?

– Moi ? dit le père ; cela me paraît difficile.

– En quoi ?

– En ce que l’on me reconnaîtra et qu’on le préviendra.

– Vous avez raison. Envoyez les deux servants ; seulement, qu’ils ne perdent pas une minute.

 

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Les deux pères sortirent de la chambre des méditations et trouvèrent les deux servants à l’entrée du corridor.

– Allez vite au théâtre, leur dit Mordon ; informez-vous si le jésuite qui est entré par le couloir des acteurs est ou n’est pas sorti. S’il est sorti, revenez ; s’il n’est pas sorti, embusquez-vous dans le couloir, et quand il passera, saisissez-le et amenez-le ici, bâillonné, s’il le faut, mais amenez-le.

Le père Mordon prononça ces paroles avec l’incisive brièveté d’un juge qui prononce une sentence, et qui veut que cette sentence soit exécutée, sans retard comme sans changement.

Aussi, à cet ordre précis, les deux servants s’élancèrent, et tout courants gagnèrent le théâtre.

Ils arrivèrent comme s’éteignaient les derniers feux, et ayant appris du concierge qu’il n’avait pas vu sortir le novice qui était entré, ils s’embusquèrent dans le couloir par où d’ordinaire s’écoulaient un à un les acteurs, et là, cachés dans l’ombre, ils guettèrent leur proie.

 

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XVI

 

Une âme qui se sauve pour une âme qui se perd

 

Mais il est écrit là-haut, au livre des petites causes et des grands effets, que cette journée verrait naître autant d’événements burlesques ou tragiques qu’elle compterait d’heures.

Pendant le dernier acte de la représentation, dans ce moment précis où la toile venait de tomber, et où l’on s’empressait autour du débutant pour le féliciter, un homme sombre, pâle et en désordre, s’était engagé dans le couloir encore solitaire, avait gravi lentement les degrés raboteux de l’escalier, et, sans regarder ni à droite ni à gauche, ni devant ni derrière lui, guidé par l’instinct machinal qui fait que la nature accomplit presque en dehors de la participation de l’âme la chose qu’elle a l’habitude d’accomplir, était arrivé au corridor sur lequel

 

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s’ouvraient les loges des acteurs.

Cet homme, c’était Champmeslé, las, abattu, écrasé par une course insensée dans les rues les plus noires et les plus désertes d’Avignon ; Champmeslé, qui avait monté et descendu dans la soirée plus de deux mille marches peut-être, et qui, à bout de rêves, de terreurs et d’oraisons et surtout à bout de forces, avait pris le parti de rentrer, pour savoir d’abord ce qui s’était passé, ensuite pour demander pardon à ses camarades du tort qu’il leur avait fait en les forçant de manquer la recette ; puis enfin pour dormir, ce pardon obtenu, et trouver au réveil, avec la fraîcheur des idées, une inspiration émanée de Dieu.

Il est vrai qu’au loin, du côté de la scène, Champmeslé entendait des rumeurs et des bravos ; mais ces bruits venant jusqu’à lui n’avaient point un caractère bien décidé, et pouvaient aussi bien, à cette distance, passer pour des murmures et des lamentations que pour des applaudissements.

Champmeslé continua donc son chemin vers

 

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sa loge.

Ce fut avec les sentiments que nous venons de dépeindre qu’il entra dans cette loge, tabernacle de ses iniquités, disposé plus que jamais à faire pénitence.

Mais à peine y fut-il entré que le premier objet qu’il aperçut, placé sur une chaise et proprement plié, fut l’habit du jésuite formant pyramide, et, sur cette pyramide, le tricorne du même jésuite que les garçons de théâtre avaient brossé d’une dévotieuse façon.

À cette vue, Champmeslé poussa un cri de surprise : il ne pouvait en croire ses yeux : il regarda de plus près, puis toucha, et alors, bien convaincu que c’était non pas une peinture mais des habits praticables, comme on dit en termes de théâtre, il leva les deux mains au ciel et tomba à genoux.

Ces habits substitués à ceux d’Hérode et attendant Champmeslé dans sa loge, c’était tout simplement pour lui une indication du ciel sur la voie qu’il avait à suivre. Il ne se rappela plus avoir vu Bannière en jésuite : il fut loin de

 

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deviner que Bannière, conduit de force au foyer, avait été amené en laisse, par les beaux yeux de mademoiselle Olympe, à jouer le rôle d’Hérode. Il ne s’informa de rien, il ne questionna personne. Cet habit, c’était le signe de sa prédestination, c’était le gage de la volonté du Seigneur ; une robe de jésuite descendue du ciel dans la loge d’un comédien, c’était un signe bien autrement révélateur qu’un rêve ; la Providence était avec lui en progrès sur les visions des Champmeslé. Plus de doutes, plus d’hésitation, l’habit ! l’habit !

À partir de ce moment, la fatigue disparut, l’indécision cessa. En un tour de main, Champmeslé eut jeté bas ses habits ; il prit la soutane et les grègues de Bannière, se coiffa de son chapeau et sortit d’un air inspiré, tandis que tous ses camarades se rendaient au foyer pour faire honneur au repas de monsieur de Mailly.

Mais à peine Champmeslé eut-il fait dix pas dans le corridor sombre en récitant les cinq Pater et les cinq Ave que le père de la Sante lui avait donnés comme pénitence, que les servants du

 

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père Mordon, voyant un jésuite qui venait à eux dans l’ombre, et ne comprenant point qu’à minuit il y eût dehors d’autres jésuites qu’eux ou Bannière, se jetèrent sur lui, l’un lui enfonçant son chapeau sur les yeux, l’autre lui nouant un mouchoir sur la bouche, tous deux lui bourrant bon nombre de coups de poing dans les côtes, et l’emportèrent comme font deux émouchets d’un passereau qu’ils ont chassé de compagnie.

Dix minutes après, ils étaient au noviciat sans avoir attiré l’attention des passants, fort rares d’ailleurs à cette heure avancée de la nuit.

Comme ils étaient attendus, à peine eurent-ils frappé que la porte s’ouvrit et se referma sur eux.

Au même instant, les cris de triomphe poussés par les deux servants et par le frère portier annoncèrent que Bannière était repris et réintégré au noviciat.

– Qu’est-ce ? demanda le père Mordon, du seuil de la porte où il attendait.

– C’est lui, c’est le fugitif, c’est Bannière ! crièrent huit ou dix voix.

 

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– Bon ! dit le révérend ; montez-le dans la chambre des méditations.

L’ordre du père Mordon fut exécuté à la lettre, et le malheureux Champmeslé, toujours pris pour Bannière, fut apporté dans la chambre des méditations et déposé sur le parquet, opération après laquelle, sur un signe, les servants se retirèrent, emportant un sourire et un optime de leur supérieur.

Cependant, le patient, lié, bâillonné, coiffé jusqu’aux yeux, fut à peine lâché par ses bourreaux qu’il se roula, râlant et essayant de se débarrasser du mouchoir qui l’étouffait. De la Sante, qui avait bon cœur, l’y aida de son mieux, et le chapeau fut enlevé d’abord et le mouchoir ensuite.

– Ce n’est pas Bannière ! s’écria le supérieur.

– C’est Champmeslé ! s’écria de la Sante.

Et tous deux restèrent ébahis, contemplant le comédien, qui, assis sur le carreau, l’œil hagard, les mains pendantes, les genoux à la hauteur du nez, regardait tour à tour le père Mordon et le

 

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père de la Sante, ne reconnaissant ni l’un ni l’autre, ignorant où on l’avait mené, ne pouvant rien comprendre à ce qui lui arrivait, et se demandant inutilement quels étaient ces deux personnages étranges qui lui servaient de bon et de mauvais larrons.

Enfin, il reconnut l’habit ; l’habit lui fit reconnaître les hommes, les hommes la maison. Dieu continuait à se manifester à lui, puisqu’il l’avait conduit de force où il eût été heureux d’aller s’il eût été sûr d’être reçu. Il fit un soubresaut, retomba sur ses genoux avec l’adresse d’un équilibriste, et saisissant la main de chacun des pères :

– Oh ! Dieu soit loué, dit-il, qui me jette entre vos bras !

À cette exclamation, Mordon et de la Sante croisèrent les leurs en s’interrogeant d’un regard muet.

Et comme les choses les plus obscures finissent, même dans les imbroglios espagnols, par s’éclaircir, les deux jésuites débrouillèrent le fil si embarrassé de cette intrigue. On laissa

 

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Champmeslé dans la chambre des méditations, les portes toutes grandes ouvertes, sans crainte de le voir s’échapper, et tandis que de la Sante restait avec des ordres formels en cas d’événement, le père Mordon courait chez le gouverneur pour faire mettre aux trousses de Bannière des limiers plus fins et plus officiels que ceux du noviciat.

Le magistrat, qui s’était fort diverti au théâtre, se divertit encore bien plus lorsqu’il apprit quel homme était son comédien. Et ce fut en riant encore aux éclats qu’il ordonna que l’on se saisît de maître Bannière partout où on le rencontrerait.

Que le gouverneur fit arrêter Bannière en riant ou sans rire, cela ne touchait en rien le père Mordon, pourvu que Bannière fût arrêté. Il remercia donc le gouverneur de son obligeance, qui tout riant reconduisit le jésuite jusqu’à la porte.

Ainsi, à l’heure qu’il était, chacun avait donc réussi selon son désir. Bannière était auprès de mademoiselle Olympe ; Champmeslé marchait à grands pas dans la voie du salut ; le père Mordon

 

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avait chance de rattraper son novice. Le gouverneur, tout en lâchant ses archers après le coupable, riait à gorge déployée ; si bien que Voltaire, cause première de tout cet embarras, se fût écrié, ce voyant, comme il fit vingt ans plus tard, que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Celui qui le premier devait s’inscrire en faux contre cette maxime était le pauvre Bannière.

On se rappelle que nous l’avons laissé radieux dans la chambre de la belle Olympe, l’œil fixe, les mains jointes et prêt à tomber à genoux, lorsque le bruit d’un coup violent frappé subitement à la porte le fit tressaillir.

Sans doute cette interruption annonçait un grave événement, car Olympe tressaillit de son côté et fit de la main signe à Bannière d’écouter.

Un second coup plus violent que le premier retentit presque immédiatement.

Olympe courut à la fenêtre, tandis que Bannière, devinant par instinct qu’il était pour quelque chose dans cette visite nocturne,

 

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demeurait immobile dans la pose où l’avait surpris le premier coup de marteau.

Olympe souleva le rideau, entrouvrit délicatement la croisée et regarda à travers les interstices de la persienne.

Par cette croisée ouverte arrivait jusqu’à Bannière comme un bruit confus de pas cadencés et de paroles prononcées à voix basse.

Olympe, sans dire un mot, fit un signe au jeune homme de venir près d’elle.

En trois pas il fut à ses côtés, regardant par la même ouverture qu’elle regardait.

Au-dessous de la fenêtre étaient une douzaine d’hommes, les uns armés, les autres sans armes ; tandis que dans l’enfoncement d’une porte cochère stationnait une voiture attelée de deux chevaux.

– Que dites-vous de cela ? demanda Olympe à Bannière, d’une voix si basse qu’il devina les paroles plutôt à leur souffle qui lui caressait le visage, qu’au bruit de leur articulation.

– Hélas ! mademoiselle, fit Bannière avec un

 

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soupir, je dis que tout ce monde-là a bien l’air d’en vouloir au roi Hérode.

– Oui, n’est-ce pas, reprit Olympe, cela sent le jésuite d’une lieue ? Est-ce que vous avez le moins du monde envie de retourner avec ces vilains hommes noirs ?

– Oh ! mademoiselle, s’écria Bannière plus haut qu’il n’était prudent de le faire, j’irais au bout du monde pour les fuir !

– Chut donc ! fit Olympe, on vous a entendu.

En effet, un commissaire, facile à reconnaître à son air d’autorité raide et à la mauvaise humeur qu’il éprouvait d’avoir été troublé dans son sommeil, un vilain commissaire noir, flanqué de deux acolytes en habits gris, leva la tête, et, se détachant du groupe, s’avança jusque sous le balcon.

– Allons, allons, dit Olympe, il n’y a pas de temps à perdre ; c’est bien à vous qu’on en veut. Heureusement la porte est solide, et nous avons bien dix minutes devant nous avant qu’on l’enfonce.

 

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– Vous croyez donc qu’ils vont l’enfoncer, demanda Bannière.

– Ils n’y manqueront pas ; mais en dix minutes on fait bien des choses, quand toutefois, ajouta Olympe en regardant Bannière, on ne perd pas la tête.

– Mademoiselle, dit Bannière, une seule chose serait capable de me faire perdre la tête, ce serait si j’avais le malheur de vous déplaire ; mais sûr de votre approbation et de votre sympathie, je ferais face au monde entier.

– Bien répondu, dit Olympe. Venez.

– Mais, dit Bannière montrant son malheureux costume du roi Hérode, c’est cet habit qui m’embarrasse.

– Aussi allez-vous en changer, fit Olympe en entraînant Bannière dans le cabinet de toilette.

Arrivé en face d’une grande armoire perdue dans la tenture, elle l’ouvrit, et Bannière se trouva devant un vestiaire complet.

– Habillez-vous sans perdre une seconde, dit Olympe, je vais en faire autant. Vous avez cinq

 

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minutes pour votre toilette.

Au même moment, un troisième coup, plus vigoureux que les deux premiers, retentissait à la porte, et les paroles sacramentelles se faisaient entendre :

– Au nom du roi, ouvrez !

 

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XVII

 

La fuite

 

Ces paroles furent pour Bannière un aiguillon plus puissant encore que ne l’avait été la recommandation d’Olympe.

En cinq minutes, sa toilette fut donc achevée, et il allait rentrer triomphant dans la chambre d’Olympe, lorsque, sur le seuil de cette chambre, il vit apparaître un charmant petit cavalier.

Bannière poussa un cri de surprise, car ce ne fut qu’au second coup d’œil qu’il reconnut Olympe sous ses habits d’homme.

– Oh ! s’écria Bannière, que vous êtes belle !

– Vous me direz cela plus tard, mon cher Bannière, et je vous écouterai avec un vrai plaisir, je vous l’avoue, car c’est une de ces phrases dont une femme ne se lasse jamais que celle qui vient

 

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de vous échapper ; mais pour le moment nous n’avons pas de temps à perdre en compliments. Venez.

– Où cela ?

– Que sais-je, moi ? où il plaira au hasard de nous conduire.

– De nous conduire, dites-vous ? Mais vous venez donc avec moi ?

– Certainement, fit Olympe.

– Mais vous m’aimez donc ? demanda Bannière.

– Je ne sais si je vous aime, mais ce que je sais, c’est que vous partez et que je pars. Voyons, êtes-vous prêt ?

– Oh ! si je le suis, s’écria Bannière, je crois bien que je le suis !

– Alors, dit Olympe, pas un mot, faites comme moi, et suivez-moi.

Elle alla au secrétaire qu’elle ouvrit. Les deux mille louis de monsieur de Mailly y étaient méthodiquement rangés : mille en rouleaux de

 

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cent louis chacun, mille en bons au porteur.

– Prenez l’or, dit Olympe, moi je prends les papiers.

Et tandis qu’Olympe effectivement bourrait ses poches de papiers, Bannière bourrait ses poches d’or.

– Est-ce fait ? dit Olympe.

– Oui, répondit Bannière.

– Maintenant, prenez ceci.

– Qu’est-ce encore ?

– Mon écrin, je vous le recommande.

– Je le tiens, soyez tranquille ; mais vous, que cherchez-vous ?

– Une bague.

– Ah ! oui, murmura Bannière en soupirant, celle de monsieur de Mailly. Je crois l’avoir vue sur la cheminée.

Bannière étendit la main, et, palpant la tablette de marbre :

– La voilà, dit-il.

 

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– Donnez, dit Olympe. Et elle passa la bague à son doigt.

– Entendez-vous ? dit Bannière.

– Eh ! vite et vite ! s’écria Olympe, la porte cède.

– Et nous, que faisons-nous ?

– Faisons comme la porte, dit Olympe avec un sourire adorable.

Et saisissant Bannière par la main, elle l’entraîna.

– Mais, fit Bannière avec terreur, vous n’y pensez pas, nous allons au devant d’eux.

– Laissez-vous faire, dit Olympe. Il suivit donc Olympe dans un corridor aboutissant à l’escalier.

Sur ce corridor ouvrait un cabinet, dans lequel Olympe poussa Bannière en s’y jetant après lui.

Ils étaient à peine dans ce cabinet, que l’escalier retentit des pas pressés du commissaire et des archers, qui, réveillant toute la maison, firent pousser des cris de terreur à Claire et aux

 

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autres serviteurs d’Olympe.

Puis, l’ouragan ayant passé sans s’arrêter devant la porte du cabinet, Olympe, dans ce cabinet même, après avoir fermé la première porte aux verrous, ouvrit une seconde porte qui donnait sur un petit escalier ; ce petit escalier conduisait à une allée noire, et cette allée noire à un jardin.

En sentant le grand air seulement, Bannière respira plus à son aise.

Les deux fugitifs se glissèrent sous les tilleuls, gagnèrent une porte extérieure, et se trouvèrent dans les montées d’une rue déserte, par laquelle Olympe entraîna rapidement son compagnon.

Tous deux couraient trop fort pour faire la conversation ; mais comme ils se tenaient par la main, à défaut de leurs bouches leurs mains se parlaient. Ils passèrent toujours courant, de ruelle en ruelle, de place en place, de carrefour en carrefour, jusqu’à la porte de l’Oulle, qui restait ouverte toute la nuit.

Une fois hors de la porte, ils se trouvèrent sur

 

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les bords de la rivière, que sa fraîcheur leur dénonça bien plus encore que le reflet nacré qu’on apercevait brillant à travers les arbres noirs de la promenade.

Bannière s’élançait déjà du côté du pont de bois ; mais au lieu de suivre l’impulsion donnée, Olympe tira son compagnon à droite, et se mit à descendre la berge comme un écolier en maraude.

Bannière la suivit sans résistance. Pauvre Bannière ! Elle l’eût avec un fil de soie conduit jusqu’au septième cercle de l’enfer.

Les deux jeunes gens firent ainsi, au bord du Rhône, une centaine de pas à peu près ; puis Olympe alla droit à un petit bateau, dont elle ouvrit le cadenas avec une clef qu’elle avait eu le soin de prendre en fuyant.

Bannière était près d’elle dans le bateau.

– Savez-vous ramer ? demanda-t-elle au jeune homme.

– Oui, par bonheur, dit Bannière. Quand nous allions en promenade, c’était moi qui ramais.

– Bon ! fit laconiquement Olympe. Ramez,

 

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alors.

Bannière prit un aviron de chaque main, et se mit bravement à l’œuvre.

C’était une rude tâche : le Rhône est large et rapide à l’endroit où nos deux fugitifs entreprenaient de le traverser ; mais Bannière avait dit vrai : non seulement il était fort et vigoureux, mais encore il ne manquait pas d’une certaine habileté dans le maniement de la rame.

Suant, soufflant, les mains rougies, il accomplit le trajet sans avoir par trop laissé aller son canot à la dérive.

Rien n’avait paru derrière les fugitifs qui fît supposer qu’ils étaient poursuivis.

Arrivée à la rive opposée, Olympe, qui pendant la traversée avait rempli le rôle de pilote, attacha la chaîne du bateau à une des pièces d’une batterie qu’elle connaissait, se fit donner la main par Bannière, sauta sur la terre ferme, et se remit à courir dans la direction de Villeneuve-lès-Avignon.

Bannière courut près d’elle, toujours sans

 

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l’interroger.

Cependant les deux fugitifs n’eurent pas besoin de courir jusqu’au village, qu’on apercevait blanchissant dans la nuit à mi-côte de la colline. Olympe, à deux cents pas des premières maisons, s’arrêta tout essoufflée, à bout de forces, mais toujours riant, devant une cabane pittoresque, à moitié couverte de pampres.

Bannière s’arrêta près d’elle.

– Frappez à ce volet, dit Olympe.

Bannière ne savait qu’obéir. Il frappa à enfoncer le mur.

– Criez : Père Philémon ! continua Olympe.

Et Bannière cria d’une voix de Stentor : Père Philémon !

Une voix de vieillard répondit de l’intérieur.

– Là ! attendons, dit Olympe.

Et elle s’assit sur un banc de bois scellé au mur.

Alors un nouveau bruit se fit entendre dans l’intérieur de la maison. C’était le bruit des pas

 

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lourds et des sandales traînantes du père Philémon.

À ce bruit, Olympe frappa alors trois petits coups au volet.

– Ah ! c’est vous, mademoiselle Olympe ? dit la voix.

– Oui, c’est moi, père Philémon, répondit Olympe.

– Bien, je vais ouvrir.

– Ce n’est pas la peine. Réveillez seulement Laurent, et que, sans perdre une minute, il selle les deux chevaux.

– Et vous ?

– Moi, j’attends ici.

– Très bien ! répondit le vieillard.

Et les sandales s’en retournèrent traînant vers le fond de la maison.

– Olympe ! Olympe ! murmura Bannière, respirant pour la seconde fois seulement depuis que les archers avaient frappé à la porte, que nous arrive-t-il, mon Dieu ! et quel est ce passage

 

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secret par lequel nous sommes parvenus à sortir de la maison ?

– Mais c’est la porte dérobée, mon cher Bannière.

– Cette porte était donc inconnue ?

– Oui, excepté de Claire, de moi et de monsieur de Mailly.

Bannière soupira.

– Mais ce bateau à la rivière ?

– Ce bateau appartient au petit cabaret de la Berge, séjour peu connu des novices, je conçois cela, mais bien connu des amoureux qui vont y dîner sous les tonnelles, et qui détachent après dîner le bateau pour aller dans les îles.

– Alors vous alliez dans les îles ? fit le novice avec un cœur grossissant à chaque révélation d’Olympe.

– Oui, monsieur de Mailly aimait fort cette promenade, répondit tranquillement la jeune femme.

– Et le père Philémon, demanda Bannière tout

 

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contrit, est-ce indiscret de vous demander ce que c’est que le père Philémon ?

– Non, pas le moins du monde : le père Philémon, c’est un vieux serviteur de monsieur de Mailly, à qui son maître a donné la jolie cabane que voici, deux arpents de vignes, et deux chevaux que nous utilisions de temps en temps pour nos promenades, et que nous utiliserons aujourd’hui pour notre fuite.

Bannière soupira de nouveau et plus profondément que jamais.

– Eh bien ? demanda Olympe.

– Eh bien ! reprit Bannière en regardant mélancoliquement ses manches, je sais bien que je ne devrais pas soupirer pour cela, puisque tout ce que j’ai, même mes habits, tout est pris à ce seigneur.

Et en disant ces mots, Bannière regardait Olympe comme pour lui dire : – Tout, tout, même mes habits, même vous !

Olympe fronça le sourcil comme pour creuser dans sa propre pensée un sillon égal à celui que la

 

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jalousie creusait si douloureusement dans le cœur du novice.

Mais Bannière, voyant ce nuage arrêté sur son front, ne lui donna pas le temps de réfléchir, et, se jetant à ses pieds avec un enthousiasme réel :

– Eh bien ! Olympe, dit-il, quoi qu’il arrive, recevez le serment que je vous fais. Vous avez pour moi tout sacrifié, ma vie vous appartient. Si vous m’aimez, ce que je n’ose croire, en vérité, car, par quels moyens aurais-je pu vous plaire ? si vous m’aimez, moi je vous adore ! Quand vous ne m’aimerez plus, et ce jour sera un des plus malheureux de ma vie, vous n’en serez pas moins pour moi une divinité, la reine de toute mon existence. Vous m’avez tiré d’en bas, vous m’avez élevé jusqu’à vous ; je serai digne de vous, et vous ne vous repentirez pas, je vous jure, d’avoir changé pour le pauvre novice un beau et élégant gentilhomme.

– Qui m’avait quittée, dit tendrement et généreusement Olympe, en donnant sa main à baiser à Bannière. Soyez donc sans inquiétude, continua la jeune femme, et ne vous croyez lié

 

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dans l’avenir que par votre amour. Vous êtes sans engagement avec moi, et le jour où, comme monsieur de Mailly, vous ne m’aimerez plus, comme monsieur de Mailly vous serez libre. Croyez bien ceci, mon cher Bannière : vous m’avez plu, je crois que je vous aime, j’espère que je vous aimerai. Monsieur de Mailly demeurant mon maître, vous n’auriez jamais rien été pour moi. Maintenant je suis libre. Aimez-moi si vous voulez, aimez-moi tant que vous voudrez, cela ne gâtera rien à l’affaire. Je vous tiens pour un garçon d’esprit et de cœur, et vous prends comme tel. Tout ce que vous ne savez pas du monde, des hommes et des choses, vous l’apprendrez. Soyez tranquille, ce sont là choses qui s’apprennent vite. Si, quand vous serez instruit, vous n’êtes pas encore meilleur que vous n’êtes, c’est moi qui me serai trompée, la faute sera pour moi, le châtiment pour moi. C’est dit. Ne parlons plus de ces misères. La vie de deux amants doit commencer seulement du jour où ils se sont connus ; ils n’existaient point auparavant, puisqu’ils ne se connaissaient pas. Le passé est donc le néant. Tenez, voici le jour qui vient

 

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splendide et doux ; ce jour sera le premier de notre vie amoureuse. Comme on dit au théâtre, tout le reste est renvoyé au lointain. Ne levons pas la toile de fond ; c’est derrière la toile de fond que l’on cache les décorations brisées et les vieux accessoires. Entendez-vous le piétinement des chevaux ? Les chevaux sont dans la cour. Donnez-moi votre main et regardez-moi. Bien, vous m’aimez. Laissez faire, quand vous ne m’aimerez plus, vous n’aurez pas besoin de me le dire.

Bannière se roula aux genoux de la belle Olympe, baisa un million de fois ses pieds et ses mains, et le père Philémon, ouvrant son volet et sa porte, vint, en déshabillé campagnard, offrir à Olympe, avec son sourire hospitalier, un verre de vin de Cahors et une part de gâteau.

Puis à Bannière, qui la regardait timidement, même politesse, sauf la grandeur du verre et la largeur du gâteau.

Olympe demanda à Bannière un des rouleaux dont ses poches étaient fournies, le creva, mit un double louis dans la main du père Philémon, un

 

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louis dans celle de Laurent, sauta hardiment sur son cheval, tandis que Bannière se hissait timidement sur le sien, et tous deux, parfaitement renseignés, prirent le chemin qui remonte la rive droite du Rhône et conduit à Roquemaure, après être convenus avec le père Philémon de l’auberge où l’on abandonnerait les chevaux.

Et tandis qu’ils galopent sur ces beaux chemins dont l’été n’a pas encore eu le temps de faire des ruisseaux de poussière, beaux chemins tout bordés de talus gazonneux, d’oliviers au feuillage argenté et de jardins verdoyants ; tandis que joyeux, échevelés, buvant l’air du matin et de la liberté, ils s’élancent vers l’avenir inconnu qui fuit sans cesse, s’évanouissant comme un fantôme, nous reviendrons par quelques lignes de compassion hypocrite à ces pauvres archers et à ce malencontreux commissaire qui fouillaient à qui mieux mieux cabinets, ruelles et armoires ; qui fouillaient escaliers, caves, greniers, écuries ; qui fouillaient cours, jardins, hangars, et qui finissaient par trouver, mais une heure trop tard heureusement, la porte secrète, trouvaille qui leur fit pousser des cris de fureur, des imprécations et

 

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des jurements à scandaliser même les jésuites, au profit desquels ils avaient entrepris cette triste besogne qui leur réussissait si mal.

Il est presque inutile d’ajouter que le gouverneur, en apprenant cette déconvenue du père Mordon, se remit à rire de plus belle.

C’était un bien charmant caractère que le gouverneur de la bonne ville catholique, apostolique et romaine d’Avignon.

 

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XVIII

 

Séjour

 

Qu’on ne s’étonne pas de la rapidité avec laquelle nos amoureux, et même Bannière, si peu solide qu’il fût en selle, se hâtaient par les chemins se déroulant devant eux aux premiers rayons du jour. C’est qu’il était de toute importance pour eux de quitter au plus vite les terres de la juridiction dans laquelle avait été commis le délit, délit plus grave à Avignon, ville romaine, que dans toute autre ville.

Olympe et Bannière se rafraîchirent quelque temps à Roquemaure, où ils laissèrent leurs chevaux à l’hôtel indiqué au père Philémon, puis traversèrent le Rhône, passèrent à Orange, et d’Orange, dans une bonne voiture de poste, ils partirent pour Lyon, ville assez grande, assez populeuse et assez libre pour que deux amants

 

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riches et heureux n’y soient pas plus gênés que gênants.

Olympe avait l’habitude des déménagements et des installations. Elle se mit donc elle-même en quête d’un logement, et trouva dans le cœur de la ville, vers la place des Terreaux, célèbre par l’exécution de Cinq-Mars et de de Thou, une petite maison toute meublée, toute garnie, qui n’attendait que des locataires riches, mais qui les attendait avec du bois aux bûchers, du vin aux caves, du linge aux armoires ; une véritable maison faite, non pas pour un ermite sobre, religieux et antique, mais pour deux ermites gourmands, paresseux et rieurs.

Le prix de cette habitation toute meublée, et telle qu’elle était, attendant hospitalièrement ses hôtes, portes ouvertes et broches tournantes, était de quatre mille livres par an. Olympe apprit à Bannière, qui s’effarouchait de la rondeur de la somme, que c’était là un marché d’or pour les locataires, un marché de dupe pour les propriétaires, et qu’elle ne pouvait comprendre comment une pareille aubaine tombait du premier

 

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coup à deux réprouvés pour qui les jésuites ne devaient pas avoir une bien parfaite considération, et qu’ils avaient bien certainement dû par leurs malédictions brouiller à tout jamais avec la Providence.

On paya deux termes de loyer d’avance, on paya le vin, on paya le bois, on paya tout pour se faire six mois de bonheur imperturbable, et quand Bannière, ce qui arrivait à chaque instant, il faut le dire, voyait sortir un louis d’or de son rouleau pour prendre le chemin d’une poche étrangère, quand il suivait des yeux le plus loin possible son vol sans retour, Olympe lui disait en riant :

– Ce que nous avons acheté était nécessaire, n’est-ce pas ?

– Mais oui, répondait Bannière qui ne savait pas être d’un autre avis que celui d’Olympe.

– Ce qui est nécessaire contribue au bonheur, n’est-ce pas ?

– Sans doute, répondait encore Bannière qui regardait Olympe de manière à lui prouver qu’elle lui était nécessaire, de toute nécessité.

 

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– Le bonheur est le but que doit chercher l’homme ici-bas ?

– Et nous l’avons trouvé ! s’écriait Bannière.

– Eh bien ! disait Olympe, si nous sommes heureux, de quoi vous inquiétez-vous, mon ami ?

– Ah ! disait Bannière, je m’inquiète de la durée de ce bonheur.

– Et vous avez tort, répondait à son tour Olympe ; vous avouez que vous êtes heureux, c’est chose rare qu’une créature humaine avoue cela ; remerciez la Providence, et ne lui demandez pas autre chose.

– Ma providence, c’est vous ! murmurait Bannière.

Bannière était un écolier intelligent, plein de bonnes dispositions. Il comprit, dans l’espace de huit jours, toute la philosophie d’Olympe, il la comprit même si bien, qu’au bout de ces huit jours elle n’eut plus de leçons à lui faire, et qu’il commença de porter, de son côté, la main sur l’argent et de le dépenser aussi bien et aussi nécessairement que sa maîtresse.

 

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Le nécessaire pour Bannière, il faut bien l’avouer à sa louange, ce fut le culte absolu, idéal, splendide de son amour.

Il voulut d’abord couvrir Olympe de bijoux et de pierreries. Elle lui fit observer que, pour des bijoux, elle en avait d’aussi beaux que femme qui fût au monde. Mais Bannière n’en insista pas moins ; alors Olympe le menaça de lui acheter le double de tout ce qu’il achèterait pour elle.

– Soit ! dit Bannière, pas de nouveaux achats. J’aime les bijoux, mais pour vous. Si j’avais des bijoux, je les voudrais de vous. Donnez-moi seulement cette bague que vous avez au doigt.

– Quelle bague ? demanda Olympe.

– Celle-là.

Et Bannière indiquait la bague que monsieur de Mailly avait laissée avec les deux mille louis, et que Bannière, au milieu de l’alerte, avait, avec les yeux de la jalousie, vu briller sur la cheminée.

C’était un beau rubis tout entouré de diamants.

Et Bannière montrait cette bague avec cette fermeté d’intention qui indique plus que du désir.

 

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Et déjà il étendait la main pour la recevoir, car jamais Olympe ne lui avait rien refusé.

Elle ne lui refuserait donc pas cette bague ; car qu’était-ce pour Olympe que ce rubis que Bannière désirait avoir ?

Il faut dire que depuis un mois qu’ils vivaient ensemble, nos amants n’avaient pas encore vu passer l’ombre d’un nuage sur leur ciel d’azur.

Bannière fut donc fort surpris quand, à cette demande, il vit les yeux d’Olympe s’attacher sur les siens, et qu’elle lui dit :

– Pourquoi désirez-vous cette bague, mon ami ?

Bannière s’attendait si peu à cette demande, qu’il en fut tout déconcerté.

– Mais, parce que... dit-il.

– Ce n’est point une raison cela, dit Olympe.

Et elle sourit.

Bannière sourit comme elle et répliqua :

– Je croyais cependant que c’était la meilleure que je pusse vous donner, chère Olympe.

 

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– Vous désirez donc une bague ?

– Je désire une bague, mais comme celle-ci.

– Eh bien ! cette bague vaut cent louis à peu près ; prenez cent louis, mon ami, et achetez-en une pareille.

– Mon Dieu ! dit-il, que voilà une précieuse bague, on voit bien qu’elle vient de monsieur de Mailly !

Il avait mis tout un souffle de colère dans ce mot dont il attendit l’effet.

Mais elle, très simplement :

– Sans doute, elle vient de monsieur de Mailly. Après ?

– Eh bien ! après, je comprends que vous ne me donniez pas cette bague, mais je ne comprends pas que vous la portiez à votre doigt, qui frôle si souvent les miens.

– Pour ceci, mon ami, vous avez parfaitement raison, dit Olympe.

Et elle tira la bague de son doigt, et elle l’enferma dans le double fond de la boîte qui lui

 

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servait à serrer ses joyaux.

Bannière vit la bague disparaître, et aussitôt le regret lui vint d’avoir provoqué une scène aussi douloureuse entre sa maîtresse et lui, scène qui était une maladresse, puisqu’elle ravivait ainsi le souvenir mal éteint de sa première passion.

Elle boudait, il boudait ; la situation de Bannière était ridicule ; il prit son chapeau, son épée, et sortit pour aller faire un tour sur les quais à l’air frais du soir.

Quant à Olympe, elle se fit déshabiller, se mit au lit et ferma sa porte, au seuil de laquelle fut placée, comme sentinelle, Claire, la femme de chambre que le père Philémon avait, sur l’ordre d’Olympe, avisée du nouveau domicile de sa maîtresse. Claire s’était esquivée sans trop éveiller les soupçons des jésuites, et, sous les habits d’une paysanne, avait réussi à rejoindre Olympe à Lyon.

Lorsque Bannière rentra le soir, il avait acheté une grosse émeraude de cent vingt louis : c’est là que ses réflexions l’avaient mené. Ce misérable amoureux était pour le moment en quête de

 

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bague, et il voulait faire oublier son rubis à Olympe.

En même temps, il voulait faire oublier et surtout il voulait oublier lui-même une phrase qu’Olympe lui avait dite sur le banc du père Philémon, phrase toute noire de profondeur et dans les ténèbres de laquelle son inquiet amour ne voyait luire que des feux sinistres.

« Si, quand vous aurez été instruit des choses de la vie, lui avait dit Olympe, si vous n’êtes pas meilleur qu’aujourd’hui, c’est que je me serai trompée, c’est que j’aurai commis une faute, et je la paierai. »

Bannière, depuis ce temps, s’était fort instruit dans la science de la vie ; était-il devenu meilleur ? il craignait bien que la conscience ou la perspicacité d’Olympe ne répondit non.

– Je suis donc mauvais, se répétait-il, je suis donc commun, je n’ai donc pour cette femme qu’un semblant de mérite : elle se fait donc illusion sur moi, et une illusion méritée ; il se peut donc qu’après m’avoir cru un certain temps d’or pur, elle me reconnaisse un jour faux comme

 

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une pièce fausse, faux comme un bijou de mauvais aloi. Ce jour-là, bien certainement, elle ne m’aimera plus.

Il avait en conséquence acheté cette émeraude afin de prouver à sa maîtresse qu’il avait bon caractère et qu’il revenait le premier.

Mais, comme nous l’avons dit, Claire était en sentinelle.

Bannière trouva donc Claire sur le seuil, et Claire lui défendit d’entrer, attendu que madame reposait.

Furieux, honteux, presque désespéré, Bannière s’alla renfermer dans sa chambre et passa une partie de la nuit à écrire des lettres et à les déchirer après les avoir écrites.

Enfin, écrasé de fatigue, nous dirions presque de remords, il s’endormit les coudes sur la table, la tête dans ses mains, sa bougie ruisselant en nappes liquides le long du flambeau.

Vers deux heures, Olympe entra, vit les lettres déchirées, vit la bougie ruisselante, vit Bannière dormant.

 

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Elle le regarda un instant, gracieuse comme une ombre dans son peignoir blanc, se pencha vers lui, effleura de ses lèvres son front, soucieux même au milieu du sommeil, et, sans le réveiller, s’assit près de lui dans un fauteuil.

Il arriva que le dormeur, en s’éveillant à l’aube et en s’éveillant glacé, morfondu, mécontent, maugréant, vint trébucher contre ce fauteuil auquel il voulait demander le reste de son sommeil, et qu’il y vit la figure souriante d’Olympe.

Alors il tomba à genoux en versant des larmes et en s’écriant avec des coups de poing dans la poitrine :

– Oh ! oui, elle est meilleure, cent fois meilleure que moi !

Olympe accepta l’émeraude et la porta un jour à son doigt, puis elle dit à Bannière :

– Vous avez le petit doigt juste de la grosseur de mon index ; je vous donne cette émeraude, portez-la pour l’amour de moi.

Et Bannière fit la roue comme un paon, et alla

 

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éblouir sous sa manchette toutes les femmes galantes qui se promenaient au grand Mail.

Le lendemain de cette aventure, Olympe vit Bannière préoccupé.

– Qu’avez-vous ? lui demanda-t-elle.

Bannière la regarda avec timidité.

– Vous avez quelque chose à me demander, dit Olympe.

– Oui, dit Bannière, j’ai à vous demander si vous voulez être ma femme.

Olympe sourit ; mais presque aussitôt ce sourire s’effaça, et une teinte sérieuse se répandit sur toute sa physionomie.

– Vous êtes un bon cœur, Bannière, lui dit-elle, et je ne doute pas un instant que c’est dans la conviction de faire de moi une femme heureuse que vous me demandez de vous épouser ; mais, malheureusement ou heureusement, ce que vous me demandez là est chose impossible.

– Pourquoi cela ? demanda Bannière.

– Si l’amant a été jaloux de la bague de

 

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monsieur de Mailly, dit Olympe, le mari serait jaloux de bien autre chose.

– Olympe, s’écria Bannière, je vous jure...

– Pas de serments, mon ami, dit Olympe.

Et lui fermant la bouche avec la main :

– Demeurons comme nous sommes, dit-elle, nous sommes bien.

Bannière voulut répliquer, Olympe leva le doigt en souriant de nouveau, et tout fut dit.

Jamais plus il ne fut question de mariage entre eux.

Quelle charmante vie que celle des amoureux véritablement amoureux ! comme ils savent se passer d’autrui, comme ils repoussent avec art toute cette poussière, toutes ces feuilles sèches, tous ces insectes qui viennent tomber dans le nectar de leur bonheur !

Pendant les six premiers mois de leur séjour à Lyon, Bannière et Olympe ne virent pas une figure étrangère dans leur maison ; il est vrai que de leur côté ils redoutaient de se faire voir, de peur d’être reconnus ; mais leur principale raison

 

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de se cacher, il faut le dire, c’était surtout le désir d’être seuls.

Et puis Olympe avait une foule d’idées qui ravissaient Bannière : elle savait faire monter des musiciens dans ses antichambres et jouer des symphonies pendant la chaleur, sans avoir besoin de se montrer aux symphonistes.

Elle aimait les courses à cheval et les petites pérégrinations de deux à trois jours dans les campagnes voisines, et cela au fond d’un bon carrosse chargé de provisions et de coussins.

Elle aimait tout ce qui amusait Bannière, et celui-ci s’amusait de tout.

Au bout de six mois d’idées plus ingénieuses les unes que les autres, les deux amants, fouillant un jour pour une idée nouvelle dans la bourse commune, s’aperçurent qu’il n’y restait plus que cent cinquante louis.

C’était pour un mois encore à mener le train des six mois précédents.

Bannière regarda Olympe, Olympe regarda Bannière, et celui-ci, soupesant l’or dans sa

 

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main :

– Cent cinquante louis, dit-il, font trois mille six cents livres.

– Je faisais juste le même calcul, dit en souriant Olympe.

– C’est ce que beaucoup de gens heureux, et très heureux, dépensent dans une année. Nous avons donc eu, en six mois de notre bonheur, six ans du bonheur de ces gens-là.

– Parfaitement, dit Olympe.

– Seulement, continua Bannière, il ne nous reste plus qu’un mois de ce même bonheur.

– Bon, dit Olympe, pour des paresseux, mais pour des gens qui travaillent !

– Qui travaillent ? fit avec surprise Bannière. Vous voulez travailler, vous ?

– Sans doute.

– Et à quoi, mon Dieu ?

– Mais à mon état. Est-ce que je ne suis pas comédienne ? Est-ce que vous n’êtes pas comédien ? Est-ce qu’il n’y a pas deux théâtres à

 

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Lyon ? Est-ce que nous n’avons pas cent théâtres en France, si les deux théâtres de Lyon ne veulent pas de nous ? Est-ce qu’enfin nous n’avons pas une douzaine de mille livres dans les appointements du roi Hérode et de la reine Mariamne ?

– Mort de ma vie ! vous êtes une enchanteresse ! s’écria Bannière ivre de joie, et tout ce que vous touchez se change en or.

– Et puis, ajouta Olympe, la vie commençait à devenir fade ; nous engraissions.

– C’est ma foi vrai !

– Allons ! les courses de ville en ville, les déménagements, les bravos, les études, l’art, l’agitation...

– Vous m’électrisez, Olympe !

– Et nous faisons des économies ; l’oisiveté nous ruinait : nous y perdions ce que nous dépensions et ce que nous ne gagnions pas.

– Oui, ma foi !

– Dès demain, Bannière, allez me chercher le directeur du théâtre, et me l’amenez.

 

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– J’irai, ma chère.

– Et en attendant demain, bonne chère ce soir ; concert sur l’eau, pour nous seuls ; tout cela et...

– Et notre amour ! s’écria Bannière. Ah ! que nous sommes riches !

 

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