Olympe de Clèves 1
Chapitre XIX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
C’était bien là un véritable prospectus d’amant, et, comme on sait, on s’abonne encore aujourd’hui sur les prospectus.
Olympe, disait donc la coiffeuse, avait admis le prospectus de l’abbé. Restait à dicter les conditions de l’abonnement.
Elles furent discutées pendant trois jours.
Le troisième jour, le parlementaire femelle apporta l’ultimatum de l’actrice.
C’était elle qui fixerait les jours de rendez-vous ?
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– Accordé.
– Ces jours seraient des nuits, attendu que c’était principalement pendant la nuit que jouait Bannière, et qu’Olympe ne pouvait être libre que lorsque Bannière jouait.
– Accordé.
– Ces entrevues auraient toujours lieu dans les ténèbres les plus absolues.
L’abbé se révolta.
La coiffeuse appela à son aide la fable de Psyché et l’Amour. Seulement les rôles étaient intervertis ; c’était l’abbé qui jouait le rôle de Psyché, c’était Olympe qui jouait celui de l’Amour.
Si l’abbé employait la moindre lampe, la moindre lanterne sourde, la moindre allumette, Psyché s’envolait, et, comme le fils de Vénus, pour toujours.
Cette condition fut discutée pendant trente-six heures, mais la coiffeuse tint bon au nom d’Olympe. Enfin, l’abbé céda, mais il céda en disant que sa qualité de myope seule lui faisait
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admettre cette humiliante condition, moins désastreuse pour lui qu’elle ne le serait pour tout autre.
L’article 3 fut donc accordé comme les autres.
Olympe seule avait la clef de la chambre. Jamais elle n’écrirait pour fixer les rendez-vous, les lettres étant un moyen inventé par le diable lui-même, qui ne veut rien perdre, au profit des maris trompés et des tuteurs jaloux ; les jours, ou plutôt les nuits, où Olympe consentirait à recevoir l’abbé, elle enverrait la clef à monsieur d’Hoirac, et monsieur d’Hoirac saurait ce que cela voulait dire.
Cet article passa comme les autres, mais à une condition, c’est que la clef serait envoyée le lendemain ou le surlendemain au plus tard.
À cette prétention il fut fièrement répondu, attendu que l’on se rendait de bonne volonté, par sympathie pour le vainqueur et non point par force.
L’abbé d’Hoirac soupira ; mais comme c’était une vérité, il fut forcé de le reconnaître sinon de
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le glorifier.
Trois jours après, l’abbé, haletant à chaque coup de sonnette, reçut la clef de la main de la coiffeuse, avec cette seule indication :
« Ce soir, à onze heures. »
L’abbé bondit de joie, prit la clef, la baisa, et se mit à danser autour de la chambre en chantant un air d’opéra comique.
La nuit venue, l’heure prête à sonner, le triomphateur tout pimpant, tout parfumé, tout ivre de bonheur, se glissa, le cœur bondissant, dans une petite allée de maison mystérieuse, monta un étage, trouva dans l’antichambre la bienveillante coiffeuse, laquelle le guida aussi sûrement que le fil conducteur d’Ariane jusqu’au cœur du labyrinthe, dont l’abbé ne sortit que le lendemain au crépuscule, encore plus heureux au départ qu’il n’avait été à l’arrivée.
Si on lui eût proposé de renoncer aux nuits promises par cette nuit pour une crosse d’archevêque ou pour un chapeau de cardinal, il eût certes refusé.
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D’ailleurs, nous le savons, ce n’était pas du côté de l’Église qu’étaient tournées les ambitions de l’abbé.
Il va sans dire que monsieur d’Hoirac, le plus myope des hommes, avait vaincu, sans flambeaux, sans lumière et sans bruit, la Catalane, parfumée de verveine, qui était l’odeur favorite d’Olympe.
Selon les conditions, et fidèle au traité, l’abbé avait laissé la clef à la porte.
Seulement, l’amour de l’abbé était devenu si passionné, que dès le lendemain il persécutait la coiffeuse pour que cette clef qu’il avait laissée à la porte selon les conventions, lui fût renvoyée. Il s’appuyait surtout sur ce qu’il avait hâte de donner à sa chère maîtresse quelques marques de l’estime qu’il faisait d’elle.
Il avait honte surtout de l’état de gêne où il la voyait par la faute de ce misérable Bannière.
À la suite de quoi il s’étendit longuement sur l’usage qu’il comptait faire de ses richesses, et le sort prospère qu’il destinait à Olympe, sort
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auquel, bien entendu, devait participer sa confidente.
Il n’en fallait pas tant pour décider la coiffeuse. La Catalane aimait également l’argent et la vengeance. On convint de régulariser ces rendez-vous, et de les multiplier selon la générosité de l’abbé d’Hoirac, et de se régler pour toutes ces petites intrigues sur la somme de tranquillité que les imprudences qu’il ne manquerait pas de commettre laisseraient aux deux faussaires.
Le second rendez-vous fut donc accordé à un intervalle raisonnable du premier.
Il eut pour résultat de changer la passion de d’Hoirac en délire, et de faire passer dans les mains de la Catalane ce millier de pistoles, et dans celles de la coiffeuse ces deux cents louis promis et si impatiemment attendus.
Mais, comme on le comprend bien, ces rendez-vous nocturnes eurent beau se multiplier, ils ne laissèrent qu’un bonheur vague et incomplet au fond du cœur de l’abbé. C’était presque le bonheur d’un voleur ; à coup sûr, ce
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n’était pas celui d’un amant : aussi la journée se passait-elle à la recherche de cette Olympe qu’il possédait si imparfaitement, puisqu’il ne la possédait que la nuit.
Et encore sans la voir, une nuit sur cinq ou six.
L’amour se distingue en ceci des simples désirs qu’il se développe par la présence assidue de l’objet aimé. Ce fut donc après trois semaines ou un mois de rendez-vous, de la part de l’abbé un amour auquel toute la vie d’Olympe n’eût pas pu suffire.
Quant à Bannière, il vivait heureux et satisfait. Un jour qu’il n’avait plus rien à vendre ou à engager chez Jacob, il s’était hasardé à lui demander de l’argent sur son simple billet, et celui-ci s’était décidé à lui en prêter à dix du cent, ce qui était pour rien eu égard au degré de solvabilité de Bannière.
Cette ouverture inattendue de crédit venait, comme on le devine, de cette source d’or qu’on appelait l’abbé d’Hoirac. Olympe lui avait dit qu’elle était libre quand Bannière jouait, et l’abbé, pour voir Olympe, facilitait à Bannière le
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chemin du tripot.
Il n’y avait que la pauvre Olympe qui ne se ressentait en rien de tout cela, sinon par la solitude plus grande où elle était tombée ; l’abbé d’Hoirac ne venait plus chez elle, et Bannière ne sortait plus de l’académie.
Au reste, chaque nouvelle entrevue, en redoublant l’amour de d’Hoirac pour Olympe, mettait un nouveau frein à cet amour, car, à chaque entrevue, la fausse Olympe revenait sur cette condition sine qua non de ne plus la voir que dans la maison secrète.
D’Hoirac, comme nous l’avons vu, avait promis d’abord ; il désirait trop pour ne pas promettre tout ce qu’on lui demandait, et comme il renouvelait cette promesse chaque fois qu’il en était sommé, comme il la tenait même, il assurait, jusqu’à nouvel ordre, la réussite des projets des deux complices.
Il lui avait même été enjoint de garder vis-à-vis d’Olympe, lorsque par hasard il la rencontrerait, l’attitude d’un homme chassé, expulsé, vaincu. On lui avait fait jurer qu’il
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saluerait à peine à la promenade, qu’il n’aborderait jamais sans y être invité, qu’il ne se présenterait jamais à Olympe, soit personnellement, soit sous les espèces d’une entremetteuse, que jamais surtout il n’écrirait.
Nous avons dit plus haut la théorie de la coiffeuse et de la Catalane à l’endroit des lettres.
D’Hoirac avait continué à promettre et commencé à tenir, il n’avait plus regardé Olympe.
Il l’avait saluée fort légèrement quand il l’avait rencontrée.
Il l’avait hantée souvent, mais il ne l’avait jamais visitée soit dans sa maison, soit dans sa loge, soit dans sa chaise.
Il n’avait jamais plus envoyé chez elle ni fleurs, ni lettres, ni messagers.
Le tout marchait au gré de la Catalane et de son premier ministre, la coiffeuse.
Mais un événement, simple comme tous ceux qui bouleversent les projets, les fortunes et les
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empires, vint presque donner tort aux savantes combinaisons de ces deux honnêtes dames.
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XXVII
Cœur de femme
Olympe n’avait rien dit personnellement à l’abbé ; mais en chassant de chez elle la coiffeuse à la suite des propositions que celle-ci lui avait faites, elle en avait aussi chassé l’abbé.
Or, depuis qu’il était chassé de chez elle, l’abbé, comme on l’a vu, se croyant l’homme le plus heureux de la terre, s’était conduit avec une réserve, avec un goût, avec une délicatesse qu’Olympe était bien loin d’attribuer à sa véritable cause.
Seulement, ces bonnes façons de l’abbé dans un malheur qui devait frapper à la fois son amour et son amour-propre, avaient touché Olympe.
Les bonnes façons exercent un magnétisme irrésistible sur les gens distingués.
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Elle en était venue à se reprocher d’avoir de son côté si brutalement chassé de chez elle un galant homme, si brutalement traité par Bannière, et auquel elle devait plutôt des égards qu’une rigueur si exagérée.
Car enfin ce galant homme n’était coupable que d’une chose, c’est d’avoir été un homme galant.
Aussi chaque fois qu’à la promenade elle le voyait s’écarter, au théâtre se ranger à son passage, dans la rue faire un crochet pour la fuir, et tout cela avec des saluts et des révérences, d’un respect à fendre le cœur le plus dur ; chaque fois qu’aux heures accoutumées, elle, la pauvre délaissée si mal récompensée de sa vertu, elle ne le voyait plus entrer dans sa maison, si coquet, si gai, si spirituel, avec ses bouquets et ses musiques, elle se sentait au fond du cœur un sentiment qui ressemblait presque à du remords.
Ce n’était point qu’Olympe eût la moindre inclination à s’occuper de ce jeune homme. Eh ! mon Dieu ! non. Mais une femme n’oublie jamais un homme jeune, agréable, riche et de bonne
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façon qui s’est occupé d’elle.
D’ailleurs, nous l’avons déjà dit, elle voyait dans cette circonstance l’abbé agir à son égard avec une fierté noble et calme qui lui plaisait.
Cela l’étonnait et partant la séduisait d’autant plus, que, d’après son caractère un peu vantard et tout à fait bruyant, elle eût pu s’attendre à des représailles désagréables. Combien d’hommes à la place d’Hoirac eussent fait bruit de leurs anciennes privautés, et converti l’amour en haine, les servilités en insolences, les cadeaux en hostilités.
Pendant huit jours, Olympe s’était bien attendue à être sifflée et tourmentée, comme il arrive si souvent après les exécutions du genre de celle qu’elle avait faite.
L’abbé ne gardait-il le silence que par peur de Bannière ? on ne le pouvait croire malgré l’aventure de la sérénade. On savait le petit bonhomme aussi brave que myope ; on le savait surtout assez bon gentilhomme, et par conséquent assez bien en cour, pour faire peur à de plus mauvaises têtes et à de plus méchantes épées que
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ne l’étaient la tête et la rouillarde de monsieur Bannière.
Sa réserve et sa douceur de bon goût ne pouvaient donc être attribuées qu’à son bon goût et à la noblesse de son âme.
Olympe fut touchée de tout cela ; tellement touchée, qu’elle ne souffrait plus que personne devant elle tournât en dérision monsieur d’Hoirac.
Tellement touchée, qu’elle se promit de faire, un jour ou l’autre, et comme elle le pourrait, réparation à ce galant homme.
Hélas ! pour le malheur des maris et même des amants, l’occasion se présente toujours, à celles qui le veulent ainsi, de faire réparations à de galantes gens qu’elles ont offensées.
Bannière parla un soir d’aller tirer des perdrix rouges dans les champs avec deux amis de son académie. Olympe parla d’accompagner les trois chasseurs jusqu’au-delà de la ville.
La partie fut mise à exécution, et Olympe, dans son carrosse, ne quitta ces messieurs que
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tout à fait hors des barrières, et quand elle eut vu les chiens fouiller les luzernes et les trèfles.
Elle revenait seule, et rêvassant, ayant mis son carrosse au pas, et distraite parfois par l’explosion déjà lointaine du fusil de Bannière, quand elle aperçut au coin d’un mur, monté sur un excellent cheval, l’abbé d’Hoirac en habit de cavalier.
Son laquais le suivait portant une épée.
Vu ainsi, avec sa bonne mine et son costume pimpant, l’abbé avait tout à fait l’air d’un gentilhomme allant en bonne fortune, ou d’un prince déguisé ; dressé sur ses étriers à la manière anglaise, il maniait, ma foi ! fort adroitement sa monture. Mais, malgré toute son adresse, il n’en était pas moins le plus myope des hommes, et il fût passé près d’Olympe sans la voir si tout à coup celle-ci, à l’affût de son occasion, n’eût trouvé qu’elle se présentait trop belle pour la manquer, et n’eût crié de sa petite voix de fausset :
– Eh ! l’abbé ! l’abbé !
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L’abbé reconnut cette voix, et sans presque rien voir qu’un nuage, mais un nuage qui contenait, comme ceux de Virgile, une divinité, il enfonça l’éperon si rudement aux flancs de son cheval en le dirigeant du côté par où venait la voix, qu’il faillit faire sauter son cheval par-dessus le carrosse.
– C’est vous, cria-t-il, c’est vous qui m’appelez ; où êtes-vous, madame, où êtes-vous ?
– Il le faut bien que je vous appelle, dit Olympe, puisque vous passez si fier.
– Hé ! dit l’abbé en souriant, fais-je donc autre chose que de me conformer à vos ordres, et ne m’avez-vous pas défendu de vous aborder ?
– Là ! dit-elle, un peu émue de ces doux yeux, qui, malgré leur myopie, disaient, à force de flammes intérieures, tant de choses qu’elle ne comprenait pas ; là, maintenant que nous sommes en face, ne peut-on se voir comme de bons amis, sans se quereller ou se parler d’amour ?... Eh ! non, soyons sages : croyez-moi, l’abbé, tout est bon avec la sagesse.
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– Madame, vous me ravissez, dit d’Hoirac en cherchant la main que lui tendait Olympe, quoi ! j’aurais la fortune de vous voir, non seulement comme je vous vois, mais de vous voir aussi chez vous.
Olympe avait mal compris cet aussi, sur lequel elle allait demander des explications, mais une gambade du cheval lui épargna les commentaires. Elle jeta un cri en voyant l’abbé exposé ainsi aux soubresauts du fougueux animal.
Il le ramena pourtant, car l’abbé était excellent cavalier ; seulement, il le ramena trop tard, car on approchait de la ville, et Olympe se contenta de lui dire :
– Laissez-moi, maintenant, car on jaserait de voir que je suis sortie avec monsieur Bannière et que je rentre avec monsieur d’Hoirac. Laissez-moi, et venez chez moi quand vous voudrez.
– Oh ! s’exclama l’abbé.
– Mais à une condition, dit Olympe.
– Laquelle ? parlez.
– C’est que vous ne direz jamais un mot que
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monsieur Bannière, que j’aime, ne puisse entendre avec plaisir.
L’abbé fit une grimace ; mais, convaincu qu’en cette circonstance encore le gain l’emporterait sur le dommage,
– Merci ! merci ! dit-il ; je promets !
Et son cheval l’emporta cette fois tout joyeux à travers la campagne, tandis qu’Olympe rentrait en ville.
L’abbé n’eut rien de plus pressé que de conter son bonheur à la coiffeuse, laquelle courut conter son embarras à la Catalane.
– Nous sommes perdues, dit la Catalane à la coiffeuse, si ces deux êtres se revoient : car en se voyant, ils gâteront tout.
– Il faut qu’ils ne se revoient pas.
– Impossible, puisqu’il a la permission d’Olympe.
Seulement, dès qu’il y rentre, il faut que j’y rentre aussi.
– Comment faire ?
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– J’aviserai à cela.
– Avise aussi en ce qu’en le rappelant pour l’amitié, cette mijaurée ne le prenne pas pour l’amour.
La coiffeuse commença par aller trouver d’Hoirac, et par lui annoncer que c’était grâce à son influence qu’il avait obtenu sa rentrée dans la maison. Mais cette rentrée avait des exigences terribles : jamais un mot ne ferait allusion à ce qui se passait dans la maison secrète ; jamais un geste trop vif ne trahirait le degré d’intimité auquel on était arrivé ; les yeux seuls pouvaient parler ; les yeux disent beaucoup de choses, mais une femme est toujours libre de soutenir qu’elle ne comprend pas la langue des yeux.
L’abbé comprit parfaitement la situation, et déposa entre les mains de la coiffeuse un serment revêtu de toutes les formes sacramentelles.
Maîtresse de ce serment, la coiffeuse écrivit à Olympe.
Sa lettre était un modèle d’humilité ; la prière revêtait toutes les formes de la supplication.
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Depuis qu’elle avait eu le malheur d’avoir la simple idée de devenir malhonnête femme, tout lui avait mal tourné. Elle avait perdu ses meilleures pratiques en ville ; ses pratiques de théâtre ne la payaient pas ; rien qu’avec la Catalane, disait-elle, elle avait un compte énorme duquel elle ne pouvait jamais tirer un denier. Son seul espoir, sa seule réjouissance même, était qu’Olympe, si belle et si bonne, lui pardonnât : avec sa disgrâce le malheur était venu, avec son pardon reviendrait le bonheur.
Olympe était fière ; elle avait puni l’abbé et sa messagère, et tous deux, au lieu de jouer contre, étaient à ses genoux.
Elle pensa qu’il serait illogique de pardonner à l’un et de ne point pardonner à l’autre.
Pour être logique, elle pardonna donc à tous deux.
C’est quelque fois un chose bien dangereuse pour une femme que d’être trop logique.
La coiffeuse obtint sa rentrée chez Olympe une heure juste avant le moment où l’abbé devait
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y rentrer lui-même.
Il y avait encore eu une négociation à mener à bien avant cette rentrée. C’était de décider Bannière à voir reparaître l’abbé ; mais pendant ces deux ou trois mois d’absence de l’abbé, en voyant le respect dont monsieur d’Hoirac avait continué de faire preuve à l’endroit d’Olympe, il s’était complètement rassuré. D’ailleurs, ce qui le rassurait avant toute chose, c’était la loyauté bien connue d’Olympe.
Bannière avait rossé l’abbé le soir de la sérénade, bien moins parce qu’il était jaloux que parce qu’il avait perdu.
Ce que cachent les yeux en présence de témoins, ce que disent les yeux quand les témoins s’éloignent : ce manège que les indifférents appellent seulement coquetterie et que les intéressés appellent langueur amoureuse, espèce d’influence qui rayonne avec la chaleur vitale de toute la personne qui aime vers la personne aimée, voilà ce dont le pauvre abbé, réintégré dans la maison et maintenu par la présence de la coiffeuse, s’occupait du matin au soir près
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d’Olympe, laquelle, on le devine, n’y comprenait rien et payait en facile gaieté les spasmes tendres et mélancoliques du charmant prestolet.
D’Hoirac, comme tous ceux qu’on a bien trompés et qui marchent bravement dans leur fausse route en croyant tenir la bonne, d’Hoirac admirait la prudence, la fermeté, la discrétion, la réserve chaste et douce de cette aimable femme ; il avait bien du regret dans le cœur de la voir aussi effrayée à propos de Bannière, mais il n’avait pas pris assez d’habitude de dominer pour oser lutter à visage découvert contre une plus vieille habitude que la sienne.
Il est facile de comprendre comment et jusqu’à quel point la coiffeuse, remise en grâce près d’Olympe par ses soumissions, surveillait et modérait le pauvre d’Hoirac, toujours prêt à se précipiter, comme les jeunes chiens à la chasse, sur le flair ou sur la vue du gibier.
Elle pensait bien que, malgré la parole engagée, le premier moment de tête à tête trop long et trop facile qu’on laisserait à notre tourtereau serait par lui employé à des
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roucoulements et à des tours de jabot qui étonneraient Olympe et amèneraient une explication.
Or, cette explication avant le déplumage complet de l’oiseau, avant la complète vengeance d’intérêt et d’amour-propre assouvie, c’était une école que deux rouées de la race de la coiffeuse et de la Catalane eussent rougi de faire.
La coiffeuse, au reste, jouait admirablement son rôle ; elle était rentrée chez Olympe comme ennemie de l’abbé, et, en sa qualité d’ennemie de l’abbé, elle se trouvait naturellement être l’amie de monsieur Bannière. Or, à ce double titre, ce qu’elle devait avoir le plus à cœur de maintenir et ce qu’elle maintenait, c’était la parfaite intégrité de la propriété de notre comédien, attaquée incessamment par le geste et par les yeux, sinon par la parole de ce maudit abbé d’Hoirac.
Rien n’était donc plus agréable à Olympe, et en même temps plus utile à la coiffeuse, que la présence continuelle ou l’entrée incessante de celle-ci dans la chambre où se tenaient l’abbé et Olympe ; de sorte que l’habileté de cette créature
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avait bien réellement fait aplanir toutes les routes aboutissant à son succès par les gens même intéressés à ce qu’elle ne pût réussir.
Mais l’abbé n’était pas homme à se débattre sous l’oppression. Il étudia les goûts de la coiffeuse et crut remarquer qu’elle professait une estime toute particulière pour le marasquin.
Il en envoya, par son laquais, six bouteilles qu’il chargea l’intelligent domestique de remettre directement à la coiffeuse, puis, une heure après, sans bruit et sans fracas, en catimini, il vint sonner, passa devant mademoiselle Claire en lui mettant cinq louis dans la main, et se glissa dans le boudoir d’Olympe avec d’autant plus de sécurité, qu’à travers la porte entrebâillée de la cuisine, il crut voir la coiffeuse qui goûtait le marasquin à même la bouteille.
Hélas ! on ne peut pas tout prévoir. La fouine, le plus fin des animaux, se laisse prendre au piège ; la coiffeuse, la plus fine des femelles, se laissa prendre au piège comme une fouine.
Bannière était allé jouer, selon son habitude ; d’Hoirac trouva donc Olympe seule, et débuta par
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lui prendre la main et la baiser tendrement.
Olympe était de bonne humeur. Elle ne remarqua point comme le teint de l’abbé s’enluminait, comme ses mains étaient inquiètes, comme il roulait ses yeux bleus sous ses cils noirs, ses yeux qui, malgré leur myopie, semblaient lancer des étincelles électriques.
La belle Célimène avait su par Claire l’envoi du marasquin. Elle plaisanta tout d’abord l’abbé sur la provision de marasquin qu’il avait envoyée.
Mais regardant autour de lui et s’assurant, autant qu’il pouvait le faire avec ses mauvais yeux renforcés de lunettes, qu’il n’y avait personne dans la chambre.
– Vous êtes bien seule ? dit-il.
– Mais oui, que je crois, répondit Olympe étonnée de la question.
– Je puis donc vous parler à cœur ouvert.
– Rien n’empêche.
– Oh ! que je suis jaloux ! s’écria l’abbé.
– Bon ! jaloux ! et de quoi ? demanda-t-elle.
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– Ne le devinez-vous pas ?
– Ma foi ! non.
– Mais jaloux de celui qui me prend mon bonheur, jaloux de celui qui me vole ma vie !
– Allons bon, dit Olympe, voilà que cela vous reprend !
– Mais cela ne m’a jamais quitté.
– Alors voilà que vous allez recommencer.
– Mais puisque nous sommes seuls, ma chère âme !
Olympe jeta un cri d’étonnement : elle croyait avoir mal entendu.
L’abbé s’arrêta, la regardant avec ses gros yeux.
– Est-ce que vous n’avez pas dit mon âme ? demanda Olympe.
– Mais, oui, dit l’abbé, vous êtes mon amour, ma vie, mon âme !
Olympe éclata de rire.
L’abbé, tout stupéfait, jeta un regard autour de
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lui, cherchant s’il n’y avait point dans la chambre quelqu’un que son œil myope n’avait pas entrevu.
– Combien avez-vous gardé de cruchons de marasquin pour votre usage, cher monsieur d’Hoirac ? dit Olympe continuant de railler.
– Voyons, fit l’abbé suppliant, laissez-moi vous parler un peu raison.
– Mais cela ne fera point de mal, car jusqu’à présent vous ne m’avez parlé que folie.
– En vérité, Olympe, quittez ce masque auquel je me trompe moi-même.
– Ce masque ?
– Si vous saviez comme il me fait souffrir !
– Quel masque ?
– Oh ! tenez, s’écria l’abbé en se levant pour se jeter aux genoux d’Olympe, il m’est impossible de vous voir jouer plus longtemps une pareille comédie, et...
Il n’avait point terminé sa phrase, il n’avait pas achevé son mouvement, il n’avait pas touché du doigt Olympe, but unique où tendaient ses
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adorations, que la coiffeuse, rouge, échevelée, haletante, se précipita dans la chambre et vint presque rouler entre l’abbé myope et sa maîtresse.
Le suprême courroux d’Olympe, l’attitude victorieuse et suppliante de l’abbé, disaient à la coiffeuse qu’elle arrivait au bon moment, et que c’en eût été fait de son secret une minute plus tard.
Olympe, la voyant ainsi effarée, ne put s’empêcher de rire.
– Vous m’avez appelée, madame, s’écria la coiffeuse.
– Non ; mais j’allais vous appeler, répondit Olympe avec un regard foudroyant à l’adresse de monsieur d’Hoirac.
L’abbé voulut se défendre.
– Monsieur, dit Olympe, vous saviez cependant à quelles conditions je vous recevais chez moi.
– Eh bien ?
– Eh bien ! vous les avez transgressées, voilà
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tout.
– Ah ! ma chère ! s’écria l’abbé, tout effrayé du ton dont Olympe lui parlait.
– Encore ! dit celle-ci.
– Mais c’est devant elle ! s’écria l’abbé au désespoir, devant votre confidente ! c’est donc exactement comme si nous étions seuls.
– Mais êtes-vous fou ? dit la coiffeuse en le saisissant par le bras et en lui faisant faire trois tours sur lui-même.
– Reconduis l’abbé, ajouta Olympe, et invite-le, non pas à ne plus envoyer mais à ne plus boire de marasquin, les jours où il viendra ici.
La coiffeuse se hâta d’entraîner plutôt que de reconduire monsieur d’Hoirac.
Olympe voyait ce zèle auquel elle se méprenait, auquel tout le monde, excepté la Catalane, se fût mépris. Olympe éclata de rire avec une telle incontinence, que, déjà dans l’antichambre, l’abbé pouvait encore entendre ce rire strident et moqueur.
Mais une fois dans cette antichambre :
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– Oh ! lui fit la coiffeuse, vous êtes un malheureux homme, vous perdez tout.
– Eh quoi ! demanda le myope, y avait-il donc quelqu’un caché ? pourquoi ne m’a-t-on pas dit cela tout de suite ?
– Mais non, il n’y avait personne.
– Alors, pourquoi tous ces embarras, si nous étions seuls ?
– Oh ! que les hommes sont grossiers !
– Mais en quoi ? Parle ou je me damne. N’étais-je donc pas là, moi ?
– Eh bien ! toi, n’es-tu pas le mur qui entend nos soupirs, la cloison qui respire nos baisers, un mur sans écho, une cloison sourde ? Se cache-t-elle de toi, par hasard ; de toi, notre intermédiaire, notre confidente ?
– Grossier ! grossier ! murmura la coiffeuse, enchantée de ce mot qui étourdissait l’abbé. Grossier ! qui ne comprend pas toute la délicatesse de cette pauvre femme !
– Mais c’était la même chose avant que tu vinsses, quand nous étions seul à seul.
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– Eh ! monsieur, ne savez-vous pas qu’il est des secrets qu’une femme ne veut pas s’avouer à elle-même ?
– En vérité, tu exagères, la fille ; et quand on a un amant...
– Quand on a un amant, répondit la coiffeuse, on n’agit pas comme lorsqu’on en a deux.
Cette réplique ferma la bouche à l’abbé. En effet, le coup était rude pour un jaloux, mais les femmes en ont plus tôt fini parfois avec une brutalité qu’avec la persuasion.
L’abbé soupira.
– Alors pourquoi a-t-elle deux amants ? dit-il avec mélancolie.
– Bon ! je vous croyais un homme d’esprit, dit la coiffeuse, et voilà que vous êtes un niais comme tous les autres.
– Oh ! c’est qu’en vérité on se lasse à la fin.
– Monsieur l’abbé, je vous préviens que vous devenez intolérable ; mais rappelez-vous donc le début.
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– Ah !
– Que demandiez-vous ? une aumône, une simple aumône.
– Eh ! je ne dis pas non.
– Aujourd’hui, ce n’est plus cela ; aujourd’hui, vous exigez, vous vous étonnez.
– Pourquoi a-t-elle un autre amant ?
– Vrai Dieu ! qu’est-ce que cela vous fait ? Mêlez-vous de vos affaires.
– Mais je m’en mêle, il me semble.
– Oui, de manière à les gâter à tout jamais.
– Comment cela ?
– Pardieu ! vous l’ennuyez, et elle vous congédie.
– Ah ! par exemple !
– Bon, elle se gênera !
– Mais je lui témoigne de l’amour ; en quoi cela peut-il la gêner qu’elle écoute ? Je ne lui demande que cela.
– Pas davantage ! En vérité, vous êtes peu
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exigeant ! Elle écoutera certainement, mais pas ici, pas chez monsieur Bannière, pas dans cette chambre où tout lui rappelle son printemps d’amour, pas sur ce sofa où elle a tant de fois rêvé au poétique Hérode.
– Bon ! Et monsieur de Mailly, y rêve-t-elle aussi, à lui !
– Ah ! voilà que vous devenez un méchant homme maintenant, une laide bête ! voilà que vous reprochez ses amants à cette pauvre femme, qui a été assez bonne pour ne pas vous jeter à la porte !
– C’est vrai, j’ai tort.
– Ah ! c’est bien heureux que vous en conveniez !
– Voyons, que lui diras-tu ?
– Moi, rien.
– Tu ne lui parleras pas de ma douleur ?
– Jamais.
– Mais alors comment nous raccorderons-nous ?
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– Il faudra voir.
– Sera-ce bientôt ?
– Si vous êtes sage.
– Que faut-il faire pour être sage ?
– Il faut agir selon la circonstance, et surtout selon la localité. Ici, vous êtes monsieur l’abbé d’Hoirac, en visite chez mademoiselle Olympe, maîtresse du seul monsieur Bannière. Me comprenez-vous enfin ?
– Ah ! que trop ! Mais conviens que c’est une bizarrerie dont rien n’approche.
– Bah ! dit la coiffeuse, si vous n’étiez pas myope, vous auriez vu des bizarreries bien autrement bizarres que celle-là, et vous ne vous étonneriez plus de rien.
– Soit ! mais tu t’intéresses à moi, n’est-ce pas ?
– Je le crois bien ! Si je ne m’intéressais pas tant à vous, est-ce que je vous prêcherais comme je le fais.
– Eh bien ! alors raccommode-moi avec
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Olympe le plus tôt possible.
– Et quand voulez-vous que ce soit, ce plus tôt possible ?
– Demain, ma fille.
– Peste ! comme vous y allez !
– C’est que je brûle, vois-tu.
– Eh bien ! demain, oui, je tâcherai ; mais c’est difficile.
– Voilà vingt louis.
– On y tâchera.
– Oh ! s’écria l’abbé, quand tu parles ainsi, je t’embrasserais.
– Si j’étais plus jolie.
– Bah ! je suis myope.
– C’est-à-dire que vous êtes un impertinent.
– Tu trouves ?
– Oui ; mais je vous pardonne, parce que je ne voudrais pas qu’on vous voie m’embrasser.
Et en disant ces mots avec une aigreur qu’elle eût voulu vainement cacher, la coiffeuse
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congédia l’abbé, qui sortit par la petite porte.
L’esprit humain est si singulièrement fait, que l’abbé sortit plus enthousiasmé peut-être de cette aventure que si elle eût tourné selon ses désirs.
Aussi, au lieu de rentrer chez lui, alla-t-il réveiller Jacob, et lui acheta-t-il, entre autres bijoux, cette fameuse bague de monsieur de Mailly, que Bannière avait soustraite à Olympe et avait vendue à l’honnête enfant d’Israël.
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XXVIII
L’anniversaire d’Hérode et de Mariamne
La coiffeuse tint parole à l’abbé d’Hoirac.
Tout le monde avait trop d’intérêt à ce que les rendez-vous recommençassent pour que la rigueur de la fausse Olympe fût de longue durée.
Le lendemain au soir, un commissionnaire vint apporter à l’abbé, en son logis, un message auquel il ne se pouvait méprendre : c’était la clef de la maison mystérieuse que, d’après les conclusions du traité, il laissait à la porte après chaque entrevue, pour qu’on eût le plaisir de la lui renvoyer.
L’abbé ayant fait ses préparatifs, le cœur gonflé de joie, arriva dans les ténèbres dix minutes avant l’heure indiquée.
On le fit attendre sans mot dire, et, à l’heure
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sonnante, le froissement d’une robe de soie sur les parquets lui indiqua l’arrivée de celle qu’il attendait si impatiemment.
S’élancer, saisir une main fraîche et potelée, y passer la bague achetée la veille chez le juif, y coller ses lèvres, demander pardon, tel fut le préambule de l’abbé.
La conversation tomba sur l’aventure de la veille ; il va sans dire que la Catalane avait été mise au courant de tout ce qui s’était passé, par la coiffeuse. Aussi la fausse Olympe, presque aussi bien renseignée que si elle eût été la vraie, expliqua-t-elle très naturellement à l’abbé qu’il s’était conduit d’une manière indigne, et que là-bas, c’est-à-dire chez monsieur Bannière, certains discours étaient prohibés qui se trouvaient légitimes ici, c’est-à-dire chez monsieur d’Hoirac.
Il est des explications qui sont toujours comprises, moins par le fond souvent que par les détails. À force de détails, l’abbé comprit sa faute, l’avoua, en demanda de nouveau pardon et l’obtint.
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Il avait d’ailleurs de bonnes raisons à donner.
– Il fallait quelque adoucissement, disait-il, aux douleurs de l’absence. Ne parler à Olympe qu’à la dérobée, au milieu des ténèbres, dans une maison secrète, était-ce là un bonheur complet ?
On lui objecta que ténèbres ou clartés n’avaient aucune valeur devant sa myopie.
Il répondit qu’en effet il passait condamnation sur le chapitre ténèbres ; mais que le chapitre absence avait une bien autre signification.
La fausse Olympe se récria sur le mot absence.
Mais l’abbé d’Hoirac était un esprit subtil ; il répondit qu’il y avait absence physique et absence morale, et que l’absence morale était la plus douloureuse de toutes.
Un petit rire lui répondit.
– Ai-je dit vrai ? fit l’abbé.
– Eh ! nullement.
– Quoi ! ce monsieur Bannière, ce maître absolu, ce maître indigne...
– Ne parlons pas plus, je vous prie, de
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monsieur Bannière chez monsieur d’Hoirac, que je n’entends parler de monsieur d’Hoirac chez monsieur Bannière.
– Mais je me révolte à la fin ! s’écria l’abbé. On aime donc là-bas ce monsieur Bannière ? En vérité, on me forcera à m’en débarrasser !
– On ne l’aime pas, vous le savez bien, fut-il répondu doucement.
– Alors, reprit l’abbé, pourquoi ne pas rompre tout à fait ?
– Eh la ! la ! nous y viendrons !
– Oui, et je meurs en attendant.
– Voyez un peu l’impatient !
– C’est si naturel !
– Non pas, car si l’on vous écoutait, il faudrait chasser ce pauvre garçon !
– Qu’importe ! si vous ne l’aimez plus ?
– Bouche close !
– Je suis jaloux.
– En ce moment, ingrat ?
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– En ce moment, je ne dis pas. Mais je le serai tantôt, je le serai demain, je le serai dès que je ne vous aurai plus auprès de moi.
– Que faire, alors ?
– Eh bien ! promettez-moi que vous traiterez si dédaigneusement ce Bannière, qu’il sentira que vous ne l’aimez pas.
– Quant à cela, c’est facile. Eh bien ! cela vous suffit-il ? Êtes-vous plus calme ?
– Oui, mais plus tard je serai moins tolérant.
– Oh ! oh !
– Parce que j’aimerai plus encore.
– À la bonne heure !
Mais cette promesse ne fut pas plutôt faite par la fausse Olympe, que la vraie s’empressa d’y manquer, comme nous allons voir.
Tandis que le ménage de l’abbé et de la Catalane vivait ainsi sur des entretiens clandestins, le ménage d’Olympe et de Bannière se comportait à sa façon, c’est-à-dire d’une façon irrégulière. Olympe avait renoncé à catéchiser
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Bannière, mais celui-ci n’avait point renoncé à aimer Olympe, non plus qu’à se faire aimer d’elle, de sorte que, par moments, après l’avoir poussée au désespoir, il la ramenait, si obstinée qu’elle fût, à un accès d’amour ou d’indulgence.
C’est qu’Olympe n’était obstinée qu’à la surface ; au fond elle était bonne.
La bonté, c’est la force de l’homme et la faiblesse de la femme.
Ainsi donc, après que la Catalane se fut engagée vis-à-vis de l’abbé à ce qu’Olympe ne montrât jamais assez d’amour à Bannière pour rendre jaloux l’autre soupirant, Olympe et Bannière, qu’on n’avait pu faire entrer dans le secret, passaient un nouveau bail d’amour à propos de l’anniversaire de la première représentation du Roi Hérode.
Le malheureux abbé tomba chez les deux amants, au dessert du festin qu’ils venaient de donner à leur amour.
Le festin avait duré assez tard, parce qu’Olympe ne jouait pas ce soir-là. La Catalane
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créait un rôle nouveau.
De sorte que, comme si toutes choses eussent été arrangées à l’avance pour amener une catastrophe, la coiffeuse était au théâtre pour le besoin de son office.
D’Hoirac entra donc chez Olympe au moment où, d’après ce qui s’était passé la surveille, il y était le moins attendu.
Il faut dire que de son côté il ne s’attendait pas à ce qu’il allait y trouver.
À pareille heure, monsieur Bannière était presque toujours au jeu. L’abbé savait bien que tout événement a son anniversaire ; mais il ne connaissait pas l’anniversaire de l’événement d’Olympe et de Bannière.
En entrant chez Olympe avec son étourderie ordinaire (les amants, assez étourdis de leur côté, avaient laissé la clef à leur porte), l’abbé alla donner dans une glace de l’antichambre, qu’il prit pour une porte, et qui reflétait Olympe et Bannière un verre de champagne à la main.
L’abbé demeura comme hébété le nez sur ce
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tableau.
Un seul valet, qu’on avait congédié sans doute, becquetait les reliefs dans la cuisine.
L’abbé, furieux de ce qu’il voyait dans la glace, et prenant ce tableau pour une trahison, se retourna pivotant sur lui-même, et pénétra dans la salle à manger, non pas comme un curieux mais comme un jaloux, non pas comme un visiteur mais comme un maître.
Il fit bruit avec sa voix et bruit avec les portes, et apparut aux deux amants pareil à Calchas, pâle et les cheveux hérissés.
À cette vue, Olympe et Bannière, que l’anniversaire, les biscuits et le champagne avaient mis en verve de gaieté, poussèrent sur deux tons différents un cri de surprise folle et des éclats de rire immodérés qui mirent au comble la colère et la confusion de l’abbé. Jamais, on en conviendra, mystification n’avait été si cruelle pour un homme amoureux comme l’était l’abbé, et si bien rassuré par l’entretien de la veille.
Aussi l’abbé gagnait-il la porte les dents
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serrées, et roulant dans sa tête toutes sortes de projets de vengeance, encore insensés dans le chaos de la rage, mais qui pouvaient prendre une forme au moule de la réflexion.
Mais au moment où il étendait la main pour toucher le bouton, Bannière le prévint de vitesse, et, lui prenant la main :
– Çà, dit-il à l’abbé, êtes-vous assez peu mondain pour vous scandaliser de voir un amant heureux près de sa maîtresse ?
D’Hoirac frissonna de la tête aux pieds : il attendait un mot d’Olympe.
– Oh ! dit-elle à son tour, monsieur l’abbé ne peut avoir si grand-peur d’un bonheur qu’il connaît, je crois, par expérience.
– Allons, ma chère, reprit Bannière, chargez-vous de faire notre paix avec monsieur d’Hoirac.
Et après avoir échangé avec Olympe un coup d’œil d’intelligence, il partit laissant Olympe seule avec l’abbé au désespoir.
Son premier mot fut une imprécation.
– Oh ! que les femmes sont scélérates !
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s’écria-t-il en frappant sur la table.
Olympe se dressa comme si elle eût été frappée elle-même.
– Que dites-vous donc là, monsieur ? s’écria-t-elle offensée ; est-ce pour moi que vous parlez ainsi ?
– Et pour qui donc parlerais-je ainsi, répondit brutalement l’abbé, si ce n’était pour vous ?
– Vous vous méprenez alors, je pense.
– Je ne me méprends pas ; je suis furieux !
– Bon ! fit dédaigneusement Olympe, c’est votre accès de folie qui vous reprend, à ce qu’il paraît ?
– Folie tant qu’il vous plaira ! Oui, folie ! mais folie furieuse, prenez garde !
Et il frappa une seconde fois sur la table.
– Ah çà ! mais, l’abbé, dit Olympe, vous allez briser la table et les porcelaines, il me semble.
– Bon ! belles bagatelles ! on rachète des tables et des cristaux avec de l’or, mais rien ne rachète l’amour bafoué et les illusions perdues
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d’un honnête homme.
– Savez-vous, dit Olympe fronçant le sourcil à son tour, que je ne comprends pas un seul mot à ce que vous dites, monsieur ?
– Oh ! assez de dignité comme cela, madame, ou plutôt assez de comédie, surtout de celle qui consiste à me mettre un bâillon quand je veux me plaindre !
– Vous plaindre ! vous plaindre de quoi, je vous prie ?
– Que m’avez-vous promis, voyons ?
– Moi ?
– Oui ; avais-je droit de compter sur vous ?
– Moi, je vous ai promis quelque chose ?
– Je sais bien ce que vous allez répondre ; je sais bien qu’ici je ne suis pas chez moi, mais chez monsieur Bannière.
– Sans doute.
– Mais, vous en conviendrez, la patience a un terme, et ma colère...
– Votre colère ! monsieur, reprit Olympe,
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votre colère va finir par exciter la mienne, et une fois nos deux colères en présence, je vous avertis d’une chose, c’est que la mienne priera la vôtre de sortir.
– Madame, dit l’abbé en haussant la voix, vous manquez à vos engagements ; souffrez que je vous les rappelle.
– Oh ! c’est cela, monsieur, rappelez-les-moi, et vous me ferez plaisir.
– Vous me le permettez enfin !
– Je vous en prie.
– Eh bien ! n’était-il pas convenu que vous ne me donneriez jamais l’occasion d’être jaloux ?
– Jaloux ! vous ! et de qui ?
– Quoi ! s’écria l’abbé baissant la tête et étendant les deux bras, je vous trouve ici en tête-à-tête avec monsieur Bannière !
– Eh ! mais, s’écria Olympe se parlant à elle-même, ma parole d’honneur ! il est fou.
– Oh ! si vous oubliez si vite, dit l’abbé, passant de la colère à la mélancolie, oh ! je
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prévois bien des malheurs.
Olympe haussa les épaules ; il était évident que la mélancolie de l’abbé était folle comme sa colère.
– Enfin, dit-elle, l’autre jour c’était le marasquin ; mais aujourd’hui, en vérité, il n’y a pas d’excuse.
L’abbé se tourna vers elle, et joignant les mains :
– Sérieusement, voyons, Olympe !
– Olympe ! s’écria la jeune femme en bondissant ; vous m’appelez Olympe ? vous !
– Ah ! par exemple, c’est trop fort ! dit l’abbé, pâle de s’être contenu ou plutôt dévoré si longtemps. Vous ménagez vos ressources, vos contrats, vos cas de conscience. Je jette tout au vent, puisque vous êtes si prompte à oublier votre parole. Oui, je suis ici chez monsieur Bannière, c’est vrai ; mais, puisque vous m’y forcez, je parlerai ici comme je parle là-bas.
– Là-bas ! et qu’appelez-vous là-bas ?
– Oh ! faites l’innocente, madame ; mais, cette
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fois, je ne vous quitterai pas sans vous avoir dit toutes vos vérités.
– Quel là-bas, monsieur ? répéta Olympe.
– Ce là-bas où monsieur d’Hoirac est chez lui, madame ; ce là-bas où, tout au contraire de Pénélope, vous raccommodez le soir ce que vous défaites le jour ici ; ce là-bas où j’ai la faiblesse d’aimer ce qui me trompe ailleurs.
Olympe poussa un cri précurseur d’une violente colère, un cri comme en doivent pousser les lionnes blessées.
Ce cri avertit l’abbé que peut-être il avait été trop loin. Passant donc de la menace à l’accommodement :
– Voyons, dit-il, voyons ; le moment est venu de nous parler avec franchise. Adoptons un parti qui nous sorte de cette position équivoque, jouons cartes sur table ; plus d’ambiguïté.
– Oui, c’est cela, cartes sur table, dit Olympe écoutant de toutes ses forces pour voir où aboutirait l’accès de cette manie.
– Eh bien ! je me suis conduit en avare, n’est-
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ce pas ?
– Vous, et à quelle occasion ?
– Vous n’êtes point satisfaite de ce que je vous ai donné ?
– Hein, fit-elle, qu’est-ce cela ? il me semble que nous passons de l’insolent à l’immonde.
– Permettez, dit l’abbé ; voyons, chère Olympe, parlons une fois affaire, une fois pour n’y plus revenir, et notre amour s’en trouvera bien.
Et, sans s’inquiéter du regard effaré d’Olympe, que, d’ailleurs, grâce à ses mauvais yeux, il ne voyait peut-être pas, il continua :
– Je dis donc que vous vous êtes aperçue que vous n’avez point assez de ce que la coiffeuse m’a demandé en votre nom.
– En mon nom, la coiffeuse !
Et Olympe à son tour prit sa tête entre ses deux mains, comme si c’eût été elle qui devint folle.
– Oh ! ne m’interrompez pas, de grâce !
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s’écria l’abbé ; je sais tout ce que vous m’allez dire ; mais à moi, comme à vous, c’est une certitude qu’il faut. Bâtissons cette certitude d’un commun accord, à forces égales. Voici les articles que je vous proposerai...
Olympe avait pris la résolution d’écouter jusqu’au bout ; elle voulait en finir une bonne fois avec cette étrange aliénation mentale qui se posait devant elle comme une conviction réelle.
– Allons, dit-elle en retombant sur sa chaise, voyons les articles.
– Article premier : Vous quitterez le théâtre.
– Moi, je quitterai le théâtre ?
– Attendez donc.
– Oh ! j’attends, vous le voyez. Seulement, pressez-vous, car peut-être n’aurais-je pas la patience d’attendre longtemps.
– Vous quitterez le théâtre, parce que votre existence appartenant au public n’appartient point à votre amant.
Olympe se croisa les bras pour enfermer sa colère dans sa poitrine.
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– Maintenant, continua l’abbé, une fois que vous ne serez plus au théâtre, rien de plus facile que de quitter l’autre.
– L’autre ! demanda Olympe passant à une nouvelle surprise. Qui, l’autre ?
– Eh ! ne le nommons pas, ma chère. N’est-il pas au fond de toutes nos pensées, le malheureux !
– L’autre ? l’autre, qui est au fond de toutes nos pensées ?... Tenez, décidément, mon cher abbé, vous finirez par me faire peur. Est-ce donc une plaisanterie qui vous soit familière de jouer ainsi la folie ? Moi, je vous en avertis, j’ai horriblement peur des fous. Si donc vous avez le choix, choisissez-en une autre, et ne plaisantez plus ainsi.
– Mais je ne plaisante pas ; je vous... je ne... Passons donc à l’article second.
– Passons.
– Article second : L’autre sera congédié ; on lui fera une pension.
Olympe fit un mouvement.
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– Avec une cédule rédigée par un notaire en ces termes à peu près : « Monsieur Bannière recevra annuellement... »
Olympe frappa ses deux mains l’une contre l’autre.
– Ah ! fit-elle en éclatant de rire, ah ! c’est charmant ! Alors, l’autre, c’est Bannière ?
– C’est toi qui l’as nommé ! répondit l’abbé.
– Monsieur, je n’aime pas qu’on me tutoie, même avec les vers de monsieur Racine, dit-elle en gonflant ses narines de tout son orgueil, et surtout de toute la colère qu’elle couvait, depuis le commencement de l’entretien, dans son cœur dédaigneux et irrité.
– Article trois, poursuivit l’abbé : Vous recevrez vous-même deux mille louis comptant pour rompre avec les créances arriérées, avec les petits engagements ou dédits ; plus un contrat de rente de six mille livres payable sur la terre d’Hoirac, qui m’a été substituée par feu mon père.
Olympe marcha droit à l’abbé.
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– N’est pas si fou, dit-elle, qui parle ainsi argent. Le marché dont vous m’étalez le chiffre, qui en est l’objet ? moi, n’est-ce pas ?
– Mais oui.
– C’est moi que vous voulez acheter, alors ?
– Payer ; c’est-à-dire si l’on pouvait jamais payer un inestimable trésor.
– Et vous paieriez ainsi d’avance ? dit-elle ironiquement ; vous ne craindriez pas d’être volé ?
– Oh ! avec les promesses que vous m’avez faites, dit l’abbé, il me semble que je n’ai rien à craindre.
À peine ces mots étaient-ils prononcés, que deux portes s’ouvraient à la fois :
Une dans un cabinet en face de l’abbé.
Bannière en sortit livide et les lèvres tremblantes.
L’autre dans l’antichambre.
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La coiffeuse s’y montra toute bouleversée, car deux mots lui avaient suffi pour comprendre la situation.
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