Olympe de Clèves 1
Chapitre XIX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Olympe ne répliqua rien ; elle continuait, comme Didon, à tenir ses yeux fixés vers la terre en se détournant.
– Oh ! pitié ! dit le malheureux. Croyez-vous que j’aie pris cette bague pour la vendre et me divertir avec le produit ? Non. Je l’ai vendue pour jouer. Pourquoi jouais-je ? Pour gagner ; gagner
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pour enrichir Olympe, ma divinité, ma vie ! J’ai voulu gagner une couronne pour vous faire reine, Olympe. J’ai cru que je gagnerais, parce que rien ne me semble capable de résister à mon amour et à la volonté de cet amour, pas même la fatalité. Oh ! plaignez-moi ! le sort est une statue au piédestal de fer, contre lequel viennent se heurter et rebondir les folles espérances de ses adorateurs. Olympe ! si vous saviez ! J’avais déjà gagné soixante mille livres ! J’en aurais gagné cinq cent mille ! J’aurais gagné un million en quatre heures ! Oh ! ma chère vie, si vous m’aviez vu tout à l’heure, il y a une heure à peine ! je tenais là, devant moi, un monceau d’or, et la veine commençait, et j’allais faire de ce monceau une montagne : c’était si beau quand cela grandissait toujours ! Tout à coup un souffle a passé entre moi et le monde féerique dans lequel j’entrevoyais ma fortune. Le portail aux colonnes d’or a disparu, la grotte aux trésors s’est voilée ; j’ai perdu la trace du génie qui me guidait ; je n’ai plus su lire dans ma destinée ; tout s’est noirci, éteint, comme lorsque la toile tombe après une chaude et ardente représentation.
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Alors, je suis tombé dans les froides et frissonnantes angoisses de l’homme vulgaire, de l’homme qui a peur et qui doute ; tout mon or s’est écoulé flocon à flocon, comme un nuage qui se déchire au ciel, comme une neige qui se fond au tiède soleil d’avril. Et à chaque pièce qui me quittait, je sentais me quitter une espérance, une joie, un bonheur. Quand tout fut perdu, je compris pour la première fois ma misère ; car ce que je venais de perdre en réalité, ce n’était ni l’or, ni l’espérance, ni la joie, ni le bonheur ; ce que je venais de perdre, c’était vous, Olympe ! vous ! oui, vous ! car je vois bien que je vous ai perdue !
À la vue de cette douleur qui dans son exaltation même puisait une si profonde éloquence, à la vue de ce désespoir qui se tordait à ses pieds, Olympe releva la tête et laissa son cœur s’emplir d’un généreux oubli.
C’est qu’elle venait de se convaincre que l’homme qui avait fait cette mauvaise action n’était coupable que d’amour.
Toujours noble, toujours incapable de petits
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calculs, Olympe prit donc les deux mains de Bannière, les appuya sur son cœur et l’embrassa tendrement.
À cette démonstration de tendre retour, la coiffeuse poussa la porte du cabinet avec violence, et sortit sans dissimuler sa mauvaise humeur, à laquelle toutefois ne prirent garde ni l’un ni l’autre des deux jeunes gens, qui venaient de retrouver une douce page dans le livre déjà sombre de leur amour.
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XXIII
La page s’efface
Mais tout s’use, même le bien que produit le mal. Avant quinze jours, Olympe s’aperçut que son amant l’aimait plus que jamais ; mais elle s’aperçut aussi que Bannière était plus joueur qu’il ne l’avait jamais été.
Pour nous servir d’une tournure de phrase toute moderne, mais que nous emploierons parce qu’elle exprime à merveille notre pensée, Bannière était devenu impossible.
Plus de théâtre, plus de conversation. Bannière rêvait ou soupirait quand il ne jouait point, ou quand, pour obtenir le pardon d’une nouvelle faute, il ne priait pas à mains jointes qu’on l’aimât.
Et tandis qu’il se perdait ainsi lui-même,
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l’abbé, avec la conscience de la supériorité de sa position, lançait chaque jour un pavé dans le jardin des belles chimères de son rival.
Olympe trouva un soir son argenterie à la place accoutumée.
Elle ne put retenir un cri de joie ; depuis trois jours elle ne savait comment se retourner dans sa philosophie pour s’habituer à cette privation.
Elle appela Claire pour savoir qui avait rapporté cette argenterie pendant son sommeil ou pendant son absence.
Claire ne savait pas ce qu’on lui voulait dire.
Elle appela la coiffeuse.
La coiffeuse soutint que le coffre à l’argenterie n’avait jamais quitté l’étagère du buffet.
– Mais cette argenterie, je l’ai vendue, répétait Olympe, vendue au juif Jacob.
– Cela est impossible, madame, répondit la coiffeuse ; puisqu’elle se retrouve à la place où madame avait l’habitude de la mettre, madame ne l’a pas vendue.
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– Jacob ! fit tout bas Bannière, celui à qui j’ai vendu les joyaux et la bague, l’acheteur ou le marchand ordinaire de monsieur l’abbé d’Hoirac.
Un frisson et un soupçon coururent ensemble sur le cœur de Bannière ; mais il arrêta son imagination prête à battre la campagne, ne voulant pas se laisser aller à toute l’amertume de ses suppositions.
– Olympe avait quelque argent caché, pensa-t-il, avec lequel elle aura racheté cette argenterie. Qui dit même qu’elle l’a vendue ? Ne peut-elle pas m’avoir fait la peur de ce sacrifice ? C’est le caractère des femmes de se faire plaindre.
Et ce sophisme suffit, non pas à endormir, mais à engourdir les soupçons de Bannière.
Ce soir-là, comme d’habitude, l’abbé vint faire sa partie de trictrac et sa partie au pupitre de musique.
L’abbé fut très bien reçu par monsieur et madame de Bannière.
C’était un homme merveilleux pour avoir toujours une idée fraîche que cet abbé d’Hoirac.
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Incapable de s’arrêter à quelque chose, sans avoir un grand esprit naturel, il rencontrait, en cherchant toujours, cet esprit qu’il n’avait pas.
Il avait d’ailleurs des moyens charmants pour tout : une promenade lui étant donnée comme thème, il y trouvait des haltes pour y faire porter des rafraîchissements ; il y trouvait des jeux, des danseuses, des montreurs d’ours, des escarpolettes, des diseurs de bonne aventure. Il savait comment un poisson s’accommode dans tous les pays de la terre, il avait dix-huit moyens de faire cuire les œufs ; il flairait d’une lieue le bon vin et le bon gîte ; il ne donnait pas une fleur comme un autre l’eût donnée ; il l’assaisonnait toujours de quelque présent qui rendait la fleur précieuse ; il eût, s’il eût vécu du temps d’Auguste, inventé les étuis à bouquets, que les dames romaines donnaient pour gaines aux fleurs que Lucullus avait rapportées d’Asie, et dont le suc laiteux et corrosif jaunissait les mains patriciennes.
Jamais l’abbé n’entrait dans une réunion, quelle qu’elle fût, sans y apporter une nouveauté
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ou sans développer un plan de plaisir.
Ce soir-là il gagna un louis à Olympe et lui dit :
– Cela ne fait plus que cent quatre-vingt-dix-neuf louis, madame Bannière.
– Que voulez-vous dire ? demanda Olympe.
– Oui, fit Bannière, qu’entendez-vous, monsieur l’abbé, par ces cent quatre vingt-dix-neuf louis restants ?
– Je veux dire, continua l’abbé en marchant, selon son habitude, sur les pieds de Bannière, que lundi j’aurai, si vous gardez le louis que vous venez de perdre, cent quatre-vingt-dix-neuf autres louis à vous apporter.
– Plaît-il ? fit Olympe rougissant.
– Plaît-il ? fit Bannière pâlissant.
– Ah ! c’est vrai, vous ne savez pas ! dit l’abbé.
– Quoi ? demandèrent ensemble les deux jeunes gens.
– Vous ne savez pas, poursuivit tranquillement
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l’abbé, que je vous ai monté une représentation à bénéfice pour dimanche.
– Comment cela ? fit Olympe tout étonnée.
– Ah ! voici. Baron vient à Châlon cette semaine. Je lui ai fait écrire par mon intendant pour le prier de pousser jusqu’à Lyon et de jouer à votre bénéfice.
– Eh bien ? demanda Olympe.
– Eh bien ! il a répondu qu’il jouerait bien volontiers avec vous et pour vous, madame.
– Mais tout cela ne me dit pas comment lundi vous me devrez juste deux cents louis.
– Attendez donc.
La figure de Bannière se rassérénait ; celle d’Olympe seule restait soucieuse.
– Aussitôt que j’ai eu la réponse de Baron, continua l’abbé, j’ai fait une spéculation.
– Une spéculation ! vous ! dit Olympe. Oh ! que vous m’avez encore bien l’air d’un homme à spéculations !
– C’est cependant comme j’ai l’honneur de
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vous le dire, madame.
Olympe secoua la tête ; mais l’abbé, qui était myope, ne vit pas le mouvement.
Il continua donc :
– Voyez si j’avais bien prévu ! J’avais commencé par louer toute la salle, et cela à très bas prix, car on ignorait ce que j’en voulais faire. Au premier mot que j’ai dit de par le monde, à propos de cette représentation extraordinaire, il m’a été demandé trois fois autant de loges et de places que la salle en contient. J’ai triplé les prix ; rien que cela ! C’est quatre cents louis que rapportera la représentation. Comme j’ai eu la première idée de ce bénéfice, je le partage avec vous. C’est arabe, c’est turc, c’est more, c’est juif, c’est génois, je sais bien tout cela ; mais, écoutez donc, celui qui trouve l’idée mérite bien quelque chose aussi. Or, j’estime ce quelque chose à moitié, et comme l’idée vaut quatre cents louis, il y aura deux cents louis pour moi et deux cents louis pour vous.
Olympe admira et réfléchit.
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Bannière n’entendit que ce qu’on lui disait.
Il battit des mains et embrassa l’abbé.
– Je gage, lui dit celui-ci en lui écrasant les pieds de nouveau, je gage... pardon, cher monsieur Bannière... que madame Bannière va éclipser Baron, et que Baron la fera engager à la Comédie-Française, de sorte que nous irons tous gagner des millions dans la capitale.
– Oh ! flatteur ! dit Olympe.
– Voyons, est-ce que je n’ai pas raison, monsieur Bannière ?
– Cent fois raison, monsieur l’abbé, dit Bannière avec enthousiasme ; car il voyait, dans les deux cents louis que devait rapporter la représentation, un trimestre de bonheur avec Olympe.
– Tant qu’elle ne désirera rien, se disait Bannière, ou tant qu’elle pourra avoir ce qu’elle aura désiré, je suis certain qu’elle m’aimera, et même plus qu’un autre.
Hélas ! le pauvre Bannière n’était pas au bout de ses peines.
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À partir de ce moment, l’abbé s’occupa de la représentation comme un chef de troupe.
Il composa le spectacle, distribua les rôles, fit travailler les tailleurs et les brodeurs, surveilla les décorations, régla la mise en scène, et ne manqua pas une répétition.
Jamais roi n’eut un garde du corps pareil à celui qu’Olympe traîna après elle jusqu’à ce bienheureux dimanche.
Grâce à ce garde du corps, qui semblait être en même temps un génie armé de sa baguette, elle n’eut pas même à former un souhait, ou si elle en formait un, le souhait était exaucé à l’instant.
Il en résulta que Bannière, voyant l’abbé si assidu, redevint jaloux.
Il se permit diverses critiques sur la mise en scène et le goût de l’abbé.
Mais l’abbé avait l’esprit on ne peut mieux tourné ; il accueillit donc sans humeur aucune les observations malignes de Bannière.
Il fit semblant de ne pas entendre du tout celles qui avaient l’intention visible d’être
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désagréables.
– Que vous êtes heureux d’avoir de bons yeux, cher monsieur Bannière ! disait l’abbé. De mes mauvais yeux vient la moitié des sottises que je fais.
Le jour de la représentation arriva enfin.
Ce jour-là, l’abbé se fit chef de claqueurs.
C’était décidément un homme bon à tout que l’abbé ; comme Bannière, il avait manqué sa vocation, et cependant son habit noir, son petit manteau et son rabat allaient si bien à ses mains blanches et potelées, à son nez retroussé, à ses joues fraîches comme celles d’un brugnon, que c’eût été dommage de le voir sous un autre costume que le sien.
Il se fit donc chef de claqueurs, et dirigea l’enthousiasme de façon à ce que Baron fût content, mais à ce qu’Olympe fût ravie.
Les fleurs, les couronnes, les amis à trépignements l’occupèrent beaucoup plus que la recette.
Mais Bannière s’occupa de ce dernier point,
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qui, accessoire pour l’abbé, ne l’était pas pour lui. D’abord, sur cette recette, il préleva vingt louis qu’il enfonça dans sa poche pour courir martingaler un peu à l’académie, et cela toujours en vue de réaliser une centaine de mille livres de bénéfice clair tandis que l’on applaudissait Olympe là-bas.
Mais on ne peut gagner à la fois de tous les côtés. Les vingt louis ne durèrent pas une heure. Au vingtième, il se leva et chercha des yeux son mauvais génie, la Catalane.
Par bonheur, elle n’était point là, sans quoi il lui eût infailliblement tordu le cou, afin de s’en débarrasser une bonne fois.
Tandis que Bannière courait au jeu avec ses vingt louis pris sur la recette, l’abbé faisait rang à la tête des applaudisseurs et assurait le triomphe d’Olympe sur Baron.
Ce n’était pas chose facile à faire, quoiqu’à cette époque le fameux tragédien, prêt à disparaître, non seulement de la scène théâtrale, mais encore de la scène du monde, fût âgé de soixante-dix-sept ans.
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Ce qui ne l’empêchait pas de jouer Achille dans Iphigénie.
La représentation terminée, Baron, qui était homme d’esprit, mit sur la tête d’Olympe la couronne qu’on lui avait jetée ; seulement il refusa de souper chez sa camarade, alléguant la faiblesse de son estomac.
Olympe fit chercher partout Bannière.
Elle était inquiète de ne pas le voir, inquiète surtout de la disparition des cinq cents livres, qui indiquait que, malgré ses serments, véritables serments de joueur, Bannière était retourné à l’académie.
Cette perte de vingt louis n’était rien pour Olympe, mais cette perte successive de la délicatesse de son amant était beaucoup pour elle.
De temps en temps, au milieu de son triomphe, elle soupirait comme si elle eût présagé un malheur.
Nous avons dit que Bannière s’était retourné pour voir s’il n’apercevait pas la Catalane.
Il ne la vit pas, mais il vit un ami de jeu. L’ami
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était en fonds, et il prêta vingt autres louis à Bannière.
Bannière se remit à jouer comme de plus belle.
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XIV
La sérénade
Cette fois les vingt louis de Bannière, ou plutôt de son ami, mieux ménagés que les premiers, durèrent quatre heures.
Au bout de quatre heures, après avoir failli gagner vingt fois les cent mille livres auxquelles il était obligé de réduire son ambition, Bannière avait perdu les vingt louis.
Il sortit furieux.
Cette fureur, nous n’essaierons pas de la peindre : elle se doublait de toutes les souffrances de l’amour-propre.
Déjà raillé, déjà humilié, déjà pardonné pour un crime semblable, il revenait avec la honte d’un filou, après avoir juré de n’être plus voleur.
Le désespoir s’empara de lui. En passant sur
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un pont, il eut presque l’envie de se noyer.
Mais pour se noyer, Bannière était encore trop amoureux. Chez Bannière, l’amour dominait tous les sentiments. Qu’est-ce que l’honneur pour un fou ?
Bannière ne se noya donc point, et revint à pas lents chez Olympe.
– Pauvre femme ! se disait-il, je suis le seul qui aurai manqué à son triomphe ; je suis le seul qui ne l’aurai point applaudie, qui ne l’aurai point félicitée. Elle m’attend comme la dernière fois, elle va me gronder ; mais je me courberai sous la gronderie ; je me coucherai à ses pieds, et elle me pardonnera encore. Elle verra bien que je suis maudit. Et puis désormais, plus de tentatives pour sortir de notre misère ! Non, elles réussissent trop mal. Olympe me montre le chemin ; elle travaille ; je l’imiterai. Cette fortune que nous poursuivons et qui nous fuit, viendra peut-être quand nous ne la chercherons plus.
Et Bannière passa une main glacée sur son front brûlant.
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– Mille livres ! s’écria-t-il ; deux de nos mois dévorés en quatre heures ! Oh ! Cette fois, du moins, Olympe ne m’accusera pas de l’avoir ruinée ; car sur les cent louis auxquels la recette était assurée, je n’en ai pris que vingt. Il est vrai que j’en dois vingt autres. Bah ! ces vingt autres, je les rendrai sur mon premier bénéfice. On ne peut pas toujours perdre.
On le voit, en moins de dix minutes, Bannière jurait de ne plus jouer, et se promettait de rendre l’argent qu’il avait emprunté sur ses bénéfices de jeu.
C’est en roulant ces idées dans son esprit que Bannière continuait de regagner son domicile.
La nuit était sombre ; une heure sonnait aux Carmes, dont les clochers bornaient la vue du balcon d’Olympe.
Quand les dernières vibrations du bronze eurent cessé dans l’air, Bannière continua de prêter l’oreille.
Il lui semblait qu’un autre son qui n’était pas celui des cloches succédait à celui-là.
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Bannière ne resta point longtemps dans le doute.
C’était un bruit d’instruments auquel se mêlait une voix passablement harmonieuse.
Bannière entendit la symphonie tout entière en pénétrant dans sa rue.
Ayant entendu la symphonie, il chercha les symphonistes.
Ils étaient rangés sous les fenêtres de la chambre à coucher d’Olympe.
Bannière, en ce moment, n’aimait pas grand-chose au monde, et la musique moins que tout le reste. Rien, en effet, ne pouvait agacer plus désagréablement ses nerfs que l’expression douloureuse et câline des flûtes et des violons qui accompagnaient la guitare du principal exécutant.
Cette guitare accompagnait elle-même la voix que Bannière avait remarquée en entrant dans sa rue, voix qu’il croyait bien avoir déjà entendue quelque part. En effet, en approchant davantage, il reconnut dans le guitariste, chanteur et chef d’orchestre à la fois, l’abbé d’Hoirac vêtu en
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cavalier, prenant des airs languissants, affectant des poses langoureuses et tordant son cou vers le balcon.
L’air était long, difficile, et, il faut le dire, l’abbé le chantait fort bien.
Derrière sa jalousie à moitié levée, Olympe, très reconnaissable puisqu’elle ne cherchait aucunement à se cacher, apparaissait vêtue de blanc, et, bien que Bannière ne pût distinguer l’expression de son visage, il ne doutait point qu’elle ne dût sourire.
La puissance de l’imagination, et surtout d’une imagination jalouse, est si forte que Bannière voyait ce sourire à travers la jalousie.
La rage entrait dans son cœur aussi vite que l’harmonie dans ses oreilles.
Justement le morceau difficile finissait par ces paroles :
Belle Philis, dis-moi : Je t’aime !
Et je n’ai plus rien à chanter.
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L’abbé d’Hoirac, après avoir, selon qu’il est d’usage dans tout final, répété les deux derniers vers une douzaine de fois, s’arrêta et conclut par un point d’orgue qui acheva d’exaspérer Bannière.
Il s’élança sur d’Hoirac, et, d’une voix de tonnerre :
– Ah ! vous n’avez plus rien à chanter ! dit-il ; eh bien ! dansez maintenant !
Et là-dessus il le saisit à la gorge.
L’abbé n’y voyait pas, et avait en outre le désavantage de la surprise, ce qui ne l’empêcha pas, car il était brave, de se défendre avec sa guitare contre cet ennemi de la musique qui sortait ainsi de dessous les pavés.
Les symphonistes voulurent venir en aide à leur chef ; mais Bannière avait cent bras comme Briarée ; il brisa deux ou trois violons, tordit cinq ou six flûtes, ce qui mit immédiatement en fuite tous les musiciens, car en général un musicien craint plus pour son instrument que pour sa peau.
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Aux cris d’Olympe, l’abbé avait fini par reconnaître Bannière. Il le chargea bravement à coups de guitare, car l’abbé était assez riche pour ne pas craindre pour son instrument, mais Bannière lui arracha la guitare des mains et la lui brisa en dix morceaux sur la tête.
– Vous êtes fort heureux, dit l’abbé en recevant le coup, que je n’aie pas d’épée.
– Ah ! qu’à cela ne tienne, répondit Bannière, vous pouvez en avoir une dans dix minutes.
– Triple animal ! répliqua l’abbé ; triple butor ! vous savez bien que je ne me battrai pas avec vous.
– Et pourquoi cela ? hurla Bannière ; dites, voyons, dites ?
– D’abord parce que je vous tuerais, tout myope que je suis, attendu que vous n’avez jamais manié une épée.
– Qui vous l’a dit ?
– Parbleu ! cela se voit à vos façons de croquant ; et puis, vous savez bien que je suis abbé, et que par conséquent je n’ai point le droit
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de porter l’habit sous lequel vous m’insultez ; de sorte que si je vous tuais, ou si je me faisais faire justice autrement, je serais doublement condamné par l’autorité civile et par l’autorité ecclésiastique. Voilà en quoi, monsieur le drôle, vous avez agi comme un malhonnête et comme un lâche. Mais, soyez tranquille, je vous rattraperai.
Bannière comprit ses torts, et craignant la menace, toute vaine qu’elle était, lâcha l’abbé, qui s’enfuit.
Le peu de fenêtres que les maisons avaient sur la rue s’étaient ouvertes au bruit qu’avait fait Bannière. On allumait des flambeaux, on criait, on commentait.
Cela sentait le guet et les prisons.
En effet, on vit bientôt apparaître sortant des sombres ténèbres amassées à l’angle de l’église des Carmes, les buffleteries des archers et Bannière n’eut que le temps de se glisser chez lui par la porte qu’Olympe effrayée lui tenait ouverte.
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Le guet, suivant sa mémorable coutume, arrivait dix minutes trop tard ; il ne trouva donc sur le champ de bataille que des morceaux de violons, des débris de flûte et le manche de la guitare. Les respectables militaires s’empêtrèrent dans les cordes de boyau, maugréèrent, et l’affaire en demeura là.
Mais une fois sauvé, Bannière n’en fut que plus enragé.
Lui qui cherchait, dix minutes auparavant, le moyen de fléchir Olympe, il venait de trouver celui de l’accuser.
Il prit donc, une fois rentré, la pose la plus majestueuse qu’il put prendre, se croisa les bras et commença par interroger.
Olympe, qui s’était d’abord assez tendrement enquise de lui, cherchant à savoir s’il avait été blessé, Olympe, arrêtée court dans l’intérêt qu’elle témoignait à cet énergumène, lui tourna le dos dès qu’il voulut faire le méchant.
Bannière s’irrita de ce silence méprisant bien plus qu’il n’eût fait d’une ardente réponse. Il
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courut après Olympe qui rentrait dans sa chambre et l’arrêta brutalement par le bras.
La belle jeune femme pâlit à la fois de douleur et de honte, et jeta un cri de lionne blessée qui fit accourir ses femmes.
Bannière eût donné sa vie pour broyer ces trois frêles créatures debout devant lui et qui semblaient prêtes à braver sa rage.
Après ce cri d’Olympe, il s’était fait de toutes parts un grand silence.
Au milieu de ce silence, Olympe releva la manche de son peignoir, et l’on vit au-dessus du coude la marque rouge et déjà violacée des doigts de Bannière.
La coiffeuse se précipita en pleurant sur le beau bras meurtri, qu’elle couvrit de baisers en rugissant des imprécations contre Bannière.
Bannière disparut dans sa chambre, accablé de honte, de remords et de terreur.
Jusqu’au lendemain dix heures, le silence le plus absolu régna dans la maison.
À dix heures Olympe sonna Claire, qui
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accourut accompagnée de la coiffeuse.
Celle-ci avait bien quitté la maison après la scène que nous venons de décrire, mais elle y était rentrée dès le matin.
Claire reçut l’ordre de faire préparer le déjeuner.
La coiffeuse resta seule avec sa maîtresse, qui lui demanda indifféremment ce qu’il était devenu.
– Oh ! répliqua la coiffeuse, il est parti depuis le matin.
Olympe trouva que la réponse de la coiffeuse était accompagnée d’un singulier accent, qu’elle avait étrangement appuyé sur le il, et elle pensa que peut-être ce il, devenu pronom démonstratif, ne démontrait point assez.
– De qui parlez-vous ? demanda sèchement Olympe et qui désignez-vous par ce il ?
La coiffeuse comprit qu’elle faisait fausse route et que l’abbé d’Hoirac n’en était pas encore au il.
– Je voulais dire que monsieur est sorti,
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répliqua humblement la coiffeuse. Mais, reprit la femme en s’animant, mademoiselle est bien bonne, avec sa beauté, son talent, ses succès, de se rendre ainsi malheureuse.
– Qui vous dit que je suis malheureuse, ma mie ? demanda dédaigneusement Olympe.
– Eh ! madame ne le voit-on pas ?
– À quoi ?
– À ce que vous avez pleuré toute la nuit.
– Vous vous trompez.
– Vos beaux yeux sont à moitié éteints ; des yeux qui font l’adoration de toute la ville !
Olympe haussa les épaules.
– Vous en doutez, madame ? continua la tentatrice.
Olympe ne répondit pas même par un geste.
– Mais sachez donc, reprit la coiffeuse, qu’il y a des gens qui se feraient tuer pour obtenir un regard de ces yeux-là dont vous semblez vous défier.
– Oh ! murmura Olympe chatouillée, si
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distinguée qu’elle fût, par la flatterie ou plutôt par la louange ; oh ! comme je crois peu à tant de pouvoir...
La louange est comme le parfum : de quelque part qu’elle vienne, la femme la sent et l’apprécie.
– Si vous vouliez essayer, vous ne douteriez pas longtemps.
– Essayer de quoi ?
– Voyons donc, madame, réfléchissez un peu. Est-il digne de vous, d’une artiste de votre mérite, d’une femme de votre beauté, est-il digne d’aller en chaise au théâtre, d’habiter ce quartier perdu, de n’avoir plus de diamants et d’attendre au lendemain d’une représentation à bénéfice pour acheter trois robes ?
– Cela ne vous regarde point, ma chère.
– C’est cela, reprit la coiffeuse en larmoyant, faites-moi un crime de vous aimer, et de ne pas aimer ceux qui s’opposent à votre bonheur !
– Ceux-là, je vous défends d’en dire du mal, entendez-vous ?
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– Défendez-leur donc alors de noircir votre beau corps, défendez-leur de vous voler votre argent pour aller, non pas le jouer, ce ne serait rien, mais le dépenser, qui sait avec qui !
– Qui vous instruit si bien ? dit-elle.
– Des gens bien renseignés, soyez tranquille, madame.
– Ceux qui donneraient leur vie, n’est-ce pas, pour obtenir un de mes regards ?
– Et qui prêteront, en outre, ce qui est plus solide et par conséquent plus rare à trouver, dix mille livres par mois à madame pour l’aider à tenir son rang.
– Dix mille livres par mois, reprit Olympe dissimulant son dégoût ; ainsi, vous venez me faire des offres ?
– Officielles, oui, madame, dit la coiffeuse enhardie par ce qu’elle croyait être un commencement de capitulation ; oui, cent vingt mille livres par an, rien que cela, payables par trimestre. Le premier trimestre est là tout prêt, je l’ai vu.
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Olympe se leva, tira ses beaux cheveux des mains de la coiffeuse et lui dit :
– Mademoiselle, on vous a chargée là d’une commission trop délicate et trop importante pour qu’on ne vous ait pas promis une belle récompense. Allez donc la quérir, je vous prie, et cela sans perdre une minute. Allez !
– Comment ? fit la coiffeuse avec surprise.
– Vous me comprenez bien, je présume ?
– Mais non.
– Je vous dis de quitter ma maison, mademoiselle, et de n’y plus mettre les pieds.
– Mais, madame, dit l’officieuse à voix basse, monsieur n’est point caché là, monsieur est sorti.
– Ah ! oui, vous ne pouvez pas comprendre que l’on refuse sérieusement cent vingt mille livres payables par trimestre, dit mélancoliquement Olympe. Pour qui me prenez-vous, s’il vous plaît ?
– Mais, madame, à ce que m’a dit Claire, vous receviez cependant de monsieur de Mailly...
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– Ce que je lui demandais, mademoiselle, et je demandais beaucoup à monsieur de Mailly, parce que je l’aimais beaucoup. Et je refuse beaucoup pour garder monsieur de Bannière, parce que j’aime beaucoup monsieur de Bannière. Tenez-vous cela pour dit, mademoiselle, et sortez de chez moi.
La coiffeuse, toute pâle de colère, essaya de se défendre.
– Inutile, je vous comprends, interrompit Olympe. Ce que vous craignez surtout en ce moment, c’est de perdre la prime qui vous a été promise. Je vous dois donc quelque chose comme dédommagement. Prenez ces dix louis et... adieu.
La coiffeuse allongea d’abord la main pour recevoir, mais tout à coup, la colère prenant le dessus :
– Que de vertu, dit-elle, dans une femme qui se sauvait il y a un an avec un homme qu’elle connaissait à peine depuis une heure !
– Oui, je comprends, dit Olympe, je conçois très bien votre dépit, ma chère. On vous a offert
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vingt fois ce que je vous donne. Mais prenez toujours, et, à mon refus, allez offrir vos services à la Catalane. Ils vous rapporteront plus d’argent avec moins de difficultés.
Les yeux de la coiffeuse s’enflammèrent tout à coup.
– Ah ! dit-elle, tu me chasses et tu me donnes des idées comme celle-là ! C’est bon, j’en profiterai.
Et jetant les dix louis sur le tapis du boudoir, elle s’enfuit précipitamment chez la Catalane, qui demeurait dans les environs du théâtre.
Olympe se trouva heureuse, la coiffeuse partie, de ne pas éprouver le moindre regret d’avoir fait une belle action.
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XXV
À quoi servent les coiffeuses
La Catalane, près de laquelle Olympe envoyait sa coiffeuse, n’était pas pour mademoiselle de Clèves dans des dispositions favorables.
Il est rare qu’une femme ait jeté les yeux sur l’amant d’une autre femme sans lui en vouloir beaucoup si elle lui vole cet amant, sans lui en vouloir mortellement si l’amant ne s’est pas laissé voler.
Il est vrai qu’elle peut jeter un peu de sa haine sur l’amant resté fidèle.
Nous allons voir quels étaient les sentiments de mademoiselle de Clèves interprétés par la Catalane.
Nous montrerons ensuite, et sans voile, la pensée de la Catalane sur ce sujet.
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– Gageons, dit-elle, que je devine ce que tu viens faire.
La Catalane, comme les vins d’Espagne de tous les temps et comme les filles de théâtre de ce temps-là, tutoyait tout le monde.
– Vous devinez ! s’écria la coiffeuse.
– Oui.
– Vous devinez quoi ?
– Qu’Olympe t’a jetée à la porte, parbleu !
– Et à quoi devinez-vous cela ? demanda la coiffeuse stupéfaite.
– Oh ! ce n’est pas bien difficile ; tu as reçu l’abbé d’Hoirac ce matin ; il est amoureux fou de l’Olympe. S’il t’a été voir, ce n’est pas pour toi, n’est-ce pas ? C’est donc pour elle. S’il t’a été voir, ce n’a pas été sans te donner de l’argent... tu soupires... sans t’en promettre, alors. Voilà pourquoi tu auras dû aujourd’hui glisser la déclaration à la belle Olympe ; et comme tu es rouge, comme tu fais la moue, comme tu es chez moi au lieu d’être chez elle, c’est que tu n’as pas réussi.
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– Comprend-on cela ? s’écria la coiffeuse en s’asseyant sans façon devant la Catalane qui la laissa faire.
– Et quelle raison donne-t-elle à son refus ? demanda celle-ci.
– Une incroyable !
– Mais enfin, laquelle ?
– Elle dit qu’elle aime monsieur Bannière, ce va-nu-pieds !
– Oh ! un joli garçon, Agathe.
– Je le sais bien.
– Après cela, tu me diras qu’elle pourrait aimer Bannière, et encore...
– Parbleu ! cela n’empêche point.
– Mademoiselle Agathe, dit la Catalane en riant, vous êtes d’une morale aussi relâchée que si vous étiez duchesse ; prenez-y garde !
– Savez-vous que c’est deux mille livres... plus que cela, cent louis, que cette vertu-là me fait perdre !
– Que veux-tu, ma fille ? il faut prouver que tu
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as un grand cœur ; il faut prouver que tu méprises l’argent ; il faut les perdre en philosophe.
– Moi, perdre cent louis que je tenais presque ! s’écria Agathe en dilatant son œil vitreux qu’allumait l’espoir du gain ! oh ! jamais ! jamais !
– Je ne suppose pas, cependant, que tu espères forcer Olympe à devenir amoureuse folle de l’abbé, surtout si elle ne veut pas.
Agathe poussa un grand soupir de colère qui pouvait passer pour un petit rugissement.
– Tu aimerais mieux avoir eu affaire à moi, n’est-ce pas ? dit la Catalane en riant. Je ne suis pas femme à faire tant de chagrin à mes amis. Mais que veux-tu ? certaines têtes attirent la fortune comme l’aimant les aiguilles. Je n’ai pas de chance, moi, et pourtant si l’on me regardait bien...
– Et si l’on détaillait même, dit Agathe.
– J’ai la tête vivante au moins, moi, dit la Catalane.
– Et les hanches donc, fit Agathe.
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– Et ce pied, dit la Catalane ; il est un peu bien attaché à cette jambe.
– Et cette main donc, dit la coiffeuse, et cette taille, et ce corsage !
– Eh ! mademoiselle, fit la coiffeuse, à mon avis, une belle femme en vaut une autre.
– Eh ! tu vois bien que non, Agathe, puisque l’abbé offre à Olympe ce qu’il ne m’offre pas, à moi. Combien lui offre-t-il ?
– Dix mille livres par mois ! cria la coiffeuse.
– Diable ! c’est cependant un joli denier, cent mille livres par an ; quel dommage que ce garçon-là, qui est un myope, ne devienne pas tout à fait aveugle.
– Pourquoi cela, mademoiselle ?
– Parce que tu me l’amènerais comme si tu le conduisais chez Olympe ; parce que je prendrais ma voix flûtée, timbrée, argentine, tu sais, cette voix d’Olympe que j’imite si bien au foyer quand je fais rire tout le monde, et je dirais à l’abbé avec sentiment, comme Olympe toujours : « Monsieur, ce qu’on me demande, je le refuse parfois. Ce
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qu’on n’attend plus, je le donne. Me voici. »
– Oh ! fit Agathe.
– Et comme il serait aveugle...
– Après ?
– Eh bien ! après, double brute ! je gagnerais les dix mille livres, et avec autant de conscience qu’elle, je t’en réponds.
– Et ?
– Et tu aurais, toi, les deux mille quatre cents livres.
La coiffeuse s’empoigna les cheveux à deux mains et faillit se les arracher.
– Ne te désespère pas, dit la Catalane, crève-lui les yeux.
– Ah ! mademoiselle, vous avez le courage de plaisanter, vous.
– Mais que diable veux-tu que je fasse ! que je me jette à l’eau, que je me pende, ou que je m’asphyxie ?
– Oh ! non, je ne veux rien de tout cela, ce serait un trop grand péché ; mais je veux que
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vous vous indigniez qu’un Bannière nous empêche...
– C’est à dire t’empêche, avoue que c’est surtout tes deux mille quatre cents livres qui te tiennent au cœur.
– Tenez, à votre place, reprit Agathe, les yeux ardents de colère et de cupidité, à votre place je ne voudrais pas voir le démenti de ce que nous complotons, et pour décider mademoiselle Olympe à prendre l’abbé d’Hoirac...
– Que ferais-tu ?
– Eh bien ! moi, la Catalane, je volerais l’amant de mademoiselle Olympe.
La Catalane éclata de rire.
– Oui, oui, oui, continua la coiffeuse, je vous dis que c’est le moyen, moi, le véritable moyen ; celle-ci l’apprendrait bien vite, ses amis le lui diraient ; d’ailleurs si ses mis ne le disaient pas, vous le lui diriez vous-même. Elle est fière comme Roxane, elle ne pardonnerait pas une infidélité ; elle se brouillerait avec l’infidèle, et de dépit peut-être elle me ferait gagner nos deux
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mille quatre cents livres.
– Tu dis toujours nos, dis donc un peu mes...
– Je dis nos, parce que si vous prenez monsieur Bannière, je partage avec vous ce que monsieur l’abbé donnera. Essayez, je vous prie, je vous en supplie, de prendre monsieur Bannière à Olympe ; cela vous est si facile, d’autant plus que le Bannière est joli garçon, vous l’avez dit tout à l’heure.
– Eh ! s’écria la folle fille en riant plus fort que la première fois, crois-tu que c’est d’aujourd’hui que j’ai reconnu le mérite du jeune homme ? voilà six mois que j’ai envie de lui.
– Eh bien ! alors, dit la coiffeuse enthousiasmée ; eh bien ! alors c’est fait.
– Imbécile, reprit la Catalane, puisque depuis six mois j’ai envie de lui, si c’était fait, ce serait fait depuis six mois.
– Mais pourquoi donc n’est-ce pas fait alors ?
– Parce qu’il y a une difficulté majeure.
– Nous sommes exactement dans la situation d’Arlequin qui veut épouser Colombine ; le
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mariage serait fait si tout dépendait d’Arlequin. Malheureusement, il faut le consentement de Colombine, et Colombine ne veut pas donner son consentement.
– Allons donc !
– C’est comme je le dis, ma chère. Colombine-Bannière ne veut pas d’Arlequin-Catalane.
– Et vous lui avez fait vos yeux ?
– Non seulement mes yeux doux, mais attirants, mes yeux en hameçons. Joseph était moins novice, ma chère, et plus ardent.
– Il a refusé ?
– Net.
– Je suis perdue alors, dit la coiffeuse désespérée.
– Ah dame ! répliqua la Catalane, si tu as l’adresse de me l’amener quelque soir ou de me conduire chez Olympe, si tu as l’adresse de me dire quel parfum choisit Olympe à onze heures du soir, et comment à minuit elle dit bonsoir à Bannière, à une bougie près, je te réponds que
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l’affaire réussira.
– Oh ! ce serait admirable, fit la coiffeuse rêvant.
– Admirable, c’est le mot ! et moi, comme je suis généreuse, comme ce que je veux avant toutes choses, c’est Bannière, si nous réussissons, je prends Bannière et ne te demande aucune remise sur tes cent louis.
– Hum ! comment faire ? murmura Agathe.
– Dame ! cela te regarde. Choisis un soir où Olympe jouera, où elle sera retenue au théâtre par une assemblée ; trouve, invente, crée un obstacle à son retour ; pendant ce temps, moi, je me glisse dans sa chambre, je me mets dans son lit, je dors, et rien ne me réveille.
– Mais si elle est rentrée, et qu’elle vous surprenne avec le Bannière.
– Eh bien ! voilà ce qu’il nous faut, du bruit, du scandale.
– Comment donc ?
– C’est bien pis que si Bannière était venu chez moi, puisque le malheureux sera chez lui,
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chez Olympe, dans le domicile conjugal. C’est à les brouiller non seulement pour ce monde, mais pour l’autre. Voyons, à quoi réfléchis-tu ?
– Ah ! je réfléchis que c’est bien difficile, mademoiselle, ce que vous me proposez là.
– Eh bien ! ma mie, fit la Catalane, puisque tu renonces à l’affaire pour toi, je vais la mener pour mon compte. Depuis que nous en causons, l’appétit m’est venu.
– Et...
– Et j’y mords...
– Ah ! mon Dieu ! s’écria tout à coup la coiffeuse.
– Quoi donc ?
– Oh ! quelle idée !
– Deviens-tu folle ?
– Oh ! mademoiselle, c’est que c’est une bien belle idée.
– Dis vite, alors.
– Oui, c’est cela, mademoiselle ; c’est arrangé.
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– Je tiens Bannière ?
– Eh ! non.
– Que tiens-je alors ? Je te préviens que je tiens à tenir quelque chose.
– Vous tenez les dix mille louis.
– Tu déraisonnes.
– Pas du tout, pas du tout.
– Que fais-tu alors ?
– Je retourne la situation.
– Je n’y suis plus, moi.
– Est-ce que vous avez un dégoût prononcé pour ce pauvre abbé d’Hoirac, mademoiselle ?
– Moi, pour l’abbé ?
– Oui, pour l’abbé. Ah ! il est bien gentil, cependant.
– Eh bien ! quand j’aurais du goût pour lui, à quoi cela nous mènerait-il ?
– Oh ! mais vous allez voir, vous allez voir.
– Voyons, je ne demande pas mieux que de voir, moi. Mais tu ne me montres rien !
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– Au lieu de vous introduire chez Olympe, ce qui nous présente mille difficultés, et ce qui ne mène à rien, ou du moins pas à grand-chose.
– Comment, pas à grand-chose ?
– Non. Car en supposant que tout réussisse comme vous le désirez ; en supposant que Bannière se trompe, qu’Olympe vous surprenne ; en supposant enfin tout ce qu’il y a de mieux, ne se peut-il pas qu’après vous avoir surpris, Olympe pardonne à Bannière ; ne se peut-il pas que l’explication tourne à notre honte ; ne se peut-il pas enfin que, tout en croyant Bannière coupable, Olympe résiste après l’infidélité de Bannière comme avant ?
– Mais tu la crois donc vertueuse ?
– Hélas !
– Au fait, dit la Catalane, ce serait possible, cela ; mais je n’aurai toujours rien perdu, moi.
– Oui ; mais moi je n’aurai rien gagné. Non ! non ! non ! Je songe à mieux que cela ; je songe à vous donner les dix mille livres, sans préjudice de Bannière.
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– Ah ! mais c’est un marché d’or que tu me proposes là, ma fille.
– Voici mon plan.
– J’écoute.
– L’abbé, en me chargeant de la commission que vous savez, m’a donné plein pouvoir en cas de succès. C’est-à-dire qu’il m’a commandé de louer une maison bien meublée afin d’y recevoir Olympe, qui, dans les premiers jours de ce nouveau mariage, conserverait peut-être assez de scrupules à l’égard de l’ancien pour ne pas expulser Bannière du premier bond ; d’ailleurs l’abbé a des ménagements à garder, lui-même est marié avec dame Église.
– Oh ! nos abbés, malgré ce mariage-là, ont pris depuis la régence une telle habitude de vivre en garçon...
– N’importe, je sais ce que je dis, et je vois où je vais.
– Va donc.
– Où en étais-je ?
– Tu en étais à la maison.
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– Oh ! c’est cela ; au lieu de dire à l’abbé qu’Olympe refuse, je lui dis qu’Olympe accepte.
– Prends garde !
– Ne m’interrompez pas.
– Mais cette vertu d’Olympe ?
– Justement, elle me sert ; c’est avec cette vertu-là que je fais mon piège ; j’entoure la chose de toutes sortes de rebuffades, de mousquetades, de palissades, comme il arrive au siège des forteresses difficiles ; je mets, s’il le faut, huit jours à dire oui à l’abbé ; neuf jours, trois jours pour chaque lettre du mot.
– À la bonne heure !
– Ensuite, la maison louée, tout préparé, je dis que la belle n’accepte qu’une entrevue secrète, une explication, un mystère.
– Bien ! toujours ; mais comment t’en tireras-tu au dernier moment ?
– Eh bien ! mais au dernier moment vous serez là.
– Moi ?
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– Ne m’avez-vous pas dit que vous n’aviez pas de répugnance pour l’abbé ?
– Je n’ai de répugnance pour personne, en ce que je ne suis pas une mijaurée comme Olympe.
– Eh bien ! le rendez-vous pris, c’est vous qui vous y trouverez.
– Mais parle donc, malheureuse ! tu me fais languir une heure.
– Même taille, même voix, même beauté, avec du mieux peut-être, dans les ténèbres surtout.
– Ah ! oui.
– Voilà un plan, je crois, hein ?
– Magnifique ! mais pour une demi-heure.
– Mais pourquoi donc pour une demi-heure ; l’abbé n’est-il pas myope comme une taupe ?
– C’est justement parce qu’il est myope, dit la Catalane avec un soupir, qu’il voudra voir mieux que les clairvoyants.
– Eh ! de quoi allez-vous vous préoccuper ? La condition sera faite. N’y avait-il pas une histoire de Psyché dont j’ai vu un ballet ?
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– Eh bien !
– Il est défendu à Psyché de toucher à la lampe.
– Mais Psyché y touche ?
– Parce que c’est une femme ; mais l’abbé est un homme, et un homme amoureux.
– Mais enfin s’il y touche ?
– Eh bien ! s’il y touche, ma foi ! tant pis ; ou peut-être tant mieux pour lui.
– Enfin, mettons tout au pire.
– Et, mettant tout au pire, vous aurez touché vos dix mille livres, et moi mes deux mille cinq cents.
– Oui, et l’abbé criera ; l’abbé nous enverra dans quelque Fort-l’Évêque.
– L’abbé se taira ; il y aura tout intérêt. Comment voulez-vous qu’un abbé, qui a enduré les coups de guitare de Bannière sans dire un mot, s’en aille bavarder à propos d’une tromperie aussi innocente que celle-là ! Et non, il endurera l’échange bien plus doucement encore, allez.
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– C’est merveille, en vérité, de voir comment tu arranges tout cela, toi !
– Mais pourquoi non ? Le voulez-vous ou ne le voulez-vous pas ?
– Ce qu’il y aurait de piquant, reprit en dessous œuvre la Catalane ; ce qu’il y aurait de curieux, c’est que si l’on se contentait de dix mille livres une fois données, c’est que si on en restait là sans que la fraude fût découverte, l’abbé furieux éclaterait, et que tout accuserait si bien Olympe qu’elle ne saurait plus comment se justifier.
– Oh ! voilà qui me tente, par exemple.
– Sans compter que cet éclat fait, Bannière, qui de son côté ne manque pas de cœur, quitterait aussi Olympe, lui, et que vous l’auriez à votre merci.
– Oh ! c’est possible, et j’y crois !
– Cela vous décide ?
– Ma foi ! oui.
– Faut-il mettre les fers au feu ?
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– Mets.
– Vous me donnez carte blanche ?
– Je te donne carte noire, ce qui est bien mieux.
– Parole d’honnête femme ?
– Foi de Catalane ! je ne veux pas te tromper.
– Touchez là.
– Tope ! cria la Catalane en frappant vigoureusement de sa petite main dans l’épaisse et large main de la coiffeuse.
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XXVI
Amour et myopie
Une fois le complot arrêté entre les deux démons femelles, il ne s’agissait plus que de le mettre à exécution.
C’était chose facile.
L’abbé, sur la promesse de la coiffeuse, avait commandé à celle-ci, qu’il avait fait à la fois son factotum et son plénipotentiaire, de louer et de meubler un appartement pour y recevoir Olympe, le jour où Olympe, assiégée comme Danae par une pluie d’or, capitulerait.
La coiffeuse était à la fois trop adroite pour parler à l’abbé ou de l’échec complet qu’elle avait éprouvé, ou d’une espérance trop soudaine. Elle se représenta à son mandant comme ayant été repoussée, c’est vrai, mais comme ayant dans
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la retraite étudié certaine position qu’elle pouvait peut-être reconquérir peu à peu, et qui, une fois reconquise, lui rendrait indubitablement cette victoire échappée une première fois mais non perdue pour toujours.
D’ailleurs, l’abbé, qui avait eu affaire à cette vertu d’Olympe si douce quand on n’y portait point atteinte, mais si facile à se hérisser dès qu’on mettait la main dessus l’abbé, pouvait avoir des doutes ; ces doutes, il fallait qu’ils disparussent peu à peu sous l’irritation du désir. La coiffeuse était pareille au pêcheur exercé qui ne veut tirer sa ligne que lorsque le poisson a bien mordu.
Il se fit donc peu à peu d’une manière fictive autour d’Olympe un travail semblable à celui qui se fait autour d’une ville assiégée. Comme à Louis XIV devant Nimègue, on rendait compte à l’abbé, qui, comme Louis XIV, ne voyait pas grand-chose par lui-même des progrès que faisait le siège. Aujourd’hui on avait tracé la ligne d’enceinte, demain commence la tranchée, après-demain on pratiquera la sape, le jour suivant on
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ferait jouer la mine. Et l’abbé écoutait tout cela comme un général vaniteux, ou comme un amant aveugle, ce qui se ressemble beaucoup.
Un mois se passa en travaux de siège. Le général devenait de plus en plus impatient, l’amant de plus en plus amoureux.
Enfin, un beau matin, la coiffeuse entra toute radieuse chez l’abbé. La vertu d’Olympe commençait à battre la chamade et parlait de se rendre ; seulement, elle désirait se rendre avec tous les honneurs de la guerre.
Pourvu qu’Olympe se rendît, peu importait à l’abbé de quelle manière. Il ne fut donc pas difficile sur les conditions.
Encore la veille il avait dit (et la coiffeuse avait relevé ces paroles comme la base de la capitulation qu’elle allait proposer) :
– Si je puis être écouté d’elle, si je puis lui plaire, ne fût-ce qu’un moment, je serai l’homme le plus heureux de la terre.
– L’homme le plus heureux de la terre, avait répété la coiffeuse, si vous pouvez lui plaire, ne
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fût-ce qu’un moment !
– Eh oui ! avait repris l’abbé avec impatience. Parbleu ! je sais bien qu’au fond elle aime ce drôle de Bannière.
– Hélas ! c’est son vice, avait soupiré la coiffeuse.
– Mais, avait continué l’abbé, je ne lui demande qu’un caprice, la monnaie d’une infidélité. Le caprice me suffira : je n’ai pas d’ambition en amour.