Parce que parfois, la pluie doit tomber
Remerciements
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Merci, Maya et Jocelyn, de me tenir la main, de me bercer
et parfois même de me porter sur ce chemin si particulier…
Je vous aime plus que tout.
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Préface
Par Pierre Duchesne
Nous vivons tous avec nos tourments. Ils nous assaillent, s’agrippent à notre conscience et nous font régulièrement perdre le sourire. Trop souvent dans nos vies, l’ombre troublante de l’injustice vient nous visiter de près. Face à ce monde imparfait, plusieurs se mettent à croire à la fatalité, perdent espoir et se résignent. D’autres se révoltent, rejettent la réalité avec bruit en donnant des coups ou en se précipitant dans un univers contemplatif où la magie devient la solution imaginée aux malheurs.
En lisant le récit de Chantal Lanthier, j’ai été transpercé par le regard lumineux de cette personne sur la vie. Débusqueuse d’espoir, Chantal avance malgré le pire. Un médecin lui annonce le dépérissement irréversible de son corps et une espérance de vie limitée, et voilà qu’après avoir accusé ce terrible choc, elle se relève et accepte cette dure réalité.
J’ai eu la chance de connaître Chantal il y a un peu plus de vingt ans alors que son couple et le mien étaient à fonder le plus beau des projets : celui de devenir des parents en adoptant, presque au même moment, un enfant au Mexique. Nous avons vécu ensemble ce moment de grande intensité qui marque une vie pour toujours. Par la suite, nos responsabilités professionnelles nous ont éloignés l’un de l’autre jusqu’à ce qu’un drame nous réunisse de nouveau. Je me retrouve donc témoin d’un autre moment de vérité, moins heureux celui-là, mais tout aussi intense. Le sourire de Chantal a toujours été authentique et persistant. Il est devenu plus déconcertant depuis qu’elle vit avec une maladie incurable.
Le courage qui s’exprime dans ce livre est nourrissant. Ce récit, qui aurait pu n’être qu’un cortège de deuils accablants, contient plutôt un témoignage mobilisant et réconfortant. Élogieuse à l’égard de la vie, cette femme d’honneur adopte la noble posture de la combattante devant le mal pourtant triomphant. Chantal nous transmet une philosophie de vie, un message d’espoir, et nous rappelle que notre existence a un sens malgré les malheurs qui minent souvent nos parcours. Les lecteurs réaliseront que les héros de notre société ne trônent donc pas tous sur des scènes illuminées, filmés par une horde de caméras et entourés par une foule adulatoire.
Chantal nous raconte comment elle ose vivre le bonheur. Elle décrit ce combat épique mené dans le silence et entouré de modestie. Son époux, Jocelyn, tout aussi discret, l’accompagne courageusement et grandit avec elle alors que la maladie aurait pu aisément les diviser et les paralyser.
Avec beaucoup d’intégrité, elle partage avec nous l’ensemble de sa vie, qui, dès le début, n’a pas été facile. Et au sommet de sa vie professionnelle, couronnée de succès, elle doit faire face à un décourageant diagnostic de sclérose latérale amyotrophique. Elle nous prouve que la volonté et une attitude positive permettent de continuer à goûter la vie, que la chute du corps n’entraîne pas irrémédiablement celle de l’esprit et de l’espoir.
La vie nous offre beaucoup malgré ses malheurs et l’injustice qui prolifèrent ; Chantal Lanthier sait nous le raconter. Chez elle, pas de désespoir ni de naïveté. Elle connaît la fin de son histoire. Responsable, elle organise donc sa vie de façon à laisser à sa famille, à ses proches et à la société québécoise une marque inspirante.
Dans les sourires de Chantal, il y a la preuve que le courage existe.
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Introduction
Le 22 janvier 2013, à 7 h, je reçois un message texte de ma grande amie Julie. Elle sait que je rencontre le neurologue dans quelques heures. Elle souhaite que tout se déroule bien. Je lui réponds, à la blague, que je suis prête et que je ne sortirai pas du bureau sans connaître la cause de cette lourdeur à la jambe : « Je vais attacher le médecin sur sa chaise, puis le torturer jusqu’à ce que j’aie une réponse ! » L’esprit taquin, je tente de soulager la tension qui me serre la gorge. Au bureau, mon adjointe administrative a été prévenue : je prends une journée de congé pour assister à cette rencontre, qui se tient à l’hôpital Notre-Dame à Montréal. Mon amoureux m’accompagne.
Trop facilement, la vie peut basculer et faire chavirer tous nos plans. Brusquement, tout ce que nous avons et désirons part en fumée ; une autre réalité s’impose. Le drame et la douleur surgissent alors devant ce qui s’annonce être l’épreuve finale. Mais bien avant vient ce questionnement répétitif : pourquoi une telle maladie s’attaque-t-elle à moi ? Pourquoi ? Comment y faire face tout en demeurant digne ? Être atteint de la sclérose latérale amyotrophique (SLA), c’est gagner à la pire des loteries qui soient. J’ai pris la décision d’écrire ce livre par solidarité humaine et pour trouver quelques réponses.
La SLA est apparue devant moi comme un géant, armé jusqu’aux dents : un tueur d’élite prêt à se livrer à un combat sans merci. Terrifiée, j’ai tremblé de tout mon être. Cette malédiction m’a obligée à regarder la mort en face. J’ai pris la décision de rester digne en entreprenant ce combat. J’entrais dans l’univers de la survivance. Rapidement, j’ai dû apprendre à limiter mes pertes, à canaliser mes énergies, pendant que davantage de terribles questions venaient me crever l’âme. Comment demeurer combative et ne pas laisser la résignation envahir mes pensées ? Comment rester suffisamment forte pour mes proches, tout en me laissant assez d’espace pour vivre mon drame ?
La course à obstacles s’amorce tout doucement. Je sens peu à peu chacun de mes membres, chacune de mes fonctions m’abandonner. Ma tête, quant à elle, demeure éclatante de lucidité. Mon cerveau analyse tout sans rien oublier. Mes neurones sont à l’affût de ma prochaine perte, de ma prochaine défaillance. Je tente de freiner ma chute, sans y arriver. À moins que la délivrance se trouve ailleurs ?
Je concède les pertes, mais décide de miser sur ma conscience et sur les territoires qui ne sont pas encore conquis. À partir de cette seule perspective, mon aventure prend un autre tournant. Le temps qu’il me reste doit être consacré aux petits bonheurs qui se présentent à moi. Une nouvelle quête débute : goûter à l’essentiel. C’est l’éventualité de perdre la voix qui déclenche ce puissant désir d’écrire ce livre. Voyant aussi la motricité fine de mes mains s’estomper, c’est donc à deux doigts que j’ai tapé chacune des lettres de ce manuscrit.
Je crois que chaque parcours de vie peut en inspirer d’autres. J’espère donc que mon histoire permettra à ceux qui la liront de prendre du recul, de marquer une pause dans l’effervescence de leur existence mouvementée et qu’elle incitera à la réflexion et à la sérénité, rappelant à chacun la valeur inestimable de la vie.
Chantal Lanthier
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1
Grandir avec les épreuves
L’épreuve est inscrite en moi. Dès les premiers instants de ma vie, qui a débuté le 11 mars 1966 à 23 h 29, un défi m’est lancé : j’émets mon premier cri avec une fente labio-palatine au visage, ce qu’on appelle aussi un bec de lièvre. Que je sois née avec cette malformation a été éprouvant pour mes parents. La fente qui apparaît sur la lèvre supérieure se prolonge jusqu’au palais, ce qui l’empêche d’isoler correctement le nez et la bouche. Le recours à la chirurgie est donc nécessaire pour fermer la fente et permettre au bébé que je suis de s’alimenter sans complications.
Ma mère, âgée de 22 ans, porte seule les inquiétudes liées à cette épreuve. Mon père, qui n’a que 19 ans, est un homme impulsif et plutôt irresponsable. Mes parents se sont mariés précipitamment quand ma mère a découvert qu’elle était enceinte. Immature, mon père fait souvent la fête et ne cesse de perdre ses emplois. Cela met ma mère en colère. Il s’ensuit des disputes mémorables, suivies de trop éphémères lunes de miel.
Mes parents le jour de leur mariage.
Les premières semaines de mon existence à la maison sont difficiles. Il faut des heures pour me faire boire une ou deux onces de lait. Je tète sans succès. À l’égard de cette malformation, mon père vit dans le déni. Maladroit et blessant, il va même jusqu’à banaliser la chose en affirmant que c’est sans importance ; qu’ils auront d’autres bébés plus tard et que ceux-là seront en meilleure santé.
Ma condition particulière nécessite de nombreuses visites chez les spécialistes et plusieurs interventions chirurgicales. À six mois, je subis une première opération qui se déroule bien, au grand soulagement de mes parents. Je prends enfin du poids. Aux dires de ma mère, je suis un bébé calme et souriant, en dépit de cette malencontreuse aventure. La patience et la résilience définissent déjà ma personnalité. Les chirurgiens interviennent une seconde fois sur mon visage alors que je n’ai qu’un an.
Mes parents et moi après ma première chirurgie.
Ma petite sœur Manon vient au monde onze mois après ma naissance. Cette seconde grossesse, tout aussi inattendue que la première, ne favorise pas un rapprochement entre mes parents. Le couple bat de l’aile. Quatre mois après la naissance de ma sœur, la tension est telle dans le ménage que ma mère va se réfugier, avec nous, chez mes grands-parents maternels, laissant mon père face à lui-même. Seul avec ses démons, il supplie plusieurs fois ma mère afin qu’elle revienne. Il la menace souvent de s’enlever la vie si jamais elle le quitte définitivement. Elle ne le craint pas, mais ce chantage émotif l’exaspère. Environ un mois après son départ, constatant qu’elle ne rentrera sans doute pas à la maison, mon père, démuni et tourmenté, prend une arme et la retourne contre lui. À 21 ans, il meurt de façon atroce, en cherchant du secours, rampant du premier au deuxième étage de l’immeuble où il habite. Ma mère demeure convaincue qu’au moment de poser ce geste, il ne souhaitait pas mourir, que ce n’était qu’un moyen pour l’inciter à revenir vers lui. Le 10 août 1967, cinq jours après sa mort, il est enterré au cimetière de l’Est, à Montréal, dans une fosse commune sans pierre tombale. À l’époque, c’est le traitement réservé aux catholiques qui se suicident.
Alors que je suis trop petite pour réaliser ce qui m’arrive – je n’ai qu’un an et demi –, voilà que la vie m’éprouve et me plonge, avec ma sœur et ma mère, au cœur d’un premier drame aux lourdes conséquences. Je vais donc grandir dans une famille monoparentale et devoir vivre dans une constante précarité économique.
Ma mère, ma sœur et moi en 1967.
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2
La grande maison
des autres
Moins d’un an après le suicide de mon père, en 1968, ma mère fait la rencontre de Ioannis, un homme au grand cœur qui deviendra peu à peu notre père de substitution. Issu de la communauté grecque, Ioannis hésite à révéler à sa famille la teneur de sa relation avec ma mère. Son milieu conservateur et le respect des traditions font en sorte qu’il ne peut envisager de fréquenter une femme d’une autre nationalité que la sienne. Ils ne se voient donc que les fins de semaine. Lors de ses passages à la maison, c’est la fête. Il nous amène au parc Belmont, un populaire parc d’attractions, et nous donne de la monnaie pour que l’on puisse acheter des bonbons au dépanneur. Nous tenons même des séances de bingo, dans le salon, au cours desquelles il apprend le français en prononçant à haute voix les lettres et les numéros inscrits sur les petites boules. Peu bavard et peu démonstratif, il en vient pourtant rapidement à nous considérer comme ses filles. Une profonde affection se développe entre lui et nous.
Ma mère et Ioannis lors de leur premier rendez-vous.
Je grandis au cœur de l’un des plus vieux quartiers de Laval, à Saint-Vincent-de-Paul, à l’ombre de l’église et du vieux pénitencier. Outre le fait que je sois rousse, que j’aie le nez croche et que des broches masquent mon sourire, mon enfance est plutôt agréable. Dans les années 1970, contrairement à aujourd’hui, les appareils dentaires sont rares. Grossiers et conçus en métal, ils n’ont pas la finesse de conception qu’on leur connaît maintenant. J’aurai malgré tout les dents « métallisées » pendant une grande partie de mon enfance. Je serai ponctuellement l’objet de moqueries de la part de mes camarades de classe. Mais loin de m’intimider, ces quolibets me mettent en colère. Si je constate que je ne suis pas un canon de beauté, l’estime que j’ai de ma personne tient heureusement peu à mes attributs physiques. Ces risées ne m’atteignent qu’en surface. Je ne me laisse pas noyer par la tristesse que je ressens parfois. Ma mère, qui devine que les enfants du voisinage sont parfois cruels avec moi, m’enseigne à ne jamais tolérer l’intimidation. Elle s’inspire de la loi du talion : « Si on se moque de toi, ne te laisse pas faire. Trouve ses défauts et moque-toi de lui aussi. » J’ai donc la répartie facile. Il m’arrive même de donner rendez-vous aux « méchants » pour leur infliger une correction. On me perçoit rapidement comme une tough et on en vient à me craindre. Ma mère ne prône toutefois pas la violence. Elle m’insuffle d’abord la confiance en moi et l’estime de moi-même : deux précieuses qualités qui m’accompagneront tout au long de ma vie.
L’absence de mon père se fait peu sentir. Ma mère, meurtrie par ce suicide, en garde de son côté un goût amer et me parle bien peu de ce paternel disparu trop tôt. Et quand elle évoque sa vie de couple, c’est en de mauvais termes. « Notre relation se serait sûrement terminée par un divorce… », me dit-elle souvent. Alors que j’ai environ huit ans, sans que j’en connaisse précisément les raisons, ma mère coupe définitivement les ponts avec la famille de mon père.
À l’école, je me débrouille très bien. Première de classe au primaire, je suis très compétitive. Avide de savoir, j’aime les cours. Lors de chaque fête des Pères, les dessins ou bricolages que les professeurs nous encouragent à faire sont destinés à mon grand-père. Cette idée vient de ma mère. « Ton grand-père va apprécier recevoir des cadeaux de ses petits enfants ! » dit-elle.
Moi à l’âge de 5 ans.
Ma famille, ce trio féminin, possède bien peu de choses. Sans voiture, peu nanties, nous vivons dans un modeste appartement situé au milieu d’un quartier turbulent, mais où les voisins ont grand cœur. La grande maison, on peut y rêver, mais dans notre réalité, elle appartient aux autres. Ma mère ne reçoit qu’un maigre chèque de l’aide sociale. Quelquefois, pour arrondir les fins de mois, nous partons, sans prévenir l’entourage, pour une expédition secrète. Ma mère nous terrifie presque en nous confinant à la plus grande discrétion. Elle insiste sur le caractère clandestin de notre déplacement. Fébriles, nous ne devons rien raconter de notre aventure. Une fois que nous sommes arrivées aux portes des grandes demeures, elle nous somme nerveusement de demeurer silencieuses et de ne toucher à rien. Puis, nous pénétrons, ma sœur et moi, dans ces maisons géantes : c’est pour y faire le ménage. Pour les petites filles pauvres que nous sommes, la découverte de ces lieux prospères, qui se déploient sur le bord de la rivière des Prairies, nous révèle l’existence de majestueux palais juste à proximité de notre indigence. Fascinée par tout ce luxe, impressionnée par le nombre de pièces et l’élévation des plafonds, je me promets alors de vivre, un jour, dans ce genre de maison que seuls les autres peuvent s’offrir.
J’estime toutefois ne pas avoir souffert indûment de la pauvreté dans laquelle j’ai grandi. Ma mère, toujours digne, s’oublie pour répondre à nos besoins. L’essentiel nous est donné, mais avec le recul, je réalise que les repas n’étaient pas copieux, et que la Société Saint-Vincent de Paul nous offrait de généreux paniers à Noël et des chèques de subsistance à plusieurs occasions. Plusieurs fois, nous sommes allées dans le sous-sol de l’église de notre paroisse pour nous procurer des vêtements et des meubles.
Bien qu’une seule année me sépare de ma sœur, de nombreuses différences nous distinguent. Avec sa chevelure châtaine, celle-ci ressemble à ma mère. Pour ma part, on me dit que j’ai hérité des traits de mon père. J’ai sa couleur de cheveux et les mêmes taches de rousseur parsèment mon visage. Comme plusieurs frères et sœurs, Manon et moi sommes en perpétuel conflit, au point où ma mère, lors des repas, doit nous asseoir à bonne distance l’une de l’autre. Ma sœur cherche à plaire. Elle est timide et de nature conciliante, alors que je suis plutôt incisive et fonceuse. Lorsque maman demande de l’aide pour le ménage, ma sœur s’empresse d’obtempérer. Moi, il faut insister et insister pour que je m’active.
En dépit de nos différends, il nous arrive, ma sœur et moi, de comploter ensemble. Comme ce jour où, ayant découvert de vieux contenants de peinture cachés sous la galerie de notre immeuble, nous décidons de leur donner une utilité. Notre talent artistique est rapidement mis à profit sur les murs extérieurs de l’immeuble. À la vue de cette « œuvre », le propriétaire, saisi d’une colère noire, n’apprécie pas et contraint ma mère à rembourser une partie des travaux de nettoyage !
Ma mère nous habille, ma sœur et moi, de façon identique, ce que je déteste au plus haut point. Souvent, seule la couleur du vêtement nous distingue. Je crois que ma forte personnalité fait ombrage à Manon, bien malgré moi. Fragile, à la recherche de reconnaissance, elle va longtemps sucer son pouce. Elle le fait en enroulant une couette de cheveux autour de ses autres doigts.
Ma sœur et moi en 1970.
Compte tenu de nos modestes moyens, ma mère redouble d’originalité pour nous offrir des activités distrayantes. Dans notre quartier, chaque semaine, un autobus scolaire rempli de livres vient sillonner les rues. C’est la bibliothèque sur roues. Comme j’aime la lecture, il n’est pas rare de m’apercevoir avec un livre à la main. L’odeur si particulière de ces volumes de papier vieilli reste pour moi un souvenir encore très vif. L’emprunt se limite à quatre livres seulement. Cela me déplaît, parce que j’ai tôt fait d’avoir fini de tout lire. J’attends alors le prochain passage de la bibliothèque sur roues avec impatience.
Ma mère, quant à elle, raffole de la pétanque. Elle s’implique au sein du club de Laval, et sera même élue Miss Pétanque Québec ! Toutes les semaines, c’est à pied que nous nous rendons au Centre de la nature de Laval, où se déroulent les joutes de pétanque.
Ma mère (au centre), avec ses deux meilleures amies, jouant à la pétanque.
Nous marchons deux kilomètres pour y aller et autant pour le retour. Les adultes comme les enfants forment leurs propres équipes. Nous terminons souvent la compétition avant les adultes, question d’avoir suffisamment de temps pour explorer l’immense parc.
Ma mère est une femme débrouillarde et forte. Par l’exemple, elle nous montre à foncer et à persévérer. Je ne me rappelle pas l’avoir déjà vue pleurer ou s’apitoyer sur son sort. C’est une battante qui trouve une solution à chaque problème. Ce courage m’a inspirée et a façonné ma personnalité. Je suis sensible, mais je préfère éviter de le montrer. Galvanisée par tous les défis que j’ai à affronter, je cultive l’image de celle que rien n’arrête. L’échec n’est pas concevable pour moi. La réussite et la performance me définissent.
Toute ma jeunesse est ponctuée de chirurgies pour corriger mon nez et mes dents, et ces interventions génèrent beaucoup d’attention à mon égard. Ma famille élargie m’encourage et me couvre d’affection. Ma sœur semble en souffrir et cela envenime nos rapports, déjà peu harmonieux. Elle développe graduellement des problèmes de santé mentale, notamment un trouble de personnalité limite (borderline) et une tendance compulsive à fabriquer mensonge sur mensonge. Cette mythomanie envenime ses relations interpersonnelles, et entraîne chez elle un fort niveau d’anxiété et des difficultés à maîtriser sa colère.
Sur les recommandations du médecin de famille de l’époque, ma mère ne nous révèle pas d’elle-même les circonstances véritables du décès de notre père. On nous raconte qu’il est mort dans un accident de voiture. À 11 ans, questionnant ma mère avec insistance à ce sujet, je la pousse finalement à me dévoiler la vérité. Pour son plus grand malheur, ma sœur l’apprend dans d’autres circonstances. C’est une amie, dans la cour d’école, qui lui annonce le suicide de papa. Elle réagit très mal. Ma sœur crie, pleure et multiplie les crises. Manon s’en prend à ma mère et la traite de menteuse. Elle fait des recherches au cimetière, sans retrouver la tombe de notre père. Elle refuse, dès lors, de croire à sa mort. La révélation de ce suicide, camouflé trop longtemps, va nourrir le désordre psychologique bourgeonnant chez ma sœur et déclencher une suite d’événements dramatiques.
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3
La confiance qui se construit
Dix ans après avoir fait la rencontre de Ioannis, ma mère tombe enceinte. Ils ne peuvent plus garder secrète la nature de leur union. Ioannis doit en informer sa famille. Après une période houleuse, cette relation avec ma
mère est finalement acceptée de tous. Mon premier « demi-frère1. », Mario, vient au monde le 6 janvier 1978, alors que j’ai 12 ans. Nous sommes maintenant trois dans la même chambre du petit appartement où nous vivons. Jean-Christophe va naître deux ans plus tard.
La dynamique familiale change avec la venue des garçons. Nous délaissons bientôt l’appartement et mes parents achètent leur première maison. Enfin ! Une chambre pour nous, les deux filles. Ma mère est heureuse, stimulée par ce nouveau cycle dans sa vie.
Moi lors d’un cours de leadership à Banff en Alberta.
C’est aussi vers l’âge de 12 ans que je m’inscris aux cadets. Seule, un bon matin, je prends l’autobus et je me dirige vers le bureau d’enrôlement du Corps de cadets 2567 Dunkerque à Pont-Viau. Remarquant que je ne connais personne, on m’accueille de façon très conviviale. Je me sens toute de suite acceptée. J’y retournerai toutes les fins de semaine pendant huit ans, avec mon uniforme et le béret bien ajusté sur la tête. Je gravis rapidement les échelons, jusqu’à obtenir le grade de cadet-commandant. Faire partie des cadets me permet de voyager, notamment dans l’Ouest canadien, pendant trois étés consécutifs. C’est là que j’apprends à maîtriser la langue anglaise, que je me fais de bons amis, que je vis mes premiers amours d’adolescence et, surtout, que je développe encore plus cette confiance en moi qui va me permettre d’aller loin dans la vie. Le corps de cadets devient ma seconde famille. Les nombreuses formations en leadership que je reçois ainsi que les différents postes que j’occupe me permettront, plus tard, d’exercer des fonctions d’autorité. Ma mère m’encourage et se montre fière de mes accomplissements. La planification et le sens de l’organisation prônés au sein des cadets me procurent un sentiment de sécurité : je déteste que les événements s’enchaînent sans que je puisse exercer un quelconque contrôle sur ceux-ci. Les cadets de l’armée et leurs enseignements m’offrent donc un cadre salutaire.
Moi et un cadet lors d’un de mes emplois d’été à Vernon en Colombie-Britannique.
À la maison, la tension devient insoutenable en raison de la rébellion menée par Manon. Ma sœur ne cesse de remettre en question le suicide de notre père. Elle se met à consommer de la drogue et fugue plusieurs fois. Elle ne reconnaît pas l’autorité de Ioannis et lui rappelle, souvent de façon brutale, qu’il n’est pas son père. Après plus de deux années de comportements perturbateurs de la part de ma sœur, maman sombre dans une dépression nerveuse et doit demander l’aide de la Direction de la protection de la jeunesse. Un centre jeunesse prend aussitôt ma sœur en charge. Manon s’éloigne donc de ma vie alors que je n’ai que 15 ans.
Malgré le départ de ma sœur, la maison demeure turbulente et animée, avec les deux garçons qui grandissent. Je ressens parfois le désir d’en sortir, mais mes petits frères m’apportent tellement de joie que je réprime pour l’instant cette envie de liberté. Très attachée à eux, je multiplie les sorties au cinéma, ainsi que les moments collée sur eux à leur raconter des histoires et à les assister dans leurs devoirs.
Mario et Jean-Christophe en 1989.
Mon adolescence continue de se dérouler sans grande révolte. Mes résultats scolaires à la polyvalente sont moins brillants qu’à l’école primaire. Je passe mon temps avec quelques fidèles amies. Rieuse et capable d’autodérision, je deviens une jeune fille autonome et indépendante. À l’école secondaire, on dit aussi de moi que je suis déterminée et que je n’hésite pas à afficher mes couleurs avec aplomb.
Cette période de ma vie se termine avec le départ tragique de ma grand-mère Léda. Celle qui m’accueillait toujours les bras grands ouverts meurt subitement d’un coma diabétique à l’âge de 64 ans. On retrouve grand-maman Léda sur le plancher de sa salle de bain, seule. Je me souviens très bien de cette grand-maman qui vivait parfois difficilement ses émotions. Malgré cette fragilité émotive, elle a toujours été heureuse de me voir, de me câliner, de me laisser jouer dans son coffre de couture et de m’accompagner dans les grandes étapes de ma vie.
C’est donc à l’âge de 19 ans que j’aperçois le visage de la mort pour la toute première fois. Ce décès sème en moi une grande peine. Mes larmes coulent à flots. Je suis inconsolable. Comme j’aurais aimé lui dire un dernier au revoir ! Je réalise que la vie peut nous enlever ceux qu’on aime de façon abrupte. Son départ laissera un vide dans ma vie. Cette proximité avec la mort, j’allais la revivre des années plus tard, mais dans des circonstances plus dramatiques et personnelles encore… Voir quelqu’un mourir n’est qu’un fragment d’épreuve. Je vais le constater en ayant à me préparer à cette rencontre pour laquelle on ne se prépare jamais assez.
Mes grands-parents et moi en 1983 lors de mon bal de finissants du secondaire.
1 L’expression « demi-frère » est ici entre guillemets parce que je n’ai jamais considéré Mario et Jean-Christophe autrement que comme des frères.
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4
Une femme
au pénitencier !
Mon séjour chez les cadets m’avait révélé un univers que j’appréciais. Cette expérience est venue éclairer ma réflexion sur mon avenir professionnel. J’ai pris ma décision : je veux être policière ! Ma candidature est retenue par le cégep de Maisonneuve. À l’époque, on doit cependant subir des examens médicaux avant d’être accepté officiellement. Des radiographies de ma colonne vertébrale révèlent qu’elle n’est pas parfaitement droite. Malheureusement, cette petite déviation m’empêche d’être candidate en techniques policières. Obligée de faire un autre choix, j’opte finalement pour la technique correctionnelle, aujourd’hui appelée « techniques d’intervention en délinquance ». Ce métier comporte certaines similitudes avec celui de policier. J’amorce mes études au collège de Maisonneuve en septembre 1983.
Dans cet établissement, je fais la connaissance de deux personnes de mérite qui exerceront une influence certaine dans ma vie. Il y a d’abord Maryse, une grande brune à lunettes, qui aime faire rire. D’intelligence vive, elle dit les choses sans mâcher ses mots. C’est une personne authentique. Inscrites dans la même concentration, nous nous côtoyions pourtant peu au cours des deux premières années de notre formation. Nos contacts se limitaient alors aux rencontres nécessaires aux travaux d’équipe.
Il semble que je lui tape sur les nerfs avec mon excès de curiosité et mes trop nombreuses questions en classe. Une des enseignantes devra même me proposer à quelques reprises de réserver mes interrogations pour la fin de la période tellement je prolonge le cours au-delà des trois heures prévues.
Une franche et belle amitié va me lier à Maryse. Jeunes, libres et désinvoltes, nous faisons ensemble nos folies de jeunesse, multipliant les sorties dans les discothèques et les escapades de fin de semaine.
Mon amie Maryse en 1988.
La seconde rencontre déterminante à ce cégep a lieu avec une enseignante prénommée Constance. Durant ses trois années d’enseignement, elle remplira pour moi la fonction de mentor, me guidant dans la découverte de cet univers humain où il faut agir avec justesse, humanité et intelligence. « Vous vous dirigez en sciences sociales et vous interviendrez auprès d’une clientèle fragile et hypothéquée, répète-t-elle constamment. Il est impératif de bien vous connaître. » Cet enseignement reste gravé en moi. Cette introspection forcée m’amène à franchir un pas de géant dans la connaissance de moi-même. Cette sagesse me sera utile tout au long de ma vie. L’ouverture aux autres, l’écoute, le respect des différences et les multiples interventions auprès de personnes criminelles éprouvant de criants besoins me forcent à adopter une approche orientée vers les solutions afin de les aider à cheminer positivement. De bons moments jalonnent ces trois années passées au cégep, qui se terminent dans la réussite. Je ne peux oublier le sourire de ma mère et la fierté qui se lit sur son visage lorsque je lui présente enfin mon diplôme. Je suis la toute première dans ma famille élargie à obtenir un diplôme d’études collégiales. D’être une diplômée de première génération me réjouit.
Après ce succès, je fais mon entrée, en 1987, au Service correctionnel du Canada. Mon amie Maryse est embauchée en même temps que moi. Nous faisons partie de la première génération de femmes gardiennes de prison. Nous sommes si peu… Jeune, naïve et surtout heureuse de débuter dans un métier que j’ai choisi et pour lequel je suis bien formée, je commence ma carrière au pénitencier de Cowansville. J’ai 21 ans. Maryse, quant à elle, commence sa carrière dans un pénitencier de Laval.
Moi lors de ma graduation au Service correctionnel du Canada.
Comme j’occupe un emploi stable, je décide de faire l’acquisition d’une voiture d’occasion. Je tombe amoureuse d’une Honda à transmission – malheureusement – manuelle. Je n’ai jamais conduit ce type de véhicule. Qu’à cela ne tienne ! Après quelques brèves instructions données par l’ancien propriétaire, je prends la route avec ma petite auto, étouffant le moteur pratiquement à tous les coins de rue. Nullement inquiète, confiante, j’ignore les gens qui s’impatientent derrière moi.
Je vis alors dans l’insouciance propre à la jeunesse. Je fonce, sans trop me remettre en question. Je vais de l’avant et peu de choses m’arrêtent ou m’effraient. J’avance droit devant, sans hésitation, comme à l’école, comme chez les cadets, comme au pénitencier, et ce, depuis le jour où je suis née.
Mon embauche au Service correctionnel m’amène à quitter le nid familial pour voler de mes propres ailes. Délaisser mes deux petits frères que j’aime comme mes propres enfants, et pour qui j’ai souvent assumé le rôle de mère, me rend triste. Mon départ les chagrine aussi : ma présence auprès d’eux était significative. Ma mère et Ioannis exercent bien leur rôle de parents, mais une grande sœur apporte un autre type d’attention. J’ai développé avec eux une grande complicité, sachant comment les amuser, organiser des activités ludiques et les aider à faire leurs devoirs. Et quand venait le temps de demander une permission aux parents pour une sortie, mes deux frères savaient que j’étais une alliée de premier ordre.
Mes premières années au Service correctionnel du Canada ne sont pas de tout repos. Après un an à travailler au pénitencier de Cowansville, je suis mutée à celui de Saint-Vincent-de-Paul. Moi qui ai grandi à l’ombre du vieux pénitencier, jamais je n’aurais pensé y travailler un jour !
C’est à cet endroit que je retrouve mon amie Maryse. Heureuse de ne pas errer seule dans cet univers inconnu et mystérieux, je fais également la rencontre de deux autres filles extraordinaires : France et Julie, des amies qui se connaissent déjà. France est une belle petite blonde, qu’on finira par appeler affectueusement la « Barbie bûcheron » à cause de son côté masculin bien assumé. C’est une femme généreuse et très sociable. Elle aime les rassemblements et sait comment les organiser. On lui reconnaît l’âme d’une gentille organisatrice (G.O.). Quant à Julie, une rouquine anglophone, elle inverse régulièrement les mots lorsqu’elle s’exprime en français, ce qui nous amuse prodigieusement. Elle n’utilise pas toujours ceux-ci de façon appropriée et il lui arrive de se tromper sur la signification des termes utilisés, avec des résultats hilarants. J’aime son côté désinvolte et son jugement sûr. J’ai trouvé en Julie une âme sœur. Toujours disponible, elle me conseille judicieusement, dans mes petites comme dans mes grandes difficultés. Sans chercher à me juger ou à me faire la leçon, elle trouve toujours l’énergie, le temps et les mots pour m’aider à surmonter mes déceptions. Elle prend soin de ses amitiés sans compter les heures et s’intéresse à tout ce qui nous arrive. C’est une personne d’influence. Elle m’a souvent encouragée et incitée à me dépasser professionnellement. Une telle complicité, on n’en connaît qu’une dans sa vie.
Maryse, Julie, moi et France jouant au golf.
Julie et moi.
Entre les détenus rébarbatifs et les collègues de travail qui résistent à la présence de femmes dans le milieu carcéral, je tente de faire ma place. Les conditions de travail à l’époque laissent souvent à désirer. Au vieux pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, je dois traverser des couloirs souterrains, où des rats morts gisent sur le sol. Puis, en revenant à la surface, je dois, pour me rendre au mirador, escalader des échelles non sécurisées avec la lourde charge de mon équipement. Je ressens aussi un profond inconfort lorsque j’utilise la toilette, qui n’est circonscrite que par un simple rideau de douche, alors que mes confrères, à proximité, feuillettent leurs revues pornos. Les anciens pénitenciers, comme celui où je travaille, sont conçus pour accueillir exclusivement des hommes. Les installations datent et ne respectent pas les normes minimales quant au respect de l’intimité. L’une des tâches de l’agent de correction est de surveiller les détenus lorsqu’ils prennent leur douche. Lors de ces séances, l’humidité devient vite insoutenable et tous mes vêtements me collent à la peau. Les détenus, cherchant à dissiper leur malaise, en profitent pour m’assaillir de tous les noms vulgaires imaginables.
Le milieu carcéral intimide, mais le sentiment de solidarité, l’entraide et l’esprit d’équipe émergent lorsque surviennent de graves incidents. C’est le cas, un soir, lors du dénombrement de 23 heures que nous devons faire quotidiennement. Le décompte révèle que deux détenus manquent à l’appel. Sachant qu’ils ne peuvent avoir franchi l’enceinte du pénitencier, nous nous déployons afin de les débusquer. Par équipes de deux, nous fouillons les moindres recoins de l’établissement. Nous ne savons pas si nous allons tomber dans un guet-apens, nous progressons donc lentement et méthodiquement. La peur nous prend au ventre, mais dans l’adversité, le personnel est uni. Les deux détenus sont découverts vers trois heures du matin, cachés dans le plafond suspendu d’un des bâtiments. Plusieurs autres incidents de même nature se produiront. Le plus périlleux surviendra au vieux pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul : trois détenus réussissent à s’évader en prenant une de nos collègues en otage. Des coups de feu sont échangés et un autre collègue est touché, sans trop de gravité, heureusement. Thérèse, la gardienne kidnappée, est libérée une heure plus tard sur la Rive-Sud de Montréal. Les trois fugitifs sont retrouvés et arrêtés par la police dans un chalet de Rawdon, une semaine après les faits. Cette évasion demeure l’un des souvenirs marquants de ma carrière d’agente correctionnelle.
Durant ma deuxième année de travail au Service correctionnel, je me trouve de nouveau confrontée au désespoir et au drame. Je travaille alors de nuit, dans le secteur de l’isolement au pénitencier Leclerc. Cette section abrite les détenus exclus de la population carcérale régulière pour des raisons disciplinaires ou parce qu’ils représentent un danger pour eux-mêmes ou les autres détenus et le personnel. Je commence mon quart de travail à 23 heures. J’effectue seule la surveillance d’environ 24 détenus, tous enfermés dans leur cellule pour la nuit. Ma tâche consiste à vérifier s’ils sont dans leur cellule, et en vie. Au début de chaque heure, je patrouille sous des lumières tamisées, ouvrant le hublot vitré de chacune des portes des cellules. Lorsque le détenu ne bouge pas, je dois frapper légèrement sur la porte, puis éclairer le lit avec ma lampe de poche afin de m’assurer qu’il est bien vivant et qu’il ne s’agit pas d’un mannequin artisanal. Alors que je fais la tournée de minuit, j’entends des bruits provenant d’une cellule que j’ai vérifiée quelques secondes auparavant. Rebroussant chemin vers la porte en question, j’allume d’abord ma lampe de poche, puis j’ouvre le hublot pour tenter de voir ce qui produit ce bruit. Plaçant mon œil devant le hublot dégagé, je suis soudainement saisie d’horreur. Je peux apercevoir, à quelques centimètres de moi, le visage paniqué du détenu, étranglé par un lien installé autour de son cou. Sa bouche est grande ouverte. Il convulse, pendu au bout d’un drap, qu’il a accroché au grillage se trouvant au-dessus de la porte. Après deux à trois secondes où je suis paralysée par la stupeur, je me précipite vers mon bureau pour demander de l’aide. Selon le règlement, je n’ai pas le droit d’ouvrir la porte seule : il peut s’agir d’un leurre. Après environ deux minutes, qui me paraissent une éternité, un collègue arrive enfin. Pendant qu’il soulève le corps, je coupe le lien. Nous amorçons ensuite les manœuvres de réanimation. Des spasmes nerveux agitent mes mains, qu’il me faut à tout prix contrôler. Le détenu reprend peu à peu connaissance. Cela me rassure. Je suis heureuse qu’il soit en vie. Je dois ensuite l’accompagner à l’hôpital pour vérifier son état de santé. Une fois les examens complétés, pendant que nous attendons les résultats, le détenu me regarde droit dans les yeux. Son regard ne me lâche plus et il me dit : « C’est toi la chienne qui m’a décroché ? Je voulais mourir et tu as tout gâché ! » Ces deux phrases me sont toujours restées en tête. À partir de cet instant précis, je me suis promis de continuer à bien faire mon travail sans jamais attendre de remerciements en retour.
Cet événement m’a évidemment ébranlée. Pendant des semaines, chaque fois que j’ai fermé les yeux, j’ai revu ce visage bleui, tourmenté et collé au hublot. À l’époque, l’aide aux employés était presque inexistante. Je suis donc retournée au travail dès le lendemain, tâchant d’oublier le drame qui s’était passé sous mes yeux. Je ne voulais surtout pas qu’on dise qu’une femme était incapable de faire face à ce genre d’incidents.
Rapidement, je constate que le métier d’agente correctionnelle ne me satisfait pas. Je souhaite m’investir davantage dans une relation d’aide auprès des détenus. De plus, le fait de devoir travailler selon différents horaires de travail a pour conséquence de me causer des problèmes d’estomac, que je supporte mal. Je m’informe donc régulièrement des possibilités d’exercer d’autres fonctions au sein du Service correctionnel du Canada.
Après quatre ans, une occasion se présente à moi. Un poste d’agent de libération conditionnelle est disponible. Je pose ma candidature, j’étudie et je réussis à l’obtenir en franchissant tout le processus de sélection avec succès. Cette nouvelle fonction va me permettre d’assumer d’autres responsabilités. C’est alors le début d’un bel enchaînement de promotions et de marques de confiance de la part de mon milieu professionnel.
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Il a suffi d’un regard
C’est en novembre 1988, lors d’une journée de travail au pénitencier, que mon regard croise celui d’un autre employé du nom de Jocelyn. La petite étincelle qui brille dans nos regards nous amène rapidement à nous rapprocher. Jocelyn a 37 ans et moi, 22. Il est marié et père de deux enfants : Marie, 16 ans, et Christian, 14 ans. Son mariage ne le rend plus heureux et la séparation est imminente. Notre rencontre ne va que précipiter les choses. Quelques mois plus tard, il quitte le foyer conjugal. Nous convenons tous les deux qu’il doit d’abord clarifier sa situation familiale avant d’emménager avec moi.
Jocelyn arrive dans mon univers lesté d’un bagage de vie plus imposant que le mien. Il a déjà une famille, alors que l’idée d’en faire l’expérience, de mon côté, m’a à peine effleuré l’esprit. Nous nous fréquentons pendant un an avant de vivre ensemble. De me voir entretenir une relation avec un homme de cet âge ne rassure pas du tout ma mère. Elle ne cesse de me répéter que j’ai perdu la tête. Elle n’a pas tort ! J’ai tendance à choisir des conjoints beaucoup plus âgés que moi. Je cherche peut-être mon père chez ceux-ci. Je ne sais qu’en penser… Malgré cela, quelques mois suffisent pour qu’elle apprécie à ce point mon nouvel amoureux qu’elle ne peut déjà plus tolérer la moindre remarque négative à son sujet. Elle comprend rapidement que son amour est sincère, que c’est un homme de cœur et qu’il me rend heureuse. De notre union va fleurir un grand bonheur.
Jocelyn et moi au cours de la première année de notre union.
L’attirance inébranlable de Jocelyn à mon endroit s’explique, me confiera-t-il plus tard, par mon indépendance d’esprit, ma joie de vivre contagieuse et ma longue chevelure rousse. Quant à moi, j’ai tout de suite remarqué ce bel homme attentionné et à l’écoute. J’apprécie chez lui sa capacité à vivre pleinement l’instant présent. Il se tracasse peu et fait confiance à la vie. Ce calme et cette assurance contribuent beaucoup à diminuer mon niveau d’anxiété. Il est patient, positif et capable d’introspection. À cette profondeur et à cette maturité, il faut ajouter une habileté certaine pour le bricolage et une impressionnante créativité. Rien ne l’arrête pour inventer des trucs dans le but d’améliorer mon confort. Je ne m’en doute pas encore, mais ces talents s’avéreront fort utiles dans l’avenir.
Premier voyage en amoureux.
Ma première rencontre avec la famille de Jocelyn revêt un caractère initiatique à plus d’un égard. Le décor est celui d’un souper familial auquel participent les parents de Jocelyn, sa sœur Mimi et son époux Thierry, leurs deux garçons et, finalement, son frère Alain. Lors du repas, Alain me demande d’un air austère si Jocelyn a eu le courage de me révéler leur secret de famille. Perplexe, je regarde un instant mon amoureux avant de répondre par la négative. Alain se met alors à me raconter que, dans leur jeunesse, Jocelyn et lui ont fait du mal, bien involontairement, à un vieil homme nommé Joe. Cet ermite habitait dans le bois situé derrière le cimetière près de chez eux. Peu sociable, l’étrange personnage acceptait toutefois que les enfants jouent sur ses terres. Un jour que les deux frères s’amusaient à proximité de sa cabane, Joe s’est intéressé à leur jeu : « Que faites-vous au juste ? » « On joue aux cowboys ! » ont répondu les garçons. Ce jour-là, le vieil homme a offert de participer à leur mise en scène. Ayant apporté une corde, qu’ils avaient nouée et enroulée à la branche d’un grand arbre, les jeunes lui ont suggéré de jouer le mauvais rôle : « C’est l’heure de la pendaison du méchant. Voulez-vous jouer avec nous ? » ont-ils demandé. L’homme a accepté et a laissé les enfants serrer le nœud coulant autour de son cou. Jocelyn, jusque-là silencieux, se décide enfin à parler en expliquant que son frère Alain a renversé accidentellement la bûche sur laquelle Joe était monté. Ce dernier s’est retrouvé pendu à la branche, ses pieds battant frénétiquement l’air. Horrifiée, j’écoute sans parler. Le père de Jocelyn précise alors, tout bas, que la police n’a jamais su que les garçons avaient été mêlés à cette affaire. Elle a conclu au suicide. Je suis terrifiée et abasourdie par tout ce que j’entends. Je m’inquiète de plus en plus : mais dans quelle famille suis-je tombée ? ! Les hommes de la famille me livrent d’autres détails scabreux. Je n’en reviens tout simplement pas. Comment peuvent-ils vivre avec cette mort sur la conscience ? Je constate bientôt que les femmes n’ont pas encore dit un mot. Je regarde alors ma belle-mère, qui m’envoie un clin d’œil. Quelle naïve je fais ! Ils m’ont bien eue avec leur secret de famille ! Mon initiation dans le clan de Jocelyn est réussie. J’ai cru à leur histoire et j’accepte de bonne grâce d’être la risée de la soirée. Pendant des années, on me rappellera ma crédulité en me taquinant généreusement, mais sans méchanceté.
En 1990, je me lie d’amitié avec Josée, une nouvelle personne de grande valeur. C’est en participant à des cours d’espagnol offerts par le centre communautaire du quartier, entre les gracias et les por favor, que nous apprenons à nous connaître. Josée et moi nous ressemblons beaucoup. Elle est déterminée, fonceuse et rieuse. Elle aime la vie et est positive. Son conjoint, tout comme le mien, est plus âgé qu’elle. Une amitié sincère et solide prend forme entre nous. Josée signifie beaucoup pour moi. Sa propre résilience m’inspire. Elle a vécu de difficiles moments et a toujours su faire preuve de combativité dans l’adversité. Elle poursuit ses passions et peu de choses lui font obstacle. Capitaine de son propre bateau – littéralement – de 35 pieds, propriétaire de son entreprise, elle impressionne par sa détermination. Elle et moi affichons la même philosophie devant l’épreuve.
C’est d’ailleurs quelques mois avant cette rencontre avec Josée que je décide de mettre fin à mes chirurgies du nez, qui se multiplient comme autant d’embûches sans grand résultat depuis désormais plus de 20 ans. Chaque intervention visait à corriger la courbe de mon nez pour en améliorer la symétrie. Mais chaque fois, le résultat n’était pas satisfaisant. Le plasticien m’explique que les nombreuses opérations que j’ai subies ont causé beaucoup de cicatrices intérieures et que le cartilage, durci, ne favorise plus une belle guérison. Je lâche prise. Je m’accepte telle que je suis et j’avise mon entourage que je ne subirai plus de chirurgie pour corriger mon apparence. Je suis née rousse, avec des taches de rousseur et un nez croche, et c’est ainsi que je poursuivrai ma vie.
Jocelyn m’accompagne et m’appuie dans chacune de mes décisions. Après quelques années de vie commune, plus près que jamais de lui, je considère la possibilité d’ajouter des enfants au portrait de notre bonheur. Ce désir est très fort chez moi. Jocelyn, surpris par ma demande, me demande un peu de temps pour y réfléchir. Cette importante décision va entraîner des conséquences sur son avenir, l’amenant à renoncer aux projets qu’il s’était fixés pour lui-même, c’est-à-dire se gâter, voyager et… vivre une retraite sans jeunes enfants à élever. Il exige une année de réflexion, ce que je juge raisonnable. L’année passe et mon amoureux me fait part de son accord pour fonder une seconde famille. Comme Jocelyn a subi une vasectomie plusieurs années auparavant et que ses chances d’être de nouveau fertile sont très réduites, nous décidons d’entreprendre des démarches pour adopter un enfant à l’étranger. Ce choix me convient très bien. Ne pas le porter m’importe peu. L’important, pour moi, est d’avoir un petit. Il faut aussi considérer que Jocelyn compte plusieurs années de plus que moi et que le temps ne joue pas en notre faveur.
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C’est au Mexique que nous adoptons le bonheur
Adopter un enfant, c’est concrétiser un désir plus fort que tout. C’est fonder ou élargir une famille, partager, éduquer et aimer. Adopter, c’est donner un enfant à une famille, mais aussi offrir une famille à un enfant qui n’en a plus.
Après quelques brèves hésitations, nous arrêtons notre choix sur le Mexique, notre destination vacances de prédilection. Grâce à sa culture et à la chaleur de ses habitants, ce pays nous attire. À l’époque, un seul organisme québécois offre de l’accompagnement pour adopter au Mexique. La Société pour l’adoption internationale au Mexique (SAIMÉ) est une association dûment accréditée, de fondation récente, en 1993. SAIMÉ a un besoin criant de bénévoles. Nous prenons donc l’initiative de nous impliquer activement au sein de celle-ci. C’est aussi un moyen, pour nous, de nous assurer du bon fonctionnement de l’association qui doit porter notre grand rêve. La démarche d’adoption nécessite de nombreuses exigences gouvernementales et bureaucratiques, tant de la part du Québec que du pays d’adoption. Pour devenir éligibles à une candidature pour une adoption au Mexique, il nous faut notamment légaliser notre union.
Le 5 juin 1993, je me rends donc au palais de justice avec ma famille et mes proches. Mon futur mari tarde. Il faut l’attendre un bon moment. A-t-il changé d’idée ? ! Après plusieurs minutes de retard, mon inquiétude s’envole : enfin, il apparaît ! C’est que mon amoureux transi a eu un accident de voiture en chemin. Remis de nos émotions, nous prononçons nos engagements devant l’assemblée. Les mots « Oui, je le veux ! » résonnent sur les murs du palais de justice de Laval à deux reprises.
Le jour de notre mariage, le 5 juin 1993.
Le jour de notre mariage, avec ma mère et mon père Ioannis.
Notre lune de miel se déroule au Portugal et dure trois semaines. Nous dormons dans les pousadas en nous imaginant roi et reine des châteaux dans lesquels nous séjournons. Quel fabuleux voyage ! Je me souviens de ce 9 juin 1993, alors que nous sommes attablés à une terrasse de restaurant, sous le chaud soleil d’un ciel sans nuages : nous apprenons, dans un journal relatant des nouvelles internationales, que le Canadien de Montréal vient de remporter la coupe Stanley ! Même à distance, nous célébrons et trinquons à cette victoire.
De retour au pays, il nous faut investir beaucoup d’énergie dans le long processus menant à l’adoption internationale. Le dossier nécessite un an de démarches. Avant tout, il faut spécifier le sexe de l’enfant désiré. Grandir avec deux petits frères m’a donné le goût de connaître ce que c’est que d’élever une fille. Comme je n’aurai probablement pas d’autre enfant, l’idée d’éduquer une fillette et de lui faire des tresses me plaît. Avant même de l’avoir dans nos bras, nous décidons de l’appeler Maya : ce prénom se marie bien à ses origines.
Durant les procédures d’adoption, la longue attente, surtout, met notre patience à rude épreuve. Plus les mois passent, plus cela devient difficile. Entretemps, nous achetons notre première maison, toujours à Saint-Vincent-de-Paul. Nous y aménageons une belle petite chambre pour Maya. Mais habiter dans cette maison, avec cette chambre toute prête, m’afflige. Lorsque je n’en peux plus, j’ouvre la porte et je me réfugie dans la berceuse, imaginant la petite dans mes bras. À plusieurs reprises, Jocelyn doit me sortir, en larmes, de la petite pièce. J’essaie de garder le cap, de demeurer positive et confiante, comme je l’ai toujours été, mais ce nouveau défi pèse lourd. J’ai les émotions à fleur de peau. Cet enfant que je ne connais pas encore, je le porte déjà dans mon cœur plutôt que dans mon ventre. Je vis très péniblement cette lancinante attente. Je pense constamment au petit être qui égaiera nos vies et je tente d’imaginer son visage. Quant à Jocelyn, fidèle à lui-même, il garde son calme. Tant que la petite n’est pas dans ses bras, le projet demeure abstrait pour lui.
Puis, le fameux appel, l’ultime call, arrive le 14 septembre 1995, alors que je suis au travail. Tandis que je serre le combiné, mon cœur se met à battre très fort. Le responsable de la Société d’adoption m’annonce que la petite s’appelle Maria Fernanda et qu’elle a huit mois. Si petite… Pendant que j’écoute attentivement tous les détails, mes mains se mettent à trembler. Il me faut maintenant partager ce grand moment de bonheur avec mon amoureux. On prévient Jocelyn, qui travaille alors à l’autre bout du pénitencier. Il accourt jusqu’à mon bureau. Nous explosons de joie ! Des larmes de bonheur nous montent aux yeux. Nous informons nos familles respectives. Ces instants de grande intensité nous prennent au cœur. Le bonheur déborde. Nous remercions la vie et ce qu’elle nous offre.
Après toute cette émotion, il faut se préparer à ce qui va devenir la plus belle rencontre de nos vies. Nos billets d’avion vers Mexico sont rapidement achetés. Le départ est prévu pour le 18 octobre, c’est-à-dire le mois suivant.
Les circonstances de la naissance de notre future petite fille sont peu communes. Maya a été retrouvée, seule, sur le dernier banc d’une église de la ville mexicaine de Puebla. « La Villita » est un lieu de culte muni de lourdes portes de bois et entouré d’un magnifique jardin. On appelle aussi cette église le Sanctuaire de Notre-Dame-de-la-Guadeloupe. Construite en 1722, La Villita est célèbre pour ses talaveras aux multiples couleurs, des tuiles de céramique de style baroque représentatives de l’époque où l’église fut construite.