Paysages Passionnés

Gabriel Faure · Chapitre 14 sur 25

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Paysages Passionnés

XI le Printemps à Tolède

Le vent est tout à fait tombé. Le jet des hauts cyprès s'est figé dans le ciel noir. Au loin, une fontaine dit son éternelle et monotone chanson. Tout à coup, un cri rompt le silence. C'est un rossignol attardé que retient sans doute le charme tranquille de ce jardin d'été. Nous ne l'apercevons pas; il doit être dans un massif de lauriers-roses, sur une branche que nous voyons remuer. Il s'essaie d'abord timidement, redit la même note, à mi-voix, comme en un murmure. Il interroge les choses, écoute le silence. Puis, se croyant seul et se grisant de la douceur nocturne épandue autour de lui, il chante à plein gosier. Les trilles se succèdent, plus énergiques, deviennent des cris de joie et de désir. Il lance ses notes éclatantes par intervalles, semblant à chaque reprise clamer plus fort son appel d'amour. Et, toutes les fois, nous frissonnons, comme les amants de Vérone, lorsqu'ils entendaient le rossignol qui chantait sur un grenadier, dans le jardin des Capulets.

 

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XI

 

LE PRINTEMPS À TOLÈDE

 

Libre, en ce début de mars, pour la é première fois depuis bien des années, je n'ai eu qu'un désir: fuir Paris et voir naître le printemps ailleurs qu'au bois de Boulogne ou au Luxembourg. Je suis parti pour l'Espagne. Je savais bien que la jeune saison n'y devait point avoir les grâces qu'elle revêt en Italie; mais je ne l'imaginais pas aussi rude. J'avais également lu que les deux Castilles n'étaient qu'une suite de plateaux désolés; je n'en pouvais supposer la sévérité et la tristesse. Il faut traverser ces solitudes interminables, desséchées, presque stériles, où, de loin en loin, quelques pauvres villages semblent des tas de pierres, où l'on marcherait des journées entières sans trouver un arbre, pour s'en représenter la désespérante mélancolie et la farouche grandeur. À moins d'une lieue de Madrid, commence une région tellement misérable— véritable désert sans oasis—qu'on l'appelle la steppe castillane. Quand on franchit, à la nuit tombante, les mornes étendues de ces champs de misère, on a comme des visions d'épouvante...

Dès ce premier abord, on comprend mieux l'âme espagnole. On s'étonne moins du caractère d'ardent fanatisme et de renoncement que le catholicisme lui a toujours imprimé, et l'on sent comment une religion de terreur a pu s'adapter si vite et si bien à un pays où la mort est partout, jusque dans les plaisirs. De même,—quoiqu'on doive se méfier de ces trop hâtives déductions—la simple vue de ces âpres paysages explique en partie l'aspect funèbre des peintures de Ribeira, de Zurbaran, des Herrera, du Greco, de Valdès Leal ou de Goya. Velasquez également est le plus souvent douloureux; quand il rit, comme dans ses Buveurs, par exemple, je ne sais pourquoi le rire sonne faux; et cette teinte rousse, où domine l'ocre et le violet, si saisissante quand on entre au Prado, dans la salle de ses chefs-d'œuvre, est celle même de la terre madrilène.

De toute l'Europe, c'est, je crois bien, l'Espagne qui, après la Suisse, a la plus haute altitude moyenne; l'exagération de ce relief lui enlève le bénéfice de sa situation méridionale et rend sa température, sauf sur la côte et dans l'Andalousie, toujours extrême: torride ou glaciale. En ces jours de mars, où les campagnes de l'Ile-de-France sont déjà toutes frémissantes sous les rayons du soleil nouveau, les lignes ferrées courent encore entre deux talus de neige. Il est vrai qu'avant d'atteindre Madrid, soit par Burgos, soit par Saragosse, les voies doivent s'élever à douze ou quatorze cents mètres, c'est-à-dire aussi haut que nos plus hauts chemins de fer de montagne... Et je ne tarde pas à m'apercevoir que, pour goûter le printemps, j'ai choisi l'un des rares pays où il n'existe pas. J'avais bâti un château en Espagne. La terre du Cid est une faiseuse d'illusions que je voyais à travers la magie des mots et que j'évoquais dans de chimériques paysages de soleil, de verdures et de fleurs. Mais qu'importe? Je connaîtrai du moins Tolède, où m'attire l'illustre écrivain qui presque nous la révéla. Je n'essaierai pas, cette fois, d'en pénétrer avec lui le secret. Le premier contact avec une telle ville est trop riche d'impressions pour qu'on puisse les analyser et les classer. Une autre année, je reviendrai à Tolède; à la suite du plus émouvant des guides, je poursuivrai le Greco jusque dans les chapelles presque inaccessibles et chercherai à discerner "l'élément arabe ou juif qui persiste sous l'épais vernis catholique." Aujourd'hui, je ne désire avoir qu'une idée générale de la ville et de la campagne qui l'entoure.

La traversée des plateaux de Castille m'a préparé à l'abord hostile de la Ciudad imperial, celle que Juan de Padilla, l'un de ses plus illustres enfants, appelait "la couronne de l'Espagne et la lumière du monde." Pourtant, elle aussi, je ne l'imaginais pas aussi rude. À un tournant de l'avenue ombragée qui la relie à la gare, elle surgit tout à coup, au-dessus du plateau roux et des collines fauves, rousse et fauve elle-même, patinée, calcinée, comme passée au four. Elle est tragique et guerrière; ou, plutôt, on sent qu'elle devait l'être, car, maintenant, elle est bien morte et figée dans son passé de gloire. Ses églises et ses nombreux couvents achèvent de lui donner un aspect de morne sévérité. Ce fut la première impression de Maurice Barrès qui déclare que "le paysage de Tolède et la rive du Tage sont parmi les choses les plus tristes du monde." Quand on cherche à embrasser l'ensemble du roc qui porte l'orgueilleuse cité, on aperçoit une masse indistincte de murs, de toits et de rochers, où tout se confond dans un chaos rougeâtre qu'avive par places l'éclat aveuglant de la chaux et que le soleil écrase de son linceul de plomb. Un lourd silence pèse sur ces ruines brûlantes autour desquelles le Tage lance son bouillonnement farouche. Et, en franchissant le pont d'Alcantara, qui réunit, sans les réconcilier, un portique rococo et une tour mauresque, je songe à une autre guerrière, fauve aussi, qu'encercle de même un torrent, à la rouge Vérone que baigne l'Adige. Mais comme elle sourit à côté de Tolède! Celle-ci évoque plutôt Ravenne, non comme silhouette, mais comme désolation et déchéance: toutes deux ne sont plus que des gardiennes de tombeaux. Entre ses murailles guindées où les fenêtres étroites et grillées ont l'air de meurtrières, la Tolède actuelle est même parfois un peu ridicule. Près de la place du Zocodover, un marchand de parapluies juché sur un âne étique me rappelle que je ne suis pas loin de la patrie de Don Quichotte et de Cervantès.

À Tolède, un soir, devant le rude paysage qu'on découvre du haut de l'Alcazar, Théophile Gautier eut un moment de méditation profonde où, se sentant absent de lui-même et loin de tout, il déclare avoir douté de sa propre identité et n'être revenu à la réalité qu'en prenant un bain dans le Tage, au pont d'Alcantara. Sur ce même pont, où je grillais tout à l'heure, une bise aigre m'enlève tout désir d'imiter le bon Théo. Il suffit d'un nuage et d'un coup de vent pour que le froid remplace la fournaise. Souvent, au terrible et glacial norte qui arrive des plateaux de Castille, succède brusquement le non moins redoutable solano qui apporte toute la sécheresse des déserts africains. Tolède ne ménage guère les transitions. Je n'ai pas remis mon par-dessus que le soleil reparaît et qu'un nuage de poussière m'environne: ce sont les chèvres de la ville qui rentrent en un interminable troupeau. D'où viennent-elles et qu'ont-elles bien pu brouter sur les collines pierreuses où l'herbe rare semble avoir été léchée par un incendie? Pourtant, de l'autre côté de la ville, il y a un semblant de campagne où fleurissent de maigres arbres fruitiers. Je remarque même un champ tout planté de pêchers roses; au milieu de cette âpre nature, ils ont la tristesse des exilés, comme ceux que j'aperçus, l'autre jour, à Barcelone, sur les flancs du sinistre Montjuich. À la teinte plus pâle de leurs fleurs, je reconnais aussi quelques abricotiers: mais comment leurs fruits ont-ils pu acquérir une si lointaine renommée? On compterait facilement les arbres. Peut-être y eut-il un temps où ces contrées furent fertiles: l'Espagne romaine était un des greniers de l'Empire. Aujourd'hui, les paysans disent qu'une alouette, pour traverser les Castilles, doit emporter son grain. Les gens de Tolède en sont arrivés à être fiers de leurs cigarrales, petits enclos brûlés de soleil, séparés les uns des autres par des tas de pierres, pauvres vergers presque sans ombre et plus poussiéreux que les bastides de notre Provence... Où trouver le renouveau avec ses doux bruissements, ses feuilles luisantes, ses bourgeons vernis prêts à éclater, ses herbes naissantes que balance l'air tiède? Le printemps tolédan n'est guère, suivant les caprices du soleil, qu'un hiver qui se prolonge ou qu'un été trop tôt venu...