Paysages Passionnés
XV les Soirs de Sienne
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XV
LES SOIRS DE SIENNE
Charme des soirs de juin, à travers les rues et les jardins de Sienne! Une infinie suavité flotte dans l'air chargé du parfum des tilleuls en fleurs. Je ne sais quelle allégresse à la fois grave et voluptueuse vous étreint. Sur toutes les terrasses, d'où l'on domine les petites vallées qui s'insinuent entre les avancées de la ville, la bonne et saine odeur de la campagne d'été arrive à chaque souffle. Une telle proximité de la vie urbaine et des cultures n'est pas le moindre agrément de cette cité qui ignore ainsi la laideur des banlieues. Barrès a bien noté ce mélange d'architecture et de nature que l'on trouve si souvent en Toscane et en Ombrie, mais rarement autant qu'ici. Peut-être exagère-t-il, quand il déclare que ces terrasses surpassent en beauté les jardins de Florence, de Pallanza ou de Bellagio; mais comment imaginer plus nobles places que celles "où les femmes de Sienne, en tirant l'eau du puits sous des arbres centenaires, embrassent un illustre horizon?"
Si vous aimez les impressions d'autrefois, allez sur le Campo désert, quand la lune, derrière le municipe, projette sur la place la silhouette immense du Mangia. La façade du palais, noyée d'ombre, prend un aspect redoutable, et la petite chapelle, plus sombre encore, a je ne sais quelle allure de gibet. En face, les maisons allongent leur courbe blafarde que la lune bleuit par endroits. Quelques fenêtres éclairées rappellent que la vie continue. Quand un passant traverse la place, son pas retentit, étrange, sur les dalles. Puis, c'est un lourd silence qu'anime seul le bruit grêle de la Fonte Gaja. Sur ce Campo, dont parle déjà Dante, le passé surgit de toutes parts et vous angoisse. Certes, il y a des coins plus illustres et plus grandioses dans cette Italie où se superposèrent tant de civilisations, sur ce sol où l'on ne peut marcher sans soulever de la poussière d'histoire; mais je sais peu de villes où le rythme de la vie moderne se soit accordé au cadre ancien avec moins de changements. Qu'un enterrement, suivi par des pénitents à cagoule baissée, longe la place et s'engouffre dans une ruelle: vous voilà, sans effort, en plein trecento...
Mais les soirs incomparables de Sienne, c'est dans les jardins de la Lizza et sur les remparts qu'il faut aller les savourer. C'est là qu'il faut écouter la grande symphonie d'un tramonto, lorsque les pourpres du soir tombant recouvrent la campagne et que la ville s'assoupit dans une buée d'or. Faites le tour de l'ancien fort Sainte-Barbe et admirez une fois de plus quels artistes étaient les Toscans de la Renaissance. Quelle majesté et quelle élégance ont ces remparts de brique fauve portant, à chaque angle, les armoiries des Médicis soutenues par des cariatides! Comme les Italiens surent aménager cette forteresse, devenue inutile, pour créer un beau décor! Les fossés ont été transformés en jardins qui, en cette fin juin, resplendissent des lauriers-roses et des grenadiers en fleurs. Entre les verdures, les murs rouges flamboient. Sur les remparts, d'où l'on domine de magnifiques horizons, des allées d'arbres tressent une couronne de somptueux ombrages. Nulle part, je n'ai mieux goûté la magie de la lumière que les yeux avides boivent avec délices. De l'angle sud, on voit, derrière l'énorme vaisseau de San Domenico, toute la ville se profiler sur un fond mordoré. À côté de la tige du Mangia qui semble plus grêle encore, se dressent la tour rayée et la coupole du Dôme, avec l'arc unique et béant de la grande église projetée. Les autres bastions s'élancent vers les champs, dont les ondulations vont en s'estompant jusqu'aux collines qui ferment l'horizon, roses, violettes ou bleues, suivant les heures du jour. Ce soir, elles sont d'un mauve si fluide qu'elles paraissent transparentes. Une longue écharpe dorée flotte sur elles. Des nuages légers se font et se défont à chaque instant.
Une vaste paix s'étend sur la campagne. Des cloches lointaines, auxquelles d'autres répondent, sonnent l'angélus. Puis, toutes les cloches de Sienne, de leur voix proche et plus puissante, redisent le mystère de l'Incarnation. L'air est si limpide que je crois voir s'y propager les ondes sonores. Minute toujours émouvante où les moins religieux pressentent l'infini. Assis sous un chêne vert, en face de la cité mystique, pourquoi, ce soir, ne puis-je détacher ma rêverie du pauvre hameau de Palestine, où se déroula l'humble événement qui allait bouleverser le monde, au point qu'une fraction de l'humanité compta dès lors les années a partu Virginis?
Peu à peu, tandis que je songe, la nuit tombe. Dans la tiédeur de l'air, les parfums s'exaspèrent. Sur la terrasse qui regarde l'ouest, je cherche en vain à sentir la brise marine que les Siennois prétendent y respirer souvent; l'air est trop chargé des lourds effluves des tilleuls. Et voici que déjà commence la féerie des mouches de feu.
Il y a quelques années, j'arrivais à Pérouse par un éclatant crépuscule d'août qui embrasait la campagne et la ville de reflets d'incendie. La poussière même était lumineuse; les moucherons qui la traversaient luisaient comme de mobiles grains de phosphore. Et je m'imaginais que Ruskin avait dû faire, par un soir pareil, cette entrée à Sienne qui frappa si fort son imagination qu'il se la rappelait aux dernières heures de sa vie: "Comme elles brillent, s'écriait-il, comme elles brillent, les mouches de feu! On dirait des parcelles d'étoiles se mouvant derrière des feuilles de pourpre." C'est que jamais encore je n'avais pu venir dans l'Italie centrale en ces mois de printemps finissant qui sont pareils à notre été; j'ignorais le spectacle des étincelles animées qui couvrent, par les nuits de mai et de juin, les campagnes de Rome, de Toscane et d'Ombrie. Anatole France les avait vues jadis sur la voie Appienne, autour du tombeau de Cæcilia Metella, "où elles viennent danser depuis deux mille ans;" il les avait retrouvées le long de la route de Monte-Oliveto, près du puits de Sainte-Claire, où il s'entretenait, pour notre délectation, avec le R. P. Adone Doni. Nulle part, cette vision nocturne n'est, paraît-il, aussi saisissante que dans la campagne siennoise. Par milliers et milliers, les lucioles volent au-dessus des blés mûrs et des prairies, dans les haies et les verdures. Ce sont bien les parcelles d'astres que voyait Ruskin; parfois, quand la nuit est très sombre, lorsqu'on marche au pied d'un coteau dont la ligne se découpe sur le ciel, on a l'illusion d'une pluie de minuscules étoiles. Certains soirs plus chauds, elles sont si nombreuses que l'entrecroisement de leur vol lumineux fait comme un treillis de feu. Ces lueurs sont un appel amoureux. Étrange manifestation de la toute-puissance de l'amour qui, seul, animal ou humain, terrestre ou divin, exalte les êtres et les rend capables de prodiges! Par les nuits de printemps, l'arc enflammé des mouches de feu, dans les jardins de Sienne, clame le même désir que le chant éperdu des rossignols; et tous deux, au fond, participent du pareil besoin de s'unir, de n'être pas seul dans l'infini, qui fait jaillir les cris des amants. Se donner, voilà bien l'acte unique et sublime qui nous élève au-dessus de nous. Le sacrifice de soi en est la plus haute expression. Par ce soir de juin, je songe aux milliers d'êtres humains qui, prêts à bondir hors des tranchées, font d'avance le don d'eux-mêmes à leur pays. Et je comprends mieux la fille du foulon siennois, se jetant, pantelante, au pied du divin époux.