Paysages Passionnés

Gabriel Faure · Chapitre 22 sur 25

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Paysages Passionnés

XIX sur la Tombe du Tasse

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XIX

 

SUR LA TOMBE DU TASSE

 

Le 17 décembre 1917, à Rome, sur les pentes du Janicule, se déroula une cérémonie comme on ne saurait en voir ailleurs qu'en Italie, où la poésie et l'histoire se mêlent sans cesse et s'exaltent l'une l'autre. Une foule immense s'était rendue, à l'appel des autorités, au couvent de Saint-Onuphre, pour célébrer la prise de Jérusalem au lieu même qu'avait choisi pour mourir l'auteur de la Jérusalem délivrée.

Me trouvant à Rome, quelques mois plus tard, à l'occasion du troisième anniversaire des journées de mai 1915, j'ai voulu revoir la chambre de Saint-Onuphre. Par un matin léger qu'emplissaient les parfums du printemps romain, j'ai gravi les pentes du Janicule et je me suis assis sur les gradins du petit amphithéâtre de brique aménagé à côté du chêne du Tasse. Des sociétés populaires y donnent des représentations et des conférences. Aujourd'hui le silence et la paix règnent en ce lieu charmant que semblent garder une douzaine de cyprès alignés comme des faisceaux de lances romaines. Quelques eucalyptus balançant leurs souples chevelures emplissent l'air de leur odeur aromatique et forte. Quant au chêne du Tasse, plusieurs fois foudroyé et déchiqueté par les orages, ce n'est qu'un tronc informe que soutiennent des crochets de fer. La piété des Romains essaya vainement de prolonger ses jours; mais une inscription l'immortalise: All' ombra di questa quercia—Torquato Tasso—vicino ai sospirati allori e alla morte—ripensava silenzioso— le miserie sue tutte. La vue est fort belle sur Rome et les montagnes de la Sabine. Le dôme de Saint-Pierre s'arrondit dans l'azur, derrière une ligne de pins parasols. Renan affectionnait cette retraite; c'est là qu'il fit le souhait qui m'avait jadis tant frappé. "Cher ami, écrit-il à Berthelot, celui qui demeurerait dans ces lieux, renonçant à l'action, à la pensée, à la critique, ouvrant son âme aux douces impressions des choses, celui-là ne mènerait-il pas une noble vie, et ne devrait-il pas être compté parmi ceux qui adorent en esprit?" Leçon de sagesse que, toujours, je tâchai de suivre, au cours de mes voyages d'Italie. N'étant ni érudit, ni professeur, ni critique, il m'était facile d'oublier le peu que je savais pour ouvrir seulement mon âme aux douces impressions des choses... Mais aujourd'hui, hélas! l'heure n'est plus aux molles rêveries. Même ici, sur cette terrasse qui semble l'un des derniers refuges de la poésie, parviennent les appels du clairon. Je vois flotter sur les monuments de Rome le drapeau tricolore qui rappelle l'anniversaire des jours où l'Italie se rangea à nos côtés. Et je songe à l'émouvante cérémonie qui, hier, se déroula dans le flamboyant décor de la place de Venise. Un régiment de Tchéquo-Slovaques, aligné sur les marches du monument Victor-Emmanuel, en face des membres du gouvernement italien et d'un ministre français, recevait le drapeau qui allait le conduire à la bataille et à la mort. Ces volontaires savent que l'ennemi ne leur fait point quartier; s'ils sont pris, le gibet les attend. Minute poignante où, derrière les officiers agenouillés et baisant le drapeau, les soldats entonnèrent leur hymne national, lent et grave comme un chœur religieux. J'eus une vision du temps des croisades. Que n'était-il, parmi les assistants, un Tasse pour la chanter?

*

* *

Quand, le 1 er avril 1595, par une matinée froide et pluvieuse, le Tasse descendit de la voiture du cardinal Cintio Aldobrandini, à la porte du couvent de Saint-Onuphre, il se savait "attaqué d'un mal qu'il pressentait devoir guérir tous les autres." Aux moines qui accoururent vers lui, il dit simplement: "Je viens mourir au milieu de vous."

Ses dernières illusions étaient tombées; il avait bu le calice jusqu'à la lie. Même au seuil de la mort, le destin n'avait cessé de le railler. Le Tasse avait vu peu à peu s'évanouir l'ultime mirage que, par une sorte de raffinement cruel, la triste muse voilée de noir, qui ne le quittait plus, avait fait luire à ses yeux; il lui fallait renoncer à être, comme Pétrarque, couronné au Capitole. Et pourtant, le pape Clément VIII lui avait dit: "Vous allez recevoir une couronne que vous honorerez autant qu'elle honora ceux qui la portèrent avant vous." Mais, pour je ne sais quelles raisons, peut-être à cause de la maladie de son protecteur le cardinal Cintio, la cérémonie avait été renvoyée. En se réfugiant à Saint-Onuphre, le Tasse sentait que tout était bien fini pour lui. Peut-être eut-il encore un regret, quand son ami Cintio lui apporta la bénédiction du souverain pontife. "Voilà, soupira-t-il, la couronne que j'étais venu chercher à Rome." Aux moines qui se lamentaient à son chevet, il dit ces mots, que Chateaubriand mettra dans la bouche de Rancé: "Mes amis, vous me croyez laisser; je vous précède seulement." Et il murmura une suprême stance: "Si la mort n'était pas, il n'y aurait au monde rien de plus misérable que l'homme."

Le 25 avril, à dix heures du matin, ne pouvant plus suivre de sa faible voix le chant des frères, il serra d'une dernière convulsion son crucifix sur sa poitrine et balbutia: In manus tuas... La muse voilée de noir, qui lui resta fidèle jusqu'à la fin, apparut, ouvrant la porte bienheureuse. Il aperçut le refuge de paix, comme sa Clorinde expirante:

S'apre il cielo, io vado in pace...

On enterra Le Tasse dans la petite église dont un cardinal français est aujourd'hui titulaire, sous une simple pierre, sans inscription, comme l'avait désiré le poète. Un sonnet d'Alfieri regrettait qu'un mausolée n'ait pas été élevé au poète par Michel-Ange. Comme si la simple pierre anonyme n'était pas plus émouvante que n'importe quel monument! Toujours est-il qu'au début du siècle dernier, on résolut de combler cette lacune: le résultat fut la déplorable statue que les moines montrent avec orgueil. Étrange conception d'un Tasse frisé, à moustaches conquérantes, vêtu d'un pourpoint à fraise et à crevés se terminant en draperie sur ses jambes nues.

Heureusement, la chambre où le Tasse rendit le dernier soupir fut à peu près respectée. Elle s'ouvre au fond d'un couloir qu'orne toujours une jolie madone de l'école du Vinci. On y a rassemblé des souvenirs du poète: son encrier de bois, son crucifix, des autographes, la petite cassette de plomb qui renferma longtemps ses os, le masque de cire moulé sur le cadavre, avec le laurier qui n'avait couronné qu'un cercueil. Voilà bien le long visage émacié et les traits anguleux que l'on retrouve sur les vieilles gravures accrochées aux murs. L'auteur de la statue n'était donc jamais entré dans cette chambre, sur la porte de laquelle on aurait pu graver, comme au fronton de l'église milanaise: Amori et dolori sacrum?

Trois fenêtres donnent sur les jardins du Vatican et sur l'église Saint-Pierre, que l'on découvrait entièrement, avant la construction des laides bâtisses modernes qui bouchent aujourd'hui l'horizon. Quand Leopardi vint ici, il ne songea point à regarder le décor; le "sombre amant de la mort" ne sut qu'y pleurer abondamment: ce fut, écrivit-il à son frère, l'unique plaisir qu'il avait goûté à Rome. Stendhal, toujours curieux, admira longuement le paysage qu'il déclare "un des plus beaux lieux du monde pour mourir." Quelle vision, en effet, pour un poète et un catholique de la Renaissance au seuil de l'éternité, que le dôme de Michel-Ange s'élevant sur le sépulcre de Pierre, dans la capitale de la chrétienté!

Devant le portique du couvent, où achèvent de s'effacer les fresques du Dominiquin, une place minuscule invite au recueillement. Quatre chênes verts ombrageant deux bancs de pierre en sont les seuls ornements. Du petit mur qui la borde, on a, sur Rome, une belle vue que gênent les arbres d'un jardin botanique s'étageant sur le flanc de la colline. Entre leurs cimes mouvantes, on distingue pourtant les principaux monuments de la ville, et notamment, après la boucle du Tibre, la masse brune du château Saint-Ange. Tout au fond, les montagnes de la Sabine s'estompent dans une brume bleue. Tandis que je regarde le noble paysage, les cloches de l'église Saint-Onuphre se mettent en branle. Quand, en 1849, il fut question de les envoyer à la fonderie, Garibaldi s'y opposa. "Respect, s'écria-t'il, respect aux cloches qui sonnèrent pour l'agonie du Tasse!" Entre chaque carillon, d'étranges clameurs montent d'un bâtiment en contre-bas. Je me renseigne: ce sont les cris des aliénés enfermés dans l'hospice voisin de San Spirito. Curieuse coïncidence: le prisonnier de Ferrare dort son dernier sommeil près d'un hôpital de fous. Était-il fou lui-même? La question est encore débattue. Folie assez légère, puisqu'elle résista à sept années d'internement parmi de véritables aliénés. Folie intermittente, puisque, pendant sa détention, le Tasse écrivit une trentaine de dialogues philosophiques et plus de quinze cents lettres, d'une absolue lucidité, dont la prose, au dire des critiques italiens, rappelle la langue de Cicéron. Folie sublime en tout cas, à qui l'on doit un chef-d'œuvre. Et d'ailleurs, que nous importe? Un poète chante, libre ou en cage: que lui demander de plus? "Qu'il nous entraîne dans un bel univers, comme dit Barrès à propos justement de Torquato, c'est tout son devoir, sa vertu efficace." Ce rossignol qui, dans un bosquet du Janicule, lance éperdument ses trilles et ses roulades, je ne cherche point à savoir sur quel arbre il s'est posé. Je ferme les yeux pour ne rien perdre de la mélodie. De même j'écoute, sans nul autre souci, le rossignol inquiet qui chantait parmi les lauriers,