Paysages Passionnés

Gabriel Faure · Chapitre 15 sur 25

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Paysages Passionnés

XII le Village de Pétrarque

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XII

 

LE VILLAGE DE PÉTRARQUE

 

C'est au milieu des collines Euganéennes, au pied du mont Ventolone qui le protège des vents, qu'est blotti le petit village d'Arquà où mourut Pétrarque. La route qui y conduit s'élève sur les pentes d'un cirque ensoleillé, où les vignes se mêlent aux figuiers et aux oliviers. Dans les jardins, lauriers, camélias et grenadiers poussent en pleine terre, drus et vigoureux.

J'avoue que ce n'est pas sans émotion que je pénètre dans le village du poète; mais je ne croyais pas être si vite près de lui. A peine ai-je fait quelques pas que je me trouve en présence de son tombeau. Qu'elle est saisissante cette place, devant la pauvre façade de l'église, avec ce simple sarcophage de marbre rouge soutenu par quatre colonnes! Du bord de la terrasse, la vue s'étend sur les maisons du village et la campagne. D'un jardin en contre-bas, jaillissent deux cyprès, gardiens immobiles et muets qui veillent sur le cercueil. Au-dessous d'un buste en bronze, une épitaphe nous dit que ce tombeau renferme les ossements de Pétrarque.

N'eût-elle que ce tombeau, Arquà serait immortelle. Mais elle garde jalousement un autre souvenir: la maison où l'amant de Laure vécut ses dernières années. Pour y monter, le chemin est rude; il n'a pas dû changer depuis le jour où l'on descendit le glorieux cercueil, au milieu de la prosternation de tout un peuple, sur ces mêmes pavés, entre ces mêmes murs.

Devant la maison est un petit jardin, d'ailleurs assez récent, puisqu'il ne figure pas sur d'anciennes estampes; mais il n'est pas douteux qu'il devait en exister un presque semblable du temps de Pétrarque. Celui-ci chérissait ses arbres et ses fleurs autant que ses livres, ce qui n'est pas peu dire, si l'on se rappelle quel bibliophile il fut. L'un des premiers, il sentit vraiment la nature, et son surnom de silvanus indique bien ses goûts. Il a rédigé un traité de jardinage des plus détaillés. Une de ses lettres est datée de "l'ombrage d'un châtaignier." Avec l'âge, son amour pour la campagne s'accrut, ainsi qu'il arrive presque toujours. L'éclat des cités bruyantes ne tente guère les regards prêts à s'éteindre; rien n'est aussi doux aux vieillards que les rayons d'un beau soleil. C'est ce qu'a exprimé Byron dans les strophes de Childe Harold où il évoque Pétrarque. "Si c'est dans la société que nous apprenons à vivre, c'est la solitude qui nous enseigne à mourir." Dans plusieurs de ses dernières lettres, le poète nous parle de son jardin, et surtout de l'arbre qui lui fut si cher, le laurier dont le feuillage l'avait couronné au Capitole et dont le nom lui rappelait l'amante inoubliée. Symbole de l'amour et de la gloire qu'il rechercha d'un zèle égal, Pétrarque chanta jusqu'à la fin le charme

Del dolce lauro e sua vista fiorita.

Un étroit escalier monte à une petite loggia soutenue par trois colonnes. Tout est exigu dans la maison, ainsi qu'il le fallait pour le vieillard ayant constamment besoin d'un appui à la portée de sa main. L'amant de la solitude n'avait pas hésité entre le palais que lui offrait Venise, en échange du don de ses livres, et le calme asile que lui proposa François de Carrare dans les monts Euganéens. "Oh! écrit-il à un de ses amis de Parme, si tu pouvais voir mon nouvel Hélicon, je suis sûr que tu ne voudrais plus le quitter." La maison, très simple, comprend un vestibule sur lequel ouvrent les différentes chambres; presque toutes ont un balcon d'où l'on embrasse, soit les collines étagées s'abritant l'une l'autre contre les vents, soit, par-dessus les toits du village, la plaine de Battaglia.

La demeure où vécut un écrivain parle toujours à notre sensibilité, surtout quand elle est dans un village, et mieux encore au milieu des champs. C'est que la nature ne change guère, et qu'après plusieurs siècles, nous retrouvons les mêmes montagnes et les mêmes fleuves, et, bien souvent, les mêmes forêts et les mêmes prairies. Peu d'années, au contraire, suffisent à altérer l'aspect d'une ville; et, quand la maison du poète est intacte, autour d'elle, tout s'est modifié. Comment reconstituer la physionomie et l'atmosphère de la Florence où vécut Dante? Tandis que, dans ce village de Pétrarque, rien n'a bougé. Les choses sont restées tellement pareilles que je ne puis, pensant à lui, les regarder sans émotion. Malgré les six siècles qui nous séparent, je vois, de cette loggia, exactement ce qu'il voyait. Par sa précision et son intimité, c'est un des pèlerinages littéraires les plus poignants qui soient. Mais peut-être a-t-il pour moi un charme particulier. Les meilleures journées de ma jeunesse, je les ai vécues au temps des vacances, sur la petite terrasse de la maison familiale qui domine un hameau et un médiocre paysage; j'y ai vu mon père emplir ses derniers regards des mêmes horizons sur lesquels je voudrais un jour fermer mes yeux... Et il m'est facile d'imaginer le poète contemplant le village et les coteaux couverts de vignes, saluant d'un mot aimable les paysans qui passent et ne comprennent pas comment ce vieillard courbé et tout blanc, si semblable aux autres vieillards, peut à la fois être si simple et si glorieux.

Ah! qu'elle est pathétique, cette maison où il vécut ses ultimes jours, tandis que la mort s'avançait vers lui! Mais que ne l'a-t-on conservée intacte, ou même vide, au lieu d'y avoir accumulé pêle-mêle les objets les plus divers et jusqu'à la momie de sa chatte préférée! Heureusement, à côté de la chambre à coucher, on a respecté la petite bibliothèque où Pétrarque aimait à se retirer. Là, il était tranquille et isolé. Il échappait aux importuns, aux visiteurs, à tous ceux qui interrompaient ses travaux. "Lire, écrire, méditer, sont encore, avoue-t-il, comme dans ma jeunesse, ma vie et mon plaisir. Je m'étonne seulement, après un tel labeur, de savoir si peu." Il sent que les heures comptent double et le pressent. "Je me hâte... il sera temps de dormir quand je reposerai sous la terre." Couché très tôt, comme les paysans d'Arquà, il se lève avant eux, au milieu de la nuit, allume la petite lampe suspendue au-dessus de son pupitre, et travaille jusqu'à l'aube. C'est là qu'un matin de juillet, ses domestiques l'aperçurent, courbé sur un livre. Comme ils le voyaient souvent dans cette attitude, ils n'y prêtèrent point attention. Pétrarque était mort. M. Pierre de Nolhac croit avoir retrouvé le manuscrit où s'arrêta sa main tremblante, sur un renvoi aux lettres de Cicéron; il suppose que Pétrarque se leva pour aller vérifier une référence et qu'il s'évanouit en se rasseyant. Je préfère l'ancienne version d'après laquelle sa tête serait retombée inerte sur les pages du Virgile qui ne le quittait jamais, même en voyage. Tous les lettrés connaissent le manuscrit sur vélin, annoté de sa main, qui fait la gloire de l'Ambrosienne. Il me plaît d'imaginer qu'il prit ce volume pour se distraire un instant de son travail d'érudition. Il lut quelques vers du poète qui était né de l'autre côté des collines Euganéennes; il entendit les alouettes lancer leur appel au jour nouveau; et il s'éteignit doucement, avec la nuit, comme une lampe sans huile expire aux fraîcheurs du matin. Ainsi le dernier souffle du chantre de Laure aurait effleuré les vers du cygne de Mantoue...