Paysages Passionnés
XXI sur la Terrasse de Valence
Comme ils sortaient de l'église, une vendeuse de fleurs s'approcha d'eux.
—À mon tour, dit-il, de vous offrir des fleurs. Toujours celles-ci servirent aux déclarations. Elles traduisent le désir et l'ennoblissent. Je me rappelle avoir vu, à la Maison Carrée de Nîmes, un bas-relief qui devait servir d'enseigne à une boutique de fleuriste et portait cette délicieuse inscription: Non vendo nisi amantibus coronas, je ne vends mes bouquets qu'aux amoureux...
Il choisit les roses les plus rouges, des roses pourpres, couleur de sang, et les lui tendit.
—Que ces fleurs vous disent la violence de mes sentiments!
Elle respira les roses.
—Ah! soupira-t-elle, que leur senteur est forte!
—Oui, leur parfum est enivrant. Leurs épines sont nombreuses et acérées. Elles blessent, torturent, font payer parfois chèrement leurs joies. Elles sont le symbole de l'amour humain. Lui seul pourtant donne du prix à la vie...
La voiture gravissait lentement les lacets qui escaladent la colline, parmi les oliviers poussiéreux. Bientôt, à un tournant du chemin, Assise apparut dans son majestueux développement. Indifférent à cette vision, Georges regardait du coin de l'œil Mme Fonteney qui épinglait à son corsage un bouquet, où elle avait mêlé les roses rouges aux pâles roses de saint François.
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XXI
SUR LA TERRASSE
DE VALENCE
Je connais des terrasses plus belles sur le flanc des coteaux de Toscane ou d'Ombrie. J'en sais d'autres, en France, qui se développent avec plus de majesté. Le rocher des Doms et le Peyrou dominent des plaines plus grandioses. Mais, mieux que ses rivales, cette esplanade valentinoise se mêle à la vie de la cité et partage ses émotions.
Aux soirs d'été, on vient y assister à l'agonie du jour. Rêves et désirs s'exaspèrent à suivre les jeux mouvants de la lumière. Ici, comme en Italie, j'ai compris l'antique souhait des mendiants qui remerciaient d'une aumône en disant: "Puissiez-vous jouir longtemps de vos yeux!" C'est devant cet horizon qu'un écrivain anglo-saxon évoqua ses souvenirs du Péloponnèse.
Comment la vue quotidienne de tant de beauté a-t-elle si peu formé le goût des habitants? Comment, après l'une de ces stations où ils regardèrent les sculptures de Crussol dressées dans la splendeur du soleil mourant, tolèrent-ils l'encombrant monument qui déshonore leurs boulevards? Et puis-je croire qu'il ait jamais contemplé d'ici le paysage, celui qui jeta sur le Rhône l'étrange pont dont le maigre dos d'âne coupe d'une courbe sans grâce les rives harmonieuses? Mais le bon géant, au passé lourd d'histoire, devant qui s'exaltait Flaubert à l'idée qu'il était "le fleuve d'Annibal et de Marius," dédaigne ces outrages et passe, méprisant.
Sur cette terrasse, un jeune Corse promena le premier tumulte de ses désirs. Mais il ne songeait guère à la volupté celui qui, dans un dialogue écrit ici-même, déclarait que l'amour était funeste aux princes. "Confiera-t-on le bonheur des hommes, s'écriait-il, à un enfant qui pleure sans cesse, qui s'alarme ou se réjouit au seul mouvement d'une autre personne? Confiera-t-on le secret de l'État à celui qui n'a point de volonté?" Dans les brouillards légers qui tissent sur les eaux des draperies d'argent, ce n'était point le dieu du Plaisir qui l'appelait; il voyait déjà la Gloire lui sourire, et vers elle il tendait ses bras nerveux et passionnés.
Souvent, sur ce Champ-de-Mars, où s'élève la statue d'un autre guerrier, je vins, aux jours tragiques de ces dernières années, apaiser mes angoisses et retremper mon espoir. Aujourd'hui, par ce lumineux été que ne troublent plus les appels du clairon, d'autres souvenirs me hantent.
J'évoque le bel Alphonse de Lamartine qui, devant ce paysage, ne put retenir un cri d'admiration. Ces larges horizons, aux lignes imprécises s'estompant dans la brume, se déroulaient suivant le rythme de ses vers; le murmure du Rhône, puissant et continu, montait vers lui pareil au monotone enchaînement de ses strophes.
Sous ces ombrages, un autre cygne chanta; et ses chants, aussi purs, étaient plus sobres et mieux ordonnés. De sa ville natale, où la montagne dauphinoise expire au bord de la rivière, Louis Le Cardonnel a reçu le don d'allier le lyrisme à la plus nette précision. Il me semble que j'entends votre voix, ô poète, en ce lointain jour d'avril où nous cheminions sous la verdure frissonnante des peupliers. C'est ici que vous fîtes le premier vœu de vous immortaliser par vos vers; c'est ici que vous rêvez de venir achever votre œuvre, voulant, comme vous me l'écriviez récemment, qu'elle ait désormais plus encore "un accent d'éternité."
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* *
Moi aussi, par ce beau soir tout empourpré, je rêve d'un destin, mais qui ne viendra pas. Le laurier ne couronne que les poètes. La gloire ignore le simple ouvrier de lettres que je suis. Et pourtant, j'aimerais que mon nom à ces rives illustres fût à jamais lié. Oh! je n'aspire point à cette renommée passagère que le talent et quelque heureux hasard donnent parfois; je voudrais ne pas mourir tout entier. Est un véritable écrivain celui-là seul qui songe à se survivre. "Poète ou romancier, comme le déclare Brunetière, dramaturge, historien ou critique, il ne lui suffit pas d'être le peintre ingénieux ou le spirituel traducteur des mœurs et des idées du jour. Il vise plus haut! Il vise plus loin! Et son ambition, de quelque nom qu'on l'appelle,—amour de l'idéal ou préoccupation de la postérité, souci de perpétuer son nom ou désir d'exceller,—sa véritable ambition est de vaincre la mort et le temps."
Si modeste que soit mon œuvre, je puis m'accorder cette justice que toujours je m'efforçai d'y mettre le meilleur de moi-même et que je n'ai pas écrit une ligne sans essayer de la rendre digne de durer. Stendhal, qui naquit tout près d'ici, de l'autre côté de ces monts, déclarait: "Je n'estime que d'être réimprimé en 1900." Ah! que je donnerais tous les succès et les honneurs immédiats dont tant d'autres se contentent, pour la simple certitude d'être réimprimé au siècle prochain! Et qu'il m'est doux, sur cette terrasse de Valence, d'en savourer l'illusion, par ce beau soir tout empourpré!