Poésies complètes, / avec préface de Paul Verlaine et notes de l'éditeur

Soleil et Chair

 

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,

Verse l'amour brûlant à la terre ravie,

Et, quand on est couché sur la vallée, on sent

Que la terre est nubile et déborde de sang;

Que son immense sein, soulevé par une âme,

Est d'amour comme dieu, de chair comme la femme,

Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,

Le grand fourmillement de tous les embryons!

Et tout croît, et tout monte!

Ô Vénus, ô Déesse!

Je regrette les temps de l'antique jeunesse,

Des satyres lascifs, des faunes animaux,

Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux

Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde!

Je regrette les temps où la sève du monde,

L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts

Dans les veines de Pan mettaient un univers!

Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre;

Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre

Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour;

Où, debout sur la plaine, il entendait autour

Répondre à son appel la Nature vivante;

Où, les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante,

La terre berçant l'homme, et tout l'Océan bleu

Et tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu!

Je regrette les temps de la grande Cybèle

Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle,

Sur un grand char d'airain, les splendides cités;