Regarde-moi dans les yeux
Vous êtes grotesque, Monsieur !
[Quinze secondes avant l’Événement.]
Lucien entra dans le cabinet d’ophtalmologie, sans se douter le moins du
monde que quinze secondes seulement le séparaient de la première manifestation de l’Événement.
L’Événement, c’est ainsi que, dans un premier temps, nous appellerons l’imprévu qui allait, et bouleverser sa propre existence, et conclure l’Histoire. Par « conclure l’Histoire », entendre : « décider du dénouement de l’existence humaine », rien de moins.
Venant consulter pour un contrôle de routine, Lucien fut content de voir qu’il n’y avait que deux personnes dans la salle d’attente, une jeune femme et une dame âgée. Elles levèrent les yeux vers lui.
— Bonjour ! leur dit-il.
La dame âgée au fond de la pièce resta muette. La jeune fille lui rendit timidement un « bonjour ! » presque murmuré, avant de reprendre la lecture de sa revue.
[Treize secondes avant l’Événement.]
Lucien s’assit en face d’elle, près de la porte, et lut un message d’Isabelle sur son téléphone : « N’oublie pas l’ophtalmo. » « J’y suis », répondit-il.
[Cinq secondes avant l’Événement.]
Lucien rempocha son appareil en jetant un regard en direction de la dame
âgée qui semblait l’observer à la dérobée par-dessus ses lunettes. Son attention fut retenue par une table basse remplie de magazines, mais il n’y vit rien de vraiment intéressant.
[Zéro seconde avant l’Événement.]
Cela commença quand il releva la tête. Il s’agit du moment même où il posa les yeux sur une grande affiche. C’était une image plutôt insolite, mais Lucien s’étonna avant tout de ne pas l’avoir vue avant cet instant ; elle était en effet d’une taille respectable : environ deux mètres de haut et plus d’un mètre de large. De plus, elle était sur le mur opposé de cette petite pièce, au-dessus de la tête de la jeune femme occupant la chaise juste en face de lui. Voilà ! C’est ainsi que cette aventure invraisemblable commença, de cette manière banale, si banale que rien ne laissait présager la folie de ce qui allait rapidement suivre.
• Comment n’ai-je pas vu cette énorme photo au-dessus d’elle, quand je l’ai saluée tout à l’heure ? se demanda-t-il.
L’image attirait pourtant l’attention : un gorille en gros plan. Le regard hypnotique de l’animal semblait fixer intensément Lucien. Au bas de cette photo, une inscription en grosses lettres rouges était en partie masquée par la tête de la jeune femme : « Regarde-m… … es yeux ! »
• « Regarde-moi dans les yeux ! », supposa-t-il.
Cela semblait évident ! Voulant néanmoins le vérifier, il se pencha d’un côté puis de l’autre pour découvrir les lettres cachées. Oui, c’était bien : « Regarde-moi dans les yeux ! »
• Pourquoi avoir choisi un singe pour illustrer cette recommandation ophtalmologique ? s’étonna-t-il. Ce n’est même pas vraiment une recommandation, d’ailleurs, ni un conseil… « Faites contrôler vos yeux » aurait été un conseil… mais là ? Étrange, cette affiche !
Tout en s’interrogeant à ce sujet, il avait continué machinalement à s’incliner d’un côté puis de l’autre pour voir les lettres cachées derrière la jeune femme. Il s’arrêta quand il réalisa qu’elle le regardait d’un air gêné. Elle avait même perceptiblement rougi, et il n’était pas loin d’en faire autant.
— Oh ! Désolé, bredouilla-t-il. Je… je regardais ce grand singe, là, derrière vous. Je voulais lire… mais… excusez-moi !
Au lieu de la rassurer, cette explication sembla augmenter son embarras. La dame âgée, assise cinq chaises plus loin sur la gauche de la jeune femme, plissa son front d’une manière qui exprimait une nette réprobation. N’ayant déjà pas répondu au bonjour qu’il avait lancé en entrant, elle l’observait maintenant d’un air suspicieux. Fort heureusement, l’apparition de l’ophtalmologiste mit un terme à cette situation gênante :
— Personne suivante, s’il vous plaît.
En se levant pour accompagner la médecin dans son cabinet, la jeune femme eut une dernière mimique mi-étonnée, mi-contrariée en direction de Lucien. Face à celui-ci, le gorille qui semblait le fixer intensément disait, à présent : « Regarde-moi bien dans les yeux » Il fronça les sourcils :
• Comment ça : « bien » ?
La surprise lui fit prononcer ses pensées :
— J’aurais juré qu’il y avait simplement écrit « Regarde-moi dans les yeux », je n’avais pas remarqué le « bien ».
Loin de se douter, bien sûr, qu’en épiant le comportement de Lucien elle
assistait au tout début du changement du monde, la vieille dame haussa les épaules, secoua légèrement la tête et laissa filer un « pfff » méprisant entre ses lèvres :
— Vous êtes grotesque, Monsieur ! Votre façon de courtiser cette jeune femme était impolie et stupide !
— Mais… Je… Mais non ! Je vous assure que… Pendant quinze interminables minutes, Lucien dut endurer l’attitude outrée
et renfrognée de la dame, sous le regard perçant du gorille. Il avait hâte de sortir de là pour allumer une cigarette. La praticienne ouvrit enfin la porte pour demander la personne suivante. Sur un dernier haussement d’épaules exaspéré, la dame laissa Lucien seul dans la salle d’attente.
Enfin, seul… pas tout à fait. En tout cas, ce ne fut pas du tout ce que ressentit Lucien. Il ressentait l’affiche comme une véritable présence, tant l’attention de l’animal semblait focalisée sur lui.
*
L’ophtalmologiste montra son optotype, cette classique série de lettres et figures de taille décroissante qui sert à mesurer l’acuité visuelle :
— Que voyez-vous à la sixième ligne ?
Lucien avait lu toutes les lignes au-dessus assez facilement, mais celle-ci
était à la limite de sa vision. Il dut se concentrer pour la déchiffrer :
— R… E… G… A… R… D… E…… M… O… I…… D… A…
REGARDE-MOI DANS LES YEUX.
• Encore ! Mais c’est la phrase fétiche ici !
— Comment ? s’étonna-t-elle. Que dites-vous ? — Je dis : « Regarde-moi dans les yeux. » C’est ce qui est écrit à la
sixième ligne.
L’apparente surprise de la spécialiste le poussa à relire : T… A… C… A… G…
Frappé de stupeur, il s’exclama :
— C’est dingue ! J’aurais pourtant juré que…
Il se massa les paupières.
— Je dois être fatigué, dit-il.
— Vous le semblez, en effet.
Lucien lui-même mis à part, après la jeune fille et la vieille dame, la praticienne était ainsi la troisième personne qui venait, sans le savoir, d’assister à l’une des toutes premières manifestations de ce qui allait bientôt secouer le devenir de l’humanité. Inconsciente de ce privilège, elle poursuivit son examen par des questions de routine auxquelles il répondit machinalement.
— Posez votre menton là, s’il vous plaît, lui demanda-t-elle.
Il s’exécuta. Elle fit quelques réglages et ajouta : — Vous allez me regarder dans les yeux. Dans l’œil gauche, pour commencer.
— Ah, voilà ! Ce n’est pas moi qui le dis, là !
— Comment ? Je vous demande pardon ?
— Rien, excusez-moi, je…
— Bon… On reprend : regardez-moi dans l’œil gauche. L’esprit en déroute, il fit ce qu’elle lui demandait. — Bien ! Dans l’œil droit, à présent.
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