Regarde-moi dans les yeux
Neutralisez le colonel !
Elijah Floyd fut surpris de la vive expression de contrariété qui apparut soudainement sur le visage de la générale. Il n’eut cependant pas le temps de s’interroger à ce sujet. Elle se leva brutalement en faisant tomber sa chaise et clama :
— C’en est trop, Colonel ! Que ça vous plaise ou non, je suis votre supérieure hiérarchique. Je vous ordonne, je vous somme même de vous excuser platement et avec la plus grande sincérité ! Sinon, je dirai au général Matrone que, malgré ses instructions, je ne peux plus collaborer avec vous.
Yeux exorbités, Elijah resta muet et figé de stupeur.
— Ah ! Mais que faites-vous ? hurla-t-elle en dégainant son arme de poing.
Le colonel eut une réaction instinctive, pur réflexe né dans la moelle épinière, qui lui permit d’éviter les deux tirs qui lui eussent transpercé le front ; l’une des balles déchira néanmoins son oreille droite.
Elijah Floyd tordit le bras de sa supérieure hiérarchique pour l’obliger à lâcher son pistolet. L’arme tomba sur le sol, mais une lutte s’engagea. Bonne pratiquante des arts martiaux, la générale ne se laissa pas maîtriser facilement. Le colonel fut l’épicentre d’un déluge de coups sonores et douloureux. L’un sur le plexus lui coupa la respiration, un autre faillit faire éclater son œil gauche, tandis qu’un impact sur le côté du cou lui donna l’impression de tester une guillotine. Enserrant son adversaire dans ses bras le plus vigoureusement qu’il put, il la plaqua au sol et hurla pour demander de l’aide.
Six militaires firent irruption pour assister à un corps à corps surréaliste.
— Soldats ! cria Elijah Floyd, la générale vient de perdre l’esprit. Rendez-vous maîtres d’elle sans la blesser.
Simultanément, celle-ci ordonna :
— Gardes ! Neutralisez le colonel ! Passez-lui des menottes ! Les six hommes immobilisèrent leur colonel et le tinrent à disposition de la
générale.
— Désolé, Mon Colonel ! murmura l’un d’eux. — Pardon, Mon Colonel ! souffla un autre dans son oreille.
Elijah Floyd ne fit rien pour résister. Il savait que les ordres de la générale prévalaient sur les siens. Cette dernière alla ramasser son pistolet. Elle braqua Elijah Floyd et donna ces instructions :
— Désarmez-le. Passez-lui des menottes. Et allez chercher un chirurgien. Informé par le regard de Nicole Rama-Déjardin, Elijah Floyd posa le sien
sur son épaule droite ; elle était toute rouge. Il prit alors conscience qu’il avait mal à l’oreille et il sentit que son sang coulait dans son cou. Il se laissa passer les menottes.
— Vraiment désolé, Mon Colonel ! s’excusa le soldat qui le désarma. La générale tendit la main pour qu’on lui remît le pistolet. — Je souhaite vous parler en tête à tête, Générale, dit le prisonnier. — C’est bien ce que vous étiez en train de faire avant de diriger votre
canon vers moi, il me semble !
Le colonel s’adressa à l’homme qui l’avait désarmé : — Soldat, votre témoignage : dites à la générale si le bouton-pression de la
housse de mon pistolet était ouvert ou fermé.
— Il était fermé, Générale.
— Avez-vous entendu, Générale ? Pensez-vous qu’en subissant la sévère
raclée que vous m’avez administrée, j’eusse eu la volonté et la possibilité de rengainer, puis de soigneusement refermer l’étui ? N’étais-je pas suffisamment occupé à résister à vos coups ? Me serais-je donné cette peine si j’avais l’intention de vous tuer ? En plus, constatez vous-même que le cran de sécurité n’est même pas enlevé.
Nicole Rama-Déjardin parut troublée. Le médecin arriva. — Que s’est-il passé ? demanda-t-il en haussant les sourcils à la vue de
l’oreille ensanglantée.
— Je me suis enfoncé un putain de coton-tige trop profondément, semble-
t-il, fit le colonel de mauvaise humeur.
Le chirurgien remarqua que la militaire tenait le blessé en respect avec une arme et que ce dernier avait des menottes.
— Ça alors, Générale ! s’exclama-t-il. Mais que se passe-t-il pour que… — Je vous ai dit que c’était un coton-tige ! Un putain de coton-tige qui m’a
pulvérisé l’oreille, à moitié décapité, enfoncé le plexus jusque derrière le dos, désorbité l’œil gauche et aplati le pif comme une putain de limande ! Laissez-moi tranquille ! Je n’ai pas envie d’être soigné, pour l’heure. J’ai seulement besoin de m’entretenir avec la générale en privé.
Le médecin considéra la paupière qui virait au bleu mauve, le nez rouge écarlate et le sang qui gouttait des narines.
— Ce patient n’est pas en danger de mort immédiate, dit-il. Les soins peuvent attendre un peu. Je suivrai vos instructions, Générale.
Elle ordonna :
— Donnez-moi les clés de ses menottes et laissez-nous tous. Je vous rappellerai, docteur.
Dès qu’ils furent de nouveau seuls, elle se mit à fouiller le sol du regard
autour de l’endroit où leur vif combat s’était déroulé. Elle se baissa pour vérifier qu’il n’y avait rien sous le bureau, puis elle déplaça le lit avec son pied.
— Non. Il n’y a pas d’autre arme, dit-il. Inutile de chercher. Puis-je vous
donner des explications à présent ?
— Allez-y.
Quand vous avez appelé sur la ligne sécurisée et que le président m’a passé
votre communication, nous étions en réunion. Le général Matrone était présent.
— Je le sais. Je suppose que c’est suite à cette réunion qu’il m’a demandé
de collaborer avec vous.
— Je vais vous faire écouter un enregistrement. Il s’agit du témoignage de
deux de mes hommes, auquel tous ceux qui étaient là ont assisté. Si vous permettez que je prenne mon téléphone dans ma poche intérieure.
— Allez-y.
La générale releva significativement son arme vers la poitrine d’Elijah Floyd en observant avec attention ses moindres gestes. Mais, avec difficulté à cause des menottes, celui-ci sortit bien un téléphone qu’il manipula gauchement. L’enregistrement se fit alors entendre. Quand elle en eut entièrement pris connaissance, elle demanda :
— Voulez-vous m’aider à déduire que j’ai eu une hallucination ? Vous ne
m’auriez pas insultée, puis vous n’auriez pas non plus braqué votre pistolet vers moi ?
— Oui. C’est bien ce que je souhaite vous faire admettre, en effet. Vous avez été victime, vous aussi, de ce pour quoi nous étions réunis ce jour-là. Joignez le général Matrone, il vous confirmera ce que j’avance.
*
La générale Nicole Rama-Déjardin posa son téléphone au fond de sa poche
et rengaina son pistolet.
— Le général Matrone confirme tout. Je viens donc d’apprendre les
étranges et inquiétantes causes de ces morts.
— Ce n’est pas moi qui décide à qui l’on révèle ceci ou bien cela. L’eussé-
je voulu, je n’en eus eu ni peu ni prou le droit !
— Je sais bien, je sais bien… Je ne vous en veux pas. Tournez-vous, je vais vous enlever les menottes.
Elle le libéra et ajouta :
— C’est à moi que vous devriez les passer, si je comprends bien. J’avoue
que je suis encore toute sonnée d’apprendre que ce que j’ai vu avec une certitude absolue n’était qu’un mirage. Vais-je guérir ?
— Vous n’êtes pas malade. Je ne pense pas.
— En tout cas, Yves Badol et Guy Sabatini sont séquestrés sous
surveillance. Il s’en est fallu de peu pour que je vous tue. Il serait juste que je rejoigne ces deux hommes en cellule psy.
— Ce n’est pas à moi d’en décider, mais je ne crois pas que ce soit utile
d’enfermer tous ceux qui perdent leur contrôle parce que nous sommes tous susceptibles de le perdre. Je suis certain que cela peut m’advenir aussi. D’ailleurs, cela m’est peut-être même déjà arrivé.
— C’est-à-dire ?
— Oh !… Peut-être qu’une nuit, en prenant bien soin d’effacer mes traces,
ou de ne pas en laisser, je me suis servi de mes chaussettes pour masquer deux caméras.
Il les montra du doigt et raconta ce qu’il avait découvert en pleine nuit à ce sujet.
— Mais… ?
— Si c’est moi qui l’ai fait, je n’en ai pas le plus petit souvenir.
— Je vous ai salement amoché, j’en suis désolée. Je vais rappeler le chirurgien.
— Avant cela, j’aimerais vous faire part de mon opinion : ce serait bien de
ne pas ébruiter ce qui vient de se passer entre nous.
— Comment le garder secret ? Les hommes qui sont intervenus sont déjà
au courant. Et le docteur…
— Expliquons qu’il s’agissait d’un exercice pour tester la rapidité de réaction en cas d’intrusion, un truc du genre. Pour mon oreille, je dirais que…
— Un coton-tige, je sais…
— Non, mais que j’ai laissé tomber mon pistolet… Oh et puis, non, c’est
ridicule ! Nous n’avons pas besoin de mentir. Nous dirons que nous n’avons rien à dire. Ils en penseront ce qu’ils voudront. Et ne concevez pas l’idée que j’aie honte de m’être fait démantibuler le portrait par une femme ! C’est juste que ce ne serait pas bon pour les hommes d’apprendre que même une générale n’est pas à l’abri de ces mystérieux mirages. Et aussi, je vous préfère aux commandes des renseignements plutôt que dans une geôle. J’en parlerai avec le général Matrone, il me prête une oreille complaisante.
— Je sais. Merci, en tout cas. On appelle le médecin, à présent ? — Je vais m’en charger. Mais j’aimerais avoir des nouvelles de ce Lucien. Que fait-il en ce moment et que faisait-il pendant que vous me faisiez une beauté ?
— Je vais contacter mon équipe. Occupez-vous de vous en attendant. J’ai
honte de vous voir dans cet état.
— Bah ! Mon sexisme méritait bien cette leçon !
OceanofPDF.com