Regarde-moi dans les yeux
Elle frappa son regard
Lucien sortit du cabinet d’ophtalmologie à dix-neuf heures. Il alluma une
cigarette et aspira deux bouffées goulûment. L’image hantait son esprit. Ne se doutant pas qu’elle allait le suivre longtemps, il était soulagé de s’en éloigner. L’air était frais. Continuant de pomper sa nicotine, il enfonça sa main libre dans la poche gauche de son blouson en cuir et marcha rapidement en direction de la première bouche de métro. Les trottoirs n’étaient pas piétinés par une foule ; en revanche, les embouteillages habituels paralysaient la circulation. Lucien n’aurait su expliquer pourquoi l’affiche du gorille n’arrivait pas à quitter son esprit :
• Belle photo ! Mais bon…
L’escalier roulant le porta sous terre ; il passa son ticket dans la fente du portillon, le récupéra à sa sortie et descendit sur le quai en pensant à son travail qui lui donnait du souci. Son objectif de chiffre d’affaires ne serait certainement pas atteint ce mois-ci, à moins d’un miracle. Il jeta son mégot sur la voie et s’assit pour attendre le métro. Morose, le regard vague dirigé vers les rails, il bâilla de lassitude puis essaya distraitement d’arracher avec les dents une rognure d’ongle gênante de son majeur droit. Elle ne voulut quitter ce doigt qu’au prix d’un léger saignement. Au fond de sa poche intérieure, il trouva le joint qu’il avait roulé avant d’entrer chez l’ophtalmologiste. Il l’alluma et tira une longue bouffée. Ce boulot l’ennuyait profondément, cependant il fallait bien vivre. À côté de lui, deux jeunes gens parlaient de foot, mais Lucien ne faisait pas plus attention à ce que captaient ses tympans qu’aux images projetées sur ses rétines.
Le bruit du métro qui arrivait le sortit de ses pensées et lui fit lever les yeux. Et là, sur le quai opposé : l’affiche. Elle frappa son regard. Il tourna la tête à droite et à gauche pour savoir si d’autres personnes la regardaient, mais elle semblait laisser tout le monde indifférent. Le gorille fut masqué par un wagon ; au lieu de monter à son bord, Lucien attendit le départ de la rame afin de revoir l’image.
• Je n’ai pas eu le temps de lire ce qui est en bas de celle-là. « Regarde-
moi dans les yeux », ou bien « Regarde-moi bien dans les yeux » ?
Le métro redémarra, prit rapidement de la vitesse et disparut. Le fier et magnifique animal était de nouveau visible. Lucien nota que, sur cette affiche-là, il y avait une inscription différente : « Observe-moi dans les yeux ! » Ce texte avait la même signification, mais… ce n’était pas strictement le même. Il inspira la dernière goulée de fumée de son joint, jeta le mégot, cracha un petit bout de tabac et hésita. Mais pas longtemps ! Ce fut presque en courant qu’il se rendit sur le quai opposé et se campa devant le panneau pour planter son regard dans celui du gorille. Les pupilles du primate attiraient irrésistiblement son attention. Les mots « Observe-moi dans les yeux ! » résonnaient dans son esprit comme une injonction hypnotique. Il s’interrogea :
• Pourquoi cette affiche se trouve-t-elle chez l’ophtalmologiste et aussi ici ? Mais… que… En fait, ce n’est même pas une pub ! Il n’y a rien à vendre ! Qui paye pour faire dire à un gorille « Observe-moi dans les yeux ! » ? Ah ! C’est peut-être une pub en plusieurs épisodes… On saura ce qu’il y a à vendre plus tard.
Il interpella un jeune couple qui passait :
— Eh ! vous connaissez cette affiche ?
L’homme se retourna et répondit :
— On la voit depuis un moment un peu partout. Pourquoi ? — Ah bon ! s’étonna Lucien. Depuis un moment… et un peu partout… Le couple poursuivit son chemin sans faire davantage attention à lui.
Lucien n’aurait su dire combien de temps il serait resté immobile à fixer l’animal dans les yeux, si son téléphone n’avait pas sonné. Il porta l’appareil à son oreille et marmonna :
— “ Allô ? ”
— “ Ça va ? Que fais-tu ? ” lui demanda sa compagne. — “ Je regarde une affiche. ”
— “ Tu regardes une affiche ? Mais… euh… Quelle affiche ? ” — “ Un gorille qui me regarde dans les… ”
Soudain conscient que ce qu’il disait pouvait paraître insolite, il se mit à bredouiller :
— “ Je suis sorti tard de chez l’ophtalmo et j’ai raté le métro, mais j’arrive. ”
— “ Mais tu as vu l’heure ? ”
Il regarda l’écran de son l’appareil : 21 h 30, lut-il avec stupeur. Deux heures et demie s’étaient écoulées depuis qu’il avait quitté l’ophtalmologiste.
• Comment le temps a-t-il pu passer si vite ?
— “ J’arrive ” dit-il simplement avant de raccrocher. Il ne put s’empêcher de photographier l’affiche avec son téléphone avant de rechanger de quai pour attendre le prochain métro.
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