Regarde-moi dans les yeux

Boris TZAPRENKO · Chapitre 38 sur 65

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Regarde-moi dans les yeux

Le général fixa Elijah Floyd

Le colonel Elijah Floyd n’aimait généralement pas les politiques. Aussi haut placés qu’ils ou elles fussent, ils ou elles étaient pour lui « des putains de parasites opportunistes ». Pour ne rien arranger, disons même pour tout aggraver, la seule personnalité politique qui le concernait vraiment était une femme : la ministre des armées !

• Ah ! une gonzesse au commandement des armées ! Comment imaginer pire folie ? Que des générales existassent était déjà si insane !

Telles étaient les pensées qui avaient agacé l’esprit du colonel. Il se trouvait dans le bureau du président de la République, naturellement en compagnie de ce dernier, mais aussi de la ministre des armées, du général d’armée Michel Matrone, du ministre de l’Intérieur, de quelques autres hauts gradés et de trois responsables scientifiques du projet de recherche ASIC.

Avec les encouragements du colonel, Yves Badol et Guy Sabatini avaient

tenté de décrire à tout ce monde ce qui s’était passé en eux quand ils avaient abattu des scientifiques. Leurs explications terminées, ils avaient répondu aux questions que tous et toutes avaient posées, puis, accompagnés par leurs gardiens, ils étaient sortis. La porte venait à l’instant de se refermer derrière eux.

Elijah, qui avait demandé cet entretien en haut lieu, porta sur l’assistance un regard grave surmonté de sourcils froncés :

— Vous les avez entendus tous les deux. Mon propre témoignage ainsi que

leurs dossiers médicaux attestent qu’ils se sont auparavant toujours comportés comme des soldats parfaitement équilibrés, sains d’esprit. Ces soldats d’élite ont prouvé maintes fois leur sang-froid et leur aptitude à réagir aussi promptement que de manière optimale. Ils ont subi un entraînement réservé aux meilleurs combattants, que seuls les plus résistants, autant physiquement que psychologiquement, arrivent à suivre jusqu’au bout sans craquer.

Il se tut un moment pour donner de l’importance à cette introduction puis

reprit :

— En quelques jours, au même endroit, deux de ces hommes tuent ceux

qu’ils devaient protéger et deux personnes s’ouvrent la gorge. Qui, parmi vous, pense que cela peut se produire sans autre explication que : tout le monde peut perdre l’esprit un jour ou l’autre ? Notons qu’Anna Pyrrus, abattue par Yves Badol, était l’un des éléments scientifiques les plus importants de l’ASIC, d’après ce que l’on m’a dit d’elle. Ce projet se trouvant notablement affaibli par sa disparition. Ajoutons ce que je vous ai confié, avant d’interroger mes deux soldats, au sujet du masquage des caméras par des chaussettes.

Le colonel avait omis de stipuler qu’il s’agissait des siennes, car ce n’était pas vraiment indispensable de le préciser.

— Vous semblez parvenir à la conclusion que tout cela ne peut que venir

de l’ennemi, dit la ministre des armées.

— Avez-vous une autre hypothèse, Madame ? — J’avoue que non. Je me suis mal exprimée. J’aurais dû dire que tous les

éléments que vous nous avez donnés nous poussent à cette conclusion. Mais possédez-vous tous les éléments de cette affaire ? N’existe-t-il pas hors de votre connaissance des informations qui pourraient nous faire penser différemment ?

Le colonel passa ses pouces dans sa ceinture, bomba le torse et accentua le

froncement de ses sourcils dans la direction de la ministre.

— C’est-à-dire, Madame ? Voilà bien une singulière question ! Comment

pourrais-je vous entretenir de ce qui est hors de ma connaissance, puisque ce serait justement hors de ma connaissance ? Vous ne m’eussiez pas plus surpris en me demandant ce que je pourrais vous chanter si j’étais muet.

Le général Matrone avait souvent entendu s’exprimer le tempérament aussi

impulsif qu’authentique d’Elijah Floyd ; un caractère qui avait été plus d’une fois un obstacle à l’avancement de ce dernier. Il savait qu’avec un peu moins de fierté et un peu plus de diplomatie, ce colonel-là eût été général avant lui-même. Redoutant une algarade entre son subordonné et la ministre des armées, il essaya d’étouffer le départ de feu qu’il sentait couver dans la poitrine d’Elijah.

— Madame la Ministre, le Colonel Elijah Floyd est celui qui est le plus informé de tout ce qui concerne la sécurité de l’ASIC. Cela induit que s’il existe des éléments inconnus de lui, c’est qu’ils le sont pour nous tous. Et que personne ne pourra par conséquent les soumettre à votre appréciation.

— Je n’en doute pas, Général, je n’en doute pas. Ce que je veux dire, par

exemple, c’est que nous ne savons pas grand-chose de la vie privée des deux meurtriers. N’est-ce pas, Colonel ?

— Redoutant à juste titre que vous m’interrompissiez, je ménageais une petite pause avant d’aborder ce sujet par le menu, Madame.

Le général fixa Elijah Floyd comme on dévisage un enfant querelleur. Le

second montra au premier une expression presque repentie et penaude. Hésitante, la ministre consulta les deux hommes et l’assistance du regard pour savoir comment réagir à cette offense. Tous firent mine de ne rien avoir remarqué de l’incident. Pensant qu’elle aurait sans doute plus à perdre de relever que de feindre d’ignorer, la ministre resta de marbre. Le colonel se remit à parler :

— Qu’en est-il de la vie privée de mes deux soldats ? Étaient-ils facilement approchables à l’extérieur de l’aire militaire ? Ont-ils pu être manipulés ou manœuvrés, je ne sais quel mot employer, de l’extérieur ? Quelqu’un a-t-il pu les droguer à leur insu, par exemple ?

— C’est un bon exemple, intervint le chef de l’État. Est-ce possible ?

— Non, Monsieur le Président. Non. C’est tout à fait improbable ! Car, voyez-vous, comme peut le confirmer le général, aucun des deux n’a quitté l’enceinte militaire depuis six mois. Ces deux hommes habitent jour et nuit avec leur famille respective dans les locaux de l’ASIC.

Le général opina du chef pour les brefs regards qui se tournèrent vers lui.

Plus pour l’assistance que pour lui-même, car il avait déjà parlé en tête-à-tête avec Elijah Floyd, il demanda :

— Quelles sont donc les hypothèses que vous retenez, Colonel ? Et quelles

sont vos conclusions ?

— Je n’ai conçu qu’une seule hypothèse : on a trouvé un moyen d’agir contre nous à distance, un pouvoir de prendre les commandes du cerveau et du corps. N’étant pas un scientifique, j’aurais du mal à dire par quels procédés. Ceci expliquerait le put… le pétage de plomb de mes deux hommes et les suicides. J’avoue qu’en revanche ça n’explique rien au sujet du masquage des caméras. J’eusse proposé l’idée que l’un d’entre nous eût peut-être agi, sans en avoir conscience, sous ce contrôle à distance, mais… aucune empreinte digitale, aucune trace textile ou autre, pour créditer cette supposition. Ce qui m’inquiète le plus dans cette affaire de chaussettes, c’est que le mobile nous échappe. Qu’est-ce que cette manœuvre a voulu dissimuler à notre regard ? Mystère ! Nous n’avons pu noter aucun changement, aussi insignifiant fût-il, dans la pièce. Prima 16 va parfaitement bien ; les scientifiques n’ont rien rapporté de particulier la concernant, tant du point de vue physiologique qu’au sujet de son activité cérébrale. En apparence, j’ai bien dit en apparence, rien n’a donc été perceptiblement modifié durant le masquage des caméras. Il est pertinent de conjecturer que le stratagème a échoué grâce à la présence des deux gardes. Mais dans ce cas, il est tout aussi congru de se demander comment on a pu enfiler ces put… [grattement de gorge] ces chaussettes sur les objectifs, sans se faire voir d’eux. Les seuls qui eussent pu nous mettre sur la voie sont sans doute morts.

— Que suggérerez-vous, Colonel ? demanda le président. — J’ai tout d’abord pensé à faire fouiller toutes les habitations et tous les

bâtiments divers et variés qui entourent l’ASIC.

— C’est un travail énorme ! s’exclama le général. L’ASIC est isolé dans

une enceinte militaire d’une trentaine de kilomètres de circonférence. Imaginez-vous tout ce qu’il faudrait inspecter ?

— Je ne vous le fais pas dire, Mon Général ! Ceci nécessiterait un dispositif considérable qui, en plus de son coût exorbitant, présenterait l’inconvénient d’être trop peu discret. Cela signalerait à notre ennemi que nous sommes gravement touchés et que nous ne savons pas comment nous défendre. Cette idée n’est donc pas la bonne pour ces deux raisons.

— Alors ? demanda la ministre.

— Alors… La seconde solution que j’imagine consiste à déplacer l’ASIC

dans le plus grand secret. Si les problèmes cessent, nous aurons la preuve que nous nous sommes éloignés de leur source. Si ces putains de problèmes continuent…

Les yeux du général foudroyèrent le colonel. Un peu décontenancé, ce dernier poursuivit :

— Euh… comme je disais… Euh, si les ennuis persistent, deux

explications demeureront en lice. L’une serait que nous aurons transporté la cause avec nous, dans ce cas, il ne nous restera donc plus qu’à chercher dans ce que nous avons déplacé pour la trouver ; l’autre serait que la cause nous aura suivis.

— Si ce n’est que ça ! s’exclama la ministre. Ne tardons pas à déplacer l’ASIC et nous verrons bien ce qu’il en résultera.

La ministre des armées, nouvellement nommée à ce poste, avait une idée

encore partielle de ce que pouvait être l’ASIC. Son « que ça ! » fit réagir le général, en grande partie, c’est vrai, pour devancer une éventuelle réponse catastrophique du colonel :

— Ce sera une entreprise onéreuse et extrêmement délicate. Cependant, Monsieur le Président, Monsieur le Premier ministre et Madame la ministre des armées, je vous le dis avec la plus grande conviction, j’appuie la demande du colonel Elijah Floyd. Tout doit être fait pour préserver l’ASIC. Le fait même que l’ennemi tente de retarder ce projet de recherche montre son importance capitale pour la défense de notre pays. De toute évidence, certains ne veulent pas qu’il aboutisse.

— Il faudra chiffrer cela, dit le président. Quoi qu’il en soit, je ne peux pas signer sans savoir ce que ça va coûter.

— Quoi qu’il en soit, si ce projet est si important pour notre défense, cela coûtera beaucoup plus cher de ne pas le faire, rétorqua le colonel.

— C’est ce que je pense aussi ! appuya le général. C’est à ce moment que le téléphone sécurisé sonna sur le bureau du

président.

— Excusez-moi, dit celui-ci en portant l’appareil à l’oreille.

Un silence se fit dans l’assemblée. Tout le monde savait que cette ligne n’était pas utilisée pour échanger des banalités.

— “ Attendez, je vous passe le général Matrone. Vous lui répéterez tout cela vous-même. ”, dit le chef de l’État en tendant le combiné à l’intéressé :

— Général Matrone, la générale Nicole Rama-Déjardin, cheffe du service

des renseignements, veut vous communiquer une information.

Michel Matrone prit l’appareil des mains du président : — “ Bonjour ! général Michel Matrone, en ligne. ” — “ Bonjour Général ! J’en viens au fait : nous avons intercepté un mail

dans lequel figurent les noms des scientifiques de l’ASIC assassinés. Le sujet de ce mail contient le mot « meurtres ». Le plus intéressant étant que ce message a été envoyé avant que les décès n’aient été officiellement annoncés. Bien sûr, nous en avons identifié l’auteur, qui d’ailleurs se l’était adressé à lui-même. ”

— “ Je vous remercie, Générale ! Juste le temps de transmettre

l’information et je reviens vers vous au plus tôt. ”

Le général s’approcha d’Elijah Floyd et lui murmura ce qu’il venait d’apprendre.

— Ah ! Ça, c’est une putain de bonne nouvelle ! tonitrua le colonel.

Ce qui eut entre autres effets ceux de faire serrer les dents à Michel Matrone, d’afficher de la surprise sur le visage du président et de la réprobation outrée sur celui de la ministre des armées.

 

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