Regarde-moi dans les yeux
Je sais où sont mes sœurs
Lucien patientait depuis une dizaine de minutes dans une petite pièce blanche. Chan travaillait au moment où l’on était venu le chercher pour l’amener dans ces lieux ; sans doute occupée, elle n’avait pas répondu au téléphone quand il avait essayé de l’avertir. Il avait donc enregistré un message juste avant de suivre les trois hommes qui l’attendaient devant la porte. Plutôt courtois, ceux-ci lui avaient laissé tout le temps de se préparer et d’appeler qui il voulait, mais ils lui avaient ensuite confisqué son téléphone.
Il était assis sur une chaise rembourrée, pas trop inconfortable, près d’une table en pin. De l’autre côté de cette table, une seconde chaise identique à la sienne. Sur sa gauche, un grand miroir. Au centre du plafond, un globe, unique source d’éclairage. La militaire qui l’avait fait entrer là avait posé un cendrier propre sur la table en lui disant qu’il pouvait fumer. Elle lui avait proposé un café qu’il avait accepté et même déjà bu. Cette fonctionnaire s’était montrée aimable et rassurante pour expliquer qu’il allait être interrogé, mais qu’il n’avait rien à craindre.
Il se regardait de temps en temps machinalement dans le miroir. Ne sachant que faire, il allait allumer une cigarette quand Bellisae s’adressa à lui :
— : Ne t’inquiète pas Prédateur Intelligent ! Tout va bien aller.
— : Il paraît… la gonzesse vient de me l’affirmer. — : Tu devrais parler des femmes plus poliment ! À ta manière, tu as été une femelle.
Lucien ne trouva rien à répondre.
— : Tu vas bientôt voir un colonel. Soit sincère avec lui. Tu peux tout lui
dire sauf que tu me connais et que je suis une gorille. Ça, je te demande de le garder pour toi, pour l’instant en tout cas. Ne lui dis rien à mon sujet. Sache qu’il ne sera pas hostile. Il sera seulement curieux, à juste titre, très très curieux. Je dois te confier que vous avez quelque chose de très fort en commun qui devrait créer un lien puissant. Alors… sois bien disposé envers lui. Mais surtout, surtout, ne lui parle pas de moi.
Il allait demander qui était cet officier, quand la porte s’ouvrit. Un militaire grand, large et musclé entra. Il fixa Lucien dans les yeux en tirant à lui la seconde chaise et en s’asseyant lentement :
— Monsieur Lucien Prérubem ?
— Oui.
— Je suis le colonel Elijah Floyd. Bonjour, Monsieur. — : Souviens-toi. Ne lui parle en aucun cas de moi. — Bonjour, répondit Lucien en regardant machinalement le pansement sur
l’oreille.
— J’aimerais vous poser une question.
— Je vous écoute.
— Est-ce que 2712 vous dit quelque chose ?
Le cœur de Lucien se mit à battre violemment. Il ne parvint pas à émettre
un mot sur le moment, mais son trouble fut si apparent que le colonel le partagea. La voix chargée d’émotion, ce dernier ajouta :
— Tête entièrement noire sauf une petite tache blanche sur le front en forme de losange presque parfait.
Lucien déglutit plusieurs fois avant d’arriver à articuler : — Qui… qui… vous a parlé d’elle ?
— Et vous ?
— : Tu peux tout lui dire, mais ne lui révèles rien de moi. — Disons que…
Il baissa la tête et fixa la table pour éviter le regard scrutateur du géant musculeux qui murmura :
— Disons quoi ?
— Disons que d’une certaine manière, c’était moi. Lucien fut surpris par ce que ses mots firent sur le visage du militaire. Ses
yeux s’inondèrent. Ses lèvres tremblèrent refusant de laisser sortir les sons qui voulaient les franchir. Au bout d’une dizaine de secondes, le colonel réussit à dire :
— Je ne m’attendais pas à ça. J’ai cru un moment que nous avions vécu la
même existence. Mais non ! Je suis si ému d’apprendre que vous avez été elle. En fait… moi, je suis le quatrième.
— Le quatrième ? s’étonna Lucien.
C’était si inattendu de voir une telle masse de muscles exprimer autant de
tendre émotion.
— Oui, j’avais le numéro 3388 aux oreilles. Lorsque je suis né, quand on
m’a sorti de toi, l’homme s’est exclamé que je ressemblais à un panda.
Tout au fond de sa poitrine, Lucien sentit l’immense détresse de son cœur
de mère bovine s’exhumer et le submerger de tristesse. Il pleura. À cette réaction, le colonel éprouva le fantôme de la terrible déchirure que lui avait causée la perte de sa mère. Il pleura aussi. Tous deux ne firent rien d’autre que de pleurer en se fixant un long moment, puis tous deux finirent par s’étreindre, chacun essayant de réconforter l’autre.
— Je sais où sont mes sœurs, hoqueta le colonel. Elles sont encore vivantes et en sécurité.
*
De l’autre côté du miroir sans tain, la générale et le général se regardèrent pour échanger leur ahurissement.
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