Regarde-moi dans les yeux

Boris TZAPRENKO · Chapitre 61 sur 65

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Regarde-moi dans les yeux

Veux-tu nous révéler ce moyen ?

Vingt-deux heures quarante.

Il ne pleuvait plus. Le colonel roulait lentement, regardant ce que regardaient les phares de l’Audi. Un amalgame de souvenirs, de sentiments et de réflexions diverses occupait son esprit. Par exemple, l’espace d’un instant, il se demanda ce qui l’avait fait le plus souffrir dans ses deux enfances : la malveillance de son père humain, ou la brutale séparation d’avec sa mère bovine. Puis il eut une brève pensée pour ses sœurs vaches. Que ressentaient-elles en découvrant leurs nouvelles conditions d’existence ? Il faudrait qu’il trouve le temps d’aller les voir. Certains passages de la vie de Bellisae lui revinrent en tête. Il l’imagina accrochée à la toison de sa mère morte, regardant avec incompréhension le tueur marcher dans sa direction.

— : Bellisae, mots-pensa-t-il. Il ne pleut plus. Nous sommes en route.

— : Je ne savais pas qu’il pleuvait.

— : Peux-tu dire à Lucien et Susan que nous sommes sur le chemin du retour et que nous arriverons dans une heure et demie, environ ?

— : Ils sont déjà au courant. Ils reçoivent tous nos échanges depuis que je

suis dans ta voiture.

— : Ah bon ! Ont-ils aussi entendu ce que la générale m’a dit ? — : Il aurait fallu qu’elle parle vraiment très fort pour que le son de sa voix

parvienne jusqu’à eux ! Pour ma part, je ne peux que retransmettre les mots-pensés que je capte.

• Paf ! encore une petite claque, mon brave Elijah !

Une nouvelle fois, il se sentit ridicule. Il s’en voulut de ne pas mieux imaginer son isolement.

— : J’oublie que tu ne recueilles que les pensées qui te sont volontairement adressées, reconnut-il. Peux-tu expliquer ça, d’ailleurs ?

— : Non. Je ne sais pas pourquoi c’est ainsi. Ma capacité à recevoir et envoyer des mots-pensés doit être le fruit de l’amplification synaptique dont je suis le cobaye, je suppose ; c’est en tout cas extrêmement probable. Mais je ne connais rien de son fonctionnement et de ses limites. Je dois confier qu’il m’arrive, parfois, rarement, mais de plus en plus souvent, de capter des pensées qui ne me sont pas adressées. En outre, j’ai moi-même augmenté l’amplification synaptique en modifiant le logiciel qui le gère. — : Mais ! Comment as-tu fait cela ?

— : Apache, le jeune macaque recueilli par Lucien, m’a aidée. J’ai utilisé

son corps pour taper sur le clavier. Comme tu le sais, j’ai été ensuite obligée de tuer Augusto Brayonzo parce qu’il s’interrogeait au sujet du niveau anormal de l’amplification synaptique.

— : C’est là que tu m’as piqué mes putains de chaussettes pour masquer la

vidéosurveillance !

— : Oui.

— : J’avoue que ça m’a rendu fou cette histoire de chaussettes ! Mais comment as-tu appris qu’Augusto était intrigué par ça, puisque tu ne lis pas les pensées librement ?

— Grâce aux caméras, j’ai vu ses expressions faciales quand il regardait la

courbe d’activité sur l’écran.

*

Il était un peu plus de minuit, quand l’Audi se gara au 12 route de l’Abbé-

Cyano à Sinfait. Le ciel dégagé exposait fièrement ses étoiles. Susan et Lucien attendaient devant la propriété. Le colonel sortit de l’auto et ouvrit la portière droite :

— Elle est là, dit-il en pointant le cube noir de l’index.

Ils restèrent un moment immobiles en fixant l’objet avec embarras et fascination.

Lucien mit un terme à cet instant en tendant la balise à Elijah. Celui-ci la replaça sous l’aile de sa voiture, non sans mâchonner à voix basse quelques imprécations à l’adresse de ceux qui espionnaient ses déplacements. Sur le chemin qui menait à la maison, il leur apprit à leur grande stupéfaction que la complice mystérieuse n’était autre que la générale qui était venue perquisitionner.

*

Après de nombreuses hésitations, ils étaient tombés d’accord pour laisser

Bellisae dans un coin du grenier à un endroit facilement accessible, au cas où il faudrait la déplacer dans l’urgence. La maison était suffisamment vaste pour offrir un lit à chaque homme. Après une courte nuit de repos, une rapide visite aux trois vaches et un frugal petit déjeuner, ils convinrent d’inviter Bellisae à participer à une discussion. Éclaircir au plus vite ce qu’elle entendait par « guerre contre l’humanité » était une nécessité. Ses pouvoirs étaient assez grands pour qu’il y eût tout lieu de s’en inquiéter. Il était sept heures trente. Toujours attablés devant tout ce qu’il fallait pour le premier repas de la journée, notamment une énorme cafetière pleine et encore chaude, ils se mirent d’accord pour que Lucien la contacte. Celui-ci se servit un nouveau bol de café et mots-pensa :

— : Bellisae ?

Pas de réponse. Il la rappela trois fois toutes les deux secondes environ. — : Oui ? finit-elle par mots-penser. Excuse-moi, je dormais. — : Tu dormais ?! s’étonna Lucien.

— : Oui. Pourquoi ? Ne dors-tu pas toi ?

— : Si… excuse-moi. Je…

— Elle dormait, expliqua-t-il aux deux autres. Deux mines surprises répondirent à cette phrase. — Elle dort, ça alors ! s’exclama Susan Cilvan. • Elle dort ! Putain de truc, se dit le colonel.

— : Bellisae, désolé de t’avoir réveillée, mots-pensa Lucien. Si tu désires

te reposer, nous comprendrions très bien, sinon nous voudrions te parler, nous trois ensemble. Si tu es d’accord… euh… Je ne sais pas comment dire, connecte-nous.

— : Voilà, nous pouvons avoir une conversation à quatre. Moi, aussi j’ai

hâte de discourir avec vous.

— : Peux-tu également ajouter la générale de brigade Nicole Rama-

Déjardin à la discussion ? demanda le colonel.

— : Je vais essayer.

Tous les trois étaient encore autour de la table du petit déjeuner, préparant les questions à poser à Bellisae dans leur tête. Les deux hommes sirotaient un dernier bol de café. Lucien profitait de chaque moment d’apparente inattention des autres pour tenter d’arracher un bout d’ongle rebelle sur son majeur droit. Au lever du lit, Elijah avait sniffé une petite ligne, dans sa chambre juste avant la douche. La thérapeute les observait tous les deux en toute discrétion.

— : La générale ne répond pas, mots-pensa Bellisae. — : C’est bien dommage ! regretta Lucien. Mais nous pouvons tout de

même commencer à t’interroger. Moi, je voudrais que tu précises ce que tu entends par « faire la guerre à l’humanité ».

— : Comme il me semble l’avoir dit, je souhaite éteindre cette espèce. L’éradiquer totalement de la surface de ce monde. Sauf vous trois sans doute, mais c’est techniquement très compliqué ; de plus, je devrais prendre des précautions pour que les deux mâles ne mettent pas leur semence dans Susan, la seule femelle.

Il y eut un long silence mental, la femelle et les deux mâles en question se jetant de furtifs coups d’œil embarrassés.

— : Disposes-tu d’un moyen de mener à bien ce projet ? s’enquit le colonel.

— : Oui.

Nouvelle pause avec des échanges de regards autour de la table. — : Veux-tu nous révéler ce moyen ?

— : Non. Pas pour le moment.

— : Bon… La générale ne répond toujours pas ? — : Non.

Le militaire sortit son téléphone de sa poche :

— : Je vais lui passer un coup de fil sous un prétexte quelconque, juste pour savoir si elle est disponible.

C’est alors que l’appareil sonna dans sa grosse main. La surprise se lut sur son visage quand il vit le nom de l’appelant « Michel Matrone ».

— “ Allô, Colonel ? ”

— “ Oui, Mon Général !? ”

— “ J’espère que vous ne me tenez pas rigueur de la visite inopinée. ” — “ Vous avez fait votre job, Mon Général ! ” — “ Où en êtes-vous, à propos de votre besoin de vous isoler un

moment ? ”

— “ Ben… ”

— “ Avez-vous des nouvelles récentes de la générale Nicole Rama-

Déjardin ? ”

— “ Aucune depuis la perquisition, Mon Général. Pourquoi ? ” — “ Bon ! Je ne vais pas y aller par quatre chemins, Elijah. J’ai un gros

problème ! Un énorme problème ! ”

— “ Je vous écoute, Mon Général. ”

— “ Elle est injoignable depuis hier quatorze heures. Elle n’est pas à son

domicile. Ce n’est pas du tout normal. Vu sa fonction, c’est même fort préoccupant ! ”

— “ Que donne le traçage de son téléphone ? ”

— “ Rien. L’appareil est forcément éteint. Aucun signal. Je vous appelais

au cas où. ”

— “ Désolé, Mon Général. Je ne sais que vous dire. ” — “ Je me fais de plus en plus de souci pour l’ASIC. Les spécialistes qui

travaillaient dessus sont presque tous morts. Celle qui en avait une très grande connaissance transversale et qui avait la plus haute charge de sa sécurité semble avoir disparu. Elle est sans doute entre les mains de l’ennemi en ce moment même. Tâchez de reprendre vos fonctions au plus vite. J’avoue que si elle n’avait pas insisté auprès de moi pour vous laisser partir, je vous aurais ligoté à votre poste. ”

— “ … ”

Michel Matrone avait raccroché, manifestement contrarié et très

préoccupé. Elijah essaya d’appeler Nicole Rama-Déjardin. Il n’enregistra aucun message sur le répondeur qui l’accueillit, rempocha son téléphone et renseigna les deux regards interrogatifs tout en s’adressant aussi à Bellisae :

— : Matrone vient de m’annoncer que Nicole est injoignable.

 

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