Roman/Bonnie,Julie//Chambre 2 - Bonnie,Julie
La 2. Toujours. Pour commencer.
Madame L. n’a pas quitté son lit depuis plusieurs années. Elle ne s’est jamais remise. Plus de bébé dans cette chambre. Madame L. était enceinte de jumelles. Mais l’accouchement a mal tourné. La première petite fille est née par voie basse, sans souci, une petite Marie, posée sur son papa le temps que sa sœur naisse. Mais sa sœur ne voulait pas sortir, ils l’ont tirée avec les forceps, elle criait : « Non ! Non ! » Ils n’ont pas réussi à l’attraper, ils l’ont repoussée dans le tunnel. Remonte ! On va te chercher de l’autre côté !
Quand ils ont découpé la mère pour sortir la fille, la fille avait fait son choix. Plus de cœur. Plus de rien. Retournée dans la pénombre. Un bébé cadavre pour sœur, un bébé cadavre pour fille.
Madame L. n’a pas vraiment survécu. Au début, on lui a envoyé la psy pour qu’elle « tisse un lien » avec Marie. C’était quand même un bébé ! Vivant celui-là ! Pourquoi donc s’accrocher aux ténèbres ? L’autre a fait son choix. Il faut vivre ! On lui disait toutes ça au début. Madame L., regardez comme elle est mignonne, cette petite fille, un vrai amour, une petite merveille, sa petite bouche, son petit nez, ses petits cacas…
Madame L. ne nous entendait pas. Son corps était là, mais sa tête était partie avec la petite morte et elle n’est jamais revenue. Son époux est parti avec Marie. Elle n’a plus bougé. Lui, il paie pour la chambre et la nourriture. Il nous est très reconnaissant. Marie grandit bien (il nous envoie des photos). Elle est toute mignonne. Il a dit à la petite que sa mère était morte (pour le coup, c’est presque vrai), et il a refait sa vie.
Madame L. fait partie des meubles, chambre 2.
Quand je vais la voir, je sens la peur et la tristesse. Je les sens si fort que je reconnais leur odeur les yeux fermés. Je viens pleurer là, avec Madame L. Je la comprends tellement bien. Parfois, je lui fais une caresse sur les yeux, sur le ventre, et j’ai l’impression qu’elle est heureuse, qu’elle retient ce moment, cette seconde durant laquelle elle a touché au bonheur. Deux petites filles, le rêve de sa vie, après avoir eu tant de difficulté à les faire, deux petits anges, ne t’en va pas, petite, reste, ne t’en va pas, reste, reste, reste, reste. Elle lui dit reste depuis des années. Elle a arrêté le temps à cet instant. Précisément. Reste, reste. C’était encore possible. Elle ne peut pas lâcher ça.
Pourtant, elle respire.
Et son corps est devenu vieux.
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