Roman/Bonnie,Julie//Chambre 2 - Bonnie,Julie
Ils s’appelaient Chewsky & Liliano.
Et ils jouaient à Tours, aux Trois Orfèvres, une salle de blues qui fermait à quatre heures du matin. J’y avais mes entrées, à tout juste dix-huit ans, et y passais le plus clair de mes nuits. Mes parents étaient complètement dépassés. Ils ne me disaient plus rien, sur rien.
Chewsky & Liliano avaient déjà une réputation sulfureuse, le violon de Gabor Chewsky venait de l’Est, mais empruntait au jazz et au folk américain. La batterie de Paolo Liliano était folle, violente parfois, hors norme. Leur musique s’improvisait perpétuellement, et ils avaient la réputation de faire des concerts qui pouvaient durer plus de quatre heures, si le public les suivait, leur plaisait.
J’avais envie de leur plaire.
Je m’étais faite belle au maximum de ce que je pouvais espérer. Une peau éclatante, des talons hauts, un jean qui m’allait à la perfection, un chemisier en soie noire transparent, et, dessous, un beau soutien-gorge. Sexy, mais pas vulgaire, je voulais Liliano. Sur les photos que j’avais d’eux, il était tellement beau. Gabor me paraissait trop étrange, trop dangereux. Je venais faire une nouvelle conquête, séduire un homme et ma vie entière s’est transformée.
Le premier soir (ils jouaient trois jours), au lieu de sortir le grand jeu, de danser et d’embarquer le beau Paolo (réputé, lui aussi, pour les conquêtes faciles), j’ai été subjuguée par la musique.
Quelque chose a bougé en moi, s’est remis droit. Je suis restée à une table, les yeux fermés, et j’ai écouté. Leur musique est entrée dans ma vie.
Le deuxième soir, pareil, sauf que j’ai regardé Gabor et que Gabor m’a regardée. Son regard n’était pas soutenable, je rougissais, j’étais décontenancée. Gabor me défiait là où je ne savais même pas que j’existais. Il m’a parlé, après le concert, avec son accent allemand, et ses yeux. Je lui ai dit que j’étais danseuse, en regardant le sol. J’avais envie de m’enfuir, il me tétanisait. Il a juste pris ma main et m’a dit : « Ça ne m’étonne pas, tu danseras, demain ? »
Le troisième soir, j’ai failli ne pas y aller. Mon cœur battait trop fort. J’avais besoin d’un remontant, et j’ai bu, trop bu. Je ne buvais jamais mais là, chez mes parents, j’ai piqué du rhum. Et j’en ai bu beaucoup. Jusqu’à ne plus rien sentir.
Quand je suis arrivée dans la salle, Paolo et Gabor jouaient déjà. Je me suis mise au premier rang, Gabor jouait en me regardant, il souriait. Je me sentais prise au piège, je le détestais. Comment pouvait-il me demander de danser pour lui ?
J’étais ivre morte, incapable de bouger. Les larmes me sont montées aux yeux. Avec sa musique Gabor accompagnait toutes mes émotions, son violon parlait à ma place, jusqu’à me donner des hallucinations. Ce que je pensais ou sentais, c’est le violon de Gabor qui me le dictait, une marionnette, dépossédée.
Alors je me suis enfuie.
J’ai couru jusqu’à la maison de mes parents, j’ai vomi devant la porte d’entrée et j’ai dormi comme une planche.
Raté.
C’est quand ils ont joué à Bourges que tout a vraiment basculé. Je suis partie en stop, toute seule, j’étais en avance pour le concert, et je les ai trouvés à la terrasse d’un café, à attendre l’heure de monter sur scène. Gabor m’a souri, m’a dit de m’asseoir avec eux. Il était gentil, doux, touchant.
— Bonjour, très jolie demoiselle qui boit trop. Quel plaisir de vous revoir. Vous êtes de plus en plus belle, si c’est possible. Je ne vous demanderai rien, pour ce soir, je vous le promets. J’aurais trop peur de vous faire fuir tel l’oiseau de sa cage, alors que j’aimerais, je crois, vous avoir près de moi. Asseyez-vous avec nous et partageons un verre.
Son accent était charmant, son français sonnait un peu désuet, sorti d’un conte.
J’étais tombée amoureuse et lui aussi.
Le soir, dans cette petite salle, vers le milieu de leur spectacle, Gabor m’a fait signe de monter sur scène. J’ai dansé pour lui, avec lui, j’ai aimé être sa poupée. J’étais pieds nus, en jean, torse nu. Gabor avait l’air heureux, et Paolo était hilare.
Quand je suis repassée chercher des vêtements chez moi, Gabor et Paolo m’ont accompagnée. Mes parents étaient désespérés, c’est sûr, je leur ai brisé le cœur.
— Gabor et Paolo m’ont proposé de rester, de danser pour eux. Je pars, maman, papa, c’est le plus beau jour de ma vie ! Ils sont en tournée pour au moins deux ans, je reviendrai vous voir, je vous le promets, ils ont besoin de moi pour danser, faire évoluer leur spectacle, c’est moi qu’ils ont choisie ! Je suis tellement heureuse !
Je faisais des bonds partout, c’était enfin arrivé !
On a travaillé beaucoup pour rendre le show professionnel, des heures de répétition, et je trouvais en moi une ressource inattendue, une force que je ne soupçonnais pas. J’ai commencé à maîtriser l’évaporation, la disparition, à transformer ma danse en musique, à écouter ces deux musiciens et connaître à la seconde près l’intention qui allait suivre.
Mon corps nu n’avait plus aucune importance, il n’était même pas là. Mon corps se transformait en esprit, volatil.
Et puis j’étais amoureuse de Gabor, et Gabor était amoureux de moi.
Je sortais de scène soignée, lavée.
C’est environ un an après notre rencontre que le spectacle s’est appelé Le Cabaret de l’amour. Puis nous avons rencontré Pierre et Pierre, les danseurs strip-teaseurs.
Le show se vendait bien. On a acheté notre camion, un traveller arrondi en inox. Nous y vivions toute l’année, c’est là que j’ai élevé mes enfants. Paolo voyageait avec nous dans une voiture break, qu’il avait aménagée pour pouvoir y dormir. L’équipe technique roulait dans un neuf places, avec le matériel, et dormait plutôt à l’hôtel.
J’ai dansé avec eux des années. Avec le temps, et grâce au violon de Gabor, j’ai appris à faire danser chacun de mes organes avec subtilité.
Paolo et Gabor m’ont fait une place, je n’en aurais trouvé aucune dans la vie si je ne les avais pas rencontrés. Je ne suis pas faite pour ce monde, pas plus maintenant qu’à l’époque.
Je souffre de disparition.
Par crises incontrôlables, mes contours disparaissent, ma peau ne remplit plus sa fonction, je perds mon enveloppe. Il n’y a plus rien entre moi et ce qui m’entoure, je suis vapeur, eau. Je ne suis plus. De la transpiration s’échappe de tous les pores de ma peau, elle est froide et sent mauvais. Je perds mon eau, parce que rien ne la retient. Un feu se déclare au creux de mon ventre qui menace de tout envahir. J’ai chaud comme dans un four. Ma nuque frissonne et devient raide. Tout mon être est paralysé, les mouvements sont impossibles, un cachot. Pourtant chacun de mes muscles veut s’enfuir, bouger, exister. La moindre respiration me fait suffoquer, l’oxygène ne reste pas dans mes veines. Il demeure au fin fond de moi une conscience d’être là qui se bat férocement contre le dragon.
Je retiens mes bras, mes jambes, qu’ils ne se détachent pas pour s’envoler et me laisser femme-tronc.
Je frotte ma peau, mes membres, parfois jusqu’au sang. La douleur infligée rappelle à ma peau qu’elle est là pour faire son boulot de protection, de séparation, de barrière. Je frotte, je frotte et j’ai peur que cela ne s’arrête jamais.
Ces crises sont interminables.
Le mouvement est impossible, l’immobilité est insupportable.
Gabor était un remède, une potion magique, il venait sur moi, me caressait, m’enveloppait. Il me disait qu’il m’aimait, qu’il était là, il m’empêchait de me faire mal, me tenait les mains, me promettait qu’il serait toujours là.
— Arrête, ma princesse, arrête de te frotter le corps comme ça, arrête, je suis là, tu es là avec moi, je te protégerai.
La chaleur de son corps m’apaisait, ses mains étaient douces et me ramenaient à la raison, avec gentillesse. Je sortais de ces crises épuisée, meurtrie, terrifiée.
Après la naissance-mort de Jésus, je perdais totalement un bras, je voyais l’un de mes pieds marcher tout seul, ma tête rentrait dans mon ventre.
Des crises d’une intensité mortelle.
J’ai toujours eu cette maladie.
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