Roman/Bonnie,Julie//Chambre 2 - Bonnie,Julie
Pour la chambre 15, personne ne m’avait prévenue.
Pour la chambre 15,
personne ne m’avait prévenue.
J’ouvre, la dame est allongée dans son lit. Elle est heureuse. Un grand sourire sur les lèvres. Son mari est là, et c’est le papa de la petite Marie. La fille de la dame qui habite à la chambre 2.
Vous vous souvenez ?
La dame qui a perdu sa deuxième jumelle, avec nous depuis des années. Son mari est là, avec sa nouvelle femme, qui tient une petite fille dans ses bras.
Et là, je ne supporte pas. J’éprouve pour cet homme une haine infinie. Je le trouve infâme de venir ici avec sa nouvelle femme, quand son ex vit un martyre à la chambre 2.
Comment peut-il faire une chose pareille ?
Comment peut-il se pointer là avec une jolie petite fille bien vivante ?
Je ne peux pas supporter de savoir que la dame de la chambre 2 est si seule. Que le reste du monde l’a abandonnée alors qu’elle avait tellement besoin d’aide.
Elle avait besoin d’aide ! Quelqu’un peut comprendre ça ? Ou alors les êtres humains sont tous des monstres ?
J’ai balbutié je reviens, excusez-moi.
Je suis sortie de la chambre.
Et tout à coup, j’ai eu très mal à la tête.
Comme si on l’écrasait dans un étau de fer et de clous.
J’ai cru exploser.
Alors j’ai entendu ce cri. Ce cri hallucinant. Un hurlement qui venait de la chambre 2. Sans aucun doute.
Ma boîte crânienne résonnait, vibrait de ce cri. Il fallait que j’aille voir cette dame. Elle m’appelait, elle hurlait. Elle avait compris que son mari était là. Qu’il l’abandonnait pour vivre son bonheur sans elle.
J’ai dû parcourir en courant le couloir en me tenant la tête dans les mains. Et plus je m’approchais de ce cri, plus il était insupportable. Quand j’ai ouvert la porte, la dame a tourné la tête vers moi et m’a regardée.
Je vous jure qu’à ce moment elle avait réintégré son corps. Son âme était revenue. Elle m’a regardée.
Dans ma tête le cri s’est arrêté.
Elle m’a regardée parce qu’elle m’attendait. Peut-être que j’étais la dernière, la seule personne en qui elle pouvait avoir confiance.
Je lui ai passé la main sur le visage. Je l’ai caressée. Je lui ai dit tout va bien, il ne faut pas avoir peur. Je suis là.
Et j’ai enfin pu pleurer toutes les larmes jusqu’ici retenues.
Je me suis allongée contre elle dans le lit. C’était confortable.
Mes yeux se sont fermés.
Je me suis endormie comme jamais je ne m’endors. Le sommeil a alourdi mes paupières, je me sentais bien. Le corps détendu, le cerveau lavé.
Calme, calme, calme.
Enfin.
J’ai pris mon envol, légère, avec une sensation subtile au creux de l’estomac, une sensation de bonheur. Enfin, quelque chose s’était arrêté, signant la fin d’une douleur. Chaque battement de cœur palpitait dans mes veines, je sentais la chaleur de mon sang, chacun de mes organes irrigué par cette chaleur, ce sang chaud, doux et très rouge qui m’envahissait de l’intérieur par vagues.
Une peau inutile est tombée, s’arrachant doucement à mon enveloppe et me laissant de coton, blanche et douce.
Essayant de profiter de ce moment, je me disais comme c’est doux, comme c’est bon, comme je suis bien, bien, bien. Ma peau était posée sur une matière parfaite qui en épousait les moindres recoins et j’avais la sensation d’être mince, très mince, volatile, très grande, étirée, allongée. Je n’entendais plus rien et ce silence était ce que j’avais écouté de plus beau de toute ma vie. Un silence blanc neigeux, pareil à de la fourrure.
Plus rien n’avait de poids, plus rien n’était tendu ou trop rempli, ne cherchait à sortir, ou n’était trop rapide, ou ne grattait ni ne se retenait. Tout était à sa place, exactement.
J’ai été réveillée par un brouhaha assourdissant, une quantité de blouses hurlantes, un branle-bas de combat dans la chambre.
Ça criait, ça bougeait, ça m’ordonnait de ne pas sortir de la pièce. J’entendais prévenez les pompiers, prévenez la police !
Tout ensommeillée, pleine de bonheur.
J’étais invincible. Tout le monde s’agitait autour de moi et ça me faisait rire. La main de madame L. était dans la mienne, et nous nous amusions follement toutes les deux.
— Regarde-les, je lui disais, avec leurs blouses et leurs regards de fous, avec leurs corps qui hurlent à la mort et qu’ils n’entendent même pas, regarde-les avec leurs mouvements de pantins et leurs raisons de vivre pour acheter des trucs, regarde comme ils sont drôles.
Nous avons vraiment ri, avec madame L., un vrai fou rire d’école, incontrôlable. Le moment le plus drôle de ma vie. Nous nous sentions si bien, toutes les deux, main dans la main, j’étais contente qu’elle se soit réveillée. Tout semblait drôle autour de nous, comme envahi par notre bonheur.
Je ne m’en suis pas aperçue tout de suite, mais la dame du 2 avait fini par choisir son camp.
Soudain, près de moi, son corps était vide.
Et sa main raide.
Sur le coup ça m’a fait sourire parce que je me suis dit qu’elle avait fait le bon choix, j’étais même flattée qu’elle m’ait choisie pour dire au revoir.
Alors, oui, j’ai souri devant une femme morte. Alors même que j’étais dans son lit. Tout cela est incompréhensible. Oui. Mais je n’ai rien fait de mal. Cette accusation n’a aucun sens, je vous le jure. Je suis incapable de faire du mal, incapable de tuer.
— Et l’oreiller ?
L’oreiller a dû tomber du lit. Nous étions deux sur un matelas une place, j’ai peut-être bougé dans mon sommeil.
— L’autopsie nous le dira. En attendant, vous serez évidemment en garde à vue.
J’ai eu le droit de passer un coup de fil, c’est Paolo que j’ai appelé. Je lui ai laissé un message.
— Paolo, c’est Béatrice. Je pars au poste, Paris 11e. Ils m’ont menottée. Je te souhaite une bonne journée.
Les policiers n’étaient pas méchants. Ils ne m’ont pas malmenée quand ils m’ont mis les menottes. En me regardant partir, le Dr Si m’a pris la main et m’a dit à l’oreille vous n’avez pas l’odeur du meurtre, j’ai confiance, n’ayez pas peur. Mais ses mains s’affolaient et transpiraient. Le Dr Mille a baissé les yeux sur mon passage, il ne m’a rien dit, n’a pas hurlé, n’a pas crié. Il a pincé les lèvres, comme pour me dire désolé. Mille était ému, ce vieux saligaud. Le petit chef sage-femme m’a glissé je connais un superavocat. Je te téléphone au plus vite. Va te faire foutre est tout ce que j’ai trouvé à lui répondre.
Finalement ils me soutenaient tous, trop tard.
Le Dr Si avait raison : à l’hôpital, on se protège comme on peut, mais on est tous au bord du gouffre.
Je suis tombée pas longtemps après Francesca, mais juste avant les suivants.
Ils savaient à l’avance. Ils avaient compris, eux, ce qui pouvait arriver quand on n’est pas en béton. Pourtant, ils étaient restés là, à me regarder tomber, sombrer, comme on aime observer un accident de voiture, parce que ça conjure le sort.
Des gazelles qui voient leur sœur se faire dévorer par les lions sans bouger, se disant dans leur cerveau de gazelle que si c’est la frangine qui se fait bouffer au moins ce n’est pas tombé sur elles, et que c’est mieux ainsi.
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