Roman/Bonnie,Julie//Chambre 2 - Bonnie,Julie

Julie Bonnie · Chapitre 2 sur 33

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Roman/Bonnie,Julie//Chambre 2 - Bonnie,Julie

Les accouchements ne sont pas tous comme ça.

Les accouchements

 

ne sont pas tous comme ça.

 

Heureusement, parfois, ça va.

J’ai assisté à un accouchement merveilleux. Plus beau que tous les spectacles de danse. Plus beau que tous les spectacles. Cette femme était danseuse, j’ai eu la chance de la voir dans une performance inoubliable.

Elle a accouché à quatre pattes. Sur la table. Pas de péridurale, juste une perf plantée dans le bras, au cas où. Un corps étiré, musclé, une femme d’une beauté troublante. Quand je me repasse la scène, je la vois, nue, en appui sur les genoux, hurlante, de ces hurlements qui sortent du fin fond du ventre, rauques, longs, comme des rugissements.

Elle est entourée d’un halo de lumière jaune, les yeux révulsés de douleur, ses cheveux bruns, détachés, serpentent comme des bras de méduse sur sa peau trop blanche. C’est étrange les souvenirs. Son ventre bougeait, se contractait du haut vers le bas. Son petit, prêt, avait commencé son boulot de descente vers la lumière.

L’équipe était autour, à regarder cette extraterrestre mettre au monde son bébé, tout le monde était prêt à intervenir en cas de pépin.

Puis elle a cessé de crier.

Silence.

Elle a posé les mains sur la table et a poussé… poussé… La sage-femme s’est mise sous son sexe, pour guetter l’arrivée, guetter la tête.

Lorsque la femme danseuse extraterrestre reprenait sa respiration, elle engloutissait tout l’air de la pièce. Elle avait besoin de tant d’air qu’elle vidait littéralement l’espace de son oxygène, puis poussait, poussait un être humain énorme hors de ses voies basses et étroites.

Du sang, de l’eau, des membranes et une odeur d’étable sont sortis de son corps. Son hurlement nous a tous fait sursauter, et vaciller, et pleurer. La tête est sortie violemment de son sexe, éjectée d’un coup. Elle a attrapé son enfant, l’a fait sortir d’elle-même. Personne ne l’a touchée… Le cordon, les membranes dégoulinaient.

Elle s’est assise sur ses genoux, son bébé dans les bras.

Il a pleuré.

C’était fantastique. De quoi applaudir. Mais j’ai quitté la pièce et je l’ai laissée à la délivrance, à l’inspection du périnée, à la pesée du nouveau-né, à la première tétée.

Il fallait que je coure chercher des dossiers, et demander à d’autres patientes de faire pipi sur des bandelettes, dire à un monsieur qu’il est normal que son bébé éternue, chercher ma fiche de paie, et les tickets restaurant. Pas le temps, c’est sûr, de s’asseoir dans un fauteuil et de revoir la scène, encore et encore. Non. Mes nuits sans sommeil trieront les données, les yeux grands ouverts.

J’ai l’impression d’être la seule à souffrir autant de ce manque de temps, la seule à me retrouver dans un état d’agitation maladive quand je vis des émotions aussi fortes. Contenir mes émotions, les laisser dans leur petit sac, là, juste à côté du foie, ne pas les laisser m’envahir, cela semble au-dessus de mes forces.

Si j’avais pu crier avec elle. Hurler comme ça, ou danser ou jouer de la trompette, transformer ses frissons glaçants en une danse de Saint-Guy ! Mais je ne veux pas passer pour une folle. C’est quelque chose d’extrêmement important pour moi. Je veux être normale. Comme tout le monde. Quand j’y pense, c’est dingue l’énergie que je déploie pour être lisse, transparente. Il me faut contenir, afin de ne pas exploser, car exploser ne fait pas partie du travail d’auxiliaire de puériculture.

Je ne danse plus, je n’explose plus.

Je travaille en blouse. Comme tout le monde ici. Je suis interchangeable. Il y a dans un grand cahier la « journée type de l’auxiliaire de puériculture ». Il suffit de suivre ce qui est écrit. N’importe qui peut le faire. Je suis un numéro. C’est ce que je suis venue chercher.

Devenir tellement normale que personne ne connaîtra ma folie.

Je voulais être Marilyn Monroe. Vraiment. Je voulais être la plus grande actrice de Hollywood et mourir jeune. J’étais danseuse. Spécialisée dans la comédie musicale underground. Genre Berlin qui pose nue pour des rockers saouls. C’était ça mon truc. La folie à l’état pur.

Et, contrairement à Marilyn Monroe, j’ai eu des enfants.

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