Sea, sex & me - 2
3. La Perla
Ella
Cette marche me fait un bien fou ! Je ne suis à Cancún que depuis vingt-quatre heures et je suis déjà empêtrée dans des sentiments contradictoires et ambigus. Sans compter que physiquement, j’ai l’impression qu’une fanfare joue sans discontinuer dans ma tête. Timbales, caisses de résonance et batterie, c’est un concert symphonique ! Je cligne douloureusement des yeux, j’ai la bouche sèche et malgré les litres d’eau que je bois depuis ce matin, j’ai toujours soif. Mon corps est mou et sans forces. Je suis partie de la Soledad il y a une demi-heure, et depuis j’ai l’impression de n’avoir fait que cent mètres. En même temps, il faut déjà dix minutes pour sortir de la propriété ! Demain, j’accompagnerai Paris à son footing. J’en fais le serment ! Elle a raison, se dépenser aide le corps à éliminer les toxines de l’alcool… Et elle est déjà arrivée à la plage alors que je suis encore dans les hauteurs qui surplombent la ville.
J’ai vidé dans la cuisine toute mon énergie lors de ma sortie théâtrale. J’ai laissé en plan Hillary, Hunter et Cecilia. En y repensant, j’accélère. La colère, alimentée par mes questions sans réponses, guide mes pas.
« C’est un grand mystère », m’a toujours répété ma meilleure amie à propos de son cousin. Derrière son image de fêtard, de gosse de riche turbulent, il y a quelque chose chez lui d’inaccessible. Il n’est pas silencieux, il rit, relance la conversation, parle de droit, de sport avec Mike, de politique avec son oncle… Et se vante de toutes les conneries qu’il a faites devant son cousin Sidney, toujours béat d’admiration. Mais lui, qui est-il ? Que pense-t-il ? Quelle est sa vie ? Avec qui parle-t-il au téléphone lorsqu’il s’éloigne du groupe ?
Que pense-t-il réellement de moi ?
Non, non, non. On stoppe la fascination, tout de suite !
Ce type est agaçant, méprisant, insupportable, je dois le chasser de mon esprit. Je sais très bien ce qu’il pense de moi, son « Baby girl » est plus qu’éloquent.
Tout comme la présence d’Hillary dans ses bras ce matin…
Je repousse rageusement la pointe de jalousie qui tente de percer. Peu m’importe ce qu’il fait, avec qui et pourquoi, du moment que je peux rester en dehors de tout ça !
Et ça commence par de la distance, aussi bien émotionnelle que physique !
Déterminée, je force l’allure sans écouter les protestations de mes muscles.
Il fait une chaleur démentielle quand j’arrive en bordure de plage. Paris est là, les cuisses déjà dorées, sa queue-de-cheval blonde tirée en arrière et ses lunettes de soleil vissées sur le nez. Elle possède vraiment une élégance naturelle… alors qu’elle a fait le même chemin que moi, tout en courant sous ce soleil de plomb, elle reste impeccable. Pas une mèche de travers, pas une goutte de transpiration, rien.
– Alors la plus belle, tu faisais quoi ? Tu en as mis du temps ! me lance-t-elle en regardant sa montre Dior.
– Je ne sais pas comment tu fais pour supporter cette chaleur, dis-je en m’asseyant à côté d’elle.
– Pour commencer, je suis peu habillée. Allez ! Enlève ta robe et mets-toi en maillot !
Je regarde Paris comme si elle avait bu un verre de trop. Si ma meilleure amie peut se retrouver sur la plage, en haut de bikini Armani et minishort Lacoste, c’est parce que son corps est ferme et bronzé, elle est élancée, bref canon. Je suis blanche comme un cachet d’aspirine et, avec un peu de chance, je serai bientôt rouge comme une tomate. Et puis j’ai ces satanées hanches et poitrine prononcées qui m’empêchent d’être sereine.
– Je sais que ça fait partie de la liste de mes défis, mais regarde, je porte une robe de plage, transparente, et un maillot de bain deux pièces. Il y a un an, c’était casquette, leggings et tee-shirt blanc pour me baigner. Dis-moi plutôt que je progresse !
Paris se signe, comme si je venais d’aborder un sujet maléfique.
– Mon Dieu, je crois que je vais te laisser sur l’île ! Au nom de la mode, de son fils Christian Dior et du Saint-Esprit.
J’éclate de rire, même pas vexée. Paris adore faire croire qu’elle est snob, même si elle me taquine sur mon absence de style, elle se fiche bien, au fond, que je porte un pagne, une combinaison de ski ou que je devienne nudiste.
Elle serait capable de m’imiter joyeusement pour cette dernière option !
– Il est où ton Marco ? demandé-je en regardant autour de moi.
La mer brille sous le soleil, le sable est couvert de serviettes multicolores et des dizaines de jeunes bronzent, dansent, jouent au volley ou au badminton, flirtent ou même se pelotent… Je détourne les yeux, rougissante. J’ai presque envie de les prévenir qu’un parasol ne cache pas grand-chose, mais quelque chose me dit… qu’ils s’en fichent.
Voire qu’ils le font exprès.
– Il nous rejoint, répond Paris. Je nous ai donné un quart d’heure d’avance, histoire de se retrouver toutes les deux tranquilles. Ça va ton mal de tête ?
– Oui, beaucoup mieux. La balade m’a fait du bien.
– Tu as croisé Hillary ? Je suis trooooop contente qu’elle soit là ! s’exclame Paris en tapant dans ses mains.
Ça, pour avoir croisé Hillary… Non contente d’être l’ex de Hunter, un statut qui m’agace malgré moi, Hillary est également l’idole de Paris. Ma meilleure amie s’est mis en tête de lui ressembler, et ça dure depuis qu’elle est gamine. Avoir grandi avec un frère jumeau a des avantages, mais elle aurait adoré avoir une grande sœur. Lui emprunter des fringues, passer des soirées dans sa chambre à l’écouter parler de ses histoires d’amour… Mais Hillary se comporte comme une peste avec Paris. Mon amie, qui a pourtant beaucoup de caractère, s’écrase devant elle et lui trouve toujours des excuses pour justifier ses attitudes de sale gamine. La première fois que j’en ai été témoin, j’en suis restée bouche bée. Ça ne ressemble tellement pas à la Paris que je connais !
OK, Hillary est belle… Enfin, si on aime les têtes de méchantes espionnes russes. OK, elle est douée et va sûrement devenir la chirurgienne la plus sexy du pays. OK, sa famille détient des records de philanthropie et finance une partie de ma faculté, comme les bourses aux étudiants – j’en fais partie – qui devraient sinon cumuler trois jobs pour rembourser leur crédit. Pour autant, ça ne compense pas ses défauts… Que dire à ma meilleure amie ? Paris l’aime aveuglément et je ne peux rien y faire.
– Oui je l’ai croisée ce matin. Elle a d’ailleurs appelé Cecilia « Sofia », ne puis-je m’empêcher de dire.
– Hillary a toujours eu du mal avec les prénoms, répond Paris en riant. Tu te souviens qu’à un moment elle t’appelait Peggy ?
Exemple flagrant de déni de la part de ma meilleure amie. Elle ne se rend pas compte qu’Hillary est perverse. La probabilité qu’elle confonde mon prénom avec celui de la marionnette du Muppet Show, Peggy la cochonne, est nulle. Mais Paris refuse de l’admettre et encore moins de le voir.
– C’est vrai qu’entre Ella et Peggy, il n’y a qu’un pas ! commenté-je avec une grimace.
Paris éclate de rire. J’abandonne, un peu lasse.
– Je l’ai appelée hier après-midi, révèle Paris. La présence inattendue de Hunter à Cancún est un signe du destin ! Je vais pouvoir jouer le rôle de Cupidon !
– Sérieusement ? dis-je, cachant mal mon incrédulité.
Je ne peux me retenir, ce sujet me porte sur les nerfs. Il y a deux personnes dont je ne voulais plus entendre parler aujourd’hui, juste deux, et il faut que la conversation tourne autour d’elles ! Qu’on parle de beaux mecs – pas de Hunter ! De romance sur la plage – pas avec Hunter ! Ou même de masques aux algues – là, le visuel est très drôle ! Oui, tout me va ! Je voudrais déclarer, haut et fort, ces sujets et ces prénoms tabous. Pour au moins six jours.
Ce n’est pas trop demander, si ?
– Crois-moi, je connais mon cousin par cœur, et Hillary est la femme de sa vie, reprend Paris.
Je la noie ou je me noie ?
– On le sait tous depuis des années, insiste Paris sans remarquer mon malaise grandissant. Mais il ne faut pas le brusquer, il doit garder le sentiment que c’est lui qui contrôle, et surtout pas que nous sommes derrière tout ça.
– « Nous ? » relevé-je, étonnée.
– Oui, Hillary et moi. On a longuement parlé toutes les deux, tout est en place. D’ailleurs, tu vas pouvoir nous aider ! s’enthousiasme-t-elle.
Ben voyons !
Ma colère, alimentée par la frustration, la fatigue, la déception et la gueule de bois, est au bord de l’explosion ! Paris n’est pas responsable de cette situation, de ce triangle toxique – que je n’ai pas désiré et encore moins choisi – entre Hunter, Hillary et moi, mais là je n’en peux plus. Je ne veux plus en entendre parler, et encore moins y participer !
– Oh, regarde ! Voilà Marco !
L’arrivée du Mexicain m’évite de balancer une phrase que j’aurais pu regretter.
Pour un peu, je l’embrasserais !
Ou pas…
Les yeux brillants de Paris trahissent avec éclat son intérêt. Elle joue l’indifférente et la blasée, mais je la connais. Elle s’est redressée, imperceptiblement, pour mettre sa poitrine en valeur, elle a resserré sa queue-de-cheval, remonté ses lunettes de soleil, et semble maintenant perdue dans la contemplation de la mer… tout ça en suivant d’un regard acéré la progression de Marco sur la plage.
Je regarde ce qui se trame sous mes yeux telle une ethnologue sur le terrain… Il faudrait que j’arrive à intégrer ce monde étrange et que j’arrête d’en être juste la spectatrice.
Nouveau défi… prêt à être relevé !
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