Secret Defense d'aimer
C H A P I T R E 1
Désillusion.
[Notes du Docteur Cauvin – 2 août : Sujet Condor de retour de séjour long à l’étranger. Mission réussie. Mental : non affecté. État général : ok.]
– Sabine –
Posée sur une chaise dont l’assise en bois est une offense aux postérieurs, je patiente depuis dix minutes dans l’entrée des bureaux de l’escadron. Le mobilier de l’accueil n’a rien de cossu, la décoration non plus. Ici, prime le sobre et le solide. Bienvenue dans le luxe douillet des régiments de l’armée de terre. Même la plante dans son gros pot en métal est conforme, c’est un cactus à longues épines. En guise de musique d’attente, résonne le martèlement d’une semelle de rangers — la mienne — qui tambourine le sol dans un tempo à la hauteur de mon excitation : frénétique.
Soudain, à travers la vitre du bureau du sous-of icier de permanence, apparaı̂t la tête de ce dernier. Il m’offre un regard féroce, menace implicite d’une corvée à venir si je ne cesse pas ce raffut tout de suite. Message reçu. Un sourire contrit en réponse, mon pied s’immobilise aussi sec.
Etre fébrile lorsqu’on patiente devant la porte du commandant est un sentiment habituel, mais teinté de stress plus que de joie comme c’est mon cas aujourd’hui. Aucune remontée de bretelles au programme, cette convocation a pour but de prendre connaissance de l’ordre de mutation arrivé ce matin même. Le mien, celui que j’attends de pied ferme depuis quelques mois.
Après cinq années passées dans ce régiment de l’Est de la France — ma première affectation après la formation à l’école des sous-of iciers —, j’ai demandé à partir dans le Sud-Ouest. Parce que la Franche-Comté, c’est beau, très vert, avec beaucoup de reliefs, mais ça pèle. La neige et la boue pendant les manœuvres, ça va bien un peu. Il est temps de découvrir une région aux températures plus douces.
Je ne parle même pas de ma peau à la blancheur spectrale, sujet de moqueries des collègues. D’après eux, tout camou lage est inutile en ce qui me concerne, puisque je suis ton sur ton sur le manteau neigeux. Lorsqu’il m’arrive de ronchonner après le froid qui engourdit les extrémités et rougit le nez, c’est avec un malin plaisir qu’ils me rappellent que je ne ferai pas mon âge dans dix ans puisque le gel conserve.
Il est certain qu’il n’en sera pas de même pour mes lèvres gercées et sèches comme du charbon. J’ai bien dû écouler une palette entière de bâtons de baume depuis mon arrivée.
Donc, à l’ordre du jour, ma mutation au soleil qui ne fait aucun doute, car j’ai scrupuleusement situé tous mes vœux dans le Sud-Ouest. Je ne fais même pas la dif icile, m’envoyer n’importe où dans cette région que j’apprécie me comblera.
Le sous-of icier tape contre la vitre, je bondis sur mes pieds. D’un signe de tête, il donne le top départ, je m’exécute avec entrain pour frapper à la porte du commandant. Il aboie son autorisation, je pénètre dans son bureau dans un état qui frise l’euphorie.
Le salut effectué, me voici face à lui, un grand sourire sur le visage dans l’attente de la bonne nouvelle. Pendant que je bous d’impatience, il s’empare religieusement du papier magique devant lui pour annoncer mon affectation. A la in de sa phrase, une massue s’abat sur ma tête. Abasourdie, quelques secondes sont nécessaires a in que je reprenne mes esprits.
– Paris ?! je couine.
– C’est ça. Vous êtes affectée au Ministère de la Défense.
La situation l’amuse. Je lui ferais bien ravaler son rictus, mais les quatre barrettes de commandant clignotent presque sur sa poitrine. Elles sont très dissuasives. Pour protester, je me contente de bougonner.
– Mais depuis quand Paris se trouve dans le Sud-Ouest ?
– Si vous leur demandez poliment, peut-être accepteront-ils de déplacer le Ministère pour votre unique plaisir.
N’étant pas réputé pour son humour potache, il faut être sur ses gardes quand il ironise. En conséquence, mes lèvres restent scellées jusqu’à ce qu’il reprenne la parole.
– Vous êtes en début de carrière, il ne fallait pas vous attendre à obtenir une affectation dans une région sollicitée. De plus, je vous rappelle qu’être au service des plus hauts gradés de notre armée est un honneur, me remet-il sèchement à ma place.
Voilà le tacle. L’ahurissante nouvelle m’a fait oublier pendant quelques secondes que l’homme qui me fait face est un of icier supérieur, pas un pote.
D’ailleurs, n’étant pas dans ses fonctions d’offrir son réconfort ni son épaule pour que je chouine dessus, il me congédie de son bureau d’un ordre bien claqué :
– Prenez votre feuille et allez gémir ailleurs. Rompez !
Avec précipitation, je m’empare de la feuille puis je salue avant de tourner les talons. Une fois dehors, je lis le papier une dizaine de fois avec l’espoir fou que la ligne terrible s’efface pour laisser apparaı̂tre une nouvelle destination. Mais rien à faire, c’est un aller simple pour Paris. C’est la misère.
Comme l’a si bien ordonné le commandant, il me faut une épaule bienveillante sur laquelle gémir, celle de Coralie. Dans ce régiment, nous sommes un peu plus de mille militaires, dont sept femmes. Jeune sous-of icier comme moi, Coralie en fait partie. Les autres sont toutes dans la quarantaine et vivent à l’extérieur avec leur famille.
Coralie est affectée à l’escadron de transport chargé de l’entretien des véhicules. Pour la rejoindre, il faut traverser toute la caserne, ce que je fais d’un pas rapide pour m’engouffrer dans son atelier. Une paire de jambes au sol dépasse d’un poids lourd, je m’approche pour lui raconter mon drame. A la in de ma tirade, la voix de Coralie résonne sous la caisse.
– Ils te renvoient chez toi, c’était à prévoir. Je t’avais dit que tu prenais des risques en misant tout sur le Sud-Ouest.
– Après cinq années ici, je pensais qu’ils seraient compréhensifs, je rouspète en m’adossant au capot.
– Tu parles. Tu es célibataire en début de carrière. Niveau de priorité, ça te place dans le tréfonds des listes. Sachant que ça ne doit pas se bousculer pour les demandes sur Paris, tes choix trop restrictifs t’ont transformée en candidate idéale.
Pourquoi ne l’ai-je pas écoutée lorsqu’elle m’a conseillée de mettre au moins un vœu dans le Nord ? Parce que je suis une bécasse trop sûre d’elle qui maintenant s’en mange les plumes. Tempêter n’est pas toléré, mais donner un coup de pied dans une clef à molette, ça, je peux et je le fais.
– Mais zut à la in ! Je me suis engagée pour voir du pays et on me renvoie chez moi !
– Mes outils ne t’ont rien fait, s’esclaffe-t-elle. Sabine, les dés sont jetés, alors autant l’accepter.
Elle a raison. La déception est immense, mais la décision irrévocable.
Le reste de la journée n’arrange pas mon moral. Mes collègues sont de très mauvais soutiens. A l’annonce de ma destination, ils grimacent au lieu de m’aider à positiver. Aucun ne souhaiterait ma place, ce qui est compréhensible puisque je n’en veux pas non plus.
Pour un jeune militaire, Paris ne vend pas du rêve, c’est même tout l’inverse. On passe de la vie en régiment à un travail de bureau, le rythme allant avec. Ici, les activités sont diverses avec les entraı̂nements au tir, au combat, les marches, les courses d’orientation et les séances de sport quotidiennes. La cohésion est encore plus importante entre célibataires, car nous vivons en casernement. Nous nous retrouvons le soir pour manger ensemble au mess ou sortir en ville. A Paris, je retourne vivre chez mes parents puisqu’en ayant de la famille sur place, je ne peux même pas prétendre à l’obtention d’une chambre réservée au personnel célibataire.
J’adore mes parents, mais je suis devenue militaire pour le métier et le mode de vie. Après cinq années à vraiment aimer cela — ce qui m’a conforté dans mon choix de carrière —, voilà le retour à la case départ, avec un travail de fonctionnaire en prime. Je n’ai rien contre eux, bien entendu, mais moi, je ne souhaite pas cette vie pépère, loin de là.
Le soir au mess, tous mes collègues et amis font la tête, Coralie qui perd sa seule copine encore plus. Pour Eric, mon adorable sex-friend, maréchal des logis comme Coralie et moi, c’est carrément une humeur d’enterrement. Ce qui est presque de circonstance puisque mon départ entraı̂ne le décès de notre relation. Comme nous sommes du même escadron et sortons ensemble sur les manœuvres, nous avons vite trouvé pratique — et très bon — de pro iter l’un de l’autre. Nous sommes satisfaits tous les deux de cet arrangement, même si Coralie se moque de nous en af irmant que nous formons plus un couple qui refuse d’ouvrir les yeux que des amis qui batifolent au lit. Elle n’a pas tout à fait tort.
Eric et moi nous entendons très bien, c’est un ami génial et un bon amant. Sauf que nous savions dès le départ que nous serions séparés par nos prochaines mutations et n’avions pas envie d’en souffrir le moment venu. Il nous a donc semblé plus sage de ne pas tomber amoureux, ou à défaut, faire au moins semblant de ne pas l’être.
Sauf que cela fait maintenant trois ans en étant exclusifs l’un envers l’autre. Nous ne l’avions pas prévu, mais nous sommes si bien ensemble qu’aucun de nous ne souhaite voir ailleurs. Cette relation agréable fait que notre moral paye cher la facture de ce bien-être perdu.
– Je m’étais dit que j’essaierais de te suivre, mais le Ministère… là, ce n’est pas possible. Devenir commando moquette, je ne veux pas, râle-t-il.
– N’ayant pas envie d’y aller moi-même, je ne suis pas égoı̈ste au point de te demander de m’y rejoindre.
Mon beau brun boude toute la soirée, mais af iche à nouveau un sourire au moment de passer au lit. Ma nouvelle prise de poste est dans un mois, alors autant en pro iter au maximum. Eric adopte une attitude similaire, c’est-à-dire faire le plein avant la période creuse qui s’annonce. Mignon comme il l’est, il retrouvera une gentille ille et il le mérite sincèrement.
Seules deux personnes se réjouissent de mon retour sur la capitale, mes parents envahissants. Leur unique bébé qui rentre au bercail, vous imaginez bien.
Le dernier mois au sein du régiment passe à une vitesse hallucinante. Pas encore remise de la bombe, arrive déjà le jour où mon père effectue le trajet en voiture a in de me récupérer avec mes affaires. Il est moins démonstratif que ma mère — elle est hors norme —, mais aujourd’hui, il ne fait aucun effort pour dissimuler sa joie. Du coup, le chargement de mes sacs se fait dans une ambiance étrange. En deux tons, en fait. D’un côté, il y a mon père survolté qui court presque dans les couloirs dans le but de m’emmener au plus vite. De l’autre, Coralie et Eric qui traı̂nent les pieds avec un air attristé.
La journée d’hier a été chargée. Elle a débuté par un tour complet du régiment pour les adieux, puis mon départ célébré au cours d’un pot organisé par mon escadron. Pour inir, une soirée festive en petit comité, terminée sur une cuite mémorable, origine d’un mal de tête lancinant ce matin. Raison pour laquelle j’apprécierais beaucoup que mon père fasse preuve de moins d’allégresse. Le son de ses pas résonne autant dans mon crâne que dans le couloir.
Quand tout est tassé dans la voiture, il me laisse à peine le temps de dire au revoir à mes amis. Il est déjà au volant avec le moteur en route.
– Ce n’est pas plus mal qu’il te presse, ça évitera des effusions, souf le Eric avant de m’embrasser.
– On ne se perd pas de vue. Hein ? insiste Coralie depuis hier.
Emue, je leur renouvelle ma promesse de rester en contact puis je monte dans le véhicule.
Autant dire que pendant le trajet vers Paris, les deux passagers dégagent des sentiments contraires. Mon père sif lote gaiement quand je rumine des pensées moroses. Mon moral ne remonte pas vraiment quand je retrouve ma chambre de jeune ille. C’est la grosse loose.
Les sacs posés, avant même de les déballer, je m’attèle au décrochage des posters d’un autre âge. Je les conservais par humour pour les quelques nuits passées ici, mais toute drôlerie disparaı̂t si c’est pour y habiter.
Pour ajouter à mon humeur, ma mère et moi lavons, repassons et rangeons dans une malle tout mon paquetage de combat. Adieu motifs camou lage, bonjour gris « Terre de France ». D’une tenue de terrain treillis et rangers, j’adopte désormais l’uniforme de sortie — de rigueur au Ministère de la Défense — veste croisée, chemise, cravate, jupe ou pantalon et chaussures à talon. La transition va être rude. C’est beaucoup plus féminin, certes, mais je préfère de loin le treillis plus confortable. La tenue de sortie féminine comprend bien un pantalon, mais si la plupart des femmes ne portent que la jupe, c’est qu’il y a une bonne raison. Elle est simple : il est monstrueusement moche.
Le lundi matin, c’est donc chargée d’un sac contenant mes tenues de travail que je me rends au Ministère. En tant que Parisienne, je sais où il se situe et connais sa façade, mais bien entendu, je n’ai aucune idée de ce qui se trouve derrière. De façon pas si étonnante, ce monument historique n’ouvre pas ses portes lors des journées du patrimoine.
J’imagine une fourmilière agitée, ce qui est con irmé dès la descente du métro à la station Solférino. Telle une barque au milieu d’une rivière agitée, je dérive grâce au courant créé par une foule dont beaucoup de spécimens ont la même destination que moi. Nous avons beau être en civil, un militaire reconnaı̂t ses pairs. Avec encore plus de facilité pour les hommes aux cheveux coupés courts et nets, ainsi que leur posture droite et ière.
Une fois sortis de terre, nous sommes accueillis par la tour de l’horloge située sur un angle du Ministère. Aussi imposante soit-elle, personne ne lève la tête pour véri ier l’horaire af iché, un militaire est toujours à l’heure. Ou presque. Le quart d’heure militaire n’est pas une légende, il est un ré lexe.
Je suis la seule à admirer la haute tour carrée qui en jette. Au moins, l’environnement est agréable. Le septième arrondissement est un quartier bourgeois qui respire le luxe à plein nez. Il faut dire que nous sommes entourés d’ambassades, de ministères, de l’Assemblée nationale et de magasins d’art. Tous les bâtiments sont anciens, beaux et propres. La Seine se trouve à une centaine de mètres avec le musée d’Orsay. De l’autre côté, il y a les Invalides, ou encore la place de la Concorde, puis le Louvre. Pour moi qui aime marcher, c’est un excellent emplacement qui me permettra d’en pro iter après le travail.
Le trottoir longé sur une trentaine de mètres, me voici arrivée devant une immense double porte en fer noir et dorures, mais fermée. Pendant que j’observe les options possibles, la ile de personnes s’engouffre par un accès ouvert juste à côté. Je me lance. Une fois l’entrée franchie, je me trouve dans un grand hall où le chemin pour les piétons est délimité par des cordons. Au bout, deux tourniquets devant lesquels il faut montrer patte blanche. Les gens posent leur badge dessus, ce qui déclenche une lumière verte autorisant le passage. Tout cela sous la surveillance de quatre gendarmes qui inspectent l’intérieur des sacs et mallettes, et dont l’absence de sourire donne une idée de la joie qu’ils ressentent à être affectés à ce poste. Serions-nous tous ici contraints et forcés ? Si c’est le cas, travailler en ces lieux sera un vrai bonheur.
C’est une évidence, on ne rentre pas comme dans un moulin dans le bâtiment, mais j’avoue que les mesures de sécurité font leur petit effet pour les non-habitués comme moi. Un poste de garde, je trouve ça plus accueillant, malgré les fusils en main des plantons. J’imagine que je serai très vite blasée comme le sont toutes les personnes qui dé ilent avec un air détaché, voire ennuyé.
Pour ma part, n’ayant pas de badge, je ne tente pas l’aventure pour m’offrir la honte devant tout le monde en me faisant copieusement jeter par des gendarmes ronchons. Alors j’observe pour trouver un bureau d’accueil ou d’informations. La recherche ne prend que quelques secondes pendant lesquelles je suis immobile au milieu du passage. Malgré tout, les impatients bloqués me rappellent rapidement à l’ordre, j’ai une horde de visages agacés derrière moi. Il est appréciable que nous ne soyons pas armés, cela me permettra d’éviter les représailles pour avoir dérangé leur routine.
Très vite, les sans-gênes me bousculent en marmonnant des amabilités. Tout n’est pas compréhensible, mais quelques mots ressortent comme : pas dégourdie, mollasse ou demeurée. C’est charmant.
Avant que je ne sois lynchée par les mécontents, apparaı̂t un gendarme sur ma droite qui me fait signe d’approcher. Comme il m’a l’air bien plus sympathique que toutes les autres personnes présentes si pressées d’aller travailler, je le rejoins sans tarder.
– Bonjour, mademoiselle. Vous venez pour un rendez-vous ? questionne le gendarme au faciès de gentil papi.
– En fait, non. C’est mon premier jour. Je suis affectée à l’état-major de l’armée de terre.
– Alors bienvenu parmi nous, m’accueille-t-il avec un grand sourire. Entrez ici et dirigez-vous vers l’un des guichets a in de percevoir votre badge. Il doit déjà être prêt si vous me dites la vérité.
– Mais oui ! je m’offusque.
– Je vous taquine, mademoiselle. J’ai bien vu que vous aviez l’air impressionnée dans ce hall, mais vous allez vite vous habituer. Vous semblez vraiment perdue, je ne vais pas vous abandonner.
Posté devant une porte, il l’ouvre puis m’invite à le suivre. Nous pénétrons dans une assez grande pièce dont le mur du fond est composé de cinq guichets vitrés derrière lesquels sont assis d’autres gendarmes. Il se dirige vers le seul de libre et explique ma situation à son collègue. Après m’avoir saluée et souhaité la bienvenue, le gendarme demande mon identité.
Se présenter est tout un art dans l’armée. On se met au garde-à-vous — bien droit, menton levé, mains plaquées contre les cuisses —, on débite d’une voix forte son grade, son nom puis son poste. Pour ça, je suis bien rodée, alors c’est parti !
– Maréchal des logis Chantelle ! Affectée à l’EMAT – TESAT !
Le gentil gendarme sursaute.
– Hey, du calme, s’esclaffe-t-il ensuite.
– Je con irme, s’amuse l’homme derrière le guichet. Il va falloir vous détendre un peu. Ici, vous n’êtes plus en régiment.
Il pianote sur un clavier en ixant son écran, puis se lève, se rend dans une pièce à côté pour en revenir presque aussitôt avec un badge à la main. Par l’ouverture au bas de la vitre, il le glisse sur le comptoir en me souhaitant une nouvelle fois la bienvenue au Ministère avec un grand sourire.
Je l’attrape en le remerciant puis l’inspecte aussitôt. Quelle ef icacité ! C’est bien le mien, donc confectionné à l’avance. Il mentionne mon nom, mon grade, mon affectation et bonheur suprême qui me fait grogner, il y a ma photo. Je ne sais pas comment ils l’ont récupérée, mais j’aurais apprécié qu’ils s’abstiennent. Prise lors de mon entrée à l’école des sous-of iciers de Saint-Maixent, j’ai une tête de gamine. On croirait une carte de self d’un collège.
Le gendarme à mon côté aperçoit ma grimace, alors il m’informe en riant que ce badge est temporaire. Il sera réimprimé avec une photo prise ici et renouvelé chaque année. Ensuite, il fait of ice de chaperon jusque devant le portique pour m’expliquer comment procéder pour pénétrer en toute sécurité dans ce lieu bien gardé. Rien de bien compliqué, on pose le badge sur la borne, ce qui déclenche la lumière verte et déverrouille l’accès. Dans le même temps, il faut ouvrir son sac a in que le gendarme en véri ie le contenu avant de franchir le tripode.
C’est fou comme l’apparition d’une petite loupiote verte peut être rassurante quand des cerbères vous épient. Ceci fait, le gendarme désigne de la main une porte sur la droite qui mène à un long couloir.
– Vous allez jusqu’au fond, vous entrez dans le dernier bureau à droite, c’est le quartier général. Ils vont se charger de vous.
En longeant le couloir, je croise autant de personnes en civil qu’en tenue, ce à quoi je ne suis pas habituée. Là encore, j’imagine que je m’y ferai très vite.
Au lieu désigné, c’est une charmante chef qui m’accueille. Très sympathique, elle me fournit un plan en surlignant les endroits les plus importants. Elle appelle ensuite un jeune sergent chargé de mon intégration, c’est-à-dire m’accompagner dans différents bureaux. En attendant sa venue, j’écoute les conseils divers en buvant un café gentiment offert.
Lorsque mon référent se présente, je suis ravie de découvrir une jeune sergent d’à peu près mon âge. Elle se prénomme Sylvie et me fait une excellente première impression. C’est une jolie brunette aux yeux bleus, souriante et drôle, une Bretonne dont le ministère est la première affectation. Non souhaitée, évidemment.
Son rôle est d’aider les nouveaux arrivants à prendre leurs marques, je dois faire appel à elle en cas de besoin. Elle accueille les sergents, ou maréchal des logis comme moi, puisque c’est le même grade.
Pour cette première journée, nous ferons le tour des bureaux avec lesquels je serai en contact, ainsi que les endroits utiles comme le salon de coiffure, le cabinet médical, le vaguemestre — le service courrier — etc. Elle a beau être optimiste, il me faudra plus de quelques jours pour me repérer, c’est immense. Derrière cette façade historique, je n’imaginais pas que se cachait un quartier entier. Il y a même des immeubles dans l’enceinte que l’on ne devine pas de l’extérieur.
Sylvie est charmante, gaie et rigolote, je l’adopte avec la certitude qu’elle deviendra ma meilleure copine ici. Autre point positif, grâce à elle, j’apprends que l’ambiance générale n’est pas guindée ou stricte comme je l’avais redouté.
A la in de cette journée, je n’ai pas encore rencontré mes collègues et supérieurs directs, mais ce sera pour demain.
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C H A P I T R E 2
Prendre ses marques.
[Notes du Docteur Cauvin – 3 août : Sujet Condor avant mission. Mental : ok. État général : ok.]
– Sabine –
Rebelote ce matin, me voici dans la ile des individus se rendant vers leur bureau tant aimé à en juger l’empressement dont ils font preuve. Aujourd’hui, je suis armée du badge magique. Au passage, je ne manque pas de saluer joyeusement le gendarme avenant, toujours à son poste devant l’accueil. Nous sommes les deux seules personnes qui arborent un sourire, c’est inquiétant. Espérons qu’au bout de quelques mois, je ne deviendrai pas aussi morose que ceux qui nous entourent.
Comme convenu avec Sylvie, je rejoins son bureau a in qu’elle m’accompagne ensuite dans le mien. Je longe le magni ique couloir avant de gravir le petit escalier menant à l’étage. Celui-ci est en colimaçon et si étroit que le fait que nous l’utilisions mérite une explication. Il y en a un peu partout, dont le principal est superbe. Très large, tout en pierre, les marches recouvertes de moquette et rambarde en fer forgé avec main courante étincelante, la classe. Mais c’est aussi celui qu’empruntent les hauts gradés. Par conséquent, nous, le petit personnel, préférons les escaliers nettement moins chics, mais dans lesquels, nous ne croiserons pas des étoiles — entendez par là les généraux —, surtout lorsque nous sommes promptes à rire bruyamment comme moi.
Il n’est pas dans mes habitudes de m’extasier sur les moulures, dorures, parquets, tapis, marbres, etc., mais sincèrement, tout est grandiose à mes yeux. Travailler dans un décor pareil est un réel plaisir. C’est valable uniquement pour le bâtiment principal visible de l’extérieur. Dans l’enceinte qu’il forme, il y en a d’autres. Des constructions modernes sans intérêt historique, l’intérieur fait cage à lapins. Après un passage assez déprimant dans l’un d’eux, je mesure encore plus ma chance d’être affectée dans la partie ancienne.
Arrivée chez Sylvie, celle-ci sort le sac que j’avais déposé dans son vestiaire a in que je me change. En effet, nous faisons le trajet quotidien en civil pour revêtir nos uniformes une fois sur place, puis les ôter avant de repartir. Pendant que je m’affaire, elle verse un café dans un mug qu’elle porte ensuite à son colonel resté dans son bureau juste en face pour cause de déshabillage intempestif du personnel féminin. Puisque cela lui procure l’occasion de se faire servir à domicile, il ne devrait pas m’en tenir rigueur. Une fois prête avec mes cheveux mi-longs maintenus enroulés sur la nuque, elle m’offre un café puis contrôle ma tenue.
– Dès demain, tu pourras mettre la chemisette, ça t’évitera la cravate. Au fait, le chignon n’est pas obligatoire ici.
C’est une bonne nouvelle puisque je suis nulle pour le faire. Au bout d’une heure, des petites mèches commencent à s’échapper l’une après l’autre. Après une journée agitée, ma coiffure n’en est plus une, ou bien dans le style grunge. Cette règle-là est une bénédiction dont je pro ite dans la seconde en relâchant mes cheveux. D’ailleurs, autant prendre connaissance d’un second détail qui change selon les lieux.
– Tu n’es pas maquillée. Ce n’est pas autorisé ?
– Si, tu peux. Sauf si tu te pointes peinturlurée comme une Sioux, évidemment. Je n’en mets pas à cause de mes yeux bleus. Ils sont assez voyants, j’aime mieux ne pas en rajouter, car je suis saoulée des commentaires. Mais toi, tu n’auras pas ce problème avec tes yeux marron.
– Merci bien de rappeler qu’ils sont tout pourris, je bougonne avec un air faussement vexé.
Consciente que Sylvie ne le disait pas méchamment, je reçois la remarque avec humour. De plus, je suis habituée depuis longtemps à la couleur sans intérêt de mes iris. En fait, depuis ma naissance. Voyez-vous, je fais dans le sobre pour tout. Les cheveux ni blond ni brun, mais châtain clair. Pareil pour ma taille, ni grande ni petite, la moyenne.
Voilà qui résume ma vie, tout dans la moyenne, ce qui convient très bien pour nourrir mon besoin de discrétion. Certains me jugent un peu fofolle, je ne le conteste pas. En revanche, c’est uniquement dans le cercle amical. Sans être timide, je ne suis pas exubérante, et encore moins dans le milieu militaire où se faire remarquer est rarement une bonne chose, sauf pendant une guerre pour agir en héros.
Pendant une dizaine de minutes, nous faisons plus ample connaissance. Nos af inités se con irment, nous allons copiner. Sylvie fait preuve d’un humour mordant dont je suis fan.
Vient le moment de découvrir mon bureau. Je l’imagine identique au sien, un beau parquet, un plafond très haut et de grandes fenêtres. Très lumineux, le top. En la suivant jusqu’au rez-de-chaussée, je suis perdue dans mes pensées agréables pour chasser le stress de la rencontre avec mes supérieurs. Lorsqu’elle franchit la porte donnant sur une cour pavée, je commence à ressentir quelques doutes sur notre destination.
– Mon bureau ne se situe pas dans ce bâtiment ?
– Si, ne t’inquiète pas. Tu n’es pas dans les tours.
– Alors, où allons-nous ?
– Dans ton bureau.
Il est situé dans cet édi ice, mais il faut en sortir pour le rejoindre ? Une subtilité m’échappe.
Tout à coup, l’idée d’un bizutage dans la tradition militaire germe dans mon esprit. Dans les régiments, nous aimons promener les nouveaux d’unité en unité en les missionnant sur la recherche de la clef du champ de tir. Bien évidemment, le lieu en question étant un grand champ d’herbe dans la pampa, il n’y a aucune clef existante et tout le monde le sait. Sauf le petit bleu que les anciens expédient chacun leur tour dans le bureau suivant. C’est une tradition bien sympathique et pas la pire. Suspicieuse, je m’informe aussitôt.
– Tu me fais le coup de la clef du champ de tir ?
– Mais non. Tu vas vite te rendre compte que ce n’est pas le genre de la maison. Tu n’auras pas non plus la lime à épaissir ou le rouleau de ligne de mire ici, s’esclaffe-t-elle.
Oui, nous avons de l’imagination pour inventer des accessoires improbables. Cependant, elle a raison. Les généraux ont plus sérieux à gérer que faire tourner en bourrique les jeunes militaires.
– Tu vois ce passage ? C’est pour rejoindre ton étage, annonce-t-elle en s’immobilisant devant un trou dans le sol.
Bon, pas un vide comme une bouche d’égout, mais qu’elle pointe du doigt un escalier en béton donnant l’impression de desservir les catacombes me laisse dubitative. Juste des marches sans rambarde au départ. La moitié du passage est fermée par une énorme dalle en fer posée sur des rails. Un peu habituée aux particularités militaires, j’en déduis que cette dalle est censée coulisser pour recouvrir entièrement l’accès.
– C’est quoi, ça ? Je ne suis pas affectée dans le parking souterrain quand même ?
– Mais non, n’importe quoi, pouffe-t-elle. Tout le sous-sol est aménagé, ce sont des installations conçues en cas de guerre, c’est un abri antiatomique.
– Sérieusement ? Je vais travailler là-dedans ?! Ce n’est pas engageant du tout. Je veux un super bureau comme toi. Et puis tu as dit « mon étage », une cave, ce n’en est pas un à ce que je sache, je râle.
– Tu as raison, s’amuse-t-elle. Attends de voir comment c’est dessous. Ne te ie pas à cet escalier tout moche.
Mouais. Bien lugubre aussi. Ce n’est pas dans ce trou que le budget annuel d’ampoules est dépensé, on ne distingue même pas le fond. Sincèrement, dans la vraie vie, la ille qui s’aventure dans un endroit pareil, tout ini vite et mal pour elle. Il n’y a que dans les ilms d’horreur où elles sont assez stupides pour s’y résoudre.
Perplexe, je laisse Sylvie ouvrir la route. Non, je ne suis pas froussarde. Je ne connais pas les lieux, c’est tout. En descendant, j’inspecte l’environnement. L’impression première se con irme, c’est glauque. Pourtant, c’est propre, mais du béton partout sans éclairage, ce n’est ni accueillant ni rassurant.
En bas, un palier tout aussi sinistre comprenant une seule issue. Sylvie pose la main sur une poignée, s’arrime au sol en poussant sur ses talons, puis elle tire — très fort — une lourde porte en fer qui donne sur un couloir étroit. Elle n’a pas menti, c’est plus avenant une fois le seuil franchi. Cependant, ce n’est pas non plus l’extase. Des murs peints couleur crème qui longent un sol en lino gris. De plus, c’est sombre ici aussi. Les points d’éclairage au plafond sont très espacés, les néons doivent faire dix watts pour rayonner si faiblement.
Quand Sylvie s’y engouffre, je lui emboı̂te le pas. Nous progressons dans le couloir en passant devant des portes toutes identiques et closes. Le silence ambiant est inquiétant. Y aurait-il de la vie ou bien suis-je vraiment dans les catacombes ? Dans le doute, c’est en murmurant que je lui fais part de ma pensée.
– Si tu déclares que certains sont là depuis la dernière guerre, je promets de te croire.
Sylvie pouffe devant ma mimique effrayée.
– La bonne nouvelle, c’est que tu ne pourras pas te perdre. Ce couloir n’a pas d’embranchement. Il forme un carré donc, tu reviens à l’entrée.
– Au pire, je peux tourner en rond dans le carré, je m’esclaffe.
D’un tempérament joueur, je préfère en rire qu’en pleurer. En tout cas pour l’instant puisque je ne sais toujours pas ce qui m’attend au bout.
Après un virage et une trentaine de mètres, elle s’immobilise devant une porte qui — comme toutes les autres — ne comporte aucune inscription. C’est merveilleux, il me faudra les compter pour m’y retrouver.
Epaisse et en métal, Sylvie l’ouvre avec poigne. Vous l’aurez compris, nous sommes très loin du style japonais avec ses parois en papier. Nous pénétrons dans une grande pièce et je change aussitôt d’avis sur le côté obscur des locaux. « Et la lumière fut ». La transition est brutale pour les rétines, il est là le budget d’ampoules, elles sont nombreuses et puissantes. Certes, ce n’est pas de l’éclairage naturel puisque nous sommes au sous-sol, petit rappel pour ceux qui ne suivent pas. Serait-ce possible que ce soit des lampes à UV ? Ce serait un comble d’attraper des coups de soleil ici tout de même.
Sylvie précise qu’il s’agit de mon bureau, puis me laisse le temps d’inspecter les lieux. Pour sûr, je vais être à l’aise en matière d’espace. En avisant la distance entre mon fauteuil et les armoires, j’envisage d’investir dans une paire de rollers. Je n’ai pas encore connaissance de mes tâches exactes, mais en rapport avec le secrétariat puisque c’est la fonction du poste.
Par contre, la grande surface de moquette sombre me fait grimacer. J’espère que je ne suis pas responsable de l’entretien comme c’est le cas en régiment où le ménage des locaux est de notre ressort. Moi, j’ai parfois deux mains gauches. Vouloir ouvrir la perforeuse à feuilles pour la vider, me manquer et inir avec le sol foncé tapissé de confettis blancs, je peux le faire haut la main. Pourvu que l’aspirateur soit puissant.
Les murs sont peints couleur pêche, entièrement nus, pas la moindre décoration. Bien entendu, aucune fenêtre, ce qui est sûrement mieux que d’avoir une vue sur les rails du métro, ou les égouts. En résumé, c’est propre et net, des tons plutôt agréables, pourtant l’ensemble reste assez froid.
Le mobilier est tout ce qu’il y a de plus classique. Un bureau à deux caissons tiroirs, un ordinateur posé dessus ainsi qu’une lampe, plus un téléphone que je ixe avec les yeux ronds. Un long pavé noir effrayant par le nombre de touches qu’il arbore. Doux Jésus ! C’est une console de mixage ? Il me faudra une formation, sinon, nul doute que je vais commettre quelques boulettes en l’utilisant. Un peu gaffeuse, je peux vouloir transférer l’appel d’un of icier à mon supérieur sans y parvenir, ce qui me fera grommeler quelques jurons alors que ledit of icier sera toujours en ligne. Tout à fait mon genre de bourde.
Le pan de mur derrière le bureau est un alignement d’armoires, dont un vestiaire qui doit être à mon intention. Ce que Sylvie con irme en l’ouvrant pour y poser mes affaires.
– Ce placard t’est réservé, tu prendras les clefs sur le cadenas. Viens, je te présente à ton adjudant-chef et ton commandant, annonce-t-elle en pointant du menton une porte au fond de la pièce.
C’est parti. Un moment toujours stressant que la première rencontre avec ses supérieurs directs. J’inspire un grand coup avant d’inspecter ma tenue. Sylvie m’accorde quelques secondes pour me préparer mentalement. Elle comprend mon émoi, alors en réajustant ma cravate, elle prononce des paroles de réconfort.
– Ne t’inquiète pas, ils sont très sympas.
C’est bon à entendre. Elle me tape sur l’épaule puis se dirige vers le fond de la pièce, frappe à la porte et l’ouvre sans même attendre la réponse. D’accord, c’est tranquille ici. En régiment, on fait un truc pareil et on peut être certain de ressortir très vite du bureau avec la trace d’une semelle de rangers imprimée sur le cul.
Sylvie entre la première pour m’annoncer. Postée à côté d’elle, je découvre deux militaires qui m’accueillent en af ichant un grand sourire chaleureux. Le premier est of icier, un commandant. Un petit bout de femme d’une quarantaine d’années avec un visage avenant encadré d’un carré blond. C’est la première fois que je rencontre un of icier féminin, alors je me remémore rapidement les consignes adéquates. Déjà, pas de « mon » devant son grade pour m’adresser à elle, puisque c’est la contraction de « Monsieur » et non une marque d’appartenance. Le second est sous-of icier. Un adjudant-chef masculin dans la même tranche d’âge, mais tout grisonnant. Ce qui m’impressionne en premier lieu, c’est son immense moustache avec les pointes recourbées sur les joues. Je me présente dans les règles, mais calmement cette fois-ci pour ne faire sursauter personne.
Après m’avoir informé qu’elle viendra me chercher pour déjeuner, Sylvie nous quitte. Le commandant m’invite à prendre place sur un fauteuil a in que nous fassions connaissance. Je suis très vite à l’aise, la conversation est détendue, portant autant sur le travail que sur le privé. Un détail me laisse perplexe, c’est la taille de leur bureau qui ne fait même pas la moitié du mien alors qu’ils sont deux à l’occuper. Ce luxe offert au moins gradé, ça sent l’embrouille que je ne tarderai pas à découvrir en quelques tâches fastidieuses.
Nous passons une bonne heure à échanger sur l’organisation et mes fonctions qui se rapprochent de celles d’une secrétaire. Ensuite, le commandant annonce que le général est disponible pour me recevoir. Le mot « général » provoque une bouffée d’angoisse instantanée. Je n’en ai jamais rencontré, même pas croisé. En régiment, je peux vous assurer que nous avons des sueurs froides rien que d’y penser. Les étoilés — comme nous les nommons —, c’est le gratin de l’armée. Pour vous donner un ordre d’idée, le ressenti est pire qu’une convocation dans le bureau du directeur très sévère de l’école primaire après avoir collé un chewing-gum dans les cheveux de cette peste de Sophie qui le méritait bien. Déjà que croiser le colonel Chef de corps du régiment nous fait trembler, alors des étoiles, c’est carrément la panique.
C’est le commandant qui m’accompagne, alors elle se lève avec entrain, moi, beaucoup moins.
Bien évidemment, le général en question n’est pas installé dans les sous-sols. Les étoiles doivent être proches du ciel, cela va de soi. Sorties du trou, nous papillonnons des paupières sous la luminosité. J’avais oublié qu’il faisait jour. D’ailleurs, me vient à l’esprit que cet hiver, je vais vivre comme un vampire. Le soleil ne sera pas encore levé à mon arrivée au bureau, et déjà couché lorsque j’en partirai. Je vais découvrir les nuits polaires, c’est merveilleux ! Ils auraient aussi bien pu me muter en Norvège, c’était pareil.
Nous empruntons le petit escalier en colimaçon puis entrons dans un couloir qui af iche le niveau des résidents. La différence est frappante. Ici, ce n’est qu’immenses portes en bois épais, moquette rouge impeccable, lustres au plafond et surtout, y règne un silence religieux. Le genre qui fait que l’on marche sur la pointe des pieds par ré lexe.
C’est intimidant. Lorsque je longe ce couloir dans les pas du Commandant, je n’ai qu’une crainte : me retrouver face à un haut gradé sortant de son bureau. Je ne sais même pas quelle attitude adopter, comment saluer sans commettre une bévue puisque les règles ne sont pas les mêmes qu’en régiment. Vous devez lever les yeux au ciel en pensant que j’en rajoute. J’aimerais vous voir à ma place. Saluer est tout un art. Il faut tenir compte de notre grade, de celui du militaire d’en face, du lieu, de la tenue portée ; en fonction de tous ces critères, faire le salut of iciel avec la main sur la tempe ou juste un signe de tête en accompagnant le geste de la bonne formule qui n’est pas unique, bien sûr. Alors ? Est-ce toujours aussi enfantin ?
Pour sûr, je suis bien moins assurée que mon menton levé le laisse penser. Toute petite derrière le commandant, j’aperçois quelques gendarmes assis à des tables devant certaines portes. C’est une goutte de sueur supplémentaire, car cela désigne le bureau du Chef d’état-major de l’armée de terre, le CEMAT. Le chef de l’armée de terre, rien que ça ! Pour le coup, si je me retrouve nez à nez avec lui, je fais un malaise.
Ne pas me ridiculiser le premier jour serait appréciable. Ou ne pas faire honte à mon commandant si sympathique qui pourrait l’être beaucoup moins avec moi ensuite. Conforme à ma façon d’être, j’assume mes lacunes en la prévenant de mon inaptitude relationnelle avec des étoiles. Derrière elle, je la hèle en chuchotant.
– Commandant !
– Oui ?
– Je n’ai jamais été présentée à un général. En fait, je n’en ai même jamais rencontré.
Avec un regard indulgent, elle sourit.
– Pour commencer, c’est vous qui vous présentez à lui. Respirez, tout va bien se passer. Vous faites une présentation verbale en vous tenant droite, mais pas de garde-à-vous ni salut. Ensuite, il vous tendra la main pour vous souhaiter la bienvenue.
– Ah bon ? C’est aussi simple ?
– Mais oui, détendez-vous. Pour le quotidien, vous vous contentez d’un signe de tête et d’un « bonjour machin ». Si nous devions nous mettre au garde-à-vous à chaque fois que nous croisons un supérieur, nous ne pourrions plus travailler, il n’y a que ça au Ministère, s’esclaffe-t-elle.
– J’imagine que « Machin » représente le grade de la personne.
– Tout à fait, ça vient vite. C’est beaucoup plus complexe pour ceux qui passent d’ici à la vie de régiment.
– Je veux bien le croire.
Il est déjà dif icile et parfois compliqué d’intégrer toutes les subtilités militaires pendant la formation, alors après avoir pris de mauvaises habitudes, cela doit être un calvaire pour retrouver les ré lexes de base. Me connaissant, je serais bien du style à me mettre au garde-à-vous devant un colonel, tout en pensant qu’il devrait moins se la péter parce que j’ai serré la main à des nettement plus gradés.
Nous voici devant la porte de mon général. Eh oui ! C’est le mien et c’est son antre. Très à l’aise, le commandant frappe puis ouvre. Pas de doute, ils sont détendus ici. Cela dit, il nous attendait. Je ne tenterais pas une telle arrivée à l’improviste.
Lorsque nous entrons, je marque un arrêt sur le seuil. C’est un bureau comme celui-ci dont je rêvais ! Pas moderne, même tout le contraire, c’est superbe.
Vous vous demandez quelle gaffe je vais bien pouvoir faire, n’est-ce pas ? Ayez un peu con iance, je n’en fais pas tout le temps. Face à mon nouveau supérieur étoilé, je ne commets aucune bévue ni ne bafouille. Je m’en sors très bien, brave ille que je suis. En même temps, sympathique et souriant, il fait tout pour mettre son interlocuteur à l’aise.
Ravie en quittant son bureau, je peste bien moins après cette mutation parisienne. Je suis même chanceuse d’être tombée sur une équipe aussi décontractée.
Trois semaines plus tard, toutes ces impressions sont con irmées. Notre bonne entente rend l’ambiance plutôt joyeuse, mais toujours respectueuse, bien entendu. J’ai déjà pris mes marques dans cet immense endroit et m’y sens mieux. Il n’y a que pour le self où je conserve une certaine réserve. Un sous-sol — encore — qui comprend quatre chaı̂nes repas pour servir tout ce petit monde. D’ailleurs, nous l’appelons « Les cent mille mâchoires », ce qui vous laisse imaginer la ruche à but alimentaire.
C’est plutôt bien agencé, mais c’est anxiogène de se déplacer dans une foule pareille en portant un plateau garni, le tout perchée sur des talons. Je peux vous assurer que vous êtes concentrée sur un unique dessein : conserver votre équilibre, ne pas déraper sur une petite laque d’eau au sol. Les chutes ne sont pas courantes, mais lorsque cela arrive, j’ai toujours une grimace de compassion envers la personne qui vient de s’étaler bruyamment sous nos yeux, avant de pouffer comme tout le monde, bien sûr.
Au Ministère, nous sommes tellement nombreux et dispersés que personne ne se connaı̂t en dehors d’un cercle restreint lié aux fonctions. De plus, un peu perdue, je navigue parmi les uniformes de toutes les armes et armées, Air, Mer et Terre comme la mienne, ainsi que beaucoup de civils. Au sujet de ces derniers, il est impératif de rester vigilant lorsque l’on a affaire à un individu sans uniforme. Comme nous circulons en civil pour entrer ou sortir, sous des vêtements démodés peut se cacher un haut gradé. La prudence est de mise et les blagues douteuses à taire, je parle en connaissance de cause, bien entendu.
En conclusion, je dois convenir qu’avec un travail intéressant, des moyens importants, un lieu magni ique, je me sens bien ici. De plus, contrairement à ma première impression, l’humeur générale est plutôt cordiale.
En revanche, le régiment me manque le soir et le week-end. Ma vie est vraiment devenue Métro-Boulot-Dodo et c’est aux antipodes de ce que je souhaitais en m’engageant dans l’armée de Terre. Heureusement, Sylvie est désormais une amie, comme je l’avais pressenti.
Mais ce matin, brisant mon train-train vite adopté, Sylvie m’annonce que suite au remplacement d’un sous-of icier blessé, je suis de permanence ce week-end. J’ignorais même que l’on montait des gardes puisque la sécurité est assurée par des gendarmes. En in une activité attrayante, j’ai hâte d’en savoir plus.
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