Secret Defense d'aimer
C H A P I T R E 3
Permanence.
[Notes du Docteur Cauvin – 23 août : Sujet Condor en mission dif icile. Mental : ok. État général : ok.]
– Sabine –
Après avoir trépigné toute la semaine, nous sommes en in vendredi ! En cette in d’après-midi, j’ai rendez-vous avec Sylvie a in qu’elle m’explique le fonctionnement de la permanence que j’assure ce week-end. Je sautille presque dans les couloirs, excitée à l’idée de briser le calme de ces journées très ordonnées. Un peu d’action, quel bonheur !
Dans son bureau, j’écoute avec attention les consignes et déchante vite.
– Comment ça, on ne fait rien ?
– Eh oui. C’est uniquement en cas d’urgence où les of iciers du centre opérationnel auraient besoin d’une secrétaire. Des urgences, il y en a, mais il est rare qu’ils fassent appel à nous. En trois ans, ça ne m’est jamais arrivé. Du coup, je m’occupe dans mon bureau.
– On fait juste acte de présence. C’est nul.
Gi le de la désillusion, chute brutale de mon nuage. Je vais passer deux jours à me morfondre seule dans mon sous-sol, sans internet sur mon téléphone puisqu’aucune onde ne pénètre, ni sur l’ordinateur, car ce n’est pas autorisé. C’est merveilleux. Il faudra prévoir un bon livre pour m’occuper.
En traı̂nant les pieds, je suis Sylvie jusqu’au Centre Opérationnel, a in de repérer les lieux et notamment le bureau où je devrai me présenter le matin puis revenir le soir avant de partir. En somme, c’est un pointage visuel avec rien de plus à faire. Je suis dépitée.
– Quelle lourde tâche que voilà. Je ne sais pas si je pourrais assurer une telle charge de travail, je bougonne avec sarcasme.
Sylvie s’esclaffe devant ma moue boudeuse.
– Avec un peu de chance, tu auras un message à rédiger.
– O joie ! Alors je prie pour taper un texte de plus de dix lignes. Il faudra au moins ça pour m’occuper tout le week-end.
Mon in ime bonne humeur résiduelle menace de s’effondrer lorsque Sylvie se dirige vers un escalier menant — je vous le donne en mille — au sous-sol ! Quelqu’un aurait-il reçu une information erronée me concernant ? Comme une allergie à la lumière du jour peut-être ? Je demande à quitter le Nord-Est pour voir le soleil du Sud, on m’affecte à Paris. Soit. Pour punir mon effronterie, on me con ine sous terre pour que je ne puisse même pas pro iter des rayons timides de Paris. Pour ma prochaine mutation, ils m’enverront sur Mars, je le sens bien.
Au moins, cet escalier est plus classieux que celui menant à mon bureau. Ici, c’est spacieux, bien éclairé et moquetté. L’accueil en bas est un peu plus frisquet, on tombe nez à nez avec une porte blindée. Elle est pourvue d’une fenêtre en hauteur, ce qui me permet d’apercevoir un gendarme au fond qui nous observe avant de déclencher l’ouverture. Nous pénétrons dans un grand sas que nous traversons pour rejoindre le planton planqué derrière une vitre épaisse. Il contrôle nos badges puis nous souhaite la bienvenue. Ici, une souris n’entrera pas, c’est une zone sensible, la sécurité est infaillible. Le « klonk » sourd des verrous actionnés à distance présage une porte qu’il ne vaut mieux pas prendre dans la igure. Je le note.
Sylvie est à l’aise, contrairement à moi. Intimidée, je reste dans ses pas en scrutant ce qui m’entoure. Le premier couloir large et plutôt accueillant dessert des bureaux fermés tout du long. Sylvie s’arrête devant un double battant pour l’ouvrir.
– Je vais te montrer la fosse, annonce-t-elle avant de disparaı̂tre à l’intérieur.
– Pas au lions ou crocodiles, j’espère !
– Il y en a, mais aucun ne te mangera, pouffe-t-elle.
J’entre à mon tour dans une salle de réunion sombre, meublée d’une longue table ovale entourée de fauteuils. La particularité est un pan de mur latéral entièrement vitré. Sylvie se dirige droit dessus.
– Je n’allume pas exprès. Viens.
Une fois postée à son côté, je découvre une vue plongeante sur une grande pièce dont le sol se situe un étage plus bas. Elle est parsemée de bureaux disposés en petits groupes et d’une fourmilière de militaires qui s’affairent. Les murs font bien dix mètres de hauteur dont deux d’entre eux composés d’écrans et de cartes du monde. Une quantité incroyable de données et de sigles dont la plupart me sont inconnus sont placés sur les panneaux ou dé ilent sur les moniteurs. Carrément impressionnée, je lâche un « Waouh ! »
– Ça me fait encore cet effet-là. C’est le centre opérationnel. Tu sais désormais pourquoi on l’appelle la fosse. Ici, l’activité ne s’arrête jamais, les équipes se relaient sans interruption.
Trop éberluée pour parler, je me contente de hocher la tête. Lorsque je voyais ce genre de scène dans les ilms, je pensais qu’ils exagéraient. J’ai la preuve sous les yeux qu’il n’en est rien. Sur le côté, un mur entièrement vitré laisse apparaı̂tre des bureaux. Ils sont desservis par des passerelles et escaliers en fer sur trois niveaux.
– Ils suivent tout dans le monde, nos unités déployées, les crises, tout.
– Ça m’aurait plu d’être affectée ici.
– Et moi donc. Je viens régulièrement dans cette salle pour l’ambiance étrange. Observer l’agitation dans le silence et le noir.
Sylvie a tout à fait raison, c’est un effet hypnotisant. Un peu comme regarder un documentaire animalier sans le son dans le calme nocturne à la maison. C’est apaisant.
Après quelques minutes à pro iter du spectacle, nous sortons pour rejoindre la fameuse fosse, puis descendons un escalier. Quand on aime la vie souterraine, on ne compte pas les sous-sols et je ne suis plus à un près, n’est-ce pas ?
Arrivée à ce dernier niveau, c’est le drame. Ce n’est rien de moins qu’un labyrinthe de couloirs encombrés d’armoires qui les rendent si étroits que deux personnes ne peuvent pas se croiser sans se mettre de pro il. Je m’affole après l’avoir suivie sur des dizaines de mètres, déjà perdue dans les embranchements.
– Sylvie ! Je ne vais jamais réussir à retrouver le chemin toute seule.
– Je sais bien, ne t’inquiète pas. On n’y arrive pas du premier coup, alors nous allons le refaire. Tu mèneras pour retenir le trajet.
Mouais. En fait, nous l’avons effectué à trois reprises et ce samedi matin — après avoir revêtu ma tenue et partie avec con iance me présenter aux of iciers —, je m’égare deux fois. Il n’y a aucun repère pour aider comme : à l’armoire rouge, c’est à droite et à la noire, à gauche. Elles sont toutes grises et identiques !
Malgré tout, j’arrive à bon port avec quinze minutes d’avance, ce qui veut dire qu’au inal, je suis pile à l’heure. Souvenez-vous, le quart d’heure militaire. Comme il se doit, je respecte les consignes à la lettre en rejoignant les deux of iciers responsables, avec la ferme intention de pro iter ensuite de leur salle de repos pour m’offrir un délicieux café. En in non, un café tout court, l’excellence n’étant pas disponible dans ces machines automatiques.
Lorsque je pénètre dans leur bureau, ils sont assis de dos, chacun en conversation téléphonique. Mon sourire habituel plaqué sur le visage, je lance un « Bonjour » pour annoncer mon arrivée, prête à les entendre me renvoyer dans mon propre souterrain pour vaquer à mes occupations jusqu’au soir.
– Vous voilà ! s’exclament-ils en même temps en raccrochant vivement.
Je suis pourtant à l’heure. Pourquoi tant d’exaltation à mon apparition ? Je répondrais bien « Oui, coucou, c’est moi ! », mais ils n’ont pas l’air d’humeur espiègle. Ce que con irme le commandant qui se lève pour me foncer dessus.
– Nous vous attendions avec impatience !
– Euh… Je ne suis pas en retard, si ?
– Non, mais nous avons une urgence. Suivez-moi !
Aussi sec, il se sauve au pas de course dans les couloirs. Comme on dit chez nous « Action-Réaction ! », je ile derrière lui avant de le perdre de vue et m’égarer dans le dédale. A cette vitesse, je manque de me renverser dans les virages avec ces satanés talons, mais je tiens bon pour inir par lui rentrer dedans lorsqu’il pile sans prévenir.
– Outch ! Pardon, mon commandant.
Confuse, je me racle la gorge en réajustant ma tenue et ma coiffure, il y a du vent dans les voiles après ce jogging improvisé. Sans se formaliser de notre contact bien involontaire, il se concentre sur le clavier numérique de la porte. La main devant lui, il compose un code écrit sur sa paume qui déclenche ensuite l’ouverture puis se précipite à l’intérieur de la pièce sans un mot. De mon côté, j’hésite à le suivre, ne sachant pas si je suis titulaire de l’habilitation adéquate pour accéder à ce lieu sécurisé. Comme pour répondre à mon interrogation muette, un bras de commandant surgit du seuil avant de m’empoigner pour me tirer à l’intérieur.
– Allumez l’ordinateur et installez-vous, me presse-t-il.
Appuyer sur un bouton et m’asseoir sur une chaise, jusque-là, c’est dans mes cordes. Le trouvant un peu agité, je m’exécute avant qu’il ne me jette sur le fauteuil. Dressé devant moi, il me scrute en tapant du pied, impatient de m’entendre con irmer que je suis prête pour la suite. Sa séance de podologie par percussions se prolonge, car l’ordinateur charge lentement. Il prend son temps, lui.
Curieuse, je pro ite de l’attente pour laisser mon regard dériver dans la pièce. C’est simple à résumer, c’est un placard. Carré. Le dressing de ma tante est plus spacieux. Il n’y a aucun signe de vie dans cette pièce, toutes les surfaces sont nues, beiges et lisses. Même pas un stylo, juste une armoire basse à côté du bureau. Le mur d’en face est équipé d’une vitre sans tain, ainsi qu’une seconde porte blindée à clavier numérique.
Tout à coup, une fenêtre s’ouvre sur l’écran, je déglutis en lisant son intitulé. La situation va devenir critique si le commandant n’est pas en possession de l’information réclamée.
– Il demande un mot de passe, mon commandant.
– Ah oui ! Il est là, répond-il en me tendant un bout de papier froissé.
L’inquiétude d’une explosion de stress s’envole, il a tout prévu. Con iante, je m’empare de la note magique, la main au-dessus du clavier. Prête à entrer le sésame, je blêmis à sa lecture. C’est quoi ce mot de passe à la con ? Ils ont lancé un concours du pire code à saisir ou bien ? « 73^FvIU {s6S8LlV97dç8 », c’est ce que je dois taper. Le commandant plisse les yeux d’impatience, moi, j’ose à peine respirer. Une goutte de sueur perle le long de ma colonne par crainte de me louper. Déjà, on devrait interdire les « l » et les « i », parce qu’on ne sait même pas duquel il s’agit avec les majuscules. Le type qui a pondu ce mot de passe est tordu.
Concentrée, avec le bout de la langue qui pointe entre les lèvres, je me lance. Comme je le redoutais, mauvaise pioche. Le bip de refus me vaut une œillade assassine du commandant, alors je baisse la tête puis recommence. Fébrile, j’enfonce la touche pour valider le second charabia tapé. Je lâche un immense soupir quand la fenêtre disparaı̂t pour laisser place à des icônes. Ouf, je ne serais pas fusillée aujourd’hui.
– Parfait. Vous ouvrez la messagerie et vous serez en ligne avec un homme en opération sur le terrain.
– Bien compris !
Il est conseillé d’af irmer les choses avec une voix assurée, même si mon niveau de con iance actuel m’inciterait plutôt à utiliser le timbre d’une petite souris. Bon, la messagerie, où se cache-t-elle ? Pourraient-ils un jour créer des icônes reconnaissables ? Par exemple avec écrit « C’est ici pour les messages ! » ? Tant pis, je clique sur le plus plausible, au pire, ça ne va pas me péter à la igure.
– Cet homme a besoin d’informations. Toutes ses demandes ont un intérêt primordial, que ce soit pour la réussite de sa mission ou sa sécurité. Il est donc indispensable de lui fournir tout ce qu’il souhaite. Vous comprenez ?
Mais que trop bien ! Sont-ils fous de me déléguer une telle responsabilité ? Je suis venue faire des mots léchés et je me retrouve avec la vie d’un soldat entre les mains ! L’of icier attend une réponse, alors j’inspire lentement pour dissimuler ma panique. Je me sermonne mentalement, s’ils me con ient cette tâche, c’est qu’elle est à ma portée, alors restons calmes.
– Reçu, mon commandant. Puis-je poser une question ?
– Allez-y.
– Quels types d’informations est-il susceptible de demander et comment les obtenir ?
Parce que, excusez-moi, mais c’est un petit peu important comme problème. De plus, c’est bêta, mais j’ai oublié mon chapeau magique chez moi.
– Euh… C’est une question pertinente.
Hé oui ! Je ne vous le fais pas dire. Ce n’est pas l’envie qui manque de rouler des yeux, mais je m’abstiens. En bon subalterne, on respecte un supérieur. Surtout, on évite de lui mettre le nez dans ses erreurs, pour rester polie. De toute façon, on apprend très tôt la base : un chef ne se trompe ni n’oublie jamais. Il nous a testés ou est juste occupé à des tâches bien plus importantes.
– C’est l’ordinateur de l’archiviste, un poste de votre niveau de compétences. Nous savons qu’il contient les applications censées répondre à leurs besoins. Je vais être franc, je ne les connais pas. Je vous propose de découvrir un peu comment ça se présente en vous aidant des procédures. Lorsque vous serez prête, vous vous connectez à la messagerie pour signaler votre disponibilité.
La documentation, bien sûr ! Je suis sauvée. Du regard, je suis la direction de son doigt pointé sur les classeurs en question. Ils sont alignés sur le dessus de l’armoire basse, et à vue de nez, s’il faut que je les lise avant d’agir, je serais opérationnelle dans un mois. Je ne commente pas, j’attrape le premier dossier pour l’étudier.
– Bien. Si vous avez un souci, vous savez où nous trouver, déclare le commandant qui s’apprête à partir.
J’ai la bouche ouverte pour lui signaler que non, je ne saurai pas retrouver mon chemin jusqu’à lui, mais je la referme en même temps que la porte qui claque derrière lui. Bon, au pire, je saurai lui téléphoner.
Très vite, je me rends compte que les procédures sont claires et détaillées, je devrais donc m’en sortir. Cela correspond bien à une tâche de mon niveau. Le sujet du jour aurait été de décider où partir en guerre, je serais en ce moment reléguée dans ma tanière. A ce que je lis, la plupart des demandes seront des photos satellites que je trouverai grâce à l’application dédiée. Il est spéci ié plusieurs fois en gras et surligné qu’il faut utiliser exclusivement ce logiciel. Ça, c’est une évidence. Je n’allais pas choisir Mappy ou Google Earth, je ne suis pas demeurée quand même. Je me vois mal leur balancer des cartes qui ont dix ans ou faire des recherches sur un système non sécurisé. M’ont-ils prise pour la cuisinière enrôlée de force ?
Le classeur ouvert sur le bureau en soutien, je démarre l’application. Un rapide coup d’œil pour en faire le tour me con irme que c’est effectivement très basique – très moche également –, mais rien de compliqué, tout devrait bien se passer. Allez ! Il est temps de me jeter dans l’arène, surtout si un homme attend sur le terrain pour progresser dans sa mission. Je lance la messagerie, aussi hideuse que le reste, mais dans l’armée, l’ef icacité et la sécurité prévalent sur le design.
Il est stipulé dans les procédures qu’il faut utiliser ses initiales pour se connecter, donc SC pour moi. Aussitôt fait, on me contacte en face.
[CD : SC ?]
Le monsieur est surpris d’avoir un inconnu face à lui, je vais donc me présenter.
[SC : Bonjour. Je suis le maréchal des log…]
[CD : Rien à foutre. Vous êtes qui ?!]
J’en reste bouche bée. Il est hyper malpoli ce type ! D’ailleurs, il a réussi à me couper pendant la rédaction de ma phrase. Il voit ce que je tape en temps réel, alors que ce n’est pas mon cas. Me voici avertie.
En attendant, je bloque sur son message. J’étais en train de me présenter, et lui, il m’envoie paı̂tre puis repose la question. Après ré lexion, c’est qu’il se contre iche de mon identité, mais veut savoir pourquoi je suis là. Je tente donc une autre approche.
[SC : Je suis le sous-of icier de permanence.]
[CD : Formé ?]
[SC : Non.]
[CD : Fait chier !]
Hey, Ducon ! Je n’ai pas postulé pour venir ici et encore moins pour me faire insulter ! Non, mais c’est vrai, quoi. Si nous faisons un effort chacun de notre côté, les choses pourraient ne pas trop mal se passer. Une information supplémentaire s’impose.
[SC : Les procédures sont claires.]
Voilà qui devrait adoucir le bouledogue. Il est à espérer que je ne me suis pas trop avancée.
[CD : 32° 25'39.93" N – 43° 41'41.41" E/15]
Voilà sa demande. Il est résolu à me laisser une chance. Ce sont les coordonnées de l’emplacement dont il souhaite recevoir l’image. Je pianote aussitôt, l’application pointe en Irak. En revanche, le « 15 » derrière, je ne vois pas du tout de quoi il s’agit. Plutôt que de faire une bêtise, j’opte pour me renseigner.
[SC : 15 ?]
[CD : KM ! C’est le cadrage ! Bougez-vous le cul !]
Oh ! Ça va aller, oui ?! Il n’est pas commode celui-là, aucune indulgence. On me pose dans le bouiboui sans rien m’expliquer et je dois être ef icace en deux minutes. Je me doute bien qu’il est en situation dif icile, mais ce n’est pas en me parlant comme à un chien que les choses avanceront plus vite.
J’étais déjà un peu stressée, mais alors là, c’est le début de panique face à son agressivité. J’inspire pour me calmer. L’affolement est source d’âneries, je pourrais lui envoyer le plan de Disneyland. Je m’applique pour accéder à sa requête, j’expédie l’image — la bonne tant qu’à faire —, puis je relâche la pression en m’affalant sur mon fauteuil. Voilà !
Dans les faits, la tâche n’est pas compliquée, mais la tension qui va avec l’ampleur des répercussions en cas d’erreur est pesante. De plus, ce gars augmente le stress avec son humeur de dogue. L’affaire est réglée et avec un peu de chance, c’est tout ce dont il avait besoin. Au
inal, ma performance n’aura pas été catastrophique. Bien joué Sabine !
Douce utopie. Le dimanche soir, c’est sur les rotules et épuisée avec deux de tension que je rentre chez moi. Ce mec, le « CD » de mes fesses, là, il n’est pas seul, c’est impossible. Ils ne sont pas moins de trente pour être parvenus à me mettre sur les genoux en deux jours et une nuit. Parce que oui, il ne m’a pas lâchée. Parfois, j’avais un quart d’heure de répit entre deux ordres, mais jamais plus, ce qui fait que j’ai passé tout mon temps entre le cagibi et les toilettes.
Sans cesse, il me noyait de requêtes. A un moment, j’ai pensé qu’il se ichait de moi en demandant une image envoyée quelques heures plus tôt. Ne sachant pas qui il est ni ce qu’il fait et dans quelles conditions, j’ai appliqué la bonne méthode qui fait ses preuves : obéir sans ré léchir.
Mais cela m’a coûté en self-control, je peux vous l’assurer. Le pire, c’est qu’il a été odieux tout le long. J’en ai reçu plein la igure dès que je prenais quelques minutes de trop ou bien la fois — l’unique sur les centaines de réponses —, où je me suis trompée. Il demande une carte de quarante-neuf virgule quatre-vingt-dix-neuf mètres carrés. Non, mais si ce n’est pas se moquer de moi, c’est quoi ? Alors, je lui ai envoyé la bonne image, mais sur cinquante kilomètres parce que je trouvais ça stupide quand même. J’ai naı̈vement pensé que ce n’était pas grave qu’il ait un chouia de plus sur sa photo.
Il faut croire qu’en fait, si, c’est la in des haricots. Il m’a pourri pendant dix minutes. Autant vous dire que la carte exacte était expédiée bien avant qu’il ait ini de me rabaisser. En deux jours, j’ai eu droit à une telle quantité de noms d’oiseaux que je pourrais ouvrir la plus grande volière de France. Du monde, même.
Question logistique, je n’ai pas pu sortir du bureau en dehors des passages aux toilettes, et chronométrés, s’il vous plaı̂t. Pour les repas, le self a livré des plateaux que je devais avaler tout en ayant l’autre fou en ligne. Quand je ne répondais pas assez vite, je reprenais une salve de mots forts désagréables. Une vraie mitraillette, ce type. Du coup, je vous laisse imaginer l’état du clavier entre le gras, les miettes et la sauce que j’ai déversés dessus en travaillant avec la bouche pleine et les mains poisseuses. Je ne l’ai pas nettoyé, j’en avais trop ras le bol lorsqu’il s’est déconnecté pour signi ier ma libération. En conclusion, cette permanence a été un vrai calvaire. En régiment, j’en ai monté des gardes pourries dans le froid et sous la pluie, mais là, j’en refais cinq d’af ilée au lieu d’une avec ce furieux.
Heureusement, c’est terminé. Après trente-deux heures de travail non-stop dans ces conditions, j’ai tout de même droit à un chauffeur pour me raccompagner chez moi. A peine arrivée, je fonce — ou plutôt, je rampe — jusqu’à ma chambre. Je n’ai même pas le courage de dire un mot à mes parents qui ont une idée du problème en avisant ma mine de zombie. Une douche prise, je m’effondre ensuite sur le lit. C’est dormir ou mourir.
Avant de sombrer pour un sommeil réparateur, je ne pense qu’à une chose. Unique et radicale : je ne veux plus jamais avoir affaire à cet abruti ini !
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