Senilità

Italo Svevo · Chapitre 1 sur 15

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Senilità

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I

 

Tout de suite, par les premiers mots qu’il lui adressa, il tint à la prévenir qu’il ne voulait pas s’engager dans une liai-son trop sérieuse. Voici à peu près ce qu’il lui dit : « Je t’aime beaucoup et, dans ton intérêt, je désire que nous nous met-tions d’accord pour agir avec une extrême prudence. » Phrase si prudente en vérité qu’il était difficile de la croire inspirée par l’amour d’autrui. Avec un rien de franchise, elle fût devenue : « Tu me plais beaucoup, mais dans ma vie tu ne pourras jamais avoir d’autre importance que celle d’un jouet. J’ai des devoirs, moi ! J’ai ma carrière, j’ai ma fa-mille… »

Sa famille ? Une unique sœur, aussi peu encombrante que possible, physiquement et moralement, petite et pâle, plus jeune que lui de quelques années, mais plus vieille par son caractère – ou peut-être par destin. Des deux, c’était lui l’égoïste, l’être jeune. Elle ne vivait que pour lui, avec l’ab-négation d’une mère. Néanmoins, quand il parlait d’elle, on sentait qu’elle occupait une grande place dans sa vie, que son sort était lié au sien, pesait sur le sien. Les épaules char-gées de cette lourde responsabilité, il traversait l’existence avec précaution, évitant les périls, mais laissant aussi de côté les joies. À trente-cinq ans son âme était en proie, encore, à l’amertume de n’y avoir pas goûté ; il éprouvait une grande

– 3 – peur de lui-même et de sa propre faiblesse – dont à vrai dire il avait plutôt conçu le soupçon qu’il n’en avait fait l’ex-périence.

Sa carrière était chose plus complexe : elle comportait deux ordres d’activités et tendait à deux fins bien distinctes. D’un modeste emploi dans une compagnie d’assurances, Émilio Brentani tirait tout juste l’argent nécessaire à l’entre-tien de son petit ménage. Quant à son second métier, celui d’écrivain, il ne lui rapportait d’autre bénéfice qu’un sem-blant de réputation, de quoi satisfaire non pas une ambition certes, mais une vanité. À vrai dire, il lui coûtait encore moins d’effort que le premier. Depuis le temps déjà lointain où il avait publié un roman que la presse locale avait couvert d’éloges, il n’avait plus rien produit. Non par défiance de soi ; par inertie plutôt. Le roman, imprimé sur mauvais pa-pier, avait jauni en d’obscures librairies, mais, tandis que sa publication avait été saluée comme une « grande espé-rance », il valait maintenant, par lui-même, à son auteur une sorte de bon renom littéraire et figurait au bilan artistique de la ville. Le premier jugement n’avait pas été rapporté : il s’était modifié par une lente évolution.

La très claire conscience qu’avait Émilio de la nullité de son œuvre l’empêchait de se faire gloire du passé, mais l’artiste chez lui, tout ainsi que l’homme, croyait en être tou-jours à la période « préparatoire » ; au plus secret de son cœur, il se considérait comme un puissant mécanisme génial en construction, non encore en activité. Comme si le temps des belles énergies n’était pas, pour lui, révolu, il vivait dans l’attente impatiente de deux choses : l’une devait surgir de son cerveau, l’autre lui viendrait du dehors. L’art était la première et la seconde était le succès – la fortune.

 

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Angiolina – une blonde aux yeux bleus, grande, forte, mais d’une taille élancée et flexible, le visage illuminé de vie, la peau ambrée, avec un fond de teint rose, signe d’une santé florissante – marchait à côté de lui la tête penchée sous le turban d’or de sa chevelure ; elle regardait le sol qu’elle frap-pait à chaque pas du bout de son ombrelle comme pour en faire jaillir un commentaire aux paroles qu’elle entendait. Quand elle crut avoir compris, elle dit avec un regard en des-sous, un peu timide : « C’est étrange ! jamais personne ne m’a parlé ainsi. » Mais elle n’avait pas compris vraiment et elle se sentait flattée de voir Émilio assumer une tâche qui n’était pas la sienne : celle d’éloigner d’elle le péril. L’af-fection qu’il lui portait eut soudain à ses yeux un air de fra-ternelle douceur.

Ces principes une fois posés, l’autre se sentit tranquille et reprit un ton plus adapté à la circonstance. Il laissa tomber sur la tête d’Angiolina une pluie de déclarations lyriques – belles phrases mûries par son désir et affinées au cours des ans, mais qui, à les dire, lui semblaient aussi fraîches et neuves que si elles fussent nées en cet instant, sous le rayon de cet œil bleu. Il éprouva que depuis très longtemps il n’avait plus cherché à tirer de lui-même et à composer des idées et des mots. Quel soulagement que ce retour à une ac-tion créatrice ! Diversion dans sa morne existence ; étrange sentiment d’une halte, d’une paix retrouvée. La femme en-trait dans sa vie. Rayonnante de beauté et de jeunesse, elle allait l’illuminer tout entière, plongeant dans l’oubli un triste passé de désirs et de solitude et ouvrant un avenir de joie. Certes non, elle ne compromettait pas son avenir !

Il s’était approché d’elle pensant trouver l’occasion d’une aventure facile et brève, pareille à tant d’autres dont il avait entendu le récit et dont il ne jugeait que par ouï-dire,

– 5 – car, ses aventures à lui, ce n’était pas la peine d’en parler. Mais celle-ci, réellement, s’annonçait facile et brève. L’om-brelle était tombée juste à temps pour lui fournir une entrée en matière, et même (cela semblait une malice du sort !) elle s’était si bien accrochée à tous ces volants à jours qu’il n’avait pu l’en détacher qu’au prix de contacts ostensibles. Ensuite, il est vrai, devant ce profil étrangement pur et cette santé magnifique – pour les rhéteurs de son espèce, déprava-tion et santé sont inconciliables – il avait mis un frein à son premier élan ; il avait eu peur de faire fausse route et, déjà satisfait, déjà heureux, il s’était attardé dans la contempla-tion de ce mystérieux visage aux lignes précises et douces.

Elle lui avait peu parlé d’elle-même cette première fois ; et le peu qu’elle avait dit, il ne l’avait pas entendu, absorbé qu’il était par son propre sentiment. Elle devait être pauvre, très pauvre ; mais pour le moment – elle l’avait déclaré avec un certain orgueil – elle n’avait pas besoin de travailler pour vivre. Tant mieux. L’aventure n’en serait que plus agréable : là où nous cherchons le plaisir nous n’aimons guère voir rô-der la faim. Émilio ne poussa donc pas plus loin son enquête. N’en savait-il pas assez pour être rassuré pleinement ? Si l’enfant, comme le donnait à croire son œil limpide, était honnête, ce ne serait pas lui qui s’exposerait au péril de la corrompre ; si au contraire les apparences le trompaient, eh bien, il ne s’en plaindrait pas. Dans les deux cas il y avait du plaisir à prendre ; dans aucun des deux il n’y avait de danger à courir.

Angiolina n’avait pas entendu grand-chose aux pré-misses du discours d’Émilio, mais elle n’avait visiblement pas besoin qu’on lui en expliquât les conclusions : les termes les plus difficiles étaient dits sur un ton qui leur ôtait tout ca-ractère d’ambiguïté. Les couleurs de la vie reparurent sur son

– 6 – beau visage, et sa main, grande mais d’une forme pure, ne se refusa point à un très chaste baiser.

Ils s’arrêtèrent sur la terrasse de Sant’Andrea et, lon-guement, regardèrent vers la mer calme, colorée aux seuls feux des étoiles, par cette nuit claire et sans lune. Au-dessous d’eux, sur le boulevard, une charrette passa et, dans le grand silence qui les environnait, ils suivirent très long-temps le bruit des roues sur le sol inégal, bruit de plus en plus faible, qu’ils se firent un jeu d’écouter jusqu’au moment où il se résorba dans le silence universel. Ils constatèrent en souriant qu’ils avaient tous deux cessé juste en même temps de l’entendre. « Nos oreilles vont bien d’accord », dit Émilio.

Il s’était expliqué. Il n’éprouvait plus aucun besoin de parler et ne sortit plus de sa méditation muette que pour murmurer : « Qui sait si cette rencontre nous portera bon-heur ?… » Il ne jouait pas la comédie. Quelque chose en lui le poussait à exprimer ce doute.

« Qui sait ? » dit-elle à son tour, en s’efforçant de rendre, dans sa propre voix, l’émotion qu’elle avait perçue dans celle d’Émilio.

Il sourit encore, mais d’un sourire, cette fois, qu’il crut bon de dissimuler. Après les conditions qu’il avait posées, comment diable leur rencontre pourrait-elle porter bonheur à la pauvre fille ?

Ils se dirent au revoir. Elle ne voulut pas qu’il l’ac-compagnât en ville et lui, incapable de se détacher d’elle tout à fait, la suivit à quelque distance. Oh ! la charmante sil-houette ! Sur le pavé légèrement boueux et glissant, elle marchait, tranquille et d’un pas sûr, dans toute la force de

– 7 – son robuste organisme. Que de puissance et que de grâce unies dans ces mouvements de félin, justes et prompts !

Le hasard voulut que, dès le lendemain, il en apprît sur le compte d’Angiolina beaucoup plus qu’elle ne lui en avait confié.

Il la croisa sur le Corso, à midi. Bonheur imprévu qui lui inspira un salut plein d’emphase, un grand geste qui porta son chapeau à deux doigts du sol. Elle répondit par une lé-gère inclination de la tête, accompagnée il est vrai d’une bril-lante, d’une magnifique œillade.

Un certain Sorniani, petit homme jaune et maigre, grand coureur de femmes, disait-on, toujours prêt d’ailleurs à s’en vanter et à nuire, par ses bavardages, à la bonne renommée d’autrui, sans parler de la sienne propre, s’accrocha au bras d’Émilio et lui demanda comment il avait fait la connais-sance de cette fille. Les deux hommes, amis d’enfance, ne s’étaient pas adressé la parole depuis des années. Il avait fal-lu qu’une jolie femme passât entre eux pour que s’éveillât chez Sorniani le désir de renouer avec son ancien camarade.

— Je l’ai rencontrée chez des amis, répondit Émilio.

— Et que fait-elle maintenant ?

Le ton de cette question signifiait que Sorniani en savait long sur le passé d’Angiolina et qu’il était vraiment fâché d’être moins instruit du présent.

— Mais je n’en sais rien, dit Émilio. (Et il ajouta avec une indifférence bien jouée :) Elle m’a fait l’impression d’une honnête fille.

— Pas si vite ! jeta Sorniani résolument comme pour af-firmer le contraire. (Il corrigea ensuite cette exclamation,

– 8 – mais après une courte pause :) Je n’en sais pas plus que toi. Quand je l’ai connue, tout le monde la considérait comme honnête, bien que déjà elle se fût trouvée dans une situation un peu équivoque.

Sans qu’Émilio eût besoin de le stimuler davantage, il raconta comment la pauvrette avait passé à côté de la for-tune : une aventure qui promettait d’être très heureuse et qui était devenue, par sa faute ou par celle d’autrui, un vrai dé-sastre. Dans sa jeunesse, elle avait inspiré un profond amour à un certain Merighi, très bel homme (Sorniani le reconnais-sait, encore qu’il ne fût guère à son goût) et négociant aisé. Ce Merighi donc lui avait fait la cour dans les intentions les plus honnêtes ; il l’avait enlevée à sa famille qu’il tenait en médiocre estime et avait réussi à l’installer chez sa mère à lui. « Chez sa propre mère ! Quel imbécile ! » hurlait Sornia-ni, dont le plus pressant désir était de faire apparaître Merig-hi comme un sot et Angiolina comme une fille de rien. « Il lui était pourtant facile de satisfaire son caprice n’importe où, ailleurs que sous les yeux de sa mère… Quelques mois plus tard, Angiolina revint chez ses parents qu’elle n’aurait jamais dû abandonner, et Merighi, avec sa mère, quitta la ville en laissant croire que des spéculations hasardeuses l’avaient appauvri. D’autres donnèrent de son départ une explication un peu différente : Mme Merighi aurait été informée d’une aventure scandaleuse d’Angiolina et aurait chassé cette fille de sa maison. »

Toujours sans qu’on l’en priât, Sorniani improvisa quelques variations sur ce thème. Mais comme un tel sujet, manifestement, l’excitait et qu’il s’y complaisait d’une façon suspecte, Brentani ne voulut retenir de ses discours que ce qui lui parut vraiment digne de foi, c’est-à-dire l’exposé de faits qui devaient être notoires. Il avait connu de vue ce Me-

– 9 – righi et il gardait le souvenir de sa haute stature d’athlète. C’était bien l’homme qu’il fallait à Angiolina. Il se rappelait aussi avoir entendu parler de lui, et sans indulgence, comme d’un idéaliste du commerce : un garçon trop audacieux qui se croyait capable de conquérir le monde. Enfin, par des per-sonnes avec lesquelles son service le mettait quotidienne-ment en rapport, il avait su que cette audace avait coûté cher à Merighi et qu’il en était arrivé à devoir liquider son affaire dans des conditions désastreuses. Sorniani prêchait dans le désert, car Émilio était en mesure de reconstituer les événe-ments avec exactitude : Merighi, à demi ruiné, avait perdu confiance ; le courage de fonder une famille lui avait manqué et Angiolina, dont il rêvait de faire une riche bourgeoise et une femme sérieuse, allait devenir un simple jouet entre les mains d’Émilio. Ce dernier en conçut une profonde compas-sion.

Sorniani avait été témoin de certaines manifestations de l’amour de Merighi. Souvent il l’avait vu, le dimanche, sous le porche de Saint-Antoine-le-Vieux, attendre longuement, absorbé dans la contemplation de cette tête blonde qui bril-lait dans la pénombre, qu’Angiolina, agenouillée devant l’autel, eût terminé ses prières.

— Deux adorations, murmura, tout ému, Brentani qui comprenait aisément quelle tendresse clouait ainsi Merighi sur le seuil de l’église.

Et Sorniani de conclure :

— Un imbécile.

Les révélations de Sorniani accrurent aux yeux d’Émilio l’importance de sa bonne fortune. Il attendit dans la fièvre le

– 10 – jeudi où il devait retrouver Angiolina, et l’impatience lui dé-lia la langue.

Dès le lendemain, son ami le plus intime, un sculpteur du nom de Balli, fut au courant de tout.

— Et pourquoi, demandait Émilio, ne prendrais-je pas un peu de bon temps moi aussi, quand je puis le faire à si peu de frais ?

Balli l’écouta jusqu’au bout sans cacher son ahurisse-ment. Depuis dix ans il connaissait Brentani et jamais il ne l’avait vu s’échauffer à propos d’une femme. Il mesura aussi-tôt le danger qui menaçait son ami et lui exprima son inquié-tude.

L’autre protesta :

— En danger, moi ? À mon âge ? Avec mon expérience ?

Brentani parlait volontiers de son expérience, mais ce qu’il croyait en droit de nommer ainsi n’était qu’un senti-ment, puisé aux livres, de grande méfiance et de grand mé-pris à l’égard de ses semblables.

Balli au contraire avait mieux employé ses quarante ans sonnés, et son expérience à lui le rendait plus apte à juger celle d’Émilio. Et Émilio, qui des deux était le plus cultivé, acceptait néanmoins et même voulait que Balli exerçât sur lui une sorte d’autorité paternelle, car, en dépit d’une desti-née un peu grise mais sans orages et d’une vie sans imprévu, il avait besoin d’être étayé de toutes parts pour se sentir en sûreté.

Stefano Balli était un homme robuste et de haute taille. Les yeux bleus, le regard juvénile, la face bronzée : un de ces visages qui ne vieillissent pas. Des traits nets, un peu durs

– 11 – même. Une barbe en pointe, bien taillée. Seule marque de l’âge : ses cheveux châtains grisonnaient aux tempes. Chaque fois que l’animait la curiosité ou la compassion, son œil observateur se faisait très doux ; il devenait très dur, en revanche, dans la lutte et dans la discussion la plus futile.

Le succès ne lui avait pas souri à lui non plus. Maintes fois, en refusant ses ébauches, des jurys en avaient loué tels ou tels morceaux ; mais pas un de ses ouvrages n’avait eu l’honneur d’être érigé sur quelqu’un d’entre les innombrables places dont l’Italie est couverte. Jamais, pourtant, l’échec ne l’avait abattu. L’estime d’un petit groupe d’artistes lui suffi-sait ; il pensait que sa manière originale était le seul obstacle qui l’empêchât de conquérir la célébrité, d’atteindre les foules ; et il continuait à suivre sa voie, tendant à un certain idéal de spontanéité, de rudesse voulue, de simplicité ou en-core, comme il disait lui-même, à une « clarté » propre à faire surgir son « moi » artistique épuré, dépouillé de toute idée et de toute forme étrangère. Enfin il n’admettait pas que le jugement des autres pût le diminuer à ses propres yeux. Mais toutes ces belles raisons ne l’auraient pas sauvé du dé-couragement si un succès d’un autre genre, un succès per-sonnel inouï ne lui avait donné des satisfactions qu’il dissi-mulait, qu’il niait au besoin, mais qui n’en contribuaient pas moins à lui faire tenir l’échine droite et mettre en valeur sa taille bien prise. Encore qu’en véritable ambitieux, il fût in-capable d’aimer, l’amour des femmes était pour lui quelque chose de plus qu’une satisfaction de vanité. Il y trouvait le « succès » – ou quelque chose d’approchant : pour l’amour de l’artiste, les femmes s’éprenaient de l’œuvre, si peu faite qu’elle fût pour leur plaire. Ainsi, aimé, admiré, et profondé-ment sûr de son génie, il gardait avec un parfait naturel son attitude d’homme supérieur. En art, il émettait des juge-ments sévères et imprudents ; en société, il avait des allures

– 12 – plutôt brusques. Il plaisait peu aux hommes et ne recherchait pas leur compagnie, exception faite pour ceux auxquels il avait su s’imposer.

Quelque dix ans plus tôt, il s’était trouvé dans les jambes Émilio Brentani, alors tout jeune – un égoïste lui aussi, mais un égoïste moins heureux – et s’était pris d’affection pour lui. D’abord, l’admiration d’Émilio le flatta ; l’habitude fit le reste. Une solide amitié fut nouée, amitié que Balli marqua de son empreinte et qui devint plus intime que le prudent Émilio ne l’eût souhaité. Le sculpteur, qui avait peu d’amis, ne concevait l’amitié que sous la forme d’une intimité étroite. Leur commerce intellectuel restait limité au domaine des arts plastiques. Un seul idéal était admis, celui de Balli : reconquête de la simplicité, de l’ingénuité perdues par la faute des prétendus « classiques ». Là-dessus les deux hommes s’étaient mis d’accord parfaitement et d’ailleurs fa-cilement. L’un enseignait, l’autre n’était pas même en me-sure d’apprendre. Jamais un mot entre eux des théories litté-raires compliquées d’Émilio, pour cette bonne raison que Balli détestait tout ce qu’il ignorait. Émilio subissait jusque dans sa démarche, dans sa façon de parler, dans ses gestes, l’influence de son ami ; Balli, en vrai mâle, ne se laissait pas entamer et, auprès d’Émilio, il pouvait garder l’illusion d’avoir à ses côtés une des nombreuses femmes qu’il avait soumises.

— De fait, prononça-t-il, après avoir entendu le récit dé-taillé d’Émilio, je ne crois pas qu’il y ait grand risque. Une ombrelle qui tombe si à propos, un rendez-vous si vite ac-cordé, voilà qui suffit à fixer le caractère de l’aventure.

— Très juste, acquiesça Émilio, sans avouer cependant qu’il n’avait attaché aucune importance à ces deux petits

 

– 13 – faits, lesquels, mis en relief par Balli, le surprenaient même comme des faits nouveaux. Tu crois donc que Sorniani avait raison ?

Il n’avait pas encore rapproché la chute de l’ombrelle et le rendez-vous des révélations de Sorniani !

— Tu me la présenteras, dit Balli sans se compromettre, et puis nous jugerons.

Brentani ne sut pas davantage se taire en présence de sa sœur.

Mlle Amélie n’avait jamais été belle. Longue, sèche, inco-lore – Balli disait qu’elle était née grise –, elle ne possédait d’autres grâces que deux mains admirables pour leur blan-cheur, leur finesse et leur galbe, auxquelles elle consacrait tous ses soins.

C’était la première fois qu’il lui parlait d’une femme et Amélie l’écoutait, les traits altérés par la surprise. Il lui tenait des discours qu’il croyait honnêtes et chastes mais qui, dans sa bouche, trahissaient le désir. Il n’avait pas dit trois mots que déjà elle répétait avec épouvante l’avertissement de Bal-li : « Attention ! Pas de folies au moins ! »

Puis elle voulut tout savoir et Émilio crut possible de lui confier quelle félicité il avait éprouvée en ce premier soir sans pour cela lui faire part de ses projets et de ses espé-rances. Il ne s’apercevait pas qu’il prononçait des paroles dangereuses. Elle tendait l’oreille tout en servant et desser-vant la table, muette et prompte, afin qu’il n’eût pas à inter-rompre son récit pour demander ceci ou cela. L’esprit pareil-lement avide, elle avait lu les quelques centaines de romans qui encombraient la vieille armoire transformée en biblio-thèque, mais le charme qu’elle subissait à présent était d’une

– 14 – tout autre nature, et elle s’en rendait bien compte. Elle ne s’intéressait plus, lectrice passive, à un destin étranger. Son propre destin était en jeu. L’amour entrait chez elle avec son cortège de soucis et de douleurs. D’un souffle, il dissipait la pesante atmosphère de cette maison où, inconsciente, elle avait passé sa vie ; elle regardait en elle-même, se découvrait avec étonnement et se demandait pourquoi, étant ainsi faite, elle n’avait pas encore désiré les joies et les souffrances de la passion. Dans la même aventure, le frère et la sœur étaient emportés.

 

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