Senilità
IV ............................................................................................ 44
IV
Souvent, de brusques averses l’arrachèrent ainsi aux dé-lices de leurs entretiens nocturnes.
Le lendemain, il se rendit chez Angiolina de bonne heure. Il ne savait pas encore bien s’il allait se venger, par quelque phrase cinglante, de la façon dont elle l’avait quitté la veille au soir, ou retrouver, à la lumière de son visage, ce sentiment qu’au cours de la nuit une méditation douloureuse avait ébranlé et qui désormais – la hâte angoissée de sa course ne le lui apprenait que trop – était nécessaire à sa vie.
Ce fut la mère d’Angiolina qui lui ouvrit la porte. Elle l’accueillit avec son amabilité coutumière, son visage immo-bile et parcheminé, sa voix brutalement sonore. Angiolina s’habillait et serait là dans un instant.
— Qu’en pensez-vous ? demanda tout à coup la vieille.
Et elle lui parla de Volpini. Étonné que la mère aussi voulût son consentement, il resta court, et elle, lisant un doute dans ses yeux, mais se méprenant sur la nature de ce doute, chercha à le persuader :
— Rendez-vous compte ! C’est une vraie chance pour Angiolina. Elle ne l’aime pas à la folie, soit ; mais au moins
– 44 – elle aura une existence tranquille et heureuse, parce que lui, il est très amoureux. Il faut le voir !
Elle eut un petit rire bref et bruyant qui n’agita que ses lèvres. Elle ne cachait pas sa satisfaction.
Il finit par être flatté de voir qu’Angiolina n’avait pas laissé ignorer chez elle à quel point elle tenait à son consen-tement. Il le donna en termes généreux. Il regrettait qu’Angiolina épousât un autre homme, mais puisque c’était pour son bien… La vieille rit à nouveau, d’un rire qui se des-sina plutôt sur sa figure qu’il ne retentit dans sa voix – et qui sembla à Émilio plein d’ironie. Serait-elle au courant de son pacte avec sa fille ? Au fond, ce n’était pas pour lui déplaire. Pourquoi se tourmentait-il à cause de cette grimace de déri-sion ? Elle était à l’adresse de l’honnête Volpini. À coup sûr pas à la sienne.
Angiolina parut, prête à sortir ; elle était pressée ; elle devait être à neuf heures chez Mme Deluigi. Pour ne pas la quitter tout de suite il l’accompagna, si bien que, pour la première fois, ils marchèrent côte à côte à la lumière du jour.
— Il me semble que nous formons un beau couple, dit-elle avec un sourire, en constatant que chaque promeneur qui les croisait leur lançait une œillade.
Il était impossible de passer près d’elle sans la remar-quer.
Émilio la regarda. Son costume blanc, aux lignes exagé-rées suivant la mode d’alors – taille très fine, manches élar-gies vers le haut comme des ballons gonflés – était fait pour attirer les yeux et les séduire. De toute cette blancheur émergeait un visage qui n’en était nullement obscurci mais rehaussé dans sa lumière à la fois dorée et effrontément rose.
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La ligne des lèvres, rouge d’un sang vif, se détachait sur des dents éclatantes à chacun de ces sourires heureux et doux qu’Angiolina jetait au vent et que les passants recueillaient avec joie. Le soleil jouait dans ses cheveux blonds, les dorait et les poudrait.
Émilio rougit. Dans les regards de tous les hommes qu’il rencontrait, il croyait lire un jugement sévère porté sur lui, sinon une insulte. Il l’examina encore. Sans aucun doute il y avait dans son œil une manière de salut à l’adresse de tous les hommes élégants qui passaient : cet œil ne les regardait pas, mais un éclair y brillait soudain. Un mouvement se pro-duisait dans la pupille et à tout instant la direction et l’inten-sité de la lumière qui en émanait se modifiait. Cet œil pétil-lait ! Émilio s’attacha à ce verbe qui lui parut caractériser à merveille le phénomène qu’il observait. Il avait l’illusion que chacun de ces feux rapides et imprévisibles s’accompagnait d’un léger bruit.
— Pourquoi fais-tu la coquette ? demanda-t-il en se for-çant à sourire.
Rieuse, et sans rougir, elle répondit :
— Moi ? Mais si j’ai des yeux, moi, c’est pour regarder.
Elle avait donc conscience du mouvement de ses yeux ; elle se trompait seulement en appelant cela « regarder » !
Un instant après passa un certain petit employé nommé Giustini, joli jeune homme qu’Émilio connaissait de vue. L’œil d’Angiolina se raviva et Émilio se retourna pour voir à qui venait d’échoir cette faveur. Cet heureux mortel s’était arrêté et contemplait Angiolina.
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— Il s’est arrêté pour me regarder, hein ? demanda-t-elle d’un ton joyeux.
— Pourquoi y trouves-tu du plaisir ? fit-il avec tristesse.
Elle ne le comprit pas, et toute son astuce fut alors de lui donner à entendre qu’elle faisait exprès d’exciter sa jalousie. Elle crut enfin le rassurer en exécutant de ses lèvres rouges, à la lumière du soleil, la grimace impudique d’un baiser. Oh ! comme elle savait peu feindre ! La femme qu’il appelait Ange était une pure invention ; il l’avait créée, lui, non sans effort ni patience ; elle ne l’avait pas aidé ; elle ne l’avait même pas laissé faire : elle lui avait constamment résisté. Et la clarté du jour dissipait le songe.
— Trop de lumière ! murmura-t-il, aveuglé. Mettons-nous à l’ombre.
Elle observa curieusement son visage défait :
— Le soleil te fait du mal ? En effet, j’ai entendu dire qu’il y a des personnes qui ne peuvent pas le supporter.
Comme elle avait tort d’aimer le soleil !
Au moment de la quitter, il lui demanda :
— Et si Volpini a vent de cette promenade à travers Trieste ?
— Qui donc s’aviserait de lui en parler ? répondit-elle avec le plus grand calme. D’ailleurs je lui dirais que tu es un frère ou un cousin de Mme Deluigi. Il ne connaît pas un chat ici, en sorte qu’il est facile de lui faire croire ce qu’on veut.
Après qu’ils se furent séparés il voulut encore analyser ses impressions et il continua à marcher seul et sans but.
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Une flamme d’énergie rendait sa pensée rapide et intense. Le problème qu’il s’était posé, aussitôt il le résolut. Il ferait bien de se séparer d’elle immédiatement et de ne plus la revoir jamais. Il ne pouvait plus se donner le change sur la nature de ses sentiments, trop bien caractérisés par la douleur qu’il avait éprouvée tout à l’heure, douleur mêlée de honte à la fois pour elle et pour lui.
Ses pas le portèrent chez Balli : il allait lui faire une promesse solennelle, grâce à quoi sa résolution deviendrait irrévocable. Par malheur la seule vue de son ami suffit à la lui faire abandonner. Pourquoi ne prendrait-il pas son plaisir avec les femmes, comme les autres ? Il songea à ce qu’eût été son existence sans amour, entre un ami tyrannique et une sœur aux idées noires. Et il ne croyait pas être moins énergique maintenant qu’un instant plus tôt. Au contraire ; maintenant il voulait vivre, il voulait goûter aux joies de la vie, fût-ce au prix de la souffrance. Son énergie, il la montre-rait mieux dans sa façon d’agir vis-à-vis d’Angiolina que dans le fait de la fuir lâchement.
Le sculpteur l’accueillit par un juron brutal :
— Alors ? Tu es encore vivant ? Prends bien garde, si tu viens me demander un service, comme on le croirait à voir ta figure de croque-mort, tu perds ton temps et ta peine ! Homme de rien !
Il lui criait aux oreilles et le menaçait comiquement. Émilio fut tiré de son doute. Son ami, en lui parlant de « ser-vice », l’avait mis sur la bonne voie. Qui, en effet, mieux que Balli, était capable de lui porter secours ?
— Je t’en prie, supplia-t-il, j’aurais un conseil à te de-mander.
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L’autre partit d’un éclat de rire :
— Il s’agit d’Angèle, n’est-ce pas ? Je ne veux rien savoir de ce qui concerne cette femme. Elle est venue entre nous pour nous diviser. Qu’elle y reste ! Mais qu’elle ne m’as-somme pas davantage.
Balli aurait eu beau être plus brutal, Émilio n’eût pas re-noncé pour si peu au conseil qu’il sollicitait. De ce conseil dépendait son salut. Stefano, qui connaissait si bien les femmes, ne pouvait pas ne pas lui indiquer le bon moyen pour continuer à profiter de la situation sans plus s’exposer à souffrir. Ainsi, en un instant, Émilio était descendu de la hau-teur de son premier et viril dessein à l’abjection la plus basse : conscient de sa faiblesse, il s’y résignait parfaitement. Il criait au secours. Bien sûr, il aurait voulu conserver au moins les dehors d’un homme qui demande conseil, qui veut connaître l’opinion d’autrui, tout simplement ; mais par l’ef-fet d’une réaction mécanique, ces cris dans ses oreilles le rendirent suppliant. Il semblait implorer une main cares-sante.
Balli en eut pitié. Il le prit rudement par le bras et l’entraîna à sa suite jusqu’à la Piazza della Legna où se trou-vait son atelier.
— Explique-moi ça. Si je puis t’être d’une aide quel-conque, tu sais bien que ce sera avec plaisir.
Émilio, tout ému, se confessa. Oui. Impossible de s’aveugler plus longtemps. La chose était devenue sérieuse. Il décrivit son amour, son désir anxieux de la voir, de lui par-ler, sa jalousie, ses doutes, son tourment sans cesse et l’oubli total où il laissait tout ce qui ne se rapportait pas à elle ou à son propre sentiment. Puis, passant à Angiolina, il la jugea
– 49 – sans indulgence. Il dit comment elle se conduisait dans la rue, quelles photographies elle accrochait aux murs de sa chambre, et avec quelles arrière-pensées elle se livrait au tailleur Volpini. À en parler, il sourit plusieurs fois. Il l’avait évoquée ; elle était devant lui, saine et joyeuse, ingénument perverse, et il lui souriait sans colère. Pauvre enfant ! Elle y tenait tant à ces photographies ! Et elle aimait tant qu’on la remarquât dans la rue. Comment lui reprocher de vouloir que lui-même tînt le registre des œillades admiratives ? À mesure qu’il parlait, il comprenait qu’il n’avait pas le droit de considérer tout cela comme offensant, après avoir déclaré qu’il ne cherchait auprès d’elle que son plaisir. À dire vrai, il ne fit pas entrer dans son récit l’ensemble de ses observa-tions et de ses expériences, mais ce qu’il laissait de côté, pour le moment, n’existait plus. Il regarda Balli d’un œil ti-mide, craignant de le voir éclater de rire, et la seule force de la logique l’obligea à continuer. Il avait dit qu’il demanderait un conseil, il le demanderait. Le son de ses propres paroles retentissait encore à ses oreilles et il en tira conclusion comme il eût fait des paroles d’un autre. D’un ton très calme, pour faire oublier, sans doute, la chaleur avec laquelle il avait parlé jusqu’à présent, il demanda :
— Ne crois-tu pas que, puisque je ne sais pas me con-duire comme je devrais, je ferais bien de cesser toute relation avec elle ?
Il dissimula un sourire. Il eût été plaisant que Balli, de bonne foi, lui eût donné le conseil de rompre avec Angiolina.
Mais son ami se montra vraiment homme d’esprit et se garda de tomber dans le piège.
— Tu comprendras, lui dit-il affectueusement, que je ne puis te conseiller d’être fait autrement que tu n’es. Je le sa-
– 50 – vais bien, que ces sortes d’aventures n’étaient pas faites pour toi.
Dès lors qu’on lui parlait ainsi, c’était, pensa Émilio, que les sentiments dont il s’était tant effrayé quelques instants plus tôt étaient choses communes : et il en tira une raison de plus de se tranquilliser.
À ce moment parut Michel, le domestique de Balli ; un homme d’un certain âge, ancien militaire. Les talons joints, il dit quelques mots tout bas à son patron puis, après avoir ôté son chapeau d’un geste large mais sans que son corps bou-geât d’une ligne, il se retira.
— Quelqu’un m’attend à l’atelier, dit en souriant Balli. Une femme. Et c’est dommage que tu ne puisses assister à notre entretien. Tu aurais là une belle occasion de t’instruire. (Puis, frappé d’une idée :) Veux-tu que nous nous retrouvions un soir tous les quatre ?
Il crut avoir trouvé le moyen de venir en aide à son ami et Émilio accepta avec enthousiasme. Bien sûr ! La première condition à remplir, pour imiter Balli, était de le voir à l’œuvre.
Le soir, Émilio avait rendez-vous avec Angiolina au Champ-de-Mars. Dans la journée il avait médité des re-proches. Mais elle vint. Mais elle allait être, pour quelques heures, toute à lui. Si tard, à Sant’Andrea, personne ne la lui disputerait. Pourquoi se serait-il cru obligé de gâter ce bon-heur par des querelles ? Il se conformerait mieux à l’exemple de Balli en aimant sans violence et en jouissant de cet amour auquel, le matin, dans un instant de démence, il avait failli renoncer. Son ressentiment ne laissa d’autre trace qu’une certaine excitation propre à animer ses discours. Leur soirée
– 51 – fut d’abord délicieuse. Ils décidèrent de consacrer une des deux heures dont ils disposaient à s’éloigner de la ville, l’autre à y revenir. L’idée était d’Émilio qui espérait, en mar-chant aux côtés d’Angiolina, retrouver le calme. Ils mirent une heure environ pour atteindre l’Arsenal, une heure de fé-licité parfaite dans la nuit claire, dans l’air limpide et rafraî-chi d’un automne précoce.
Elle s’assit sur le petit mur au bord de la route et lui res-ta debout, la dominant de toute sa taille. Il voyait sa tête blonde, éclairée d’un côté par un lampadaire, se détacher sur le fond obscur que formaient les vastes bâtiments de l’Arsenal qui s’étendaient le long de la côte, déserts et morts. « La cité du travail ! » murmura-t-il, étonné lui-même d’avoir choisi ce décor à ses amours.
La mer, fermée au loin par la presqu’île et masquée par un premier plan fait de mille objets divers, avait disparu du panorama nocturne. On voyait seulement, sur la rive, des maisons éparses, comme posées sur un échiquier et, plus loin, un navire en construction. La cité du travail paraissait même plus grande qu’elle n’était : de lointains fanaux la pro-longeaient sur la gauche. Émilio se rappela que ces lumières faisaient partie d’un autre établissement situé sur la rive op-posée du val de Muggia. Mais ici et là, c’était toujours le tra-vail, en sorte que l’apparence ne trompait guère.
Elle aussi regardait et, pendant un instant, Émilio fut transporté, en pensée, bien loin de son amour. Jadis il s’était épris de doctrines socialistes, sans jamais, bien entendu, le-ver le bout du doigt pour les mettre en pratique. Comme c’était loin ! Il en éprouva du remords, car il se croyait traître et apostat chaque fois qu’il renonçait, non pas à une action –
il n’agissait pas – mais à une idée, à un désir.
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Ce petit malaise dura peu. Elle posait des questions. Elle s’intéressait surtout à ce colosse en suspens ; et il lui décrivit le lancement d’un bateau. Dans sa vie de pédant solitaire, il n’avait jamais su adapter sa pensée et ses discours à l’enten-dement et aux oreilles d’autrui. Vainement, quelques années plus tôt, il avait fait une tentative pour sortir de son trou, pour communiquer avec la foule ; il avait dû battre en re-traite, dépité et plein de mépris. Maintenant, au contraire, qu’il était doux de penser et de parler sans effort, d’être compris ! Les concepts se dégageaient des mots, naissaient avec eux et, dans les yeux bleus d’Angiolina, passait, comme un éclair, une lueur d’intelligence.
Hélas ! une pénible fausse note interrompit soudain cette musique. Quelques jours plus tôt, il avait entendu raconter une histoire qui l’avait beaucoup ému. Un astronome alle-mand vivait depuis une dizaine d’années dans son observa-toire, sur l’un des pics les plus hauts des Alpes, parmi les neiges éternelles. Le village le plus proche se trouvait à quelque mille mètres sous ses pieds et, de là, sa pitance quo-tidienne lui était apportée par une fillette de douze ans. Du moins avait-elle douze ans au début. Mais avec le temps, et grâce au rude exercice qu’il lui fallait faire chaque jour, elle devint une grande, belle et forte jeune fille – et le savant en fit sa femme. Le mariage avait été célébré récemment en l’église du pays et pour tout voyage de noces, les époux étaient montés ensemble jusqu’à leur demeure. Entre les bras d’Angiolina, il y repensa ; il aurait voulu la posséder ainsi, à mille mètres au-dessus des plus proches humains ; car ainsi – à condition qu’il lui eût été donné, comme à l’astronome, de ne pas renoncer à sa tâche propre – il aurait été capable de se lier à elle définitivement, sans réserves.
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— Et toi ? demanda-t-il avec impatience, voyant qu’elle ne saisissait pas encore l’intention de son récit, et toi, tu n’aimerais pas que nous allions demeurer sur une montagne, tous les deux ?
Elle hésita. Il fut clair qu’elle hésita. Un élément de cette histoire, à savoir : la montagne, l’avait aussi frappée. Mais où lui ne voyait que l’amour, elle ne voyait, elle, que le froid et l’ennui. Elle le regarda, comprit quelle réponse il exigeait et par pure complaisance, sans le moindre enthousiasme, elle dit :
— Oh ! ce serait magnifique !
Mais il était déjà offensé profondément. Il s’était tou-jours figuré que le jour où il lui aurait proposé de la faire sienne, elle aurait accepté avec joie toutes les conditions qu’il lui aurait plu de lui imposer. Eh bien, non ! Si haut, elle ne se serait pas sentie à son aise, même avec lui ; et, dans l’ombre, il vit se peindre sur son visage une surprise apeurée à l’idée d’aller perdre sa jeunesse dans une solitude au milieu des neiges ; sa jeunesse, c’est-à-dire ses cheveux, son teint, ses dents, tout ce qu’elle aimait tant offrir à l’admiration pu-blique. Comment osait-il lui proposer une chose pareille ?
Les rôles étaient intervertis. Il lui avait proposé, par fi-gure de rhétorique, c’est vrai ! mais enfin il lui avait proposé d’être sienne et il avait essuyé un refus. Il était consterné.
— Évidemment, dit-il avec une ironie amère, il n’y aurait personne, là-haut, pour te donner des photographies ou pour se retourner dans la rue à ton passage.
Elle eut conscience de l’amertume, mais ne s’offensa point de l’ironie tant il lui semblait qu’elle avait raison. Elle se mit à discuter : là-haut, il faisait froid et elle détestait le
– 54 – froid ; l’hiver elle était malheureuse même en ville. Et puis, on ne vit qu’une fois en ce monde et, dans ces neiges, on courait le risque de vivre moins longtemps, après avoir vécu moins heureux, car on ne lui ferait jamais croire qu’on puisse éprouver un grand contentement à voir passer des nuages, même sous ses pieds.
Au fond, elle n’avait pas tort ; mais qu’elle était froide et peu intelligente ! Il cessa de discuter avec elle : comment au-rait-il pu la convaincre ? Il détourna les yeux, perplexe. Que cherchait-il ? Un mot cinglant et vengeur lui eût sans doute rendu le calme. Mais il resta muet, regardant à l’entour la nuit, les lumières disséminées sur la péninsule, puis la tour qui se dressait à l’entrée de l’Arsenal, dominant les arbres ; ombre immobile, d’un bleu livide, campée en plein ciel, on eût dit une combinaison fortuite de lumières.
— Je ne dis pas non, murmura Angiolina pour le radou-cir, ce serait magnifique, mais… (Elle s’interrompit. Puisqu’il désirait tant la voir s’enthousiasmer pour cette montagne qu’elle ne verrait jamais, à coup sûr, elle serait bien sotte, pensa-t-elle, de ne pas le contenter :) Oui… Ce serait très beau !
Et elle répéta cette phrase dans un ravissement crois-sant. Mais lui, plus que jamais blessé au vif par ce mensonge transparent au point de paraître une dérision, il ne quitta du regard l’horizon obscur qu’au moment où elle l’attira contre elle.
— Tu veux me mettre à l’épreuve ? Partons demain ! Partons tout de suite, et je vivrai seule avec toi, toujours !
Dans un état d’âme identique à celui de la matinée, il re-pensa à Stefano :
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— Ah ! j’oubliais ! le sculpteur Balli voudrait faire ta connaissance.
— Vrai ? dit-elle joyeusement ! Moi aussi ! Elle semblait déjà prête à courir chez Balli. J’ai si souvent entendu parler de lui par une jeune fille qui l’aimait beaucoup, que depuis longtemps j’ai envie de le connaître. Où m’a-t-il donc vue ?
Ce n’était pas une chose rare qu’en sa présence elle montrât de l’intérêt pour d’autres hommes, mais comme il en souffrait !
— Il ne savait même pas que tu existais, répondit-il avec brusquerie. Il n’en sait qu’autant que je lui en ai appris.
Il espérait la vexer. Au contraire, elle était enchantée qu’il eût parlé d’elle.
— Mais qui sait, dit-elle avec un accent de méfiance des plus comiques, ce que tu lui auras raconté sur mon compte ?
— Je lui ai raconté que tu es une traîtresse, dit-il en riant.
Elle rit elle aussi et ils se retrouvèrent aussitôt de bonne humeur et en bonne harmonie. Elle se laissa embrasser lon-guement, et soudain, tout émue, elle lui souffla à l’oreille :
— Che tèm bokou.
Il répéta, tristement cette fois :
— Traîtresse !
Elle se contenta alors d’éclater de rire, mais ensuite elle trouva quelque chose de bien mieux : tout en le baisant sur la bouche, elle lui parla, et avec une grâce que jamais il ne de-
– 56 – vait oublier ; d’une voix tendre, suppliante, au timbre à tout instant nuancé, elle lui demanda plusieurs fois :
— Ce n’est pas vrai, dis, ce n’est pas vrai que je suis une traîtresse ?
La fin de leur soirée fut délicieuse. Un de ces gestes, une de ces trouvailles d’Angiolina suffisait à réduire à néant son doute et sa douleur.
Sur le chemin du retour, il se rappela que Balli devait amener une femme et il s’empressa de mettre Angiolina au courant. Cela n’avait pas l’air de lui déplaire. Un instant après elle demanda, avec une indifférence qu’il était difficile de croire feinte, si Balli aimait vraiment cette femme. Heu-reux de ce détachement, il répondit avec sincérité :
— Je ne crois pas. D’ailleurs Balli a une singulière façon d’aimer les femmes ; il les aime beaucoup mais toutes éga-lement… toutes celles qui lui plaisent.
— Il doit en avoir eu beaucoup, fit-elle pensive.
Et ici, Émilio crut bon de mentir :
— Je ne crois pas.
Le soir suivant, ils devaient se retrouver tous au Jardin Public. Émilio et Angiolina furent les premiers arrivés. L’attente n’avait rien de trop agréable. Il n’avait pas plu mais quand même le sol était humide, à cause du siroco. Angiolina chercha à dissimuler son impatience sous les dehors de la mauvaise humeur, mais elle ne réussit pas à tromper Émilio, lequel fut envahi d’un intense désir de conquérir cette femme dont il avait l’impression qu’elle lui échappait. Par malheur, il se montra ennuyeux ; il le sentit et elle ne manqua pas de
– 57 – le lui faire sentir mieux encore. Comme il lui demandait, en lui serrant le bras :
— M’aimes-tu autant qu’hier soir ?
Elle répondit sèchement :
— Oui, mais ce ne sont pas des choses à répéter à tout instant.
Balli arriva du côté de l’Aqueduc, donnant le bras à une femme aussi grande que lui.
— Elle n’en finit pas, dit Angiolina, émettant aussitôt sur cette personne l’unique jugement qu’à cette distance il lui fût possible d’émettre.
Balli, s’étant approché, fit les présentations :
— Marguerite, Ange !
Il tenta, dans l’obscurité, de distin guer les traits d’Angiolina et il approcha tellement son visage du sien que pour lui donner un baiser il lui eût suffi d’allonger les lèvres. « Un ange, pour de vrai ? » Non satisfait encore, il frotta une allumette et éclaira une figure toute rose qui, très sérieuse, se prêta à l’examen. Ainsi éclairée dans la nuit, elle avait des transparences adorables ; les grands yeux clairs, où le jaune de la flamme pénétrait comme dans une eau limpide, bril-laient avec une heureuse douceur ! Sans se troubler, Balli promena ensuite son allumette devant Marguerite et fit ap-paraître une face pâle et pure, des yeux bleus, grands et vifs, qui attiraient et retenaient le regard, un nez aquilin, une pe-tite tête surmontée d’une lourde masse de cheveux châtains. Les yeux, hardis et espiègles, contrastaient violemment avec des traits de Vierge douloureuse. Marguerite profita de la lumière pour se faire voir, d’abord, mais aussi pour considé-
– 58 – rer Émilio ; puis, comme l’allumette de cire ne voulait déci-dément pas s’éteindre, elle souffla dessus.
— Maintenant, vous vous connaissez tous. Quant à ce-lui-là – Balli désignait Émilio –, vous le verrez quand il fera clair.
Et il se mit en route avec Marguerite déjà pendue à son bras. Cette fille si grande et si maigre ne devait pas être belle. Son corps reflétait la double expression de son visage : de vivacité et de souffrance. Sa démarche était mal assurée et son pas trop menu, relativement à sa taille. Elle portait une jaquette rouge feu, mais qui, sur son dos modeste, pauvre et légèrement voûté, perdait toute audace ; on eût dit un uniforme sur un enfant. Au contraire, la couleur la plus éteinte, portée par Angiolina, s’avivait.
— Dommage ! murmura Angiolina avec un profond sou-pir. Une tête si jolie plantée sur cette perche.
Émilio voulut dire quelque chose. Il s’approcha de Balli et lui glissa à l’oreille :
— Très bien, les yeux de ton amie. Je voudrais savoir ce que tu penses de la mienne.
— Les yeux ne sont pas vilains, déclara Balli ; le nez, en revanche, n’est pas parfaitement modelé ; la ligne inférieure est peu accusée. Elle a encore besoin d’un petit coup de pouce.
— Vraiment ! s’écria Angiolina, interdite.
— Je puis me tromper, dit très sérieusement le sculp-teur. On verra cela aux lumières.
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Lorsqu’elle se jugea assez à distance de son redoutable censeur, Angiolina dit d’une voix mauvaise :
— Comme si elle était parfaite, sa boiteuse !
Au Mondo Nuovo, ils entrèrent dans une salle oblongue, fermée d’un côté par une cloison et de l’autre par un vitrage donnant sur le vaste jardin de la brasserie. À leur entrée, le garçon accourut – un jeune homme de façons rustiques, vêtu en paysan. Il monta sur une chaise et alluma deux becs de gaz qui éclairèrent pauvrement la vaste pièce ; puis, toujours sur son perchoir, il se mit à se frotter les yeux jusqu’au mo-ment où Stefano vint le faire descendre en lui criant qu’il lui défendait de s’endormir si haut. Le jeune paysan sauta à terre en s’appuyant sur l’épaule de Balli et se retira, bien ré-veillé et d’excellente humeur.
Marguerite qui souffrait d’un pied s’était déjà assise ; Balli, prévenant, s’approcha d’elle et lui dit qu’on était sans cérémonie et qu’elle pouvait ôter sa chaussure. Mais elle re-fusa :
— Il faut toujours souffrir un peu, dit-elle. Ce soir je le sens à peine.
Quel abîme entre cette femme et Angiolina ! Affectueuse et chaste, elle disait son amour sans parler, sans trahir même la moindre intention de le laisser voir, tandis que l’autre, quand elle voulait donner des marques de sa sensibilité, elle se tendait, se remontait comme une machine qui a besoin, pour se mettre en marche, d’une préparation laborieuse.
Mais cela ne suffisait point à Stefano. Il avait dit à Mar-guerite d’ôter sa chaussure et il insista pour qu’elle obéît jusqu’au moment où elle déclara qu’elle était prête, s’il le lui ordonnait, à ôter ses deux chaussures qui d’ailleurs ne la gê-
– 60 – naient nullement et n’étaient point la cause de son mal. Pen-dant la soirée elle dut, à plusieurs reprises, donner des signes de soumission, car Balli avait dans l’idée de faire voir com-ment il se comportait vis-à-vis des femmes. Marguerite se prêtait magnifiquement à la démonstration du système : elle riait mais obéissait. En outre, on devinait dans ses propos une certaine aptitude à penser et sa soumission n’en était que d’un meilleur exemple.
Elle essaya d’abord de lier conversation avec Angiolina qui, dressée sur la pointe des pieds, tendait le cou pour se voir dans une lointaine glace et refaire ses boucles. Elle lui parlait de ses douleurs à la poitrine et aux jambes ; elle ne se rappelait pas une époque de sa vie où elle n’eût pas souffert. Sans détourner les yeux du miroir, Angiolina disait des : « Pas possible ! » et des « Pauvre petite ! » puis soudain, avec une belle simplicité : « Moi, je me porte toujours bien. » Émi-lio, qui la connaissait, réprima un sourire. Il avait discerné, dans ces paroles, l’indifférence totale d’Angiolina pour les maux de Marguerite et aussitôt après sa pleine satisfaction de sa propre bonne santé. Le malheur d’autrui n’avait d’autre effet sur elle que de lui faire mieux apprécier sa chance.
Marguerite se plaça entre Stefano et Émilio, Angiolina vint s’asseoir la dernière, en face d’elle, et, debout encore, lança au sculpteur une singulière œillade. Un regard de défi, pensa Émilio ; mais Balli l’interpréta plus judicieusement : « Cette chère Angiolina ! dit-il, sans se gêner, elle me regarde comme ça dans l’espoir que je trouverai que son nez est beau. Peine perdue. Son nez, voilà comment il devrait être fait. » Et il traça sur la table, d’un doigt mouillé de bière, la courbe voulue, une ligne épaisse où il eût été difficile de re-trouver la forme d’un nez.
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Angiolina contempla cette ligne, comme pour l’ap-prendre par cœur, puis elle se toucha le nez :
— Il est mieux tel qu’il est, dit-elle à mi-voix, d’un air de se moquer de l’opinion des autres.
— Quel mauvais goût ! s’écria Balli sans réussir toutefois à garder son sérieux.
Angiolina commençait à l’amuser beaucoup. C’était vi-sible. Il lui disait des choses désagréables, mais il semblait ne le faire que pour la provoquer à se défendre. Elle-même pre-nait plaisir à ce jeu. Dans son œil brillait la même complai-sance pour Balli que dans l’œil de Marguerite. Une femme copiait l’autre, et Émilio, après quelques vains efforts pour placer un mot, en venait à se demander pourquoi on avait organisé cette réunion !
Stefano, lui, ne l’avait pas oublié. Il suivait sa méthode qui apparemment ne consistait qu’à être brutal. Il le fut même avec le garçon. Il l’accabla de reproches parce qu’il ne lui offrait pour dîner que du veau, à toutes les sauces ; puis, s’étant résigné à manger du veau, il fit son menu et, au mo-ment où le garçon quittait la salle, il lui cria encore, dans un accès de colère injustifiée et comique : « Canaille ! Fils de putain ! » Le garçon riait de bon cœur et il exécuta les ordres reçus avec un empressement extraordinaire. Ainsi ayant dompté autour de lui tout le monde, Balli eut conscience d’avoir donné à Émilio une leçon dans toutes les règles.
Mais celui-ci, même dans les plus petites choses, se ré-véla incapable d’appliquer le système. Marguerite n’avait pas faim : « Prends garde ! dit Stefano, c’est la dernière soirée que nous passons ensemble ! Je ne peux pas souffrir les si-magrées ! » Alors elle se laissa servir. D’un seul coup, l’ap-
– 62 – pétit lui vint, et Émilio songea que jamais Angiolina ne lui avait donné pareille preuve d’amour. Or Angiolina venait jus-tement de déclarer qu’elle ne voulait manger de veau à au-cun prix.
— Tu as entendu ? dit Émilio, Stefano n’admet pas les simagrées !
Elle haussa les épaules : elle ne tenait à plaire à per-sonne – et Émilio estima que ce mépris tombait moins sur son ami que sur lui-même.
— Ce dîner de veau, cria Balli la bouche pleine, en re-gardant en face ses trois compagnons, manque décidément d’harmonie. Vous détonnez ensemble. Toi, noir comme du charbon, elle, blonde comme les blés en fin juin. Beau con-traste ! On vous croirait assemblés par un peintre acadé-mique. Quant à nous deux, on pourrait faire notre portrait sous le titre : Un grenadier et sa femme blessée.
Avec un sentiment très juste, Marguerite répondit :
— On ne sort pas ensemble pour se faire admirer.
Et Balli, sérieux et brusque même dans ce geste affec-tueux, la récompensa d’un baiser sur le front.
Angiolina, avec une pudeur inattendue, s’était mise à re-garder en l’air. Balli fronça le sourcil :
— Ne faites donc pas la mijaurée ! Comme si vous ne faisiez pas bien pis tous les deux !
— Qui vous l’a dit ? demanda Angiolina avec un coup d’œil sévère du côté d’Émilio.
Celui-ci protesta sottement :
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— Pas moi !
— Et alors, que faites-vous ensemble tous les soirs ? Je ne le vois plus ; c’est donc qu’il passe ses soirées avec vous. À un âge si vert, il a besoin d’amour, ce garçon. Adieu les promenades, adieu les parties de billard ! Je me morfonds à l’attendre ou, si je ne veux pas rester seul, je me contente du premier imbécile venu. Ah ! nous avons passé de si bons moments tous les deux : moi, la personne la plus intelligente de la ville, et lui qui occupe le cinquième rang ; et autant dire tout de suite qu’il est second parce que, après moi, il y a trois places vides.
Marguerite, à qui le baiser de Stefano avait rendu toute sa sérénité, eut pour Émilio un bon regard :
— C’est vrai, vous savez. Il me parle constamment de vous. Il vous aime beaucoup.
Angiolina au contraire dut trouver que la cinquième in-telligence de la ville, ce n’était pas grand-chose et elle réser-va toute son admiration à la première.
— Émilio m’a raconté que vous chantiez si bien. Chantez un peu. J’aimerais tant vous entendre.
— Il ne manquerait plus que ça ! Après dîner, moi, je me repose. J’ai la digestion aussi difficile qu’un serpent.
Seule Marguerite devina l’état d’esprit d’Émilio. Ses yeux, en se posant sur Angiolina, devinrent graves ; puis elle se pencha vers Émilio pour lui parler de Balli :
— Il est parfois brusque, c’est vrai, mais pas toujours ; et dans ses moments de brusquerie il n’inspire pas la terreur. On fait ce qu’il veut parce qu’on l’aime bien. (Et d’une voix
– 64 – modulée, elle ajouta :) Un homme qui pense n’a rien de commun avec ceux qui ne pensent pas.
On comprenait qu’en parlant de ces derniers elle son-geait à des hommes qu’elle n’avait que trop connus, et Émi-lio, distrait pour un instant de son douloureux embarras, la regarda avec compassion. Elle avait raison d’aimer chez les autres la force qui lui faisait défaut. Faible et douce comme elle était, elle n’aurait pu se défendre toute seule.
— Comme te voilà muet ! s’écria soudain Balli.
Puis, s’adressant à Angiolina, il demanda :
— Il est toujours comme ça pendant les longues soirées que vous passez ensemble ?
Et elle, oublieuse apparemment de ses hymnes d’amour, répondit avec mauvaise humeur :
— Que voulez-vous ? c’est un homme sérieux.
Balli eut la bonne intention de porter secours au pauvre Émilio et il improvisa une apologie un peu outrée :
— Pour ce qui est de la bonté, à lui le premier rang et à moi le cinquième. C’est le seul garçon avec qui j’aie jamais pu m’entendre. C’est mon alter ego, mon autre moi-même ; il pense comme moi… et il se range à mon avis aussitôt que je ne suis pas du sien.
L’esprit qui avait inspiré le début de ce petit discours s’était retiré avant la dernière phrase, où Stefano, avec un joyeux entrain, écrasait son ami sous le poids de sa propre supériorité. Émilio ne sut pas faire mieux qu’une ébauche de sourire.
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Puis il comprit que ce genre de sourire laissait trop devi-ner l’effort et, pour mieux jouer la désinvolture, il voulut dire quelque chose. On avait parlé en ville – il ne savait plus chez qui – de faire poser Angiolina pour une figure que Balli devait exécuter. Pour sa part, il n’y voyait aucun obstacle.
— C’est pour la tête seulement, dit-il à Angiolina comme s’il n’avait pas su qu’elle eût accordé davantage sans difficul-té.
Mais elle, un instant plus tôt, alors qu’il causait avec Marguerite, avait déjà accepté sans prendre son avis, et, tan-dis qu’il s’acheminait vers une péroraison aussi contrainte qu’inutile et déplacée, elle lui coupa brutalement la parole :
— Mais puisque j’ai déjà dit oui !
Balli remercia et dit qu’il ne manquerait pas d’en profi-ter, mais pas avant quelques mois car il avait beaucoup de travail. Il regarda longuement Angiolina, cherchant la pose qu’il lui ferait prendre. Elle devint rouge de plaisir. Si au moins Émilio avait trouvé un écho à sa souffrance ! Mais non. Marguerite n’était pas jalouse et elle aussi regardait An-giolina d’un œil d’artiste. Stefano, disait-elle, en ferait une belle chose. Et elle parla avec enthousiasme des surprises de l’art, de l’étonnement qu’elle éprouvait toujours à voir se dé-gager de l’argile une figure vivante.
Balli retrouva bien vite sa brusquerie :
— On vous appelle Angiolina ? Un diminutif, avec cette taille de sapeur ? Angiolina, je vous appellerai. Ou mieux Giolona !
Et depuis lors, il la nomma toujours ainsi, en appuyant sur ces larges voyelles et d’un ton qui était le mépris même.
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À l’étonnement d’Émilio, elle ne trouvait pas cela désa-gréable ; jamais elle ne s’en fâcha et quand Balli lui hurlait aux oreilles : « Giolona ! » elle riait comme si on l’eût cha-touillée.
Au retour, Balli chanta. Il avait une voix égale, d’un grand volume, mais qu’il adoucissait en la modulant avec goût, avec trop de goût même pour les chansonnettes vul-gaires qui composaient son répertoire. Ce soir-là, il en chan-ta une dont il ne put, en présence des deux femmes, articuler toutes les paroles. Mais ce qu’il ne dit pas, il sut fort bien le faire entendre par la malice et par la sensualité de l’œil et de la voix. Angiolina était ravie.
Il fallut enfin se séparer. Émilio et Angiolina s’arrêtèrent un instant pour regarder l’autre couple qui s’éloignait.
— Quel aveugle ! dit-elle. Comment peut-il aimer ce morceau de bois enfumé qui tient à peine debout ?
Le soir suivant, elle ne laissa pas à Émilio le temps de lui adresser les reproches qu’il avait médités dans la journée. Elle avait encore des choses à lui raconter, des choses éton-nantes. Le tailleur Volpini lui écrivait – elle avait oublié de prendre sa lettre – qu’il ne pourrait pas l’épouser avant un an. Un de ses associés s’opposait à son mariage, le mena-çant, s’il passait outre à sa défense, de rompre leur contrat et de le laisser sans capitaux.
— Il paraît que cet associé veut lui faire épouser une de ses filles, une petite bossue qui pour tout dire ne lui serait pas mal assortie. Mais Volpini assure que dans un an il n’aura plus besoin de l’argent des autres et qu’alors il m’é-pousera, moi. Tu comprends ? (Il n’avait pas compris.) Il y a encore ceci, ajouta-t-elle avec douceur et confusion : Volpini
– 67 – ne peut pas vivre une année entière dans le désir et l’attente…
Pour le coup, il comprit. Il protesta. Comment espérait-elle obtenir de lui pareil consentement ? Et d’autre part, qu’avait-il à objecter ?
— Quelles garanties auras-tu de sa loyauté ? demanda-t-il.
— Celles que je voudrai. Il est prêt à passer un contrat par-devant notaire.
Après un court silence il demanda encore :
— Quand ?
Elle rit :
— Dimanche prochain, il ne peut pas venir. Il veut tout disposer en vue du contrat qui sera prêt d’ici à quinze jours, et puis…
Elle éclata de rire et l’embrassa.
Elle serait sienne ! Ce n’est pas ainsi qu’il avait rêvé de la posséder, mais il l’embrassa à son tour avec effusion et chercha à se persuader qu’il était au comble du bonheur. Sans doute, il devait lui avoir de la reconnaissance. Elle l’aimait – ou enfin elle l’aimait lui aussi. De quoi aurait-il eu à se plaindre ?
Et puis… c’était peut-être la guérison tant espérée. Souillée par le tailleur, possédée par lui, Ange disparaîtrait ; elle serait morte ; et rien ne l’empêcherait plus de prendre du bon temps avec Giolona : d’être gai comme elle aimait que
– 68 – fussent les hommes, d’être indifférent et méprisant, comme Stefano Balli.
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