Senilità

Italo Svevo · Chapitre 3 sur 15

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Senilità

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III

 

 

Un soir, il avait rendez-vous avec elle à huit heures, mais à sept heures et demie il reçut un mot de Balli : il l’attendait à Chiozza et avait des communications très importantes à lui faire. Plusieurs fois déjà Émilio avait reçu des invitations de ce genre. Il s’en moquait. Il savait que leur seul but était de l’arracher à Angiolina. Cette fois pourtant, il se dit que ce se-rait un bon prétexte pour pénétrer dans la maison de la jeune fille. Cet être si important dans sa vie, il l’étudierait dans son milieu, parmi ses proches… Il conservait encore, dans son aveuglement, l’attitude d’un homme qui voit clair.

La maison d’Angiolina se dressait à quelques pas en re-trait de la via Fabio Severo. Haute et large, au milieu des champs, elle avait l’aspect d’une caserne. La loge du con-cierge était fermée et Émilio, un peu incertain de l’accueil qu’il allait recevoir, grimpa au second étage. « Certes, ce ne sont point là les dehors de la richesse », murmura-t-il comme pour fixer ses impressions. L’escalier paraissait avoir été construit à la hâte : pierres mal équarries, rampe de fer brut, murs blanchis à la chaux ; le tout propre, mais misérable.

Une petite fille d’environ dix ans lui ouvrit la porte. Blonde comme Angiolina, mais avec des yeux éteints, une face jaunâtre et anémique, elle portait un vêtement ridicule-ment long pour elle et mince comme une toile d’araignée.

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Elle ne sembla pas surprise à la vue d’un visage nouveau ; elle se contenta de croiser sur sa poitrine les deux côtés de sa camisole sans boutons.

— Bonjour, monsieur. Vous désirez ?…

Sa politesse cérémonieuse s’accordait mal à sa petite personne puérile.

— Mlle Angiolina est-elle ici ?

— Angiolina ! cria une femme qui, dans l’intervalle, s’était avancée du fond du corridor, un monsieur te de-mande.

C’était probablement cette douce mère auprès de la-quelle Angiolina avait tant désiré se réfugier après l’abandon de Merighi. Une vieille femme du peuple vêtue de couleurs vives mais un peu défraîchies, un grand tablier bleu à la taille et, sur la tête, un mouchoir bleu noué à la frioulane. Le vi-sage gardait bien quelques traces d’une beauté passée et même le profil rappelait celui d’Angiolina, mais l’ossature était forte et les traits immobiles, à l’exception de deux petits yeux noirs, inquiets comme ceux d’une bête attentive à se garer des coups de bâton.

— Angiolina ! cria-t-elle pour la seconde fois. Elle vient tout de suite, dit-elle à Émilio très poliment. (Puis, sans ja-mais le regarder en face, elle répéta à plusieurs reprises :) En attendant, asseyez-vous, monsieur, asseyez-vous.

Sa voix nasale n’était guère agréable. Au début de chaque phrase, elle hésitait, balbutiait, jusqu’au moment où, au contraire, une enfilade de mots sortaient de sa bouche dans un seul souffle sans chaleur.

 

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Mais déjà accourait Angiolina, habillée comme pour sor-tir. Apercevant Émilio elle se mit à rire et le salua avec cor-dialité.

— Oh ! monsieur Brentani ! Quelle bonne surprise !

Et, très à son aise, elle fit ces présentations : « Ma mère ; ma sœur. »

Oui, c’était bien la douce mère d’Angiolina. Émilio, heu-reux d’être si aimablement accueilli par elle, lui tendit la main, et la vieille, peu habituée à ces bonnes manières, al-longea le bras elle aussi, mais avec quelque retard ; elle n’avait pas compris du premier coup ce qu’on lui voulait et ses yeux de bête sauvage s’étaient d’abord posés sur Émilio avec une visible méfiance. Après la mère, la petite sœur ten-dit sa main droite, la gauche restant appuyée sur sa poitrine, et, ayant obtenu l’honneur qu’elle désirait, elle dit avec calme : « Merci. »

— Venez par ici, dit Angiolina ; et elle courut ouvrir une porte au bout du couloir.

Brentani, heureux, se trouva seul avec elle car la vieille et la fillette, après un dernier compliment, étaient restées de l’autre côté de la porte. Celle-ci fermée, Émilio oublia son rôle d’observateur. Il attira Angiolina contre lui.

— Non, dit-elle, j’ai mon père souffrant, il dort dans la chambre voisine.

— Je sais embrasser sans faire de bruit, répliqua-t-il ; et il appuya longuement ses lèvres sur les siennes, tandis qu’elle continuait à protester.

Il en résulta un baiser fractionné en cent morceaux et posé sur un souffle tiède.

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Lasse, elle se dégagea et alla ouvrir la porte.

— Maintenant asseyez-vous ici et soyez sage, parce que de la cuisine on nous voit.

Elle ne cessait pas de rire et lui, plus tard, la revit sou-vent ainsi, tout à la joie d’avoir joué à celui qu’elle aimait ce tour de gamine espiègle. Comme toujours, il lui avait passé le bras autour de la tête, en sorte que sur ses tempes volaient des mèches en désordre. Il caressa du regard ces traces vi-sibles de sa caresse.

Il eut enfin le loisir d’examiner la chambre. La tapisserie n’était pas trop neuve, mais les meubles, si l’on songeait à l’escalier, au corridor, aux vêtements de la mère, décelaient une aisance qui surprenait. Siège, lit et armoire de noyer ; un couvre-lit à larges franges ; dans un coin, un vase énorme rempli de grosses fleurs artificielles ; sur les murs, groupées avec soin, des photographies en grand nombre. En somme : du luxe.

Il regarda les photographies : un vieillard en posture de grand homme froissait une liasse de papiers. Émilio sourit. Angiolina présenta :

— Mon parrain.

Un jeune garçon vêtu comme un ouvrier endimanché ; figure énergique, regard hardi.

— Le parrain de ma sœur, dit Angiolina ; et celui-ci, le parrain de mon plus jeune frère.

Et elle désigna le portrait d’un autre jeune homme, plus doux et plus fin que le premier.

— Il y en a encore ? demanda Émilio.

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Mais la plaisanterie mourut sur ses lèvres, car il venait de découvrir, l’une à côté de l’autre, les photographies de deux personnages qu’il connaissait bien : Leardi et Sorniani ! Sorniani, jaune même sur le papier, le regard torve, semblait continuer, de son mur, à dire du mal d’Angiolina. L’autre photographie était meilleure ; elle reproduisait toutes les gradations du clair-obscur et le beau Leardi semblait peint en couleurs. Il était debout et désinvolte ; ses mains libres et dégantées ne cherchaient pas bêtement l’appui d’une table ; il semblait entrer dans un salon ou quelqu’un l’attendait, une femme peut-être. Il regardait Émilio avec un air protecteur, naturel à son beau visage d’adolescent, et Émilio dut détour-ner les yeux, plein de rancœur et d’envie.

Angiolina ne comprit pas tout de suite pourquoi le front d’Émilio s’était assombri à ce point. Pour la première fois, brutalement, il trahit sa jalousie :

— Il ne me plaît guère de trouver tant d’hommes dans cette chambre à coucher.

Puis, la voyant stupéfaite du reproche (elle se sentait tel-lement innocente !) il adoucit sa phrase :

— Je te l’ai déjà dit depuis longtemps ; il n’est pas con-venable que tu sois entourée par tous ces individus ; ils peu-vent te nuire. Le seul fait de les connaître te compromet.

Une grande hilarité se peignit soudain sur son visage et elle déclara qu’elle était ravie de le voir jaloux.

— Jaloux de ces gens-là ! ajouta-t-elle, redevenant sé-rieuse et avec une moue de reproche. Oh ! en quelle estime me tiens-tu donc ? (Par malheur, alors qu’il était sur le point de se rassurer, elle commit une faute.) À toi, je te donnerai non pas une, mais deux de mes photos.

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Et elle courut à son armoire pour les prendre. Donc tous les autres possédaient une photographie d’Angiolina. Elle l’avait avoué, il est vrai, avec une ingénuité telle qu’il n’osa pas la gronder. Mais après, ce fut encore pis.

S’efforçant de sourire, il contemplait les deux portraits qu’elle lui avait présentés avec une révérence moqueuse. Le premier, de profil, était l’œuvre d’un des meilleurs photo-graphes de la ville ; l’autre était un très bon instantané, où l’on admirait plus, toutefois, l’élégance de la robe garnie de dentelle – la robe qu’elle portait le jour de leur rencontre ! – qu’un visage défiguré par l’effort de tenir les yeux ouverts face au soleil.

— Qui a pris celui-ci, demanda Émilio, Leardi, peut-être ?

Il se souvenait d’avoir vu souvent Leardi un appareil photographique sous le bras.

— Pas du tout ! répliqua-t-elle, jaloux que vous êtes ! C’est un homme sérieux et marié : le peintre Datti !

Marié, oui, mais sérieux ?…

— Je ne suis pas jaloux, dit Brentani d’une voix grave, mais je suis triste, très triste.

Et voici que parmi les photographies il découvrait en-core celle de Datti, un grand barbu roux, le modèle préféré de tous les peintres de la ville. Aussitôt Émilio, avec une douleur aiguë, se souvint d’une phrase de cet homme-là : « Les femmes que je fréquente ne sont pas dignes de consti-tuer un tort envers mon épouse ! »

Il n’avait plus besoin de chercher des preuves. Elles lui tombaient sur le dos, l’écrasaient, et Angiolina, dans sa ma-

– 33 – ladresse, s’appliquait à les mettre en pleine lumière, en plein relief ! Humiliée et offensée, elle murmura :

— C’est Merighi qui m’a fait connaître tous ces gens.

Elle mentait. Il n’était pas croyable que Merighi, com-merçant laborieux, eût connu tant de jeunes oisifs et d’artistes ou que, les connaissant, il eût pris soin de les pré-senter à sa future femme.

Il la regarda longuement, d’un œil inquisiteur, comme s’il la voyait pour la première fois, et elle comprit l’impor-tance de ce regard. Un peu pâle, elle baissait la tête et atten-dait. Mais soudain Brentani eut conscience du peu de droits qu’il avait d’être jaloux. « L’humilier ? la faire souffrir ? Non, jamais ! » Doucement, pour lui montrer qu’il l’aimait encore (il sentait bien qu’il venait de lui laisser croire le contraire), il voulut l’embrasser.

Elle parut soudain radoucie, mais elle recula et le conju-ra de se tenir tranquille. Lui, s’étonna de se voir refuser un baiser si riche de sens et finit par s’emporter beaucoup plus loin qu’il n’avait fait jusque-là.

— J’ai tant de péchés sur la conscience, dit-elle avec le plus grand sérieux, qu’il me sera bien difficile aujourd’hui d’obtenir l’absolution. Par ta faute je vais me présenter à mon confesseur avec une âme mal préparée.

Dans le cœur d’Émilio l’espérance ressuscita. Quelle douce chose que la religion. Il l’avait chassée de son foyer et du cœur d’Amélie – ç’avait même été la grande tâche de son existence ! – mais la retrouvant chez Angiolina, il la salua avec une joie ineffable. Dans cette pieuse atmosphère, les portraits d’hommes pendus au mur lui parurent moins agres-sifs et, en se retirant, il baisa avec respect la main d’Angio-

– 34 – lina, qui accepta cet hommage rendu, pensait-elle, à sa vertu. Toutes les preuves recueillies pour l’accabler étaient brûlées à la flamme d’un cierge.

Le seul résultat de sa visite fut donc qu’il apprit le che-min de cette maison. Il prit l’habitude d’apporter chaque ma-tin à Angiolina des gâteaux pour son petit déjeuner. Il passait encore là une heure bien agréable. Il serrait contre lui ce corps magnifique à peine sorti du lit ; à travers le léger vête-ment du matin il en sentait la tiédeur et avait l’illusion d’un contact direct avec la chair nue. L’enchantement de la reli-gion s’était bientôt évanoui, car celle d’Angiolina n’était pas telle qu’elle pût protéger et défendre ce qui ne se défendait pas de soi-même, mais d’autre part les soupçons féroces du premier jour ne surgirent plus du cœur d’Émilio. Dans cette chambre, il avait mieux à faire qu’à examiner les quatre murs.

Angiolina eût volontiers continué à feindre une piété dont elle avait si bien tiré avantage, mais elle n’y réussit pas et en arriva assez vite à la bafouer sans pudeur. Saoule de baisers, elle repoussait Émilio en lui disant : Ite missa est, sa-lissant à plaisir une idée mystique exprimée à diverses re-prises, mais toujours très sérieusement, par Émilio à l’heure des séparations. Demandait-il une petite faveur, elle exigeait un Deo gratias ; devenait-il entreprenant, elle criait Mea cul-pa, ou, si elle ne voulait pas entendre parler d’une chose, Li-bera nos Domine.

Émilio cependant tirait une satisfaction complète de l’incomplète possession de cette femme, et il ne tenta d’aller plus loin que par crainte de devenir un objet de raillerie pour tous ces hommes qui le regardaient. Elle se défendit énergi-quement : ses frères l’auraient tuée. Un jour qu’il se montrait

 

– 35 – plus pressant, elle pleura. Il ne l’aimait pas puisqu’il ne vou-lait pas la rendre heureuse. Dès lors, tranquille et rassuré, il renonça à ses offensives : elle n’avait appartenu à personne et il pouvait être certain qu’il n’exciterait pas la moquerie.

 

Toutefois elle lui promit formellement qu’elle serait sienne aussitôt qu’elle pourrait se donner à lui sans l’exposer ni s’exposer elle-même à des ennuis sérieux. Elle parlait de cela comme de la chose la plus naturelle du monde. Elle ébaucha même un projet admirable : il fallait trouver un tiers sur qui retomberait tout le dommage éventuel, et tout le sou-ci, sans parler du ridicule. Émilio écoutait, ravi, ces propos qui chantaient à son oreille comme des déclarations d’amour. Il avait peu de chances de mettre la main sur ce tiers complaisant souhaité par Angiolina, mais du moins pouvait-il se reposer en toute tranquillité dans son propre sentiment. Elle était telle en vérité qu’il l’avait voulue : elle lui donnait un amour sans chaînes et sans périls.

 

Pour le moment, à cet amour, il est certain qu’il consa-crait toute sa vie. Il ne pensait qu’à cela ; il n’écrivait plus ; même son travail au bureau, il était incapable de le faire proprement. Mais tant mieux. Il vivait des jours vraiment rares et, par la suite, ce serait une joie encore que de revenir au calme de jadis. Féru d’images, il se représentait sa propre vie comme une route droite et uniforme, suivant une large vallée ; après la rencontre d’Angiolina le chemin devenait si-nueux, s’engageait dans une région accidentée, boisée et fleurie. Court passage après lequel il redescendait vers la plaine facile et sûre, rendue moins ennuyeuse grâce au sou-venir d’une course, fatigante certes mais exquise, à travers les coteaux.

 

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Un jour, elle l’avisa qu’elle devait aller travailler dans une famille de sa connaissance, chez les Deluigi. M me Deluigi était une excellente femme ; elle avait une fille, ancienne amie d’Angiolina, et un vieux mari. Tous étaient très gentils pour elle. Pas de jeunes gens dans la maison. « J’y vais très volontiers ; j’y passe des journées plus agréables que chez nous. » Émilio n’eut rien à redire et se résigna à la voir moins souvent le soir. Elle sortait tard de cette maison et ce n’était plus la peine de se retrouver ensuite.

Il eut donc de nouveau des soirées à consacrer à son ami et à sa sœur. Il essayait toujours de les tromper, comme il se trompait lui-même sur l’importance de son aventure ; il ex-pliquait à Balli qu’il était très content qu’Angiolina fût occu-pée le soir de temps en temps ; de la sorte il ne l’avait pas toute la journée sur le dos. Mais Balli, peu crédule, le faisait rougir rien qu’en le scrutant de son œil calme et Émilio, ne sachant plus où cacher sa passion, se moquait d’Angiolina, rapportait quelques observations, d’ailleurs exactes, qu’il avait faites sur son compte, mais qui, à vrai dire, ne signi-fiaient nullement que sa tendresse fût atténuée. Il en riait d’un air assez dégagé, mais Balli, qui le connaissait, sentait bien que ses paroles sonnaient faux et le laissait rire tout seul.

Elle affectait de prononcer à la toscane et il en résultait un accent bizarre, moins toscan que britannique. « Tôt ou tard, disait Émilio, je la corrigerai de ce défaut qui me donne sur les nerfs. » Elle inclinait toujours la tête sur l’épaule droite : « Signe de vanité, selon Gall », observait Émilio ; et, avec le sérieux du savant qui analyse une donnée expéri-mentale, il ajoutait : « Qui sait s’il n’y a pas dans les théories de Gall plus de vérité qu’on ne croit généralement ? » Elle était gourmande ; elle mangeait beaucoup et elle aimait la

– 37 – bonne chère – celui qui l’aura à sa charge sera à plaindre ! Ici Émilio mentait effrontément, car il aimait autant la voir manger que la voir rire. Les faiblesses qu’il raillait étaient celles qui, chez elle, le charmaient le plus. Il avait été très impressionné, un jour, par un mot d’Angiolina. Parlant d’une femme très laide et très riche, elle avait laissé échapper cette exclamation : « Riche ? alors pas laide ! » Elle qui tenait tant à la beauté, l’humiliait devant cette autre puissance… Quelle femme vulgaire ! Et, avec Balli, il en riait.

À force de jouer deux rôles, l’un devant Angiolina, l’autre devant Balli, Émilio avait fini par créer en lui deux personnages qui vivaient tranquillement côte à côte et qu’il ne se souciait pas de mettre d’accord. Au fond, il ne mentait pas plus ici que là. En refusant d’avouer son amour il se sen-tait à l’abri, un peu comme l’autruche qui cache sa tête pour ne pas voir le chasseur. En revanche, quand il se trouvait avec Angiolina, il s’abandonnait à son sentiment. Pourquoi aurait-il dû en diminuer la force et la joie par une résistance qui n’avait aucune raison d’être, puisqu’il ne courait aucun péril ? Non seulement il désirait, mais il aimait ! À la voir ainsi, privée de défense, comme certaines bêtes le sont, par une nature avare, il sentait s’émouvoir en son cœur quelque chose qui ressemblait à une affection paternelle. Le défaut d’intelligence était une faiblesse de plus, qui appelait les ca-resses, sollicitait la protection.

Ils se rencontrèrent au Champ-de-Mars juste au moment où, irritée de ne pas l’avoir trouvé au rendez-vous, elle se disposait à s’en aller. C’était la première fois qu’il l’avait fait attendre, et d’ailleurs, montre en main, il lui prouva qu’il n’était pas en retard. Radoucie, elle reconnut que ce soir-là elle était particulièrement pressée de le revoir et qu’elle avait

 

– 38 – devancé l’heure. Il lui arrivait des choses si étranges et elle avait tant à lui raconter. Elle se pendit gentiment à son bras.

— Hier, tu ne sais pas comme j’ai pleuré !

Et elle essuya des larmes, invisibles dans la nuit. Elle ne voulut rien lui dire avant qu’ils n’eussent atteint la terrasse où ils montèrent en se donnant le bras, par la longue avenue obscure. Il n’avait aucune hâte d’y arriver. La nouvelle qu’il allait apprendre ne pouvait être mauvaise, puisque Angiolina se montrait plus affectueuse que jamais. Il s’arrêta plusieurs fois pour l’embrasser à travers sa voilette.

Il la fit asseoir sur le petit mur et, s’appuyant légèrement sur elle, tint son parapluie ouvert pour la protéger de la pluie fine et pénétrante qui, depuis des heures, ne cessait pas de tomber.

— Je suis fiancée, dit-elle avec un effort pour donner la note sentimentale, effort brisé soudain par une grande envie de rire.

— Fiancée ! murmura Émilio d’abord incrédule au point que sa première pensée fut de rechercher quelles pouvaient être les raisons de ce mensonge.

Il la regarda en face et, malgré l’obscurité, il découvrit dans son attitude l’émotion qui n’était plus dans ses paroles. Il fallait que ce fût vrai. À quoi rimerait un mensonge ? Ils l’avaient donc trouvé ce « tiers » dont ils avaient besoin !

— Tu es content, maintenant ? demanda-t-elle d’une voix câline.

Elle était loin de soupçonner ce qui se passait dans son âme, et lui, par pudeur, ne laissa pas échapper les mots qui lui brûlaient les lèvres. Mais quant à simuler la joie qu’elle

– 39 – s’attendait à lui voir témoigner, impossible ! Sa douleur était si aiguë qu’il ne se rappelait pas qu’en d’autres circonstances il s’était complu à entendre Angiolina parler de ce projet. Elle dut raviver ses souvenirs. Oui, ce beau plan, l’entendre exposer par Angiolina, c’était pour lui comme une caresse. Et que de fois il en avait rêvé la réalisation. Que de bonheur il en avait espéré ! Mais aussi, combien d’autres plans du même ordre avaient passé dans sa cervelle sans laisser de trace… Au cours de sa vie, il avait tout rêvé : le vol, le meurtre, le stupre. Le courage et la force du criminel, et sa perversité, il se les était attribués en songe, ainsi d’ailleurs que les bénéfices du crime, y compris, bien entendu, celui de l’impunité. Après quoi, satisfait du rêve, il avait constaté que rien autour de lui n’avait souffert de ses chimériques ravages et, la conscience en repos, s’était calmé : son délit ne faisait tort à personne ! Aujourd’hui au contraire, le rêve était deve-nu réalité et lui, lui qui l’avait voulu, s’étonnait, incapable de reconnaître dans cette réalité le visage du rêve.

— Et tu ne me demandes pas qui j’épouse ?

Résolu soudain, il dressa la tête :

— L’aimes-tu ?

— Comment peux-tu poser une telle question ? s’écria-t-elle stupéfaite.

Et pour toute réponse elle baisa la main d’Émilio, celle qui tenait le parapluie.

— Alors ne l’épouse pas ! s’écria-t-il.

Il dut s’expliquer à lui-même cette injonction brutale. Il possédait déjà Angiolina, il ne la désirait plus. Fallait-il, pour

 

– 40 – la posséder d’une façon différente, la donner à un autre ? La voyant de plus en plus surprise il chercha à la persuader :

— Avec un homme que tu n’aimes pas, comment pour-rais-tu être heureuse ?

Mais elle ne connaissait pas ces hésitations. Pour la première fois, elle se plaignit de sa famille. Ses frères ne fai-saient rien ; son père était malade. Comment en sortir ? La maison n’était pas gaie. Lui ne l’avait vue que le jour quand les hommes étaient dehors. À peine rentrés, ils se disputaient entre eux, avec sa mère, avec ses sœurs. Évidemment Volpi-ni, modeste tailleur quadragénaire, n’était pas le mari qu’elle s’était souhaité, mais il était doux et bon, et, avec le temps, elle arriverait peut-être à l’aimer. Elle n’avait aucune chance de trouver mieux :

— Toi, tu m’aimes, n’est-ce pas ? Eh bien, tu n’admets pas la possibilité de m’épouser.

Il se troubla à l’entendre faire ainsi allusion, sans ran-cune, à son égoïsme.

Soit. Elle faisait peut-être une bonne affaire. Faible comme toujours, il renonça à la convaincre et, pour demeu-rer d’accord avec elle, il entreprit de se convaincre lui-même.

Elle avait connu Volpini chez Mme Deluigi. Un petit homme.

— Il m’arrive là – et elle montra en riant son épaule. Un joyeux compagnon. Il dit qu’il est de petite taille, mais plein d’un grand amour.

Et, craignant soudain qu’Émilio (c’était lui faire tort !) pût être mordu par la jalousie, elle se hâta d’ajouter :

 

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— Laid au possible. Une figure couverte de poils jaunes, couleur paille séchée. La barbe lui vient jusqu’aux yeux, jusqu’aux lunettes pour mieux dire. (L’atelier de Volpini était à Fiume, mais il avait dit qu’après son mariage il permettrait à sa femme de venir passer une journée à Trieste chaque semaine.) En attendant il n’était presque jamais là et on pourrait continuer à se voir en toute tranquillité.

— Mais nous serons très prudents, dit-il. (Et il insista :) Très, très prudents.

Si vraiment ce mariage devait être son bonheur mieux vaudrait même, peut-être, renoncer à se voir pour ne pas en compromettre le succès ? Pour calmer sa conscience in-quiète, il eût été capable de n’importe quel sacrifice. Il prit la main d’Angiolina, y appuya son front et, dans cette posture d’adorateur, il lui dit toute sa pensée :

— Pour ne pas te nuire, je saurais renoncer à toi.

Peut-être comprit-elle : elle ne fit plus allusion à la trahi-son qu’ils avaient concertée et cette réserve fut cause que leur amour, ce soir-là, eut une douceur insolite. Pour un ins-tant, pour une seule fois, elle se montra à la hauteur des sen-timents d’Émilio. Elle ne commit pas une fausse note ; elle évita même de lui dire qu’elle l’aimait. Lui allait caressant sa propre souffrance. La femme qu’il chérissait n’était pas seu-lement inerte et désarmée, elle était perdue. D’un côté elle se vendait, de l’autre elle se donnait. Oh ! comment oublier cette envie de rire qu’elle avait laissé voir au début de leur entretien. Si elle se préparait de la sorte à l’événement le plus important de sa vie, comment se conduirait-elle, plus tard, vis-à-vis d’un homme qu’elle n’aimait pas ?

 

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Elle était perdue ! Il l’avait saisie de son bras gauche ; il la tenait serrée, serrée, inclinant la tête vers ses genoux et il murmurait avec plus de pitié que d’amour : « Pauvre pe-tite ! » Ils demeurèrent longtemps ainsi ; puis elle se pencha à son tour et, doucement, pour qu’il ne s’en aperçût point, elle le baisa aux cheveux. Jamais, durant leur liaison, elle n’eut un geste plus gentil que celui-là.

Après quoi, tout devint brutal, horrible. La pluie fine et monotone qui avait accompagné la douleur d’Émilio de sa note triste – tantôt compatissante, tantôt indifférente, mais toujours d’une grande douceur – se transforma soudain en une violente averse. Le souffle de vent froid qui, de la mer, venait bouleverser l’atmosphère humide les secouait mainte-nant et les arrachait tous deux à la rêverie qui un instant les avait bercés. Angiolina, pleine d’épouvante à l’idée que sa robe serait trempée, se mit à courir, refusant le bras d’Émilio : elle avait besoin de ses deux mains pour tenir son parapluie face au vent. La lutte qu’elle soutenait la rendit de méchante humeur et elle ne voulut même pas fixer la date de leur prochaine rencontre : « Pour le moment, tâchons de ren-trer chez nous ! »

Il la vit sauter dans un tramway et, de l’obscurité où elle le laissait, il découvrit, dans la lumière jaune de la voiture, son beau front irrité et ses deux yeux tendus pour vérifier les dégâts de sa toilette.

 

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