Senilità

Italo Svevo · Chapitre 12 sur 15

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Senilità

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XII

 

 

Rentré chez lui, debout dans la salle à manger, le cha-peau à la main, il ne savait que faire. Une heure d’ennui, une heure de muet tête-à-tête avec sa sœur… Et s’il y échappait pour ce soir ? Au milieu de cette hésitation, il entendit, pro-venant de la chambre d’Amélie, un bruit de syllabes con-fuses, puis toute une phrase :

— Hors d’ici, vilaine bête !

Il sursauta. La voix était très altérée, comme par la fa-tigue ou l’émotion ; elle ressemblait à celle de sa sœur, mais comme un cri qu’on pousse involontairement peut ressem-bler à la modulation de la parole. Dormait-elle ou rêvait-elle tout éveillée ?

Avec précaution, il ouvrit la porte et fut témoin d’un spectacle tel qu’il ne put jamais en détruire en lui le souve-nir. Il suffit, sa vie durant, que le moindre détail de cette scène se reproduisît et affectât ses sens pour que son esprit, aussitôt, la reconstituât tout entière, en éprouvât l’épou-vante, l’horreur. Un groupe de campagnards passait dans une rue voisine en chantant, et depuis, ces chants mono-tones arrachèrent toujours des larmes à Émilio. Tous les sons qu’il percevait étaient monotones, sans chaleur, dé-pourvus de sens. Dans un appartement voisin un amateur

– 214 – maladroit massacrait au piano une valse vulgaire. Cette valse, ainsi jouée (il la réentendit souvent) devint pour lui une marche funèbre. L’heure qui, au moins, était joyeuse s’attrista dans son souvenir. Il était à peine plus de midi et les fenêtres d’en face renvoyaient dans la chambre un reflet de soleil éblouissant. Or cet instant se lia dans sa mémoire à une sensation de froid horrible et d’obscurité.

Les vêtements d’Amélie gisaient épars sur le sol ; un ju-pon empêchait d’ouvrir la porte toute grande ; sous le lit, on apercevait d’autres hardes ; une chemisette était prise entre les deux battants de la fenêtre fermée et une paire de chaus-sures avait été posée avec un soin visible au beau milieu de la table.

Amélie, assise au bord du lit, couverte seulement d’une chemise courte, ne s’était pas aperçue de l’entrée de son frère et continuait à frotter à deux mains ses jambes maigres comme des bâtons. Émilio regardait avec surprise et dégoût cette nudité pareille à celle d’un enfant mal nourri.

Il ne comprit pas tout de suite qu’elle délirait. Il enten-dait bien sa respiration haletante, accompagnée d’un mou-vement du buste et des flancs, mais il l’attribuait à la position pénible d’Amélie. Sa première réaction fut la colère. À peine libéré d’Angiolina, il trouvait sa sœur, toute prête à lui don-ner d’autres ennuis, d’autres chagrins.

— Amélie, que fais-tu ? lui demanda-t-il d’un ton sévère.

Elle ne l’entendit pas. En revanche, elle devait entendre le piano voisin car elle se frictionnait les jambes en mesure, au rythme de la valse.

Épouvanté par l’évidence du délire, il répéta faiblement :

 

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— Amélie ! et lui posa la main sur l’épaule.

Alors elle se tourna. Elle regarda d’abord cette main dont elle avait ressenti le contact, puis elle le regarda lui, bien en face, mais son œil, ravivé par la fièvre, n’exprimait rien sinon l’effort qu’elle faisait pour voir ; elle avait les joues enflammées, les lèvres violacées, sèches, informes comme une vieille plaie désormais incicatrisable. L’œil se porta en-suite vers la fenêtre inondée de soleil et aussitôt, blessé peut-être par la lumière excessive, il revint aux jambes nues où, attentif et curieux, il se fixa.

— Amélie ! cria-t-il ; mais par ce cri, qui eût pu la rappe-ler à elle, il ne disait que son effroi.

L’homme faible craint le délire et la folie comme des ma-ladies contagieuses. Émilio dut prendre beaucoup sur lui pour ne pas s’enfuir. Triomphant néanmoins de sa répulsion il toucha de nouveau l’épaule de sa sœur :

— Amélie ! Amélie ! cria-t-il encore.

Il appelait au secours.

Il se sentit un peu soulagé en s’apercevant qu’elle l’avait entendu. Elle le regarda une seconde fois, pensive ; elle sem-blait chercher à comprendre la raison de ces cris et du con-tact réitéré de cette main. Elle parut aussi avoir conscience de l’oppression qui la tourmentait et elle se toucha la poi-trine. Puis elle oublia son oppression et cessa de voir Émilio.

— Oh ! toujours ces bêtes ! et sa voix altérée annonçait des pleurs.

Elle recommença à se frotter les jambes, puis, d’un mouvement brusque, elle se pencha comme pour saisir un animal sur le point de lui échapper. Elle se trouva avec un

– 216 – doigt de pied dans la main droite ; et elle le serra et leva son poing fermé comme si elle tenait quelque chose. Mais sa main était vide, comme elle put le constater en l’examinant à plusieurs reprises. Elle se pencha de nouveau pour se livrer encore à cette étrange chasse. Un frisson la saisit alors et Émilio pensa qu’il fallait la coucher dans son lit. L’idée qu’il serait peut-être obligé d’user de violence le fit frémir. En réa-lité l’opération fut très facile, car à la première pression im-périeuse de sa main, elle obéit ; elle porta ses jambes sur le lit, sans pudeur, l’une après l’autre et se laissa couvrir. Par un inexprimable scrupule, elle s’accouda sur l’oreiller comme si elle ne voulait pas se mettre tout à fait à l’aise ; mais bientôt, incapable de résister dans cette position, elle s’abandonna et, pour la première fois, exprima sa douleur par une exclamation intelligible :

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu !

— Enfin que t’est-il arrivé ? demanda Émilio qui, pour ce seul mot sensé, croyait déjà pouvoir lui parler comme à une personne disposant de sa raison !

Elle ne répondit pas, occupée maintenant à fouil-ler sous ses couvertures. Elle se pelotonna, tendit les mains vers ses jambes et, pour mieux faire réussir la ruse et prendre au piège ces bêtes et ces choses qui la torturaient, elle arriva à rendre sa respiration moins bruyante. Quand elle retira ses mains, elle constata, et toujours avec la même surprise incrédule, qu’elles étaient vides. Un instant, sous ses couvertures, son angoisse fut telle qu’elle lui fit oublier l’angoisse physique, pourtant très vio-lente, de l’oppression.

— Te sens-tu mieux ? fit Émilio.

 

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Il lui parlait avec douceur ; sa voix avait même un ac-cent de prière. Il tâchait d’oublier le sentiment pénible qu’il avait éprouvé quand il avait cru devoir user de la force. Il s’inclinait vers elle pour qu’elle pût l’entendre sans fatigue.

Elle le regarda longuement, lui exhalant au visage un souffle fréquent et faible. Elle le reconnut. La chaleur du lit devait lui avoir ouvert les sens. Le délire la reprit ensuite, mais à cet instant, sans aucun doute, elle le reconnut. Évi-demment elle allait mieux.

— Quittons-nous cette maison, maintenant ? avait-elle dit en détachant les syllabes pour se faire comprendre.

Elle avait allongé une jambe hors du lit, mais Émilio la lui ayant fait rentrer sous les couvertures, en déployant même plus de force qu’il n’en eût fallu, elle se résigna aussi-tôt et oublia le but de sa tentative.

Elle la répéta un peu après, mais avec moins d’énergie : elle semblait avoir conscience qu’elle devait être couchée et qu’on lui interdisait de sortir du lit. À présent, elle parlait. Elle se figurait avoir changé de maison. Elle avait beaucoup à faire, énormément à faire pour tout mettre en ordre.

— Mon Dieu ! Comme tout est sale ici ! Je m’en étais bien aperçue, mais tu as voulu venir. Et maintenant ? Nous partons ?

Il chercha à la calmer en entrant dans son jeu. Il la flat-tait, il lui disait qu’il ne trouvait pas que tout fût si sale et que, puisqu’ils étaient dans cette maison, mieux valait y res-ter.

Amélie perçut ces paroles ; elle en perçut d’autres aussi qu’il n’avait pas prononcées.

 

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— Puisque tu le veux, soit. Restons, mais… toute cette saleté…

Deux larmes jaillirent de ses yeux, jusqu’alors secs. Elles roulèrent sur ses joues enflammées, comme deux perles.

Ce chagrin fut bientôt oublié, mais le délire lui en créa de nouveaux. Elle était allée à la poissonnerie et n’avait pas trouvé de poisson :

— Je n’y comprends rien. Pourquoi tiennent-ils une poissonnerie s’ils n’ont pas de poisson ? Ils m’ont tant fait marcher ! Tant ! Et par ce froid !

Ils avaient expédié toute leur marchandise et il ne restait plus de poisson pour elle. Ce contretemps devenait la cause de son angoisse. Le halètement rythmait sa voix très faible et ses discours étaient interrompus de temps à autre par un grognement douloureux.

Il ne l’écoutait plus. Il fallait sortir coûte que coûte, trou-ver le moyen d’appeler un docteur. Toutes les idées que lui suggérait son désespoir, il les examina comme s’il eût été possible de les mettre à exécution. Il chercha des yeux au-tour de lui une corde pour attacher la malade dans son lit avant de la laisser seule ; il fit un pas vers la fenêtre pensant pouvoir appeler au secours et pour finir, oubliant qu’Amélie ne le comprenait pas, il se mit à lui parler pour obtenir d’elle la promesse qu’elle se tiendrait tranquille durant son ab-sence. En lui remontant doucement les couvertures jusqu’aux épaules, il lui disait :

— Tu ne bougeras pas. Tu me le promets ?

 

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Mais voici qu’elle parlait de vêtements. Elle en avait pour une année, en sorte que, d’une année entière, elle n’avait pas à faire de dépenses.

— Nous ne sommes pas riches, mais nous avons ce qu’il nous faut, tout ce qu’il nous faut.

Bien sûr, Mme Birlini pouvait les regarder de son haut ; elle était plus riche qu’eux. Toutefois Amélie était heureuse que cette femme fût riche, car elle avait de la sympathie pour elle. Et ce balbutiement se prolongeait, puéril et bon. C’était une chose déchirante que de l’entendre se dire heureuse au milieu de telles souffrances.

Il était urgent de prendre une décision. Le délire n’avait provoqué chez Amélie ni un geste ni un mot violent ; et Émi-lio, s’arrachant à la stupeur qui l’avait saisi au moment où il était entré dans cette chambre, sortit et descendit en courant l’escalier. Il aviserait le concierge, puis il irait prendre conseil d’un docteur et au besoin de Balli. Il ne savait pas encore ce qu’il ferait, mais il fallait se hâter, il fallait sauver cette mal-heureuse. Ah ! quelle tristesse dans le souvenir de sa pi-toyable nudité !

Sur le palier, il s’arrêta, hésitant. Il aurait voulu retour-ner chez Amélie, s’assurer qu’elle n’avait pas déjà profité de son absence pour se livrer à un délire plus actif. Il se pencha, la poitrine appuyée sur la rampe, cherchant à voir si per-sonne, par hasard, ne montait. Il se plia en deux pour voir plus loin, mais à ce moment précis son esprit, le temps d’un éclair, chavira. Oubliant sa sœur qui peut-être agonisait à deux pas de lui, il se souvint que, dans cette même position, il avait coutume d’attendre Angiolina. Cette pensée s’empara de lui avec une telle puissance qu’il tendit son regard vers le bas de l’escalier pour guetter l’apparition non plus d’un se-

– 220 – cours pour Amélie, mais de la fraîche figure de sa maîtresse. Il se redressa avec dégoût.

Une porte, à l’étage au-dessus, s’ouvrit puis se referma. Quelqu’un descendait. Du secours ! D’un seul bond, il sauta jusqu’au palier à mi-étage et se trouva en face d’une per-sonne grande et forte. Grande, forte et brune. Une femme. Il n’en vit pas plus, mais il trouva du premier coup les mots qui convenaient.

— Oh ! madame, je vous en prie, aidez-moi. Ce que je vous demande, je le ferais pour n’importe lequel de mes semblables.

— Vous êtes monsieur Brentani ? dit une voix douce ; et la personne brune qui, à vrai dire, avait déjà esquissé un mouvement de fuite, s’arrêta.

Il raconta comment, à son retour chez lui, il avait trouvé sa sœur en proie à un tel accès de délire qu’il n’osait la lais-ser seule pour aller chercher le médecin.

— Mlle Amélie ? La pauvre ! Je vous suis, monsieur, bien volontiers.

Elle descendit. Émilio remarqua sa toilette de deuil et pensa qu’elle devait être religieuse. Après une légère hésita-tion il lui dit :

— Dieu vous le rende.

Elle le suivit dans la chambre de la malade. Quand ils traversèrent la salle à manger, une angoisse indicible étrei-gnit Émilio. Qui sait quel nouveau spectacle l’attendait ? Au-cun bruit ne venait de la pièce voisine : pourtant il lui sem-blait que la respiration d’Amélie devait être entendue de toute la maison.

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Il la trouva dans son lit, face au mur. Elle parlait, cette fois, d’un incendie. Elle voyait des flammes. Ces flammes ne la brûlaient pas mais lui envoyaient une chaleur terrible. Il se pencha sur elle et, pour éveiller son attention, il posa un bai-ser sur ses joues brûlantes. Elle se retourna vers lui, et lui, avant de partir, voulut voir quelle serait sa réaction en pré-sence de la dame brune à qui il allait la confier. Amélie jeta sur la nouvelle venue un regard plein d’indifférence.

— Je la remets entre vos mains, dit Émilio.

Il n’avait rien à craindre. Cette dame avait l’air très doux ; ses petits yeux regardaient Amélie avec une pitié ma-ternelle.

— Votre sœur me connaît, dit-elle (et elle s’assit à côté du lit). Je suis Hélène Chierici, j’habite au troisième étage. Vous ne vous souvenez pas du jour où elle m’a prêté un thermomètre pour prendre la température de mon fils ?

Amélie la regarda :

— Oui, mais ça brûle et ça brûlera toujours.

— me Non, ça ne brûlera pas toujours, dit M Hélène com-patissante, l’œil humide, avec un bon sourire d’encoura-gement.

Elle pria Émilio de lui donner, avant de partir, une carafe d’eau et un verre. Pour Émilio, ce ne fut pas une petite affaire que de trouver ces objets dans une maison où il s’était tou-jours laissé servir avec l’insouciance d’un homme qui vit à l’hôtel.

Amélie ne comprit pas tout de suite que ce verre lui était offert pour la rafraîchir ; puis elle but à petites gorgées, avi-dement. Quand elle se laissa retomber sur l’oreiller, elle

– 222 – trouva un nouveau réconfort : Hélène avait glissé son bras sous sa tête et lui ménageait un mol et tendre appui. Une onde de reconnaissance gonfla la poitrine d’Émilio ; il l’exprima à Hélène, avant de sortir, en un serrement de main.

Il courut jusqu’à l’atelier de Balli et tomba sur son ami qui sortait. Il respira en le voyant seul : il croyait trouver An-giolina – et il le craignait. Aussi longtemps qu’il garda l’illusion qu’on pouvait encore faire quelque chose pour Amélie, son attitude fut telle qu’il n’eut jamais à se la repro-cher. Durant ces quelques heures, il ne pensa qu’à sa sœur, et s’il avait rencontré Angiolina il aurait tressailli douloureu-sement, car la vue de sa maîtresse lui aurait rappelé sa faute.

— Oh ! Stefano ! Il m’arrive des choses tellement graves ! Il entra dans l’atelier, s’assit sur le siège le plus voi-sin de la porte et, se cachant le visage dans les mains, il écla-ta en sanglots désespérés. Pourquoi avait-il attendu ce mo-ment-là pour fondre en larmes ? Il n’aurait su l’expliquer. Commencerait-il à se ressaisir après ce rude choc et à se soulager un peu de sa douleur en lui donnant libre cours, ou la présence de Stefano – lequel avait bien dû être pour une part dans la maladie d’Amélie – était-elle cause de cette émotion si aiguë ? Un fait certain, c’est que plus tard il eut conscience de s’être complu à donner à sa douleur une ex-pression violente, tant pour lui-même que vis-à-vis de Stefa-no. Tout s’adoucissait dans les larmes. Elles le délivraient, le rendaient meilleur. Il consacrerait le reste de ses jours à Amélie. Même si, comme il le croyait, elle était folle, il la garderait auprès de lui ; elle ne serait plus une sœur pour lui, mais une fille. Il s’enivrait de tendresse au point d’oublier qu’il était urgent d’aller chercher un médecin. C’était pour-tant là son devoir, c’était la première chose à faire pour le

– 223 – bien d’Amélie. Dans l’excitation où il se trouvait, tout lui semblait facile et par la seule manifestation de son chagrin, il pensait provoquer chez Stefano l’oubli du passé. Finalement il lui apprendrait à connaître sa sœur comme elle était : douce, bonne et malheureuse.

Il lui raconta l’horrible scène dans tous ses détails ; le délire d’Amélie, son oppression, comment il était resté long-temps seul auprès d’elle sans oser s’éloigner, et l’inter-vention providentielle de Mme Chierici.

Balli prit l’air d’un monsieur surpris par une mauvaise nouvelle – pas du tout l’air qu’espérait Émilio – et, avec une énergie que son état d’âme rendait aisée, il conseilla de cou-rir chez le docteur Carini. On lui en avait fait de grands éloges, comme médecin ; de plus, Stefano était son ami in-time et saurait l’intéresser au sort d’Amélie.

Émilio pleurait et ne paraissait pas disposé à quitter la place. Il lui semblait qu’il n’avait pas encore fini ; il ne se donnait pas pour battu et il cherchait une phrase propre à émouvoir Stefano. Il en trouva une qui le fit frissonner lui-même : « Folle ou moribonde ! » Oh ! la mort… C’était la première fois qu’il imaginait Amélie morte, disparue ; et lui qui, ce même jour, avait appris à ne plus aimer Angiolina, il se voyait seul, accablé par le regret de n’avoir pas su jouir du bonheur, jusqu’alors à sa disposition, de consacrer sa vie à un être ayant besoin de protection et de sacrifice. Avec Amé-lie disparaissaient toute espérance et toute douceur. Il dit d’une voix profonde :

— Je ne sais quel est le plus grand de mon chagrin ou de mon remords.

 

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Pour voir s’il était compris, il regarda Stefano et lut sur sa figure un étonnement sincère :

— Ton remords ?

Il avait toujours cru qu’Émilio était le modèle des frères et il le dit. Se rappelant néanmoins qu’Amélie avait été un peu négligée à cause d’Angiolina, il ajouta :

— Sûrement, il ne valait pas la peine de tant t’occuper d’une fille comme Angiolina ; mais ce sont des malheurs qui arrivent…

Balli avait si peu compris Émilio qu’il déclara ne pas s’expliquer pourquoi ils perdaient un temps précieux. Il fal-lait tout de suite se mettre en quête de Carini et ne désespé-rer de rien avant de savoir ce qu’il dirait de l’état de la ma-lade. Des symptômes qui épouvantent les profanes peuvent fort bien ne pas impressionner le médecin.

C’était l’espoir d’Émilio et il s’y abandonna tout entier. Dehors, ils se séparèrent. Balli jugeait opportun de ne pas laisser Amélie plus longtemps seule, aux mains d’une étran-gère. Émilio rentrerait. Il irait, lui, chercher le médecin.

Tous deux se mirent à courir. La hâte d’Émilio était cau-sée par la grande espérance qui venait de s’insinuer dans son cœur. Il n’y avait rien d’impossible à ce qu’il trouvât Amélie revenue à elle, reconnaissante de l’inquiétude affectueuse qu’elle découvrirait sur son visage et lui témoignant, par son accueil, sa gratitude. Son pas rapide accompagnait et soute-nait un songe hardi. Jamais Angiolina ne lui avait inspiré un tel songe, dicté par un désir si intense.

Il ne prit même pas garde au vent rude qui venait de se lever et faisait oublier la tiédeur de cette journée presque

 

– 225 – printanière, tiédeur dont Émilio avait souffert comme d’un trop vif contraste avec son chagrin. Les rues s’obscurcis-saient rapidement ; le ciel se couvrait de gros nuages, entraî-nés par un courant qui, à terre, se traduisait surtout par une soudaine baisse de température. Dans le lointain, Émilio vit, sur le ciel sombre, se profiler le haut d’une colline, jaune d’une lumière mourante.

Amélie délirait encore. Quand il réentendit cette voix fa-tiguée, et toujours cette même mélopée douce, puérile, cou-pée par le halètement, il dut se rendre à l’évidence : tandis que dehors il espérait follement, sa sœur, dans son lit, n’avait pas eu un instant de trêve.

Mme Hélène était attachée à la malade dont elle soute-nait la tête sur son bras. Elle se hâta de dire qu’Émilio parti, Amélie avait repoussé cet oreiller qui lui était devenu fasti-dieux ; maintenant elle l’acceptait de nouveau.

La bonne dame avait fait désormais tout ce qu’on pou-vait exiger de sa complaisance. Émilio le lui dit en lui expri-mant une infinie gratitude.

Elle le regarda de ses bons petits yeux sans bouger le bras sur lequel la tête d’Amélie reposait.

— Et qui me remplacera ? demanda-t-elle.

Et comme il disait son intention de se procurer, par l’intermédiaire du docteur, l’adresse d’une infirmière, elle re-prit avec chaleur :

— Alors permettez-moi de rester ici.

Elle le remercia quand, tout ému, il lui déclara qu’il n’avait jamais pensé à la renvoyer, mais qu’il aurait craint de

 

– 226 – la déranger en la retenant. Il lui demanda ensuite s’il y avait lieu de faire savoir chez elle le motif de son absence.

— Personne ne m’attend chez moi, dit-elle. Je n’ai qu’une nouvelle bonne, entrée à mon service aujourd’hui même.

Amél ie posa sa tête sur l’oreiller et le bras de Mme Hélène fut libre. Alors elle put ôter son petit chapeau de deuil et Émilio, en le lui prenant des mains, la remercia de nouveau parce que ce geste qu’elle avait fait semblait con-firmer sa détermination de ne pas quitter la malade. Elle le regarda avec surprise, sans comprendre. Il eût été impossible de se comporter avec plus de simplicité.

Amélie se remit à parler tout uniment, comme si elle croyait n’avoir pas cessé de dire son rêve à haute voix. De certaines phrases elle prononçait le début, de certaines autres, la fin ; tantôt elle balbutiait des syllabes incompré-hensibles, tantôt elle épelait un mot avec application. Elle s’exclamait, elle questionnait. Elle questionnait anxieuse-ment, jamais satisfaite des réponses qu’on lui donnait et qu’elle ne comprenait peut-être pas. À Mme Hélène qui s’était penchée sur elle pour mieux deviner un désir qu’elle sem-blait manifester, elle demanda :

— Mais n’es-tu pas Victoria ?

— Moi, non, dit la bonne dame étonnée.

La malade saisit le sens de cette réponse et cela suffit à la tranquilliser un instant.

Peu après elle toussa. Elle lutta pour ne plus tousser et son visage prit un aspect de désolation puérile ; elle devait avoir éprouvé une vive souffrance. Mme Hélène fit remarquer

 

– 227 –

à Émilio cette expression qui s’était déjà produite pendant son absence.

— Il faudra en parler au docteur ; ces quintes indique-raient peut-être une maladie de poitrine.

Amélie eut plusieurs accès de toux. Une toux faible et étouffée.

— Je n’en peux plus, gémit-elle ; et les larmes lui vinrent aux yeux.

Mais ces larmes mouillaient encore ses joues que déjà elle avait oublié sa douleur. Elle reparlait de son ménage, d’un nouveau procédé pour faire du café à bon compte.

— Qu’est-ce qu’on n’invente pas ? Bientôt on pourra vivre sans argent. Donnez-moi donc un peu de ce café, pour voir. Je vous le rendrai. J’aime la justice, moi. Je le disais à mon frère…

— Oui, je m’en souviens, dit Émilio pour la calmer. Tu as toujours aimé la justice.

Et il l’embrassa sur le front.

Il n’oublia jamais cette phase du délire d’Amélie.

— Oui, nous deux, fit-elle, les yeux dans ses yeux, avec cette voix des délirants dont on ne sait si elle s’exclame ou si elle interroge. Nous deux tranquilles, unis, nous deux seuls.

Le sérieux angoissé du visage répondait au sérieux des paroles, et le halètement semblait l’expression d’une douleur cuisante.

On sonna. C’était Stefano avec le docteur Carini. Émilio connaissait déjà ce dernier, un homme sur la quarantaine,

– 228 – brun, grand et maigre. On disait que ses années d’université avaient été plus riches de divertissements que d’études. Par la suite, sa fortune le lui permettant, il n’avait pas cherché la clientèle, et s’était contenté, à l’hôpital, d’une situation su-balterne pour pouvoir continuer ses études jadis négligées. Il aimait la médecine avec la ferveur d’un dilettante, mais il en alternait la pratique avec des passe-temps de toutes sortes, tant il est vrai qu’il comptait plus d’amis parmi les artistes que parmi les médecins.

Il s’arrêta dans la salle à manger et, comme Stefano n’avait rien su lui rapporter de la maladie d’Amélie – sinon qu’il s’agissait probablement d’un fort accès de fièvre – il pria Émilio de lui en dire un peu plus long.

Émilio expliqua dans quel état il avait trouvé sa sœur quelques heures plus tôt, dans cette maison où elle était seule et où, dès le matin, elle avait dû se livrer à ses étranges lubies. Il décrivit avec exactitude les symptômes du délire : d’abord cette inquiétude qui poussait la malade à chercher des insectes sur ses jambes, puis cet incessant bavardage. Ému de rappeler et d’analyser l’angoisse de cette journée, il parla en pleurant du halètement, puis de la toux – ce son faux et grêle qu’on eût dit produit par un vase fêlé – et de cette intense douleur que chaque accès de toux provoquait chez la malade.

Le docteur s’efforça de lui rendre courage par quelques mots amicaux, puis revenant à son sujet, il posa une ques-tion qui plongea Émilio dans un embarras cruel :

— Et avant ce matin ?

— Ma sœur a toujours été faible, mais saine.

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Il s’était engagé dans cette phrase, mais après qu’il l’eut prononcée le doute le saisit. Ses songes à haute voix que le hasard lui avait permis de surprendre, ne fallait-il pas les si-gnaler ? Mais comment en parler devant Balli ?

— Jusqu’à présent mademoiselle votre sœur se sentait toujours bien ? demanda Carini d’un air incrédule. Même hier ?

Émilio se troubla et ne sut que répondre. Il ne se souve-nait même pas d’avoir vu sa sœur ces jours derniers. Quand l’avait-il vue au juste pour la dernière fois ? Quand l’avait-il vraiment regardée ? Il y avait quelques mois, peut-être ; le jour où il l’avait rencontrée dans la rue, affublée d’étranges habits.

— Je ne crois pas qu’elle ait été malade avant. Elle me l’aurait dit.

Le docteur et Émilio pénétrèrent dans la chambre d’Amélie. Stefano, après une brève hésitation, s’arrêta dans la salle à manger.

Mme Chierici se leva et alla du chevet au pied du lit. La malade paraissait assoupie mais, à son habitude, elle se mit à parler comme si elle poursuivait une conversation commen-cée, comme si elle avait à répondre à une question, à com-pléter une remarque déjà faite :

— D’ici à une heure. Oui, mais pas avant.

Elle ouvrit tout grands les yeux, reconnut Carini et dit quelque chose qui devait être un bonjour.

— Bonjour, mademoiselle, répondit le docteur à haute voix, avec l’intention évidente de s’adapter à son délire.

 

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J’aurais voulu venir plus tôt vous rendre visite, mais il m’a été impossible.

Le docteur n’était venu qu’une seule fois chez les Bren-tani et Émilio fut content qu’elle l’eût reconnu. Son état de-vait s’être beaucoup amélioré au cours de ces quelques heures, puisqu’à midi elle ne le reconnaissait même pas, lui. Il en fit la remarque à l’oreille du médecin.

Celui-ci étudiait le pouls de la malade. Puis il lui dénuda la poitrine et y appuya son oreille, en divers points. Amélie, les yeux au plafond, se taisait. Le docteur se fit aider par Mme Hélène pour redresser la malade et soumettre son dos au même examen. Amélie résista d’abord un peu ; puis, quand elle eut comprit ce qu’on voulait d’elle, elle tâcha, au contraire, de se soutenir seule.

Maintenant elle regardait la fenêtre qui s’était rapide-ment obscurcie. La porte était ouverte et la malade aperçut Balli debout sur le seuil.

— Monsieur Stefano, dit-elle, sans la moindre surprise et sans faire un mouvement, car elle comprenait qu’on ne vou-lait pas qu’elle remuât.

Émilio, qui redoutait une scène, fit signe à Balli de s’en aller et seul son geste impérieux souligna l’importante ren-contre.

Mais Balli ne pouvait plus battre en retraite et il s’avança vers la malade qui, par ses hochements de tête, l’encoura-geait et l’appelait.

— Si longtemps… balbutia-t-elle, cherchant à dire, évi-demment, qu’il y avait longtemps qu’ils ne se voyaient plus.

 

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Quand on lui eut permis de reprendre une position plus commode, elle continua à regarder Balli que, même dans son délire, elle considérait comme étant, chez elle, le personnage principal. La fatigue qu’on lui avait imposée en la faisant s’asseoir rendait son souffle plus haletant ; un léger accès de toux crispa son visage en une grimace douloureuse ; mais, toujours, elle regardait Stefano. Même en buvant avec volup-té l’eau que lui offrait le docteur, c’est sur Stefano qu’elle te-nait les yeux fixés. Puis elle les ferma et parut vouloir dor-mir.

— Ainsi tout est bien, dit-elle à voix haute, et pour quelques instants elle se calma.

Les trois hommes sortirent de la chambre et s’arrêtèrent dans la pièce voisine. Émilio, impatient, demanda :

— Eh bien, docteur ?

Carini, qui n’avait guère l’habitude des clients, exprima son opinion en toute simplicité :

— Pneumonie. État très grave.

— Sans espoir ? dit Émilio, et il attendit avec anxiété la réponse.

Carini lui lança un regard de pitié.

— Il y a toujours de l’espoir.

Il raconta qu’il avait vu des cas analogues évoluer à l’improviste et se résoudre dans la pleine santé : phénomène qui jetait dans l’étonnement les médecins les plus sûrs d’eux.

Alors Émilio s’émut. Pourquoi ce phénomène étonnant ne se réaliserait-il pas ? Cela suffirait à lui donner, pour toute

 

– 232 – sa vie, le sentiment de la félicité. N’était-ce pas là cette joie inattendue, ce don gratuit et généreux du ciel qu’il avait tou-jours appelé de ses vœux ? Son espoir, un instant, fut im-mense. Il n’aurait pu être plus grand s’il avait vu Amélie marcher, s’il l’avait entendue proférer une phrase raison-nable.

Mais Carini n’avait pas vidé son sac. Il n’admettait pas que la maladie se fût déclarée ce jour-là : étant donné sa vio-lence, elle devait s’être manifestée nettement dès la veille, peut-être même dès l’avant-veille.

Et voilà de nouveau Émilio obligé à se disculper de ce passé, pour lui déjà si lointain :

— Peut-être, concéda-t-il, mais cela me paraît difficile. Si le mal s’est déclaré hier, les symptômes en ont été si légers que je n’ai rien vu.

Puis, blessé par le coup d’œil plein de reproches que lui adressa Stefano, il insista :

— Cela me semble impossible.

Rudement, de ce ton qu’on lui passait à lui, Stefano dit au docteur :

— Tu sais, nous autres, nous n’y entendons rien à la médecine. Cette fièvre va-t-elle durer toujours, jusqu’à la fin de la maladie ? Ou y aura-t-il des repos ?

Carini répondit que, sur le cours de la maladie, il ne pouvait pas se prononcer.

— Je me trouve en présence d’une inconnue, d’une ma-ladie dont je ne vois que la phase actuelle. Y aura-t-il crise ?

 

– 233 –

Et quand ? Demain, ce soir, dans trois ou quatre jours, je n’en sais rien.

Émilio pensa que tout cela autorisait les espérances les plus hardies et il laissa Stefano poursuivre son interrogatoire. Il se voyait aux côtés de sa sœur guérie, redevenue sensée et capable de comprendre son affection.

Le symptôme le plus inquiétant, selon Carini, ce n’était pas la fièvre ; ni la toux. C’était cette forme de délire, ce bal-butiement agité et continu. Il ajouta en baissant la voix :

— L’organisme ne me paraît pas en état de supporter des températures élevées.

Il se fit donner de quoi écrire, mais avant de rédiger son ordonnance, il dit :

— Pour combattre la soif, vous lui donnerez du vin avec de l’eau de Seltz. Toutes les deux ou trois heures, je lui per-mettrais un verre de vin généreux… Mlle Amélie doit être ha-bituée au vin.

Les derniers mots furent prononcés avec un peu d’hési-tation, mais ensuite le docteur, en deux coups de plume ré-solus, traça son ordonnance.

— Amélie n’est pas habituée au vin, protesta Émilio. Elle ne peut pas le souffrir. Je n’ai jamais réussi à lui donner l’habitude d’en boire.

Le docteur eut un geste de surprise et regarda Émilio comme s’il n’avait pu croire qu’il parlât sincèrement. Balli aussi regardait Émilio d’un air scrutateur. Il avait déjà deviné que Carini, des symptômes qu’il avait constatés, concluait à l’alcoolisme ; et il se rappelait, d’autre part, qu’Émilio était capable des pudeurs les plus fausses. Il voulait le pousser à

– 234 – lui parler franchement : le médecin a besoin qu’on lui dise la vérité.

Émilio comprit le sens de ce regard.

— Comment peux-tu croire une chose pareille ? Elle, boire ? Mais même de l’eau, elle ne peut pas en boire beau-coup à la fois. Il lui faut une heure pour boire un verre d’eau.

— Si vous me l’assurez, dit le docteur, tant mieux, car un organisme, fût-il très débile, peut résister à de fortes fièvres s’il n’est pas délabré par l’alcool. (Il considéra son ordon-nance, parut hésiter, puis la laissa telle quelle. Émilio vit bien qu’il n’avait pas été cru sur parole.) Le pharmacien vous donnera une potion dont vous ferez prendre à la malade une cuillerée par heure. Je vais dire un mot à la personne qui l’assiste.

Émilio et Balli suivirent le docteur et le présentèrent à Mme Hélène. Carini désirait qu’on essayât de faire supporter à la malade des compresses glacées sur la poitrine. Il dit que ce serait le traitement le plus efficace.

— Oh ! elle les supportera ! dit Hélène avec une ferveur qui surprit les trois hommes.

— Doucement ! fit en souriant le docteur, heureux de voir sa malade en d’aussi pieuses mains. Je ne désire pas qu’on la contraigne : si elle montrait une trop vive répulsion pour le froid, il vaudrait mieux renoncer à cette tentative.

Carini se retira, promettant de revenir le lendemain de bonne heure.

— Eh bien, docteur ? demanda encore une fois Émilio d’une voix suppliante.

 

– 235 –

En guise de réponse, il n’obtint que quelques paroles de réconfort. Carini réservait son jugement. Stefano sortit avec lui.

— Je reviens à l’instant, dit-il.

Il voulait se trouver seul à seul avec le docteur, pour sa-voir s’il avait parlé devant Émilio avec une entière sincérité.

Émilio s’accrochait de toutes ses forces à son espérance. Carini s’était trompé en croyant qu’Amélie était une ivro-gnesse. Donc tout son pronostic avait des chances d’être faux. Ne connaissant pas de limites aux songes, Émilio pensa même que la santé de sa sœur pouvait encore dépendre de lui. Elle était malade, avant tout, parce qu’il avait manqué, lui, au devoir de la protéger ; mais maintenant il serait là pour lui procurer toutes les satisfactions, tous les réconforts et cela le docteur l’ignorait. Il s’approcha du lit de sa sœur comme pour lui apporter sans plus tarder ces satisfactions et ces réconforts. Hélas ! en face d’elle, il se sentit soudain dé-sarmé. Il la baisa au front et resta longuement immobile, à la regarder haleter pour donner un peu d’air à ses pauvres pou-mons malades.

Balli, de retour, s’assit dans un coin de la chambre, le plus loin possible du lit. Le docteur n’avait pu que lui répéter ce qu’il avait déjà dit à Émilio. Mme Hélène demanda à aller pour un instant chez elle. Elle avait quelques dispositions à prendre ; elle enverrait sa domestique chez le pharmacien. Tandis qu’elle sortait Stefano lui lança un regard d’admi-ration. Il était inutile de lui remettre de l’argent : les Brenta-ni, suivant une vieille habitude, avaient un compte ouvert à la pharmacie.

Balli murmura :

 

– 236 –

— Cette simple bonté m’émeut plus que la génialité la plus haute.

Émilio avait pris la place laissée libre par Hélène. Depuis un moment la malade ne disait plus rien d’intelligible. Elle ânonnait indistinctement comme si elle eût voulu s’exercer à prononcer des mots difficiles. Émilio, la tête appuyée sur une main, écoutait ce halètement toujours égal, vertigineux. De-puis le matin il l’entendait et il lui paraissait être devenu une qualité propre de son oreille, un son dont il ne pouvait plus se libérer. Le souvenir lui vint qu’une nuit, malgré le froid, il s’était levé en chemise pour consoler gentiment sa pauvre sœur dont il avait compris qu’elle souffrait à côté de lui : il lui avait offert de l’emmener le lendemain soir au théâtre. Il avait été heureux de percevoir de la gratitude dans la voix d’Amélie. Puis il avait oublié cet instant et n’avait pas cher-ché à le faire revivre. Oh ! s’il avait su que le sort lui offrait une aussi grave mission que celle de protéger un être entiè-rement confié à sa garde, il n’aurait jamais éprouvé le besoin de rechercher Angiolina ! Maintenant, trop tard peut-être, il était guéri de cet amour. Il se mit à pleurer en silence, dans l’obscurité, amèrement.

— Stefano, appela Amélie à voix basse.

Émilio sursauta et regarda Balli qui se trouvait dans un angle de la pièce encore faiblement éclairé par la lueur de la fenêtre. Stefano ne devait pas avoir entendu puisqu’il n’avait pas bougé.

— Si tu le veux, moi aussi, dit Amélie. (Voici que renais-saient, inspirant les mêmes mots, les anciens rêves que l’abandon de Balli avait étouffés. Elle avait ouvert les yeux et regardait le mur en face d’elle :) Je suis d’accord, fit-elle, mais toi, fais vite. (Une quinte de toux la contracta, mais

– 237 – aussitôt après elle dit :) Oh ! la belle journée si longtemps at-tendue !

Et elle referma les yeux.

Émilio pensa qu’il devrait éloigner Balli de cette chambre. Il n’en eut pas le courage. Il avait déjà causé tant de mal en s’interposant entre sa sœur et Stefano !

Le balbutiement de la malade redevint incompréhen-sible, mais alors qu’Émilio commençait à se rassurer, après un nouvel accès de toux elle dit nettement :

— Oh ! Stefano, je me sens mal !

— Elle m’a appelé ? demanda Stefano.

Il se leva et s’avança jusqu’au pied du lit.

— Je n’ai pas entendu, dit Émilio avec confusion.

La malade se tourna vers Stefano :

— Je n’y comprends rien, docteur. Je suis tranquille, je me soigne et je me sens toujours mal.

Étonné de n’être pas reconnu après avoir été appelé, Balli joua son rôle de médecin : il lui recommanda de conti-nuer à être sage, avant peu elle serait guérie.

Amélie poursuivait :

— Quel besoin avais-je de tout ce… ce… (elle se tou-chait la poitrine et le côté) de tout ce…

À chaque pause, on entendait son halètement ; toutefois les pauses semblaient dues à une hésitation et non pas à une difficulté de respirer.

 

– 238 –

— De tout ce mal, suggéra Balli.

— De tout ce mal, répéta-t-elle, reconnaissante.

Mais peu après lui vint le soupçon qu’elle s’était mal ex-primée et elle répéta avec angoisse :

— Quel besoin avais-je de ce… Aujourd’hui ! Comment ferons-nous avec ce… ce… une journée pareille !

Seul Émilio comprit. Elle se voyait en rêve au jour de ses noces.

Elle n’exprima d’ailleurs pas sa pensée. Elle répétait qu’elle n’avait pas besoin de ce mal, que personne n’aurait voulu être malade juste maintenant… maintenant. Mais au-cune précision ne suivait cet adverbe et Stefano ne pouvait pas en deviner le sens. Quand, la tête sur l’oreiller, elle re-gardait devant elle ou quand elle fermait les yeux, elle s’adressait avec une entière familiarité à l’objet de ses songes ; quand elle les rouvrait, elle ne voyait pas que cet objet se trouvait en chair et en os au pied de son lit. Le seul qui pût comprendre était Émilio qui connaissait tous les faits réels et tous les songes qui avaient précédé ce délire. Plus que jamais il se sentait inutile. Sa sœur, délirante, ne lui ap-partenait pas ; elle était encore moins sienne que lorsqu’elle avait toute sa raison.

Mme Hélène reparut, portant des compresses humides toutes prêtes, avec ce qu’il fallait pour les isoler et empêcher que les draps n’en fussent inondés. Elle découvrit la poitrine d’Amélie qu’elle déroba aux yeux des deux hommes en se plaçant devant eux.

Amélie poussa un léger cri de frayeur à cette brusque sensation de froid.

 

– 239 –

— me Cela vous fera du bien, dit M Hélène, courbée sur elle.

Amélie comprit. Mais, pleine de doute et d’angoisse, elle demanda :

— Du bien ? (Et elle voulut se libérer de cette sensation pénible en disant :) Tout de même, pas aujourd’hui… pas au-jourd’hui.

— Je t’en prie, supplia ardemment Émilio qui trouvait enfin quelque chose à faire. Tâche de garder ces compresses. Elles te guériront.

Le halètement paraissait augmenter ; de nouveau les yeux de la malade se remplirent de larmes.

— Il fait sombre, dit-elle, très sombre.

Il faisait sombre en effet, mais quand Mme Hélène s’em-pressa d’allumer une bougie, Amélie ne s’en aperçut même pas et continua à se plaindre de l’obscurité. Elle traduisait ainsi une impression d’étouffement d’un tout autre ordre.

À la clarté de la bougie, Mme Hélène s’aperçut qu’une ro-sée de sueur perlait sur le visage de la patiente ; la chemise aussi se mouillait jusqu’aux épaules.

— Ne serait-ce pas bon signe ? s’écria-t-elle joyeuse-ment.

Cependant Amélie qui, dans son délire, était l’humilité en personne, pour se libérer du poids qui écrasait sa poitrine sans contrevenir à l’ordre qu’elle avait entendu retentir à ses oreilles, poussa les compresses derrière son dos. Mais là en-core elles lui procurèrent une sensation désagréable et alors, avec une habileté surprenante, elle les glissa sous son oreil-

– 240 – ler, heureuse d’avoir trouvé un endroit où elle pût les con-server sans avoir à en souffrir. Cela fait, elle examina avec inquiétude ses infirmiers dont elle sentait qu’elle avait be-soin. Quand Mme Hélène éloigna les compresses de son lit, elle eut une expression et un cri indistinct de surprise. De toute la nuit ce fut le moment où elle montra le plus de luci-dité et encore n’avait-elle que l’intelligence d’un bon animal, doux et obéissant.

Balli avait fait apporter par Michel un choix de bouteilles de vin. Le hasard voulut que la première qu’il déboucha fût une bouteille de vin mousseux ; le bouchon sauta avec une forte détonation, toucha le plafond et retomba sur le lit. Tous suivirent avec effroi le vol du projectile, sauf Amélie qui, elle, ne s’en aperçut même pas.

Ensuite, elle but le vin que lui offrit M me Hélène, mais avec des grimaces de dégoût. Grimaces qu’Émilio observa avec une profonde satisfaction.

Stefano invita Mme Hélène à boire à son tour. Elle accep-ta à condition qu’Émilio et lui boiraient aussi. Balli, d’une voix pénétrée, porta la santé de la malade.

Mais elle en était loin de la santé, la pauvre !

— Oh ! oh ! qui vois-je ? s’écria-t-elle tout à coup en re-gardant droit devant elle. Victoria avec lui ! Ce n’est pas pos-sible, il me l’aurait dit.

C’était la seconde fois qu’elle nommait cette Victoria, mais Émilio comprenait maintenant, car il devinait quel per-sonnage désignait sa sœur par ce lui accentué. Elle faisait un rêve de jalousie. Elle continua à parler, mais moins claire-ment. Ce qu’elle bredouillait suffisait à Émilio pour la suivre dans son rêve qui dura plus que les précédents. Les deux

– 241 – créatures de son délire s’étaient rapprochées et la malheu-reuse disait qu’elle avait plaisir à les voir et à les voir unies.

— Qui a dit que j’en étais fâchée ? Au contraire, j’en suis ravie.

Après quoi vint une période plus longue durant laquelle elle ne proféra que des mots indistincts. Le songe était peut-être mort depuis longtemps, qu’Émilio cherchait encore dans ces syllabes entrecoupées la douleur et la jalousie.

Mme Hélène avait repris sa place au chevet. Émilio alla l’y rejoindre tandis que Stefano, accoudé à la fenêtre, regar-dait dans la rue. L’ouragan qui menaçait depuis quelques heures s’amoncelait toujours. Il n’était pas encore tombé une goutte d’eau. Les derniers feux du couchant, jaunis par l’air trouble, jetaient sur le pavé et les maisons des reflets d’incendie. Balli, les yeux à demi fermés, savourait cette cou-leur étrange.

Émilio tenta une fois de plus de s’attacher à Amélie, de la protéger, de la défendre, bien que, même dans son délire, elle le repoussât loin d’elle.

— As-tu remarqué, dit-il à Stefano, avec quelle grimace de dégoût elle a bu son vin ? Oui ou non, avait-elle la mine d’une personne habituée à boire ?

Balli lui donna raison, mais désireux de défendre Carini, il ajouta avec sa franchise habituelle :

— Il se peut que la maladie lui ait altéré le palais. Émilio, de colère, eut comme un nœud dans la gorge :

— Tu crois encore à ce qu’a dit cet imbécile !

Voyant son ami touché à vif, Stefano s’excusa :

– 242 –

— Moi, je n’y entends rien. L’assurance avec laquelle en parlait Carini m’a impressionné.

Émilio pleurait. Ce n’était pas, disait-il, la maladie ou la mort de sa sœur qui le désespérait, mais la pensée qu’elle avait toujours été méconnue et bafouée. Maintenant, le des-tin implacable prenait plaisir à dénaturer cette douce et ver-tueuse figure en lui infligeant l’agonie des vicieux. Balli es-saya de le calmer. À y mieux penser il jugeait impossible lui aussi qu’Amélie ait pu avoir ce vice. Du reste, il n’avait ja-mais songé à lui faire affront. Tourné vers le lit, il dit avec une profonde pitié :

— Même si la supposition de Carini avait été juste, je n’aurais nullement méprisé ta sœur pour cela.

Ils demeurèrent longtemps à la fenêtre, silencieux. Les reflets jaunes, dans la rue, s’effaçaient devant la nuit qui avançait rapidement. Seul le ciel, où s’accumulaient toujours des nuages, restait, par places, clair et doré.

Émilio pensa que peut-être Angiolina ne serait pas allée à leur rendez-vous, elle non plus. Mais soudain, oubliant ce que dès le matin il avait décidé, il dit :

— Je vais retrouver Angiolina pour la dernière fois. Et au fond, pourquoi pas ? Vivante ou morte, Amélie le séparerait toujours de sa maîtresse, mais pourquoi ne pas aller signifier à celle-ci qu’il voulait rompre définitivement toute relation avec elle. Son cœur s’ouvrit à la joie de cette suprême entre-vue. Sa présence était inutile dans cette chambre, tandis qu’en allant retrouver Angiolina, il offrait tout de suite un ho-locauste à Amélie. Stefano, au comble de la surprise, cher-chait à le détourner de ce projet, mais Émilio lui répondit qu’il irait à ce rendez-vous justement pour profiter de l’état

 

– 243 – d’esprit où il se trouvait et pour se délivrer à tout jamais d’Angiolina.

Stefano ne le crut pas. Il lui semblait entendre le faible Émilio qu’il connaissait bien et il pensa lui donner un peu d’énergie en lui racontant que ce jour même il avait été obli-gé de chasser Angiolina de son atelier. Il le dit en des termes qui ne laissaient aucun doute sur le motif de cette expulsion.

Émilio pâlit ! Oh ! son aventure n’était pas morte. Là, dans cette chambre de malade, elle ressuscitait. Angiolina le trahissait une fois encore, et d’une façon inouïe. Il lui sembla qu’il souffrait de la même oppression que sa sœur ; à l’ins-tant où il s’avisait que, pour Angiolina, il avait oublié tous ses devoirs, elle le trompait avec Balli. La seule différence entre les colères qui l’avaient saisi d’autres fois et celle qui, à cette heure, lui ôtait le souffle, c’était qu’il ne pouvait penser à punir cette femme autrement que par l’abandon. Son esprit abattu ne concevait plus l’idée de la vengeance. Les événe-ments se dérouleraient exactement comme si Stefano n’avait rien dit. Il n’était pas arrivé à cacher sa surprise douloureuse.

— Je t’en prie, dit-il sans essayer de refréner son émoi, raconte-moi ce qui s’est passé.

Balli protesta :

— Outre la honte d’avoir dû faire une fois dans ma vie le chaste Joseph, je ne veux pas avoir celle de transmettre à la postérité tous les détails de cette aventure. Mais toi, si un jour comme celui-ci tu as encore l’esprit occupé de cette femme, tu es définitivement perdu.

Émilio se défendit. Il déclara que dès la matinée sa réso-lution de quitter Angiolina était prise et que, si les paroles de Stefano le peinaient, c’était seulement parce qu’elles aug-

– 244 – mentaient son regret d’avoir consacré tant de lui-même à cette créature. Stefano ne devait pas croire qu’il allait à ce rendez-vous dans l’intention de faire une scène à Angiolina. Il sourit faiblement : il se sentait si loin d’elle ! Les révéla-tions de Balli n’avaient sur lui aucun effet direct. Il n’était ni plus ni moins résolu à rompre.

— Si ces choses-là m’émeuvent, c’est parce qu’elles me ramènent au passé.

Il mentait. C’était le présent qui l’échauffait de toute son ardeur. Où était le découragement qui l’avait saisi durant la longue et vaine assistance qu’il avait prêtée à Amélie ? Le sentiment de son excitation actuelle n’était pas désagréable. Il aurait voulu partir en courant pour se rapprocher plus vite du moment où il dirait à Angiolina qu’il ne voulait plus la re-voir. Toutefois il sentait le besoin d’arracher d’abord le con-sentement de Balli. Il n’y eut pas grand-peine, car son ami était si plein de compassion pour lui, ce jour-là, qu’il n’avait pas le courage de contrarier ses désirs.

Émilio, avec un léger embarras, pria Balli de rester pour tenir compagnie à Mme Hélène. D’ailleurs, il rentrerait sous peu. Ainsi, une fois encore, Angiolina avait rapproché Amélie et Stefano.

Balli recommanda à Émilio de ne pas s’abaisser à faire un éclat. Émilio eut un sourire supérieur. Même si Stefano ne la lui demandait pas, il lui donnait l’assurance qu’il ne dirait pas un mot à Angiolina de sa dernière trahison. Et tel était bien son dessein, en toute sincérité. Il se figurait son dernier entretien avec Angiolina plein de douceur, affectueux peut-être. Il fallait qu’il en fût ainsi. Il lui dirait que sa sœur était mourante et qu’il renonçait à elle sans reproches. Il ne l’aimait plus, mais il n’aimait rien autre en ce monde.

– 245 –

Le chapeau à la main, il s’approcha du lit de sa sœur. Elle le regarda longuement :

— Tu viens dîner ? lui dit-elle.

Puis elle chercha à voir derrière lui et demanda :

— Vous êtes venus pour dîner ?

Elle cherchait encore Stefano.

Il salua Mme Hélène. Il eut une dernière hésitation. Le destin s’était toujours fait un jeu bizarre de placer le malheur d’Amélie à côté de son amour pour Angiolina ; et s’il arrivait que sa sœur mourût pendant sa dernière entrevue avec sa maîtresse ? Il retourna auprès du lit où la pauvre enfant of-frait à ses yeux l’image même de l’angoisse. Abattue sur le flanc, elle tenait la tête hors de l’oreiller, hors du lit. En vain cette tête, dont la chevelure humide et peu fournie pendait en désordre, cherchait un point où s’appuyer. Il était clair que cet état pouvait précéder l’agonie de très peu. Pourtant Émilio suivit son impulsion et sortit.

À de nouvelles recommandations de Balli, il avait ré-pondu par un nouveau sourire. L’air vif du soir le secoua, le rafraîchit jusqu’au fond de l’âme… Lui, user de violence avec Angiolina ! Pourquoi ? Parce qu’elle était cause de la mort d’Amélie ? Mais cette faute ne pouvait lui être reprochée. Le mal advenait sans que personne l’eût commis. Un être doué d’intelligence ne pouvait se montrer violent dans une affaire où il n’y avait pas de place pour la haine. Sa vieille habitude de se replier sur lui-même et de s’analyser fit naître en lui le soupçon que son état d’esprit pouvait bien résulter d’un be-soin de s’excuser et de s’absoudre. Il en sourit comme d’une chose très comique. Comme ils avaient été coupables, sa sœur et lui, de prendre la vie si au sérieux !

– 246 –

Au bord de l’eau, après avoir consulté l’horloge, il s’arrêta. Le temps paraissait là plus mauvais qu’en ville. Au sifflement du vent s’unissait l’imposante clameur de la mer, hurlement énorme composé par l’union d’une multitude de voix. La nuit était sombre. On ne distinguait de la mer que, çà et là, quelques blancheurs d’écume au sommet des vagues qui se brisaient avant de toucher la côte. Les bateaux amar-rés étaient en alerte et des silhouettes de marins apparais-saient au haut des mâts, dansant au gré du roulis et du tan-gage, travaillant dans la nuit et dans le péril.

Émilio pensait que cette agitation s’accordait bien à sa douleur. Il y puisait encore plus de calme. Le pli littéraire lui suggérait un parallèle entre ce spectacle et celui de sa propre vie. Là aussi, dans ce tourbillon, dans ces ondes dont cha-cune transmettait aux autres le mouvement qui l’avait tirée elle-même de son inertie, l’effort pour se soulever finissait dans un nivellement qui figurait l’impassibilité du destin. Ab-sence de faute, grandeur du désastre.

À côté de lui, un gros marin solidement planté sur ses grosses bottes hurla un nom vers la mer. Bientôt un cri lui ré-pondit ; alors il se jeta sur une colonne voisine, délia un cor-dage qui y était entortillé, en lâcha une certaine longueur puis le fixa de nouveau. Lentement, presque insensiblement, une des plus grandes barques s’éloigna de la rive et Émilio comprit qu’on l’amarrait à une bouée pour la sauver du choc de la terre.

Le gros marin changea d’attitude. Appuyé à la colonne, il avait allumé sa pipe et, dans ce déchaînement de tempête, il prenait avec béatitude son repos.

Émilio eut l’intuition que la cause de ses malheurs était l’inertie de sa destinée. Si une fois, une seule fois dans sa vie,

– 247 – il avait eu à dénouer et à renouer à temps une corde ; si le sort d’une barque, d’une toute petite barque, avait été confié à lui, à son attention, à son énergie, s’il lui avait été imposé de dominer de la voix les clameurs du vent et de la mer, il se serait senti moins faible et moins infortuné.

Il alla à son rendez-vous. La douleur renaîtrait aussitôt après, mais pour le moment, en dépit de sa sœur, il aimait. Il n’y avait pas de place pour la souffrance en cette heure où il lui était donné d’accomplir exactement ce que sa nature exi-geait. Il savourait avec volupté ce sentiment tranquille de ré-signation et de pardon. Il ne composa d’avance aucune phrase propre à communiquer son état d’âme à Angiolina. Ce dernier entretien resterait pour elle absolument inexpli-cable ; il agirait comme si un être supérieur à eux en intelli-gence devait être présent pour les juger, elle et lui.

Le temps s’était résolu en un vent violent et froid, mais continu, égal. Dans l’air, il n’y avait plus aucune lutte.

Angiolina vint à sa rencontre par l’avenue de Sant’-Andrea. En le voyant, elle s’écria avec mauvaise humeur (une fausse note douloureuse pour Émilio dans l’état où il se trouvait :)

— Je suis ici depuis une demi-heure. J’allais partir.

Lui, doucement, l’entraîna près d’un réverbère et lui montra l’horloge qui marquait l’heure précise fixée à leur rendez-vous.

— Alors je me suis trompée, dit-elle sans guère plus d’aménité.

Tandis qu’il étudiait le moyen de lui apprendre que ce serait leur dernière entrevue, elle s’arrêta et dit :

 

– 248 –

— Pour ce soir, tu devrais me laisser aller. Nous nous verrons demain ; il fait froid, et puis…

Arraché à l’enquête qu’il menait toujours sur lui-même, il la regarda, l’observa ; il comprit du premier coup que ce n’était pas à cause du froid qu’elle désirait s’en aller. Il fut frappé en outre par sa toilette plus recherchée qu’à l’or-dinaire. Un costume foncé, très élégant, qu’il ne lui connais-sait pas et qui semblait avoir été sorti pour quelque grande occasion. Le chapeau aussi lui parut nouveau et il remarqua enfin ses chaussures fines, peu faites pour se promener à Sant’Andrea par un temps pareil.

— Et puis ?… répéta-t-il en s’arrêtant contre elle et en la regardant droit dans les yeux.

— Écoute, je vais tout te dire, fit-elle en prenant un air de confiance résolue, tout à fait hors de propos ; et elle con-tinua, impassible, sans s’apercevoir que le regard d’Émilio se faisait toujours plus dur :

— J’ai reçu une dépêche de Volpini qui m’annonce son arrivée. Je ne sais pas ce qu’il me veut, mais à l’heure qu’il est il doit déjà être à la maison.

Il était visible qu’elle mentait. Volpini, à qui ce matin elle avait écrit cette lettre, le voilà qui, avant de l’avoir reçue, arrivait contrit, pour implorer son pardon. Bouleversé, Émi-lio rit tristement :

— Eh quoi ? Hier il t’écrivait ce que tu m’as fait lire et aujourd’hui il vient en personne se rétracter. Bien mieux, il t’en avise par télégramme. Une affaire d’État ! Le télégraphe en mouvement ! Et si tu te trompais ? Si au lieu de Volpini il s’agissait d’un autre ?

 

– 249 –

Elle sourit encore, sûre d’elle :

— Ah ! Sorniani t’a raconté qu’avant-hier soir il m’a ren-contrée tard dans la rue, accompagnée d’un monsieur ? Je sortais directement de chez les Deluigi et comme j’avais peur de rentrer seule, une escorte était la bienvenue.

Il ne l’écoutait pas, mais cette dernière phrase de ce qu’elle croyait sa justification, il l’entendit néanmoins et elle le frappa par son étrangeté. Celui-là, c’était un coureur de filles quelconque, le premier venu. Elle continua :

— Je regrette d’avoir laissé la dépêche à la maison. Mais si tu ne veux pas me croire, tant pis. Ne suis-je pas toujours exacte à nos rendez-vous, peut-être ? Pourquoi aurais-je in-venté des fables pour y manquer aujourd’hui ?

— Facile à deviner ! dit Émilio avec un rire rageur. Au-jourd’hui tu as un autre rendez-vous. Sauve-toi vite. Va, on t’attend.

— Eh bien, si tu crois cela de moi, il vaut mieux que je m’en aille.

Elle parlait d’un ton décidé mais elle ne bougeait pas.

Pourtant ces mots lui firent le même effet, à lui, que s’ils avaient été immédiatement suivis de l’acte. Elle voulait le quitter !

— Attends un peu. Il faut d’abord que nous nous expli-quions !

Jusque dans l’énorme colère qui l’envahissait tout entier il pensa un instant à retrouver la résignation et le calme qui venaient de lui échapper. Mais la jeter à terre, la piétiner, ne serait-ce pas justice ? Il la saisit par le bras pour l’empêcher

– 250 – de partir, s’adossa au réverbère qu’il avait derrière lui et ap-procha de son visage rose et tranquille son propre visage dé-fait.

— C’est la dernière fois que nous nous voyons, cria-t-il.

— Ça va, ça va ! répondit-elle, ne pensant qu’à se déga-ger de l’étreinte qui lui faisait mal.

— Et sais-tu pourquoi ? Parce que tu es une…

Il hésita une seconde puis il hurla ce mot qui, même à sa fureur, avait paru excessif : il le hurla victorieux, victorieux de son doute.

— Lâche-moi, gémit-elle, bouleversée de rage et de peur. Lâche-moi ou j’appelle au secours.

— Tu es une… répliqua-t-il. (Enfin, il la voyait irritée : il pourrait renoncer à la battre.) Mais crois-tu donc que je n’aie pas vu depuis longtemps à qui j’avais affaire ? Quand je t’ai surprise, déguisée en servante, dans l’escalier de ta maison – il évoqua tous les détails de cette rencontre – avec ce châle de couleur sur la tête, les bras encore chauds d’une chaleur d’alcôve, j’ai tout de suite pensé le mot que je viens de te dire. Ce jour-là, je n’ai pas voulu t’offenser ; j’ai pris mon plaisir avec toi, comme faisaient les autres : Leardi, Giustini, Sorniani… et… et Balli !

— Balli ! cria-t-elle dans un rire, Balli ! (Elle criait pour dominer la voix d’Émilio et le bruit de la mer.) Il se vante, celui-là ! Il n’y a pas un mot de vrai !

— Parce que lui n’a pas voulu, par égard pour moi, le benêt, comme si ça pouvait me faire quelque chose qu’un homme de plus ou de moins t’ait possédée… toi, une…

 

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Et pour la troisième fois, il cria l’insulte. Elle redoubla d’efforts pour se dégager, mais l’effort de la retenir était pour Émilio le meilleur soulagement ; il enfonçait les doigts dans ces bras tendres, avec volupté.

Il savait qu’au moment où il la lâcherait elle s’en irait et que ce serait la fin, une fin bien différente de celle qu’il avait rêvée.

— Et moi qui t’ai aimée, dit-il, avec l’intention peut-être de se radoucir (mais il ajouta aussitôt :) Oh ! je n’en savais pas moins ce que tu es. Sais-tu ce que tu es ?

Il avait enfin trouvé une satisfaction : il fallait l’obliger à avouer ce qu’elle était :

— Allons ! dis-le ! Qu’est-ce que tu es ?

Maintenant exténuée, en apparence, elle avait peur. Pâle, elle attachait sur lui un regard qui implorait pitié. Elle se laissa secouer sans résistance et il lui sembla qu’elle allait s’écrouler. Il desserra son étreinte et la soutint. Tout à coup elle se dégagea et se mit à courir avec une énergie désespé-rée. Elle avait donc menti encore ! Il vit qu’il ne pourrait pas la rejoindre. Il se baissa, chercha un caillou et, n’en trouvant pas, prit une poignée de graviers qu’il lui lança dans le dos. Le vent les emporta et quelques-uns durent l’atteindre car elle poussa un cri d’épouvante ; d’autres se perdirent dans les arbres et brisèrent quelques rameaux secs avec un cra-quement dérisoire, sans nulle proportion avec la colère qui avait armé son bras.

Que faire à présent ? La dernière satisfaction qu’il avait désirée lui avait été refusée. Autour de lui, en dépit de sa ré-signation, tout était rude et sans douceur. Lui-même était brutal ! Ses artères battaient. Les jambes paralysées, immo-

– 252 – bile, il brûlait, dans ce froid, de colère, de surexcitation, de fièvre ; et déjà ressuscitait en lui un observateur calme qui lui adressait des reproches.

« Je ne la reverrai plus, murmura-t-il comme en réponse à l’un de ces reproches intérieurs. Jamais ! Jamais ! » Et quand il put marcher, ce mot résonna dans le bruit de ses pas et dans le sifflement du vent sur le paysage désolé. Il sourit, en refaisant le chemin par où il était venu, au souvenir des pensées qui l’avaient accompagné. Comme la réalité demeurait étrange.

Il ne rentra pas tout de suite chez lui. Il lui eût été im-possible, dans cet état d’esprit, de reprendre ses fonctions de garde-malade. Le songe le possédait à tel point qu’il n’aurait pas su dire quels détours finiraient par le reconduire à sa porte. Oh ! si son entrevue avec Angiolina avait été telle qu’il l’avait voulue, il aurait pu, alors, se rendre tout droit au che-vet d’Amélie, sans avoir même à corriger l’expression de son visage.

Il découvrit une analogie nouvelle entre ses relations avec Angiolina et ses relations avec sa sœur. De l’une et de l’autre il se détachait sans pouvoir prononcer l’ultime parole qui eût au moins adouci le souvenir qu’il garderait d’elles. Cette parole, Amélie ne l’entendait plus ; à Angiolina, il n’avait pas su la dire.

 

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