Senilità
X ........................................................................................... 159
X
La douleur d’Émilio et ses remords s’étaient étrange-ment adoucis. Les éléments qui composaient son existence restaient les mêmes, mais ils s’étaient atténués. Il ne les voyait plus que dénués de lumière et de violence, comme à travers un verre noirci. Il avait clairement perçu combien cette exagération sentimentale était peu conforme à sa na-ture – et à Stefano qui l’étudiait avec quelque anxiété, il di-sait, se croyant sincère : « Je suis guéri. »
Il pouvait le penser. Comment se serait-il souvenu exac-tement de ce qu’il était avant d’avoir rencontré Angiolina ? Et puis la différence était si petite entre son état d’esprit d’alors et celui de maintenant. Il bâillait moins peut-être. Et il n’avait pas encore connu le douloureux embarras qui le saisissait quand il se trouvait auprès de sa sœur.
La saison, comme son humeur, était sombre. Pas un rayon de soleil depuis des semaines. Aussi, quand il pensait à Angiolina, associait-il son doux visage et la chaude couleur de ses cheveux blonds à l’azur du ciel et à la lumière du so-leil : tout cela, pour lui, avait également disparu. Et pourtant, il était arrivé à se persuader que sa rupture avec Angiolina avait été une opération salutaire. « Mieux vaut être libre ! » disait-il avec conviction.
– 159 –
Il chercha même à profiter de cette liberté reconquise. Il se sentait inerte ; il en souffrait, et il se rappelait que son art l’avait déjà tiré une fois de son inertie : après la mort de son père. Il avait alors écrit son roman : l’histoire d’un jeune ar-tiste dont une femme ruinait l’intelligence et la santé. Le jeune homme, c’était lui-même, avec son ingénuité et sa douceur. L’héroïne, il l’avait imaginée à la mode de cette époque : un compromis entre la femme et la tigresse. Elle avait du félin les mouvements, les yeux, les appétits sangui-naires. Il n’avait encore jamais vu de près une vraie femme et celle qu’il avait conçue était un animal qui aurait vraiment eu de la peine à naître et à prospérer. Mais de quel cœur il l’avait décrite ! Que de joies, que de souffrances il avait éprouvées par elle ! Cette chimère hybride, il lui arrivait même de la sentir vivre en lui.
Il reprit la plume et, en une seule soirée, il écrivit le premier chapitre d’un roman. Renonçant à son ancienne mé-thode, il s’inspira de la réalité. Il raconta le début de son aventure, analysa ses propres sentiments – commençant tou-tefois par ses violences et ses colères des derniers jours –, traça un portrait d’Angiolina – dont la beauté apparaissait dès l’abord gâtée par une âme basse et perverse – et n’eut garde d’oublier le magnifique paysage qui avait servi de dé-cor aux premiers moments de leur idylle. Il s’arracha à cette besogne, fatigué et ennuyé, mais content d’avoir rédigé en une seule fois tout un chapitre.
Le soir suivant, il se remit devant son papier avec deux ou trois idées en tête : assez pour écrire un bon nombre de pages. Mais d’abord, il relut ce qui était fait. « Incroyable ! » murmura-t-il. L’homme ne lui ressemblait en rien. Quant à la femme, elle conservait quelque chose de la femme-tigresse de son premier livre, seulement elle ne vivait pas. Cette réali-
– 160 – té qu’il avait voulu reproduire était moins croyable que le songe qu’il avait réussi quelques années plus tôt à faire pas-ser pour réel. Soudain, il perdit tout espoir, tout courage. Une angoisse douloureuse le saisit. Il serra ses feuillets dans un tiroir et se dit qu’il se remettrait à l’ouvrage plus tard – le lendemain peut-être. Cette bonne résolution suffit à le tran-quilliser, mais jamais il ne toucha plus à son roman. Il voulait s’épargner de souffrir et il ne se sentait pas assez de force pour étudier sa propre incapacité et pour la vaincre. La plume à la main, il ne savait plus penser. Au moment de tra-cer un mot il avait l’impression que son cerveau se rouillait et il restait devant sa page blanche, comme en extase, tandis que l’encre séchait au bout de sa plume.
Le désir lui vint de revoir Angiolina. Il ne résolut point d’aller la chercher mais il se dit que désormais il pouvait se rapprocher d’elle sans péril. Bien plus, à s’en tenir exacte-ment aux paroles qu’il lui avait adressées en la quittant, il aurait dû tout de suite se rendre chez elle. N’était-il pas suffi-samment calme pour lui serrer la main en ami ?
Il confia ce projet à Stefano en ces termes : « Je voudrais surtout voir si, mes relations avec elle une fois renouées, je saurais me comporter un peu plus adroitement qu’autre-fois. »
Balli s’était trop souvent moqué de son ami, quand le pauvre garçon était amoureux, pour ne pas croire mainte-nant à sa guérison complète. Outre cela, depuis quelques jours, il avait pour sa part le plus vif désir de revoir Angioli-na. Il songeait à une figure ayant le même visage qu’elle, vê-tue comme elle. Il raconta cela à Émilio, et Émilio lui promit que son premier mot, quand il reverrait cette enfant, serait pour lui demander d’aller poser dans son atelier. Sa guérison
– 161 – ne faisait aucun doute : il n’était même plus jaloux de Stefa-no.
Il apparut par la suite que Balli était préoccupé d’Angiolina au moins autant qu’Émilio. Il venait de détruire une ébauche sur laquelle il avait gaspillé six mois de travail. Il traversait lui aussi une période d’épuisement et, dans sa tête vide, il ne trouvait qu’une idée, celle qu’il avait eue le jour où son ami lui avait présenté Angiolina. Un soir, en quit-tant Émilio, il lui demanda : « Et cette réconciliation, où en est-elle ? » Il ne voulait pas avoir l’air d’y pousser mais il cherchait à savoir si Émilio n’avait pas agi secrètement. C’eût été une trahison !
Émilio avait atteint le dernier degré du calme. Personne ne l’empêchait de faire ce qu’il voulait et, au fond, il ne vou-lait rien. Proprement rien. Il reverrait Angiolina pour s’exer-cer à parler et à penser avec chaleur. L’ardeur qu’il ne trou-vait plus en lui devait lui venir du dehors : il espérait vivre le roman qu’il était incapable d’écrire.
Seule son inertie l’empêcha d’aller rue Fabius-Sévère. Il eût aimé qu’une tierce personne organisât la rencontre et il finit par penser que Balli pourrait très bien s’en charger. Ain-si tout devenait plus facile et plus simple : Stefano retrouvait seul son modèle et le lui donnait ensuite pour maîtresse. Il y penserait. Une chose le faisait hésiter, c’est qu’il ne voulait pas que Balli jouât dans sa destinée un rôle trop important.
Important ? Certes, Angiolina gardait de l’importance à ses yeux. Du moins, en comparaison de ce qui n’était pas elle. Tout était si insignifiant qu’elle dominait tout. Cons-tamment il y pensait, comme un vieillard à sa propre jeu-nesse. Comme il avait été jeune au cours de cette nuit où il lui aurait fallu commettre un crime pour se calmer ! S’il
– 162 – s’était mis à écrire au lieu de se livrer à une agitation pénible dans la rue d’abord, puis dans son lit solitaire, il se serait sû-rement ouvert, sur l’art, un accès qui depuis semblait lui être interdit. Hélas, tout cela était passé, et pour toujours. Angio-lina vivait, mais elle ne pouvait plus lui donner la jeunesse.
Un soir, près du Jardin Public, il l’aperçut qui marchait devant lui. Il la reconnut à son pas. Elle tenait haut ses jupes pour les préserver de la boue et, à la pauvre lumière du gaz, il vit briller ses bottines noires. Il en fut aussitôt troublé. Il se rappela qu’au plus fort de son angoisse amoureuse il avait pensé que la possession de cette femme le guérirait. Et main-tenant il pensait : « Elle serait mon animatrice. »
— Bonsoir, mademoiselle, dit-il avec tout le sang-froid qu’il put rassembler.
Mais il était saisi à la gorge par le désir, devant cette face d’enfant rose et ces grands yeux aux contours précis, pierres précieuses qu’on eût dit fraîchement taillées.
Elle s’arrêta, prit la main qu’il lui tendait :
— Comment allez-vous ? dit-elle. Il y a si longtemps qu’on ne se voit plus.
Elle semblait gaie et sereine. Il lui répondit du même ton, toujours distrait par son désir. Peut-être avait-il tort de montrer tant de calme… Pourquoi n’avoir pas étudié d’avance l’attitude à prendre pour atteindre son but : la véri-té, la possession ! Il marchait près d’elle en la tenant par la main. Mais après qu’ils eurent échangé quelques phrases, comme deux amis contents de se revoir, il se tut, incertain. Si le ton élégiaque dont il avait usé autrefois en toute sincéri-té eût été hors de saison, trop d’indifférence ne l’aurait pas mieux servi.
– 163 –
— M’avez-vous pardonné, monsieur Émilio ? demanda-t-elle en s’arrêtant.
Et elle lui tendit son autre main. L’intention était excel-lente et le geste surprenant de la part d’Angiolina.
Il eut cette trouvaille :
— Savez-vous ce que je ne vous pardonnerai jamais ? C’est de n’avoir rien tenté pour vous rapprocher de moi. Je vous importais donc si peu ?
Il était sincère et il s’aperçut qu’il essayait inutilement de jouer la comédie. Peut-être la sincérité le servirait-elle mieux que toute feinte.
Un peu confuse, elle balbutia que s’il ne l’avait pas abor-dée, elle lui aurait écrit le lendemain.
— Et au fond, de quoi suis-je coupable ? ajouta-t-elle, oubliant qu’elle avait demandé pardon une minute plus tôt.
Émilio crut opportun d’avouer un doute :
— Dois-je vous croire ? dit-il. (Et là-dessus un re-proche :) Avec un marchand de parapluies !
Ce mot les fit éclater de rire tous les deux.
— Jaloux ! s’écria-t-elle en serrant sa main qu’elle tenait encore. Être jaloux de cet homme crasseux !
À vrai dire, s’il avait eu raison de rompre avec Angiolina, il avait eu tort de prendre comme prétexte cette stupide his-toire du marchand de parapluies. Ce pauvre diable n’était pas le plus à craindre de ses rivaux. C’est pourquoi il eut l’étrange sentiment qu’il devait s’imputer à lui-même tous les
– 164 – maux qu’il avait supportés depuis qu’il avait abandonné An-giolina.
Elle se tut longuement. Sans intention, à coup sûr, car c’eût été là un artifice bien subtil pour elle. Elle se taisait parce qu’elle ne trouvait rien d’autre à dire pour se disculper – et ils continuèrent leur chemin côte à côte, en silence, dans la rue obscure. Le ciel était tout couvert de nuages que blan-chissait en un seul point la lumière de la lune.
Ils arrivèrent devant la maison d’Angiolina et elle fit mine de s’arrêter. Mais il la contraignit à aller plus loin.
— Marchons encore, comme cela, sans rien dire.
Naturellement, elle se prêta à ce qu’il voulut. Ils pour-suivirent leur promenade silencieuse, et lui l’aima de nou-veau à partir de cet instant, ou plutôt, à partir de cet instant, il en eut conscience. Cette femme qui marchait à son côté était celle que son rêve n’avait cessé d’ennoblir. Ennoblie, elle l’était aussi par ce dernier cri d’angoisse qu’il lui avait arraché en l’abandonnant et qui l’avait longtemps personni-fiée tout entière ; elle l’était enfin par les prestiges de l’art puisque, dans son désir, Émilio croyait avoir auprès de lui une déesse capable d’inspirer les plus hauts chefs-d’œuvre.
La maison d’Angiolina dépassée, ils se trouvèrent sur la route déserte et noire, fermée d’un côté par la colline et de l’autre par un mur bas qui la séparait des champs. Elle alla s’y asseoir et lui se serra contre elle, cherchant l’étreinte qu’il aimait tant au début de leurs amours. Il lui manquait la mer. La tête blonde d’Angiolina, unique note chaude et lumineuse, dominait un paysage humide et gris.
Il y avait si longtemps qu’il n’avait senti ces lèvres sur les siennes qu’il en reçut une commotion violente.
– 165 –
— Oh ! chère et douce, murmura-t-il en lui baisant les yeux, le cou, puis les mains et les vêtements.
Elle le laissait faire doucement, avec une douceur si in-solite que, touché au cœur, il se mit à verser des larmes et bientôt à sangloter. Il lui semblait qu’il ne dépendait que de lui de prolonger cette félicité toute la vie. Tout s’expliquait, tout se dénouait. Son existence ne consistait plus que dans ce désir.
— Tu m’aimes donc tant, souffla-t-elle, émue et émer-veillée.
Elle aussi avait les larmes aux yeux. Elle lui raconta qu’elle l’avait vu dans la rue, pâle et visiblement abattu par la souffrance, et que sa gorge s’était serrée de compassion.
— Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt ? lui demanda-t-elle avec reproche.
Elle s’appuya sur lui pour descendre du mur. Il ne com-prenait pas pourquoi elle mettait fin à cette tendre conversa-tion qu’il aurait voulu poursuivre éternellement.
— Allons chez moi, dit-elle d’un ton résolu.
Pris de vertige, il l’embrassa et la couvrit de baisers, ne sachant comment lui témoigner sa reconnaissance. Mais la maison d’Angiolina était loin, et, chemin faisant, Émilio se retrouva tout entier, avec ses méfiances et ses doutes. L’ins-tant qu’il vivait allait-il le lier pour toujours à cette femme ? Il s’engagea dans l’escalier avec lenteur et tout à coup de-manda :
— Et Volpini ?
Hésitante, elle s’arrêta.
– 166 –
— Volpini ?
Puis, reprenant courage, elle franchit les quelques marches qui la séparaient d’Émilio. Elle prit son bras, cacha sa figure sur son épaule avec une affectation de pudeur qui lui rappela l’ancienne Angiolina et son sérieux de mélo-drame.
— Personne ne le sait, dit-elle, pas même ma mère.
Peu à peu, tout le magasin d’accessoires, y compris la tendre mère, reparaissait. Elle s’était donnée à Volpini ; ce-lui-ci l’avait exigé ; il n’avait voulu continuer à la voir qu’à cette condition :
— Il sentait qu’il n’était pas aimé, dit-elle tout bas, et il voulut une preuve d’amour.
En échange, elle n’avait obtenu d’autre garantie qu’une promesse de mariage. Avec son habituelle légèreté, elle cita le nom d’un jeune avocat qui lui avait conseillé de se conten-ter de cette promesse, « car la loi punissait la séduction exercée sous cette forme ».
Enlacés étroitement, ils ne venaient pas à bout de cet escalier. Chaque nouvelle marche rendait Angiolina plus semblable à la femme qu’il avait fuie. Maintenant, en effet, elle bavardait et commençait à s’abandonner. Elle pouvait bien se donner à lui, puisque c’était pour lui – ne l’avait-elle pas dit et redit ? – qu’elle s’était livrée au tailleur. Émilio n’était plus en mesure, fût-ce en renonçant à elle, de se sous-traire à cette responsabilité.
Elle ouvrit la porte et, par le corridor obscur, le conduisit à sa chambre. D’une autre chambre leur parvint la voix na-sale de sa mère :
– 167 –
— C’est toi, Angiolina ?
— Oui, répondit Angiolina en étouffant un éclat de rire. Je me couche. Bonne nuit, maman.
Elle alluma une bougie, ôta son manteau et son chapeau. Après quoi elle se donna à lui, ou plutôt, elle le prit.
Émilio put expérimenter à quel point est chose impor-tante la possession d’une femme longtemps désirée. Au cours de cette soirée mémorable il put croire s’être transfor-mé deux fois dans sa nature la plus intime. Après l’inertie sans espoir qui l’avait poussé à rechercher Angiolina, l’en-thousiasme qui le faisait sangloter de bonheur et de tristesse s’était à son tour évanoui. Le mâle était satisfait, mais cette satisfaction était vraiment la seule qu’Émilio eût obtenue. Il avait possédé la femme qu’il détestait, non celle qu’il aimait. Menteuse créature ! Ce n’était ni la première ni, comme elle voulait le donner à entendre, la seconde fois qu’elle passait par un lit d’amour. Et d’ailleurs, à quoi bon s’en irriter ? Il le savait d’avance, et depuis longtemps. La possession lui avait laissé une grande liberté d’esprit pour juger la femme qui s’était soumise à lui. Dans l’escalier il pensa : « Finis les rêves ! » Et un instant plus tard, en regardant la maison d’Angiolina baignée de lune : « Peut-être n’y retournerai-je jamais ? » Ce n’était pas une résolution. Pourquoi prendre une résolution ? Tout cela était de si médiocre importance !
Elle l’avait accompagné jusqu’au palier et elle n’avait remarqué chez lui aucune froideur. Il aurait eu honte d’en laisser voir. Au contraire, il lui avait instamment demandé pour le lendemain un autre rendez-vous qu’elle avait dû lui refuser. Elle serait occupée toute la journée chez Mme Deluigi qui lui avait commandé une robe de bal. Ils décidèrent de se revoir dans deux jours.
– 168 –
— Mais pas dans cette maison, dit Angiolina, soudain rouge de colère. Tu ne te figures pas que je vais risquer de me faire tuer par papa.
Émilio lui promit qu’il s’occuperait de trouver une chambre. Il lui enverrait l’adresse sous enveloppe.
Possession et vérité ! Comment avait-il pu identifier ces deux termes ? Le mensonge continuait, aussi impudent qu’autrefois – et il ne voyait plus le moyen de s’en affranchir. Dans un dernier baiser, doucement, elle lui recommanda d’être discret, spécialement avec Balli. Elle tenait à sa répu-tation.
Avec Balli, Émilio fut indiscret tout de suite. Le soir même. Il le fut de propos délibéré, avec l’intention de réagir contre les mensonges d’Angiolina, sans tenir compte d’une recommandation faite sûrement pour le tromper et non dic-tée par le désir sincère de cacher leurs amours. Et puis, il éprouvait une grande satisfaction à dire à Balli qu’il avait possédé cette femme. Une satisfaction intense et qui effaçait tout nuage de son front.
Balli écouta comme un médecin qui médite son diagnos-tic :
— Je crois pouvoir affirmer avec certitude que tu es gué-ri.
Mais alors Émilio sentit le besoin d’ouvrir son cœur et il raconta comment l’avait indigné l’attitude d’Angiolina. Elle persistait à lui faire croire qu’elle ne s’était donnée à Volpini que pour lui appartenir ensuite. Il eut aussitôt des mots trop vifs :
– 169 –
— Oui, elle veut encore me berner. La douleur que j’éprouve à constater qu’elle est toujours la même est telle qu’elle m’ôte jusqu’au désir de la revoir.
Stefano le devina tout entier.
— Toi aussi, dit-il, tu restes égal à toi-même. Pas une seule de tes paroles qui ne démente ta prétendue indiffé-rence !
Émilio eut beau protester, Balli ne se laissa pas con-vaincre.
— Tu as mal fait de revenir à elle. Tu as très mal fait.
Que Balli eût raison, ce n’était guère douteux. Émilio put s’en rendre compte au cours de la nuit. Une colère inquiète et qui eût demandé un prompt épanchement le tenait éveillé. Il reconnaissait en elle, sans illusion possible, l’indignation de l’honnête homme blessé par une grave inconvenance. Il n’avait que trop éprouvé ce sentiment-là. Avant la posses-sion, par exemple ; ou après l’incident du marchand de para-pluies. Sa jeunesse ressuscitait ! Il ne désirait plus commettre un crime, mais il aurait voulu mourir de honte et de douleur.
À l’ancienne douleur s’ajoutait le remords de s’être lié davantage à cette femme et la peur d’avoir définitivement compromis son avenir. En effet, comment expliquer l’obsti-nation tenace d’Angiolina à le rendre responsable de sa liai-son avec Volpini, sinon par son dessein de l’attacher à elle, de le compromettre, de lui sucer le peu de sang qu’il avait dans les veines ? Il était lié pour toujours à Angiolina par une étrange anomalie de son cœur, par les sens – son désir re-naissait dans la solitude de son lit – et même par cette indi-gnation qu’il attribuait à la haine.
– 170 –
Cette indignation était la mère des plus doux songes. Vers le matin, son trouble s’était changé en une tendresse émue pour sa propre destinée. Il ne s’endormit pas mais il tomba dans un état singulier d’abattement qui lui enleva toute notion du temps et du lieu. Il se voyait malade, grave-ment malade, perdu ; et Angiolina accourait pour le soigner. Elle avait les mouvements composés et le sérieux de la bonne infirmière, douce et désintéressée. Il l’entendait re-muer dans la chambre ; et chaque fois qu’elle l’approchait elle lui apportait un réconfort, soit en caressant d’une main fraîche son front brûlant, soit en couvrant son front et ses yeux de baisers légers, qui voulaient rester inaperçus. Angio-lina savait donc donner de tels baisers ? Il se retourna dans son lit, pesamment, et il rentra en lui-même. La réalisation de ce rêve eût été la vraie possession. Et dire qu’il avait cru, quelques heures plus tôt, avoir perdu la faculté de rêver ! Oh ! la jeunesse était bien revenue ! Elle courait dans ses veines, despotique comme jamais, et annulait toutes les ré-solutions formées par un esprit sénile.
Il sauta du lit de bonne heure et sortit. Il ne pouvait plus attendre ; il voulait revoir Angiolina tout de suite. Il courait, dans son impatience de l’embrasser, mais il se promettait de ne pas bavarder trop, de ne pas s’abaisser par des déclara-tions faites pour fausser leurs rapports. La possession ne « donnait » pas la vérité, mais par elle-même, dénuée de l’or-nement des songes et des mots, elle « était » la vérité, pure et bestiale.
Par malheur Angiolina, avec une obstination admirable, se refusa. Elle était déjà prête à sortir ; et puis ne lui avait-elle pas déclaré qu’elle n’entendait pas déshonorer sa mai-son ?
– 171 –
Lui, dans l’intervalle, avait fait une remarque de nature à modifier ses plans. Il s’aperçut qu’elle l’examinait avec cu-riosité, pour voir si la possession, chez lui, avait augmenté ou diminué l’amour. Elle se trahissait avec une ingénuité émouvante : sûrement elle avait connu des hommes qui res-sentaient du dégoût pour la femme qu’ils avaient eue. Il lui fut très facile de lui montrer qu’il n’était pas de ceux-là. Ré-signé au jeûne qu’elle lui imposait, il se contenta de ces bai-sers dont il avait vécu si longtemps.
Mais bientôt les baisers ne suffirent plus et il ne put s’empêcher de lui murmurer dans l’oreille les tendres mots que l’amour lui avait appris.
Balli lui avait procuré l’adresse d’une maison où on louait des chambres. Il l’indiqua à Angiolina qui, de peur de se tromper, se fit longuement expliquer où était située la maison et comment la chambre était exposée, détails incon-nus d’Émilio qui n’avait pas pris la peine d’aller voir. Son ar-deur amoureuse lui ôtait le don d’observer, mais à peine dans la rue il s’aperçut que maintenant il savait avec exacti-tude où était cette fameuse chambre. Aucun doute possible : il y était adressé par Angiolina.
Il y alla sans plus tarder. La propriétaire s’appelait Mme Paracci. C’était une répugnante petite vieille dont les nippes malpropres laissaient deviner les formes d’une poi-trine abondante – reste de jeunesse parmi des ruines. Ses cheveux rares et frisés encadraient un visage rougeaud, lui-sant et poreux. Elle l’accueillit avec beaucoup de gentillesse, tomba d’accord sur tout et lui dit qu’elle ne louait qu’à des personnes qu’elle connaissait très bien. Donc à lui, naturel-lement.
– 172 –
Il voulut voir la chambre et il y entra suivi de la vieille par une porte ouvrant sur l’escalier. Une autre porte – toujours fermée, proclama Mme Paracci d’un ton de serment solennel – faisait communiquer la pièce avec le reste de l’appartement. Cette pièce était encombrée plutôt que meu-blée d’un lit énorme, d’aspect assez propre, et de deux grandes armoires ; il y avait en outre une table, un sofa et quatre sièges. Il eût été difficile d’y faire pénétrer un meuble de plus.
La veuve Paracci le regardait, les mains sur ses grosses hanches débordantes, avec le sourire – s’il faut nommer ainsi l’affreuse grimace qui découvrait sa bouche édentée – d’une personne sûre d’elle et qui attend un compliment. De fait, un certain nombre d’objets inutiles – une ombrelle japonaise à la tête du lit, des photographies au mur – prouvaient qu’on n’avait rien négligé pour embellir ce séjour.
Un cri de surprise lui échappa quand il découvrit, à côté de la photographie d’une femme à moitié nue, celle d’une jeune fille qui avait été l’amie de sa sœur et qui était morte depuis plusieurs années. Il demanda à la vieille comment elle s’était procuré ces portraits et elle répondit qu’elle les avait achetés pour décorer sa maison. Longuement il regarda la bonne figure de cette pauvre enfant qui avait posé, droite et raide, devant l’appareil du photographe – la seule fois de sa vie peut-être – pour servir d’ornement à cette horrible chambre.
Et dans cette chambre, pourtant, à côté de cette vieille souillon qui le couvait du regard, heureuse d’avoir conquis un nouveau client, il rêva d’amour. En de pareilles circons-tances, il était d’autant plus troublant d’imaginer la présence d’une Angiolina, prête à lui donner le bonheur désiré. Avec
– 173 – un frisson de fièvre, il pensa : « Demain, je posséderai la femme que j’aime ! »
Il la posséda, bien qu’il ne l’eût jamais moins aimée. L’attente l’avait rendu malheureux. Il se croyait dans l’im-possibilité d’éprouver aucun plaisir. Une heure avant le ren-dez-vous, il décida que si Angiolina ne lui donnait pas la joie qu’il espérait, il lui déclarerait qu’il ne voulait plus la voir. Exactement, il lui dirait : « Tu es si déshonnête que tu me dégoûtes. » Ces mots-là lui étaient venus à l’esprit en regar-dant avec envie sa sœur, accablée mais sereine. Pour elle, l’amour restait le grand et pur désir, le désir divin. C’était de l’amour satisfait que la chétive nature humaine sortait dé-gradée et avilie.
Mais la joie espérée ne manqua point. Angiolina le fit at-tendre plus d’une demi-heure – un siècle ! La colère l’envahissait, une colère impuissante qui redoublait ce qu’il croyait être sa haine. Quand elle arriverait, il la battrait. Elle n’avait pas d’excuse puisqu’elle lui avait dit que ce jour-là elle ne travaillait pas et qu’elle serait à l’heure. Ne lui avait-elle pas refusé un rendez-vous la veille justement pour être sûre de ne pas être en retard ? En sorte qu’elle l’avait fait at-tendre d’abord un jour entier, et puis… tout ce temps inter-minable.
Quand elle arriva il n’espérait plus qu’elle viendrait, en sorte qu’il en eut l’heureuse surprise. Il lui murmura sur les lèvres et dans le cou des mots de reproche auxquels elle ne répondit même pas, car ils étaient dits sur le ton de l’ado-ration et de la prière. Dans la demi-obscurité, la chambre de la veuve Paracci devint un temple. Pendant un long moment aucune parole ne troubla leur rêve. Angiolina donnait plus qu’elle n’avait promis. Elle avait dénoué ses grands cheveux
– 174 – et il se retrouva la tête enfouie dans un oreiller d’or. Il y ap-puyait son visage comme un enfant pour en humer le par-fum. Elle, en maîtresse complaisante – dans ce lit, il ne son-geait pas à s’en plaindre –, devinait ses désirs avec une intel-ligence affinée. Tout n’était pour lui que joie et contente-ment.
Le soir même, hélas, le souvenir de tant de bonheur lui fit grincer les dents de colère. La passion l’avait pour un ins-tant dépouillé du douloureux habit de l’observateur, mais elle n’avait pas empêché que s’imprimassent dans sa mé-moire les moindres détails de cette scène. Il pouvait se van-ter maintenant de connaître Angiolina. Leur étreinte lui avait laissé des souvenirs ineffaçables et, grâce à eux, il discernait tel sentiment qu’Angiolina n’avait pas exprimé ou même qu’elle avait dissimulé avec soin. De sang-froid, il n’aurait jamais été si perspicace. Il savait maintenant, il était sûr d’une certitude absolue, comme si elle le lui avait déclaré en langage clair, qu’elle avait tiré d’autres hommes plus de sa-tisfaction que de lui. Plusieurs fois, elle lui avait dit : « Assez, maintenant ! Je n’en peux plus ! » Elle avait cherché le ton de l’admiration, sans le trouver. Il aurait pu diviser la soirée en deux parties. Pendant la première, elle l’avait aimé ; pendant la seconde, elle s’était contrainte pour ne pas le repousser. Enfin, en sautant du lit, elle trahit son impatience. À ce mo-ment-là, il ne fut pas nécessaire à Émilio d’être un profond psychologue pour la deviner tout entière, car, le voyant hési-tant, elle le poussa hors du lit en lui disant d’un air moqueur : « Allons ! bel homme ! » Bel homme ! Ce mot ironique, elle devait le penser depuis environ une demi-heure ! Il l’avait lu sur son visage.
Comme toujours, il aurait eu besoin de rester seul pour mettre en ordre ses observations à loisir. Ses idées restaient
– 175 – confuses ; il percevait seulement qu’elle ne lui appartenait plus ; il éprouvait la même sensation que le soir où, tous deux, ils avaient attendu Stefano et Marguerite au Jardin Pu-blic : une atroce blessure d’amour-propre et une jalousie très amère. Il voulut s’en libérer et il ne se décida pas à lâcher Angiolina sans avoir tenté de la reconquérir.
Il la raccompagna et, bien qu’elle déclarât être pressée, il la persuada de rentrer chez elle par le chemin qu’il avait suivi le soir mémorable où on l’avait vue avec son marchand de parapluies. La rue de Romagne avait exactement son as-pect d’alors, avec ses arbres nus qui se profilaient sur le ciel clair et son sol inégal recouvert d’une boue épaisse. La grande différence était qu’aujourd’hui Angiolina l’accom-pagnait. Mais une Angiolina si lointaine ! Pour la deuxième fois, dans cette même rue, il la chercha avec désespoir.
Il lui décrivit la course folle qu’il avait faite. Il lui raconta comment son désir de la voir l’avait fait surgir devant lui à plusieurs reprises, puis comment, à bout de courage, il s’était mis à pleurer pour une légère blessure qu’il s’était faite en tombant. Elle l’écoutait, flattée d’avoir inspiré un tel amour, et lorsqu’il se plaignit de ce que tant de souffrance ne lui avait pas fait obtenir, à lui, tout l’amour auquel il croyait avoir droit, elle protesta avec énergie : « Comment peux-tu dire une chose pareille ? » Et pour que sa protestation fût plus efficace, elle l’embrassa. Seulement, presque tout de suite, et après y avoir comme d’habitude bien réfléchi, elle commit une erreur. « Ne me suis-je pas donnée à Volpini pour être à toi ? » Et Émilio courba la tête, convaincu.
Ce Volpini, sans le savoir, lui empoisonnait les joies qu’il lui avait censément procurées. La mention de ce personnage l’arracha à la peine que lui causait l’indifférence d’Angiolina
– 176 – pour le rejeter dans la crainte de ses plans et de ses ma-nœuvres. À leur rendez-vous suivant, son premier mot fut pour lui demander quelles garanties elle avait reçues de Vol-pini pour oser ce qu’elle osait. « Oh ! dit-elle en souriant, Volpini ne peut pas se passer de moi. » Sur le moment cette réponse tranquillisa Émilio. La garantie lui paraissait suffi-sante puisque lui-même – et il était bien plus jeune que Vol-pini – ne pouvait plus se passer d’elle.
Au cours de cette seconde soirée chez la veuve Paracci, l’observateur, en lui, ne s’endormit pas un seul instant. Il en fut récompensé par une découverte très douloureuse : pen-dant le temps où, au prix de tant d’efforts, il s’était tenu à distance d’Angiolina, quelqu’un avait dû occuper sa place. Un homme qui ne devait pas ressembler à ceux qu’il con-naissait et qu’il redoutait : Leardi, Giustini, Datti… Sans doute était-ce de lui qu’elle tenait cet accent nouveau de brusquerie parfois spirituelle et ces jeux de mots grossiers. Il fallait que ce fût quelque étudiant puisqu’elle se servait avec une grande désinvolture d’une demi-douzaine d’expressions latines en leur donnant au besoin un sens obscène. Il écarta le pauvre Merighi ; il était impossible qu’elle continuât à abuser de lui. Qu’il lui eût appris ce latin autrefois ? Autre hypothèse à exclure. Angiolina n’aurait pas été capable de garder sa science si longtemps pour elle, sans en faire éta-lage. D’ailleurs celui qui lui avait enseigné ce latin devait être le même qui lui avait appris certaines chansonnettes véni-tiennes très grivoises. Quand elle les chantait, elle détonnait, mais pour les savoir si bien malgré tout, elle devait les avoir entendues un bon nombre de fois, car elle n’aurait pas su, par exemple, répéter une seule note du répertoire habituel de Stefano. Il fallait que ce fût un Vénitien, car elle s’amusait souvent à contrefaire la prononciation de Venise que proba-blement elle avait ignorée jusqu’alors. Émilio sentait auprès
– 177 – de lui la présence de ce viveur narquois ; puis cette ombre lui échappait – et il ne parvint jamais à savoir son nom. Dans la collection de photographies d’Angiolina, il n’y avait pas de têtes nouvelles. Mais peut-être Angiolina jugeait-elle d’une meilleure politique de ne plus exposer les portraits à la col-lection desquels elle avait consacré sa vie. Tant il est vrai que sur son mur le portrait d’Émilio marquait.
Sûrement, s’il s’était trouvé tout à coup en face de cet individu, il l’aurait reconnu à certains gestes qu’elle devait lui avoir empruntés. Plusieurs fois il lui demanda de qui elle avait appris tel geste, ou tel mot, et elle, un jour, voyant sa mine sérieuse et désolée, lui répondit avec une intuition sur-prenante : « Jaloux ! » Elle avait deviné sa jalousie ! Oui, il était jaloux. Il souffrait si, perplexe, elle plongeait d’un geste masculin ses deux mains dans ses cheveux ou si, pour ex-primer de la surprise, elle criait :
« Oh ! la baleine ! » ou encore si, le voyant maussade, elle lui demandait : « Tu es “empoisonné” aujourd’hui ? » Il souffrait comme s’il avait eu devant lui son insaisissable ri-val. De plus, avec son imagination exaltée d’amoureux, il croyait retrouver, dans la voix d’Angiolina, des réminis-cences du ton grave et légèrement impérieux de Leardi. Sor-niani aussi lui avait enseigné quelque chose, et Stefano même avait laissé sa marque : une certaine affectation d’air hébété en présence d’un objet surprenant ou admirable. Quant à lui Émilio, il ne se reconnaissait dans aucune parole ni dans aucun geste d’Angiolina. « Peut-être n’y a-t-il plus de place pour moi », pensait-il avec une amère ironie.
Le plus abhorré de ses rivaux restait cet inconnu. Elle avait su taire le nom de cet homme, qui ne pouvait avoir passé dans sa vie que tout récemment. Chose étonnante, car
– 178 – elle aimait à se vanter de ses triomphes ou même de l’admiration qu’elle épiait, dans la rue, aux yeux des pas-sants. À l’entendre, tous étaient follement amoureux d’elle : « Je n’en ai que plus de mérite à n’avoir pas quitté la maison durant ton absence, et cela malgré la façon dont tu m’as trai-tée ! » Et voilà ! Elle voulait lui faire croire que, durant son absence, elle avait passé son temps à penser à lui. Chaque soir, en famille, on agitait la question de savoir si elle allait lui écrire ou non. Son père, qui avait très à cœur la dignité de son foyer, disait « non » toujours ! Et comme Émilio, à l’idée de ce conseil de famille, s’était mis à rire, elle cria : « De-mande à maman si ce n’est pas vrai ! »
C’était une menteuse obstinée, bien qu’en vérité elle ne connût pas l’art de mentir. Il était facile de la prendre au piège. Seulement, si on lui montrait qu’elle venait de se con-tredire, elle confirmait d’un front serein ses premières décla-rations, car à la logique, au fond, elle n’y croyait pas. Et peut-être cette candeur suffisait-elle à la sauver aux yeux d’Émilio.
On ne pouvait pas dire qu’elle fût raffinée dans le mal. Chaque fois qu’elle le trompait, elle semblait prendre soin de l’en prévenir.
Avec tout cela, il eût été incapable de démêler les motifs de son étrange attachement. Il se sentait lié à Angiolina. De-vant elle, les médiocres chagrins de sa vie insignifiante, par-tagée entre sa maison et son bureau, étaient abolis. Et de tous les chagrins qui lui venaient d’elle, le plus grand était de ne pas la trouver quand il avait besoin qu’elle fût près de lui. Souvent, chassé de sa propre maison par le triste visage de sa sœur, il courait chez les Zarri, bien qu’il sût qu’Angiolina eût préféré ne pas le voir trop souvent à ce foyer qu’elle dé-
– 179 – fendait avec tant d’énergie contre le déshonneur. Il la trou-vait rarement. Mais sa mère, pleine de gentillesse, le priait d’attendre : Angiolina allait rentrer d’un instant à l’autre. Des dames qui demeuraient là à côté – d’un geste vague, elle dé-signait soit l’orient, soit l’occident – l’avaient fait appeler pour un essayage.
L’attente lui était indiciblement douloureuse, mais il demeurait quand même des heures, comme enchaîné par un lien magique, à scruter la dure face de la vieille, car il savait que s’il rentrait chez lui sans avoir vu sa maîtresse, il ne re-trouverait plus la paix. Un soir, à bout de patience – en dépit de la vieille qui, toujours courtoise, voulait le retenir – il finit par s’en aller. Dans l’escalier, il croisa une femme, appa-remment une servante, la tête couverte d’un fichu qui ca-chait en partie son visage. Il lui céda le pas, mais quand elle voulut se faufiler en rasant le mur, il la reconnut, mis en éveil par le désir même qu’elle manifestait de l’éviter, puis par ses mouvements et sa taille. C’était Angiolina. Il se sentit mieux tout de suite. Il négligea le fait qu’en lui parlant de ces voi-sines de chez qui elle venait, elle étendit le bras dans la di-rection opposée à celle qu’avait indiquée sa mère. Il ne son-gea pas davantage à s’étonner – et pourtant !… – qu’elle ne lui reprochât point d’être venu une fois de plus la compro-mettre à domicile. Cette soirée fut bonne et douce comme s’il avait eu, lui, quelque chose à se faire pardonner et cette douceur où il se complaisait éloignait de son âme tout soup-çon.
Les soupçons ne surgirent que le jour où il la vit arriver de même sorte à l’un de leurs rendez-vous. Elle lui déclara que la dernière fois, comme elle rentrait tard chez elle, elle avait été aperçue par des personnes de sa connaissance et qu’elle avait peur d’être vue au sortir de chez la veuve Pa-
– 180 – racci, dont la maison ne jouissait pas de la meilleure renom-mée. C’est pourquoi elle se déguisait ainsi. Oh ! ingénuité ! Elle ne s’apercevait pas que ce bavardage était un aveu : le soir où il l’avait vue rentrer chez elle dans le même accou-trement, il faut croire qu’elle avait de bonnes raisons pour se travestir.
Un jour, elle arriva chez Mme Paracci avec une heure de retard. Pour qu’elle ne risquât point, en frappant à la porte, d’éveiller l’attention des autres locataires, il avait l’habitude de l’attendre au haut de l’escalier tortueux et sale, penché sur la rampe, plié en deux même, pour la voir apparaître du plus loin possible. Si une autre personne montait, il se réfu-giait dans la chambre et ce va-et-vient continuel augmentait énormément son agitation. Du reste, il eût été incapable de se tenir tranquille. Ce soir-là, chaque fois qu’il devait s’enfermer dans la chambre pour laisser passer quelqu’un sur le palier, il se jetait sur le lit et se relevait aussitôt, compli-quant à dessein cette manœuvre pour y employer un peu plus de temps. Il était dans un tel état que, par la suite, quand il y repensa, il en crut à peine ses souvenirs. Il devait avoir crié d’angoisse.
Quand elle arriva enfin, sa vue ne suffit pas à le calmer et il lui fit de violents reproches. Elle n’y prêta aucune atten-tion, croyant facile de l’apaiser par quelques caresses. Elle jeta son fichu et lui passa autour du cou ses bras que de larges manches laissaient entièrement nus. Émilio les sentit brûlants de fièvre. Il la regarda mieux : elle avait les yeux brillants, les pommettes rouges. Un soupçon affreux traversa son esprit.
— Tu sors de chez un autre, hurla-t-il.
– 181 –
Elle le lâcha, mais en témoignant d’une indignation rela-tivement faible.
— Tu es fou ! dit-elle.
Et, sans paraître trop offensée, elle lui expliqua les causes de son retard. Mme Deluigi l’avait retenue plus long-temps que d’habitude ; elle avait tout de même couru jusque chez elle pour changer de vêtement et là, sa mère lui avait encore donné un travail à faire. Tant de raisons eussent suffi à justifier un retard de dix heures.
Mais Émilio n’avait plus l’ombre d’un doute : elle sortait des bras d’un autre. Seul un acte d’énergie surhumain le sau-verait d’une telle immondice. L’idée lui en traversa l’esprit, prompte comme l’éclair : il ne devait pas entrer dans ce lit ; il devait la repousser tout de suite et ne plus la revoir, plus ja-mais. Hélas ! il savait maintenant ce que signifiaient ces mots plus jamais : une douleur, un perpétuel regret, des heures d’agitation sans trêve suivies de rêves pénibles, puis de tor-peur et d’inertie ; le vide, la mort de toute fantaisie, de tout désir – l’état le plus effroyable qui fût. Il eut peur. Il l’attira contre lui et, pour toute vengeance lui dit :
— Je ne vaux guère plus que toi.
Alors ce fut à elle de se révolter. S’arrachant à son étreinte, elle lui dit, résolue :
— Je n’ai jamais permis à personne de me traiter ainsi. Je m’en vais.
Elle voulait reprendre son fichu, mais il l’en empêcha. Il l’embrassait, la baisait, la suppliait de ne pas partir. Il ne poussa pas la lâcheté jusqu’à se rétracter expressément, mais la fermeté d’Angiolina le remplissait d’admiration. Lui,
– 182 – pour avoir seulement pensé à une rupture, il était encore bouleversé. Se sentant tout à fait réhabilitée, elle céda. Elle céda petit à petit. Elle déclara qu’elle restait, mais que c’était la dernière fois qu’ils se voyaient et ce fut seulement en le quittant qu’elle consentit à fixer, comme d’habitude, le jour et l’heure de leur prochain rendez-vous. Pleinement victo-rieuse, elle n’avait plus rien tenté pour le persuader de son innocence.
Il espérait encore que la possession complète finirait par atténuer la violence de son amour. Mais non ; c’était chaque fois avec la même ardeur de désir qu’il se rendait chez la veuve Paracci, et son imagination sans repos s’obstinait à re-construire l’Ange que, chaque fois, le choc de la réalité dé-truisait. Insatisfait, il se réfugiait dans la douceur des rêves. Ainsi, Angiolina lui donnait tout : la possession de sa chair et par surcroît, puisqu’elle en était la cause, les songes du poète.
Si souvent il l’avait rêvée infirmière qu’il essaya de pro-longer cette illusion en sa présence. L’étreignant de toutes ses forces, il lui dit :
— Je voudrais être malade pour être soigné par toi.
— Oh ! ce serait magnifique ! répondit-elle, car en cer-taines circonstances elle se prêtait facilement à tous ses dé-sirs.
Naturellement, cette phrase suffit à faire évanouir le rêve.
Un soir qu’il se trouvait avec Angiolina, il eut une idée qui améliora puissamment son état d’âme. Un rêve encore, mais qu’il sut développer aux côtés de sa maîtresse et en dé-pit d’un tel voisinage. Leur malheur, disait-il, avait pour
– 183 – cause un abominable état social. Il en était si convaincu qu’il en arrivait à se croire capable d’une action héroïque pour le triomphe du socialisme. La pauvreté : voilà quelle était la source de tous leurs maux ! Ce discours impliquait l’hypo-thèse qu’Angiolina se vendait, que la misère des siens la poussait à se vendre. Mais elle ne s’en aperçut pas. Émilio semblait ne vouloir blâmer que lui-même, et ses paroles étaient pour elle comme une caresse.
Dans une société meilleure, il aurait pu la faire sienne tout de suite, à la face du monde, sans lui imposer d’abord de se donner au tailleur. Il entrait dans les mensonges d’Angiolina pour l’engager à entrer dans ses rêves – pour rê-ver avec elle. Elle demanda des explications et il lui en don-na, heureux de pouvoir prêter corps à ses fantômes. Il lui fit un tableau de la guerre inexpiable qui met aux prises riches et pauvres. Les plus nombreux triompheraient et l’issue de la lutte, qui n’était pas douteuse, apporterait à tous – et à eux deux en particulier – la liberté. Il lui parla de l’anéantis-sement du capital et de la répartition équitable entre tous les individus d’un travail modéré. La femme deviendrait l’égale de l’homme ; l’amour, un don réciproque.
Elle voulut d’autres explications (qui déjà troublèrent le songe), puis elle conclut :
— Si on partage tout, il n’y aura rien pour personne. Les ouvriers sont des envieux, des fainéants et ils ne réussiront à rien.
Il essaya de discuter, puis il y renonça. La fille du peuple prenait le parti des riches.
Il ne se souvenait pas qu’elle lui eût jamais demandé d’argent. Mais il ne pouvait nier, fût-ce devant lui-même, que
– 184 – du jour où, comprenant qu’elle était pauvre, il avait com-mencé à lui donner de l’argent au lieu des friandises et de menus cadeaux, elle lui en eût témoigné une grande recon-naissance. Et cette reconnaissance – toujours aussi vive et toujours accompagnée d’une confusion affectée – s’exprimait à nouveau chaque fois qu’il se montrait généreux. Si donc il éprouvait le besoin de la trouver douce et amoureuse, il sa-vait parfaitement comment il avait à se comporter ; et comme il éprouvait ce besoin très fréquemment, sa bourse ne tarda pas à être vide. En acceptant, elle n’oubliait jamais de protester ; or l’acceptation consistait en un simple geste, celui de tendre la main, tandis que la protestation était faite de longs discours, en sorte que celle-ci se gravait plus pro-fondément dans sa mémoire que celle-là et qu’il ne cessa ja-mais de croire que, n’eût-il rien donné, leurs relations eus-sent été les mêmes.
Dans la famille Zarri, la gêne devait être cruelle, Angio-lina avait tout fait pour empêcher Émilio de venir la sur-prendre à la maison. Ces visites inattendues lui déplaisaient beaucoup. Elle le menaçait de ne pas le recevoir, de le faire jeter du haut en bas de l’escalier par sa mère, ses frères ou son père. Autant chanter ! Pour peu qu’il eût un moment libre, le soir, il accourait – et pourtant il savait qu’il risquait fort d’avoir à subir la conversation de la vieille Zarri. C’étaient ses rêves qui l’entraînaient là-haut. Il espérait tou-jours trouver une Angiolina différente, et il se hâtait de venir effacer l’impression – toujours triste – de leur dernier rendez-vous.
Alors elle essaya un dernier moyen. Elle lui raconta que son père ne lui laissait ni paix ni trêve, qu’il voulait faire un éclat, que jusqu’ici elle l’avait retenu à grand-peine mais que cela devenait impossible. Le vieux avait promis de ne pas
– 185 – user de violence, mais ce qu’il avait à dire il le dirait. Cinq minutes plus tard apparaissait le vieux Zarri. Grand et maigre, il marchait d’un pas mal assuré et, tout de suite, éprouva le besoin de s’asseoir. Il savait que son entrée en scène avait été annoncée, et ses premiers mots firent à Émi-lio l’effet d’une leçon apprise. Il parlait lentement, avec un embarras visible mais d’un ton impérieux et qui voulait en imposer. Il dit qu’il se croyait le droit de diriger et de proté-ger sa fille qui avait besoin de lui parce que, sans lui, elle n’aurait personne. Ses frères – sans vouloir en dire de mal – ne s’occupaient pas beaucoup des affaires de la famille. An-giolina parut très contente de ce long exorde. Soudain, elle dit qu’elle allait s’habiller dans la chambre voisine et elle sor-tit.
Le vieux perdit du coup son autorité. Il suivit sa fille du regard en portant à son nez une prise de tabac ; fit une longue pause durant laquelle Émilio prépara une réponse aux accusations qui allaient être portées contre lui ; regarda droit devant lui, puis tint les yeux fixés sur ses chaussures. Ce fut vraiment par hasard qu’il leva la tête et revit Émilio. « Ah ! oui ! » fit-il, comme surpris de retrouver un objet perdu. Il répéta son exorde, mais avec moins de force ; il était très dis-trait. Puis il se concentra, avec un effort visible, pour conti-nuer. Il regarda Émilio à plusieurs reprises, toujours en évi-tant de rencontrer ses yeux, et il ne se décida à parler qu’après avoir baissé la tête et porté toute son attention sur la tabatière usée qu’il tenait dans ses mains.
Il y avait de méchantes gens qui persécutaient la famille Zarri. Angiolina ne l’en avait pas prévenu ? Elle avait eu tort. Ces gens donc, toujours à l’affût, cherchaient à prendre la famille Zarri en défaut. Il s’agissait d’être sur ses gardes. M. Brentani ne connaissait pas Tic ? S’il avait eu l’occasion
– 186 – de le connaître, il ne serait pas venu si souvent dans cette maison.
Ici la semonce dégénéra en un avertissement à Émilio de ne pas s’exposer – si jeune – à de tels périls. Quand le vieux releva la tête pour le regarder de nouveau, Émilio comprit : dans ces yeux, étrangement bleus sous la chevelure d’argent, brillait la folie.
Le bonhomme, cette fois, soutint le regard d’Émilio. Tic demeure à Opicina, c’est entendu ; mais de là-haut il envoie des coups de bâton dans les jambes et sur le dos de ses en-nemis. Il ajouta d’un air sombre : « Ici, chez nous, il bat même la petite. » La famille avait un autre ennemi : Toc. Ce dernier résidait au centre de la ville. Il ne donnait pas de coups de bâton, mais il faisait pis. Il avait dépouillé la mai-son. Il leur avait tout pris : leurs métiers, leur argent, tout jusqu’à la dernière bouchée de pain !
Au comble de la fureur, le vieux criait. Angiolina survint et devina aussitôt de quoi il était question.
— Va-t’en ! dit-elle rudement à son père.
Et elle le poussa dehors.
Le fou s’arrêta sur la porte, hésita une seconde et, dési-gnant Émilio :
— Il ne savait rien, dit-il, de Tic ni de Toc.
— Je lui raconterai… répondit Angiolina en riant. (Puis elle cria :) Maman, viens prendre papa.
Elle avait fermé la porte. Émilio, terrifié par les yeux du dément dont le regard avait si longtemps pesé sur lui, de-manda :
– 187 –
— Il est malade ?
— C’est un poltron ! fit Angiolina avec colère. Un pol-tron et un fainéant. D’un côté il y a Tic, de l’autre il y a Toc ; alors il ne quitte pas la maison et il nous oblige à trimer, nous autres femmes.
Sans transition, un éclat de rire la secoua et elle raconta à Émilio que toute la famille, pour faire plaisir au père, fei-gnait de sentir les coups de bâton mystérieusement envoyés par Tic. Plusieurs années auparavant, alors que l’idée fixe du vieillard naissait à peine, ils habitaient un cinquième étage au Lazzaretto Vecchio ; Toc demeurait au Corso, Tic au Champ-de-Mars. « Ma famille changea de domicile dans l’es-poir qu’à l’autre bout de Trieste le père oserait de nouveau sortir dans la rue, mais du même coup Tic se transporta à Opicina et Toc, via Stadión ! »
En se laissant embrasser, elle ajouta : « Tu l’as échappé belle. Malheur à toi, s’il ne s’était pas souvenu de ses enne-mis juste à ce moment-là ! »
Ainsi, ils devenaient toujours plus intimes. Il avait sur-pris désormais tous les secrets de cette maison. Elle, de son côté, comprenait que rien ne pouvait plus rebuter Émilio, et un jour elle eut ce mot admirable : « À toi, je te raconte tout, comme à un frère. » Elle le sentait bien à elle et si elle n’abusait pas de cette situation – il n’était pas dans son ca-ractère de jouir de sa force ni de l’employer pour l’éprouver : elle se contentait d’user de ses avantages pour s’assurer une vie plus heureuse et plus agréable – du moins se dispensa-t-elle désormais d’inutiles égards. Elle arrivait en retard à leurs rendez-vous, bien qu’elle le trouvât chaque fois les yeux hors la tête, fébrile et violent. Elle devint de plus en plus rude. Quand elle était fatiguée de ses caresses, elle le repoussait
– 188 – avec une telle brusquerie qu’il lui échappa de dire en riant que tôt ou tard, c’était à craindre, elle en viendrait à le battre.
Il ne put en acquérir la certitude, mais il lui semblait que sa maîtresse et la veuve Paracci se connaissaient. La vieille regardait Angiolina avec un certain air maternel, admirant ses cheveux blonds, ses beaux yeux. Angiolina affirmait bien qu’elle n’avait fait sa connaissance que depuis ces quelques jours, mais elle se trahit en laissant voir qu’elle connaissait les recoins les plus secrets de la maison. Un soir qu’elle était arrivée encore plus tard que d’habitude, la Paracci entendit le bruit d’une dispute et intervint résolument en faveur d’Angiolina.
— Est-il permis de traiter de telle façon ce pauvre petit ange ?
Le petit ange, qui ne refusait jamais les hommages, d’où qu’ils vinssent, écoutait, déjà souriant.
— Tu entends ? Prends-en de la graine !
Oui, il entendait. Et il était stupéfait d’une vulgarité pa-reille chez la femme qu’il aimait tant.
Jamais il ne l’élèverait jusqu’à lui. Maintenant, il en était sûr, et parfois une envie violente le prenait de descendre jusqu’à elle, plus bas qu’elle. Un jour, elle se refusait à ses embrassements. Elle venait de se confesser et elle ne voulait pas pécher jusqu’au lendemain. Lui, la désirait et surtout dé-sirait, au moins une fois, se montrer le plus brutal des deux. Il la prit de force. Leur étreinte fut, jusqu’au bout, une lutte. Et quand, hors d’haleine, il commençait à se repentir de sa brutalité, il eut la belle récompense d’une œillade admirative. Tout ce soir-là, elle fut bien à lui : la femme conquise amou-
– 189 – reuse de son maître. Il se proposa de recommencer cet ex-ploit mais il n’en fut jamais capable. Trouver deux fois l’occasion de l’emporter sur Angiolina en brutalité, ce n’était pas chose facile.
– 190 –