Senilità

Italo Svevo · Chapitre 9 sur 15

Pages du PDF

Senilità

IX .......................................................................................... 138

IX

 

 

Comme Amélie lui était supérieure ! Le jour suivant, elle montra quelque surprise de ne pas voir paraître Stefano, mais elle garda un tel air d’indifférence qu’il eût été difficile de deviner chez elle le moindre désir.

— Il est peut-être indisposé ? demanda-t-elle à son frère qui, à ces mots, se rappela qu’elle avait toujours parlé de Balli avec la plus parfaite désinvolture.

Pourtant, il ne pouvait douter d’avoir vu clair.

— Non, répondit-il ; et il eut le courage de n’en pas dire plus.

Une intense pitié le saisit à la pensée de cette frêle créa-ture, menacée de si près, et sans le savoir, par une douleur semblable à celle dont il souffrait, lui. Et c’était lui qui allait la frapper. Le coup, déjà parti de sa main, était encore sus-pendu en l’air, et bientôt il s’abattrait sur cette pauvre figure effacée pour l’accabler de sa force ; et ce doux visage per-drait une sérénité obtenue qui sait au prix de quels combats ! Il aurait voulu prendre sa sœur dans ses bras et commencer à la consoler avant que la douleur ne l’eût atteinte. Mais il ne pouvait. Il ne pouvait même pas prononcer le nom de son ami en sa présence sans rougir. Désormais, entre le frère et la sœur, une barrière se dressait : la faute d’Émilio. Lui ne

– 138 – s’en rendait pas compte ; il se promettait de se rapprocher d’elle dès qu’elle se tournerait vers lui, comme c’était inévi-table, pour demander son soutien. Il n’aurait alors qu’à ou-vrir les bras. Il en était sûr. Amélie lui ressemblait : quand elle souffrait, elle cherchait l’appui de tous les êtres qui se trouvaient dans son entourage. C’est pourquoi il la laissait attendre Stefano.

Émilio n’aurait pas supporté une attente comme celle-là. Certes, il fallait un grand héroïsme pour se contenter d’une question banale : « Balli ne vient pas ? » Sur la table, il y avait trois verres. Un pour Balli. Amélie le replaçait dans un coin de l’armoire qui lui servait de buffet. Après le déjeuner, c’était le tour de la tasse à café destinée à Stefano. Puis l’armoire était fermée à clef. Amélie était calme. Calme, mais très lente. Quand elle lui tournait le dos, il osait la fixer du regard et son imagination lui faisait apparaître, dans chaque signe de faiblesse physique, le signe d’une récente douleur. Ces épaules tombantes, les avait-il toujours vues ainsi ? Ce cou maigre, n’avait-il pas encore maigri ces derniers temps ?

Quand elle revenait s’asseoir à table, auprès de lui, il pensait : « Voilà ! Avec cet air calme, elle a décidé d’attendre vingt-quatre heures de plus. » Il était plein d’admiration. Lui n’aurait pu attendre une nuit.

— Pourquoi M. Balli ne vient-il plus ? demanda-t-elle un jour en remettant le verre dans l’armoire.

— Je pense qu’il ne s’amuse pas assez chez nous, dit après une courte hésitation Émilio, décidé cette fois à laisser entrevoir à sa sœur quelque chose de l’état d’esprit de Stefa-no.

 

– 139 –

Elle ne parut pas attacher grande importance à cette ob-servation ; elle posa le verre à sa place habituelle, avec soin.

Cependant il avait résolu de ne plus la laisser en proie à ses doutes. Quand il vit trois tasses sur le plateau, au lieu de deux, il dit :

— Tu pourrais t’épargner la peine de préparer le café pour Stefano. Il est probable que de longtemps il ne paraîtra plus ici.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, la tasse à la main, très pâle.

Il s’apprêtait à répondre : « Parce qu’il ne veut plus ve-nir », mais le courage lui manqua. Ne valait-il pas mieux composer avec son illusion et lui permettre de dompter len-tement sa douleur sans l’obliger à se trahir en la mettant soudain en présence d’une vérité qu’elle n’était pas préparée à connaître ? Il lui dit qu’il croyait que Balli ne pouvait plus venir parce qu’il s’était mis au travail avec acharnement.

Elle répéta :

— Avec acharnement ? et elle se dirigea vers l’armoire.

La tasse lui échappa des mains mais se renversa sans se briser. Elle la redressa, l’essuya soigneusement et la remit à sa place. Après quoi, elle revint s’asseoir en face d’Émilio. « En voilà pour vingt-quatre heures », pensa-t-il.

Le jour suivant, Émilio ne put empêcher Balli de l’ac-compagner jusqu’à sa porte. Balli jeta distraitement un coup d’œil aux fenêtres du premier étage mais aussitôt il baissa la tête. Sûrement il avait aperçu Amélie et n’avait pas voulu lui dire bonjour ! Un instant plus tard, Émilio se risqua à regar-der lui aussi. Il ne vit personne. Elle devait s’être retirée déjà.

– 140 –

Il aurait voulu reprocher à Stefano de n’avoir pas salué, mais le fait n’était plus vérifiable.

Il monta chez Amélie très oppressé. Elle devait avoir compris.

Il ne la trouva pas dans la salle à manger, en entrant. Elle arriva bientôt après d’un pas rapide et s’arrêta pour examiner la porte qui se fermait mal. Elle semblait avoir pleuré. Elle avait les cheveux mouillés, et les pommettes rouges. Bien sûr, elle s’était lavé la figure pour effacer les traces de ses larmes. Elle ne demanda rien, mais durant tout le repas Émilio se sentit menacé par une question. La devi-nant agitée et sans courage pour parler franchement, il vou-lut expliquer sa propre agitation et raconta qu’il avait mal dormi. Le verre et la tasse de Stefano ne parurent pas sur la table. Amélie n’attendait plus.

Maintenant, c’était Émilio qui attendait. Ç’eût été un grand soulagement pour lui que de la voir pleurer, que de l’entendre gémir, que de percevoir quelque expression de douleur. Mais de longtemps il n’eut pas cette satisfaction. Il rentrait chaque soir chez lui, préparé au chagrin de la trouver en larmes et d’entendre la confession de son désespoir, et au lieu de cela il la trouvait calme, abattue, répétant toujours les mêmes gestes lents et las. Avec les mêmes soins attentifs, en apparence, elle vaquait aux travaux de la maison et elle en parlait à Émilio comme autrefois, au temps où le frère et la sœur, restés seuls au monde, cherchaient à embellir leur humble logis.

C’était son cauchemar que le voisinage de cette tristesse sans paroles, de cette douleur aggravée de doutes et rendue par là bien plus cruelle. Émilio en venait à croire qu’à force de former des hypothèses elle rencontrerait la vérité et il

– 141 – s’effrayait à l’idée d’être contraint d’avouer la trahison qu’il avait commise et qui lui paraissait à lui-même incroyable. Parfois, elle posait sur lui ses yeux gris, soupçonneux, inqui-siteurs. Ils regardaient autour d’eux, graves et fixes, cher-chant la cause de tant de souffrances. Émilio n’en pouvait plus.

Un soir que Balli avait rendez-vous – avec une femme probablement – il résolut de rester avec sa sœur. Puis il trou-va pénibles ce tête-à-tête et ce silence qui régnait si souvent entre eux, condamnés qu’ils étaient à taire ce qui occupait le plus leur esprit. Il prit son chapeau pour sortir.

— Où vas-tu ? demanda-t-elle, sans cesser de tambouri-ner du bout de son couteau sur son assiette, la tête abandon-née sur un bras.

C’en fut assez pour que le courage de s’en aller lui man-quât. Ces heures déjà si douloureuses à passer ensemble, que seraient-elles pour Amélie toute seule ?

Il jeta son chapeau et dit :

— Je voulais promener un peu mon désespoir.

Le cauchemar s’évanouit. C’était une trouvaille. S’il ne pouvait lui parler de ses peines à elle, il avait du moins la ressource de la distraire en lui racontant les siennes propres. Tout de suite elle avait cessé de tambouriner sur son as-siette ; elle s’était tournée vers lui pour le regarder bien en face et pour voir l’effet sur autrui d’une douleur comparable à celle qu’elle ressentait.

— Pauvre garçon, murmura-t-elle en découvrant sa pâ-leur, son air inquiet et tourmenté, sans d’ailleurs être à

 

– 142 – même d’en soupçonner toutes les causes. (Puis elle voulut des confidences :) Depuis ce jour-là, tu ne l’as pas revue ?

Non, il ne l’avait jamais revue ! Il lui raconta ses tour-ments avec une chaleur expansive et presque joyeuse. Dans la rue, sans en rien laisser paraître, c’est-à-dire sans s’arrêter là où il savait qu’elle passerait à certaines heures, il ne faisait autre chose que l’attendre. Mais jamais il ne l’avait vue ! Il semblait que, depuis leur rupture, elle évitât de se montrer dehors.

— Cela pourrait bien être, dit Amélie, qui scrutait l’infor-tune de son frère avec une religieuse attention.

Émilio éclata de rire. Amélie ne pouvait pas se figurer de quelle pâte Angiolina était faite ! Il l’avait quittée voilà huit jours et il pouvait être sûr d’être déjà complètement oublié.

— Ne te moque pas de moi, je t’en prie, ajouta-t-il, bien qu’il vît qu’elle était à cent lieues de se moquer. Elle est ainsi faite.

Là-dessus, une biographie d’Angiolina. Il parla de sa lé-gèreté, de sa vanité, de tous les travers par lesquels elle l’avait rendu malheureux ; et Amélie l’écoutait en silence, sans trahir le moindre étonnement. Émilio pensa qu’elle étu-diait son amour pour y découvrir des analogies avec le sien.

Ils passèrent de la sorte un quart d’heure délicieux. Ce qui naguère les divisait semblait avoir disparu ou plutôt semblait maintenant les unir, tant il est vrai que s’il parlait d’Angiolina, ce n’était pas par besoin de se soulager du poids de sa passion, besoin qui jusqu’alors l’avait entraîné à tant de bavardages, mais uniquement pour faire plaisir à sa sœur et la distraire. Elle l’écoutait, donc elle lui pardonnait ses torts ! Il éprouvait une grande tendresse pour Amélie.

– 143 –

Cette tendresse même l’entraîna à dire deux mots qui changèrent complètement l’atmosphère de leur soirée. Son récit terminé, il demanda, sans l’ombre d’une hésitation :

— Et toi ?

Il n’avait pas hésité, pas réfléchi. Après avoir surmonté tant de jours son envie de solliciter les confidences de sa sœur, dans cette heure d’abandon, il y céda. Parler à cœur ouvert lui avait procuré à lui un tel soulagement qu’il lui pa-raissait tout naturel d’amener Amélie à en user de même.

Mais elle ne l’entendait pas ainsi. Elle leva sur lui des yeux agrandis par l’épouvante :

— Moi, je ne te comprends pas !

N’eût-elle véritablement pas compris, l’embarras d’Émilio aurait suffi à lui laisser tout deviner.

— Tu es fou, je crois !

Oui, elle avait compris, mais on voyait qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer comment son frère avait percé à jour un se-cret si jalousement défendu.

— Je demandais si toi-même… balbutia Émilio aussi bouleversé qu’elle.

Il cherchait un mensonge mais voici que déjà Amélie, croyant avoir trouvé la seule explication plausible, la lui criait en toutes lettres :

— M. Balli t’a parlé de moi !

Enfin sa douleur s’exprimait ! Son sang fouetté par une violente colère affluait à ses joues ; ses lèvres s’arquaient. Un instant, elle se sentit pleine de force. Transformer sa souf-

– 144 – france en fureur lui rendait la vie. (Elle ressemblait tout à fait à son frère en cela.) Elle n’était plus une femme à qui on avait tourné le dos sans rien dire : on la vilipendait ! Elle pouvait donc réagir, protester avec véhémence. Mais elle fut incapable de soutenir longtemps son attitude. Émilio fit ser-ment que jamais Balli ne lui avait parlé d’elle de manière à laisser entendre qu’il s’en croyait aimé. Elle ne fut pas con-vaincue, mais le très léger doute qu’elle avait laissé s’intro-duire dans son esprit eut l’effet d’abattre sa force et elle se mit à gémir :

— Pourquoi ne vient-il plus chez nous ?

— Un simple hasard, dit Émilio. Dans quelques jours nous le reverrons.

— Non ! Il ne reviendra plus, cria Amélie, retrouvant dans la discussion sa violence. Il ne me salue même pas !

Ses sanglots l’empêchaient de former des phrases plus longues. Émilio courut l’embrasser, mais cette marque de compassion lui fit mal. Elle se leva brusquement, se dégagea et s’enfuit dans sa chambre pour s’y calmer. Aux sanglots succédèrent d’abord des cris, puis le silence. Enfin elle repa-rut et put parler, interrompue seulement de temps à autre par un sanglot réprimé. Elle s’était arrêtée sur la porte.

— Je ne sais pas moi-même pourquoi je pleure ainsi. Une bêtise me met hors de moi. Sûrement je suis malade. Je n’ai rien fait qui pût donner à ce monsieur le droit de se comporter de la sorte. Tu me crois, n’est-ce pas ? Eh bien ! cela me suffit. Et d’ailleurs, qu’aurais-je su dire ou faire ? Je me le demande.

Elle alla s’asseoir et se remit à pleurer, plus doucement. Il était évident que le premier devoir d’Émilio était de dis-

– 145 – culper son ami. Il s’y efforça, mais en vain. Son insistance ne fit qu’agiter Amélie davantage.

— Qu’il vienne donc ! cria-t-elle. S’il ne veut pas me voir, il ne me verra pas. Je m’enfermerai dans ma chambre.

Émilio crut avoir une bonne idée :

— Sais-tu la raison du changement d’attitude de Stefa-no ? On lui a demandé devant moi si vous étiez sur le point de vous fiancer ?

Elle le regardait, cherchant à voir si elle pouvait se fier à ses propos. Elle avait peine à en saisir le sens et, pour mieux les analyser, elle les répéta :

— Quelqu’un lui a demandé si nous étions sur le point de nous fiancer ?

Elle rit tout haut, mais sa voix seule riait. Il avait donc peur de se compromettre, d’être obligé de l’épouser ? Mais qui lui avait mis en tête une idée pareille, à lui qui d’ordinaire faisait l’effet d’un homme pas trop stupide ? Et elle ? Était-elle une enfant ? Allait-elle s’éprendre éperdument de quelqu’un pour deux mots, pour une œillade ? Son admirable force de volonté lui permit de trouver le ton de l’indif-férence : oh ! certes, la société de Balli ne lui était pas désa-gréable. Elle ne l’aurait pas crue si dangereuse, voilà tout. Elle voulut rire de nouveau, mais cette fois sa voix se brisa et elle fondit en larmes.

— Alors je ne vois pas qu’il y ait motif à pleurer, dit ti-midement Émilio.

Il aurait donné beaucoup pour mettre fin à ces confi-dences provoquées par lui avec tant de légèreté. Les paroles

 

– 146 – ne soulageaient pas Amélie ; elles aiguisaient sa douleur. En cela, elle ne lui ressemblait pas.

— N’ai-je pas quelque raison de pleurer quand on me traite ainsi ? Il se sauve comme si je lui courais après.

De nouveau, elle avait élevé la voix jusqu’à crier, mais elle fut aussitôt épuisée par cet effort. La dernière réflexion d’Émilio l’avait prise au dépourvu car elle ne s’était pas en-core composé une attitude. Pour la seconde fois elle chercha à atténuer l’impression que toute cette scène devait avoir produite sur son frère.

— Ma faiblesse est la principale cause de mon agitation, dit-elle, le front dans les mains. Ne m’as-tu pas déjà vue pleurer pour bien moins que cela ?

Sans se le dire, tous deux pensèrent à cette soirée où elle avait éclaté en sanglots simplement parce qu’Angiolina lui enlevait son frère. Ils échangèrent un regard grave. Elle pen-sa que vraiment, alors, elle avait pleuré pour rien, puisqu’elle était encore ignorante du découragement sans remède qui maintenant l’accablait. Lui, au contraire, perçut la ressem-blance des deux scènes. L’une ne faisait que prolonger l’autre ; elle opprimait sa conscience sous le poids d’un nou-veau remords.

Mais Amélie s’était arrêtée à une idée :

— C’est à toi à me défendre, n’est-ce pas ? Il me semble que tu ne peux continuer à traiter en ami un homme qui m’a offensée sans motif.

— Il ne t’a pas offensée, protesta Émilio.

— Pense comme il te plaît ! Mais ou il reviendra chez nous ou tu seras obligé de lui tourner le dos. Pour ma part, je

– 147 – te promets qu’il ne trouvera rien de changé à mon attitude ; je ferai un effort et je me comporterai vis-à-vis de lui autre-ment qu’il ne mérite.

Émilio dut reconnaître qu’elle avait raison, et puisqu’il n’attachait pas à cette affaire assez d’importance pour rompre avec Balli, il saurait le persuader de revenir les voir comme autrefois.

Cette promesse même ne contenta point la douce Amé-lie !

— Donc, pour toi, l’insulte faite à ta sœur est une chose sans importance ? En ce cas, tu agiras à ta guise, mais moi j’agirai à la mienne. (Menace froide et dédaigneuse.) Demain je me présente à l’agence ici en face et je sollicite une place de femme de chambre ou de dame de compagnie.

Cela dit d’un ton net et calme à faire peur. Avait-elle sé-rieusement l’intention ?… Émilio en fut épouvanté :

— Enfin, mais est-ce que je ne me conforme pas à ton désir ? Dès demain je parlerai à Stefano, et si dès demain il ne vient pas chez nous, je n’hésiterai pas à espacer nos ren-contres.

« Espacer » sonna mal aux oreilles d’Amélie.

— Espacer ? Comme tu voudras !

Elle se leva et sans rien ajouter se retira dans sa chambre où brûlait encore la bougie qu’elle y avait portée en s’y réfugiant une première fois.

Émilio pensa qu’elle ne changeait pas de ton parce qu’il lui était ainsi plus facile de se maîtriser. Si elle s’était radou-cie jusqu’à lui dire un mot de remerciement ou même d’ap-

– 148 – probation, elle eût au même instant été vaincue à nouveau par une émotion trop forte. Il voulut la suivre mais il comprit qu’elle se déshabillait et lui cria bonne nuit, derrière la porte. D’une voix dure, indifférente et sourde, elle lui retourna son souhait.

Au fond, Amélie avait raison. Il fallait que Stefano repa-rût, du moins de temps en temps. Son brusque changement d’attitude était offensant, et il était clair que pour guérir Amélie il ne fallait pas commencer par lui faire affront. Il sor-tit dans l’espoir de rencontrer Stefano.

À peine avait-il mis le pied dehors, devant chez lui, quelle surprise ! Par le plus singulier hasard il se trouva nez à nez avec Angiolina. Il eut vite fait d’oublier Amélie, Stefano et ses remords ! Il était émerveillé. En quelques jours, il avait déjà perdu le souvenir de ces cheveux qui jetaient sur tout le visage un reflet d’or, de ces yeux bleus, qu’elle ouvrait avec curiosité pour le voir ! Il s’inclina d’un mouvement bref qui, pour trop vouloir être froid, fut violent. En même temps, il la fixait d’un regard tel que, si elle n’avait pas été elle-même agitée et surprise, elle aurait sûrement eu peur.

Agitée ? Oui, elle l’était. Confuse et rougissante, elle avait répondu à son salut. Sa mère l’accompagnait ; quand elles eurent fait quelques pas, Angiolina se tourna vers elle comme pour lui parler, mais assez pour jeter un regard en ar-rière. Émilio crut lire dans ses yeux qu’elle s’attendait à être abordée et c’est précisément ce qui lui donna le courage de s’éloigner d’un pas rapide.

Il marcha longtemps sans but, pour se calmer. Peut-être Amélie avait-elle deviné juste ; peut-être la rupture avait-elle été pour Angiolina la plus énergique des leçons. Peut-être l’aimait-elle, maintenant ! Chemin faisant, il se laissait aller à

– 149 – un rêve délicieux : elle l’aimait, elle le poursuivait, elle s’at-tachait à lui, et lui continuait à la repousser et à la fuir. Une satisfaction sentimentale complète !

Quand il eut repris conscience des réalités, le souvenir de sa sœur de nouveau l’oppressa. En ces quelques jours son destin était devenu plus douloureux. Cela était si vrai que la pensée d’Angiolina, qui jusqu’alors avait été pour lui une oc-casion de tourment, lui devenait non pas sans doute un re-fuge délicieux, mais un refuge tout de même, contre son re-mords.

Ce soir-là, il ne trouva pas Stefano. Comme il rentrait chez lui, assez tard, il fut arrêté par Sorniani qui revenait du théâtre. Sorniani lui serra la main et tout de suite lui raconta qu’il avait vu dans la salle, aux premières galeries, Angiolina et sa mère. Angiolina était vraiment très belle, avec une cein-ture en soie jaune et une coiffure faite seulement de deux ou trois roses piquées dans l’or des cheveux. On donnait pour la première fois la Walkyrie, et Sorniani s’étonnait qu’Émilio, connu jadis pour sa critique musicale d’avant-garde – que n’avait-il pas fait dans sa vie ? – ne fût pas allé au théâtre.

Agitée, confuse, telle enfin qu’il l’avait vue, elle se ren-dait donc au théâtre – et à des places plutôt chères ! Oui sait aux frais de quel amoureux ? Il avait fait, une fois de plus, le plus vain des songes.

Il dit à Sorniani qu’il irait entendre la Walkyrie le lende-main ; mais il n’en avait pas l’intention. Il avait manqué l’unique soirée où le spectacle aurait pu lui plaire. Le lende-main, Angiolina n’y retournerait pas, même si on lui payait encore sa place. Angiolina et Wagner ! C’était déjà beau qu’ils se fussent rencontrés une fois.

 

– 150 –

Il passa une nuit sans sommeil. Il était inquiet ; il ne parvenait pas à trouver dans son lit une position commode. Il se leva pour calmer ses nerfs et il se rappela que, de la chambre de sa sœur, pouvait lui venir un peu de distraction. Mais Amélie ne rêvait plus ; elle avait perdu jusqu’aux joies du rêve. Elle se tournait et se retournait dans son lit. Elle aussi cherchait en vain le repos.

Vers le matin, elle l’entendit remuer derrière sa porte et lui demanda ce qu’il voulait.

Il était retourné là dans l’espoir de l’entendre parler, de s’assurer qu’elle était heureuse au moins une fois en vingt-quatre heures.

— Rien, répondit-il, navré qu’elle ne dormît pas, il me semblait t’entendre bouger et je venais voir si tu n’avais pas besoin de quelque chose.

— Non, je n’ai besoin de rien, dit-elle doucement. Merci, Émilio.

Il comprit qu’il était pardonné et il en éprouva une satis-faction si vive qu’il s’attendrit et que ses yeux se mouillèrent.

— Mais pourquoi ne dors-tu pas ?

C’était un instant de bonheur, il voulait le savourer ; il le prolongeait, il le rendait plus intense en faisant sentir à sa sœur sa propre émotion et sa sollicitude fraternelle.

— Je viens à peine de me lever… Mais toi ?

— Oh ! moi, depuis longtemps je dors très peu, répondit-il.

 

– 151 –

Il gardait toujours cette illusion que, pour Amélie, savoir qu’il souffrait lui aussi était un soulagement. Puis, se souve-nant de sa conversation avec Sorniani, il lui annonça qu’il avait décidé d’aller entendre la Walkyrie pour se distraire.

— Veux-tu m’y accompagner ce soir ?

— Bien volontiers, pourvu que ce ne soit pas trop cher.

Émilio se récria :

— Oh ! pour une fois !

Il claquait des dents tellement il avait froid, mais il jouis-sait d’une émotion si douce qu’il hésitait à abandonner sa place.

— N’es-tu pas en chemise ? demanda Amélie.

Et sur sa réponse affirmative elle lui enjoignit d’aller se recoucher.

Il gagna son lit de mauvais gré, mais dès qu’il y fut il trouva la position qu’il avait vainement cherchée toute la nuit et il dormit plusieurs heures d’un sommeil profond.

Avec Balli, il ne lui fut pas difficile de s’entendre. Il le rencontra le matin même. Balli suivait la voiture du tueur de chiens et s’apitoyait sur le sort de ces pauvres bêtes. Il était ému, certes, mais il recherchait cette émotion pour se sentir, disait-il, plus artiste dans son amour pour les animaux. Il ne prêta pas grande attention à ce que lui raconta Émilio, as-sourdi qu’il était par les hurlements des chiens – le bruit le plus affreux qui soit au monde quand il est provoqué par la douleur soudaine et inattendue de l’étranglement. « Là-dedans, disait Balli, il y a la peur de la mort et, en même temps, une énorme et impuissante indignation. »

– 152 –

Émilio pensa avec amertume que les gémissements d’Amélie exprimaient aussi de la surprise, qu’ils trahissaient, eux aussi, une énorme et impuissante indignation. D’un autre côté, la présence du tueur de chiens lui facilitait la besogne : Balli, après l’avoir écouté distraitement, lui déclara qu’il ne voyait aucun inconvénient à aller chez lui le jour même.

Vers midi seulement, quand il vint prendre Brentani à son bureau, un léger doute le traversa. Sa première convic-tion avait été qu’Amélie, amoureuse de lui, s’était confiée à son frère et que celui-ci avait cru opportun de l’éloigner de leur maison. Mais voici maintenant qu’Émilio exigeait qu’il revînt chez eux parce qu’Amélie « ne s’expliquait pas pour-quoi on ne le voyait plus ! » « Sans doute veulent-ils sauver les apparences », pensa Balli avec son habituelle facilité à tout s’expliquer.

Ils approchaient de la maison des Brentani quand Stefa-no fut saisi d’un nouveau doute :

— Pourvu que ta sœur ne me garde pas rancune !

Émilio, fort des assurances qu’il avait reçues, le tranquil-lisa :

— Tu seras accueilli comme par le passé.

Balli se tut. Quant à lui, il comptait bien se comporter vis-à-vis d’elle autrement qu’il n’avait fait jusqu’alors, afin de ne plus lui donner d’illusions et de ne pas subir une seconde fois l’assaut de cet amour peu désirable.

Amélie était préparée à tout sauf à cela. Elle s’était pro-posé de le traiter gentiment mais avec froideur, et voici qu’il prenait, lui, l’initiative de donner ce ton à leur commerce. Il ne lui restait donc plus qu’à accepter, qu’à suivre docilement

 

– 153 – la méthode imposée par lui, sans pouvoir même trahir la moindre révolte de sa dignité offensée. Il lui parlait comme à une personne dont il aurait fait la connaissance depuis peu, avec tous les égards possibles et avec le plus indifférent res-pect. C’en était fini de ce gai bavardage où Stefano s’aban-donnait tout entier, sans dissimuler à quel point il se plaçait au-dessus de ses auditeurs – et avec une si impudente im-modestie qu’on ne pouvait le présenter qu’à des gens d’un dévouement et d’une bonté à toute épreuve, car dans ces moments-là, le plus léger soupçon d’ironie lui eût ôté la voix et le souffle. Pour tout dire, il ne parla pas du tout de lui-même. Il n’aborda que des sujets sans intérêt. Ses propos étaient brefs et Amélie, stupéfaite devant tant d’indifférence, ne les écoutait même pas. Il avoua qu’il s’était beaucoup en-nuyé à la Walkyrie où une moitié de la salle s’occupait à faire croire à l’autre qu’elle s’amusait. Puis il passa à une deu-xième source d’ennui : cet interminable carnaval qui allait agoniser un mois encore. L’évocation de tant de choses en-nuyeuses le fit bâiller longuement. Oh ! ainsi changé, qu’il était ennuyeux lui aussi ! Où s’en était-elle donc allée cette belle vivacité qu’Amélie aimait tant et qui n’existait, pensait-elle, que pour lui plaire ?

Émilio sentit que sa sœur devait souffrir et il tâcha d’amener Stefano à lui témoigner quelque intérêt. Il parla de la mauvaise mine d’Amélie et il la menaça d’appeler le mé-decin si elle ne prenait pas de meilleures couleurs. Il nomma exprès le docteur Carini, ami de Stefano, espérant engager ce dernier à prendre part à la conversation. Mais Stefano, avec une obstination puérile, se refusa à dire un mot touchant la santé d’Amélie, et Amélie répondit d’un ton bourru aux pa-roles affectueuses de son frère. Elle avait besoin de passer sa colère sur quelqu’un – et Balli était inattaquable. Du reste, elle se retira peu après dans sa chambre et les laissa seuls.

– 154 –

Dehors Émilio revint sur ses malheureuses confidences : il tenta de les expliquer et de dégager complètement la res-ponsabilité de la pauvre fille qu’il avait trahie. Il reconnut qu’il avait parlé légèrement. Il devait s’être trompé sur les sentiments d’Amélie, laquelle – il en faisait le serment solen-nel – ne lui avait jamais dit un mot à ce sujet-là. Balli fit semblant de le croire. Il déclara qu’au surplus il était inutile de revenir sur cette affaire qu’il avait depuis longtemps ou-bliée. Comme toujours, il était très content de lui-même. Il s’était conduit comme il fallait pour rendre la tranquillité à Amélie et éviter tout surcroît de souci à son frère. Émilio comprit qu’il prêchait dans le désert et ne dit plus rien.

Le soir même, il emmena sa sœur au théâtre. Il se figu-rait que le divertissement serait d’autant plus grand pour elle qu’il était inaccoutumé.

Mais non ! Pas une fois au cours de la soirée il ne surprit une lueur dans ses yeux. À peine jeta-t-elle un regard dans la salle. Obsédée par l’injustice dont elle était victime, elle ne pouvait attacher son esprit à toutes ces femmes plus heu-reuses qu’elle, et plus élégantes. En d’autres temps, elle s’y serait intéressée, elle eût trouvé plaisir à en parler. Ne se fai-sait-elle pas, à l’occasion, décrire ces toilettes à la mode qu’elle n’avait même plus, aujourd’hui, la force de regarder ?

Une certaine M me Birlini, une femme riche qui avait beaucoup connu la mère des Brentani, aperçut Amélie et la salua de sa loge. Naguère Amélie eût conçu quelque fierté d’une telle marque de sympathie. Ce soir-là, au contraire, il lui fallut faire effort pour y répondre par un sourire, et bien-tôt elle ne vit même plus la bonne dame qui manifestement avait été heureuse de la découvrir dans l’assistance.

 

– 155 –

Dans l’assistance ? Mais, à vrai dire, Amélie n’y était pas. Elle se laissait bercer par cette musique étrange dont elle ne percevait pas les détails, mais dont l’ensemble hardi et granitique l’enveloppait comme d’une menace. Émilio l’arracha pour un instant à ses pensées en lui demandant si elle aimait un certain motif qui continuait à résonner dans l’orchestre. « Je ne comprends pas », répondit-elle. Et en ef-fet, elle n’avait rien distingué, seulement, absorbée par ce bruit musical, sa grande douleur se colorait, augmentait d’importance et en même temps se simplifiait, s’épurait, se dépouillait de toute fausse honte. Petite et chétive, elle avait été abattue. Qui aurait pu exiger d’elle qu’elle réagît ? Jamais elle ne s’était connue si douce, si affranchie de la colère, si disposée à pleurer longuement et en silence. Elle ne pouvait pleurer, et cela seul manquait à son soulagement. Elle avait tort d’affirmer qu’elle ne comprenait pas ce qu’elle entendait. Magnifique, cette onde sonore représentait pour elle les des-tins de tous les êtres. Elle la voyait dévaler sur une pente, guidée par les accidents d’un sol inégal. Tantôt une seule cascade, tantôt mille ruisseaux colorés chacun d’autant de lumières, enrichis du reflet de toute chose. Dans un accord de couleurs et de sons gisait l’épique destinée de Sieglinde, mais aussi, pour misérable qu’elle fût, la sienne propre, la fin d’une époque de sa vie, le dessèchement d’un scion. Son sort à elle ne demandait pas plus de larmes que celui des autres, mais les mêmes larmes, et le ridicule dont la crainte l’op-primait ne trouvait plus sa place dans cette expression – pourtant si complète.

Émilio, qui connaissait par le menu la genèse de ces phrases musicales, n’arrivait pas à les mêler, comme faisait sa sœur, à sa vie intime. La pensée d’un grand artiste aurait tôt fait, croyait-il, de donner une forme à sa douleur et à son amour. Eh bien, non. Pour lui, il n’y avait sur la scène que

– 156 – des héros et des dieux qui l’entraînaient loin du monde où il avait souffert. Par intervalles, il cherchait dans ses souvenirs quelque trait qui eût mérité un vêtement semblable. C’était en vain. L’art, peut-être, le guérissait ?…

Le spectacle fini, quand il sortit du théâtre, il était si animé par cette espérance qu’il ne vit pas que sa sœur était, elle, plus abattue que jamais. Respirant à pleins poumons l’air froid de la nuit, il déclara que cette soirée lui avait fait beaucoup de bien. Mais tandis que, verbeux et loquace comme toujours, il analysait ce calme étrange dont il s’était senti envahi, une grande tristesse monta dans son cœur. L’art ne lui avait accordé qu’une trêve. Il lui retirait cette paix éphémère et il ne la lui rendrait pas, car voici que cer-tains motifs tronqués, certains fragments de phrases lui re-venaient en mémoire et s’adaptaient à merveille à ses propres sensations, à sa pitié pour lui-même, pour Angiolina, pour Amélie.

Il aurait voulu calmer son excitation en entraînant sa sœur à de nouvelles confidences. Mais avec le temps, il dut comprendre qu’ils s’étaient confiés en vain l’un à l’autre. Elle continua à souffrir, muette, refusant même d’admettre qu’elle lui eût jamais rien laissé entendre. Tous deux atteints d’un mal pareil, la douleur ne les avait pas rapprochés.

Il la surprit un jour, sur le Corso, en plein midi. Elle por-tait un vêtement qu’elle ne devait pas avoir mis depuis long-temps car Émilio ne le lui connaissait pas. Une étoffe brute, de couleur bleu pâle, habillait de façon risible son pauvre corps amaigri.

Confuse à la vue de son frère elle se montra aussitôt dis-posée à rentrer avec lui à la maison. L’excès de sa tristesse avait dû la pousser à sortir en quête d’oubli. Cela, il n’avait

– 157 – pas de peine à le comprendre, ayant lui-même été souvent chassé de chez lui par ses désirs. Mais quelle folle espérance lui avait fait endosser de pareils vêtements ? Sans doute, pensa-t-il, l’espérance de plaire à Stefano. Néanmoins une telle pensée était surprenante chez sa sœur. Du reste, à sup-poser qu’elle l’ait eue, ce fut pour la première et la dernière fois. Elle revint à son costume gris de tous les jours. Gris comme son visage et comme son destin.

 

– 158 –