Sous un masque de velours noir
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« Petite, menue, dotée d'une voix flûtée, d'une poitrine plantureuse et de grands yeux noirs qui papillonnaient au rythme des gestes vifs de ses longues mains fines, Amy Lee Love ressemblait à un petit oiseau. Professeur de littérature au lycée d'une petite île, elle passait pour une jeune femme discrète et sans éclat, toujours vêtue de couleurs sombres qui ne mettaient guère en valeur sa longue chevelure de jais.
Voilà pourquoi aucun habitant de Bellefort Island ne la suspectait de mener une vie parallèle. Non, vraiment, personne ne pouvait imaginer qu'elle ait pris un amant dont elle ne connaissait même pas le prénom... »
Après avoir relu les deux premiers paragraphes de la nouvelle intitulée Rendez-Vous, Thomas Janes Jericho ferma le livre. Caressant du bout des doigts la couverture de velours noir, il fronça les sourcils.
L'auteur, Madame X, ne ressemblait pas du tout à ce qu'il avait imaginé. Elle était à des années-lumière de la femme simple et effacée qui apparaissait, en tant que personnage, dans plusieurs nouvelles de Velours noir , les deux recueils qu'elle avait publiés.
Tout comme il était à des années-lumière du prix Pulitzer en s'attelant à ce fichu article...
Avec un soupir, il s'efforça de se concentrer sur les conclusions qu'il avait tirées jusqu'à présent. En général, les écrivains se projetaient dans leur travail, que ce soit délibérément ou inconsciemment, de façon déguisée ou évidente. Par conséquent, Madame X, le mystérieux auteur de deux recueils de nouvelles érotiques, aurait dû ressembler à la timide Amy Lee Love.
Au lieu de quoi, Madame X était une véritable « bombe ».
C'était exactement le terme qui lui convenait, décida-t-il en observant d'un œil ironique, à demi dissimulé derrière un imposant palmier en pot, la séance de dédicaces. Oui, Madame X était presque trop belle pour être vraie. Norris Yount, l'éditeur des deux volumes de Velours noir , pouvait remercier sa bonne étoile. S'il avait demandé à Hollywood d'organiser un casting pour choisir celle qui incarnerait Madame X, il n'aurait pas obtenu de meilleur résultat.
Mais peut-être était-ce précisément ce qu'il avait fait...
Car Madame X possédait tout ce dont rêvait un homme : une épaisse crinière qui se mariait à merveille avec ses bijoux en or, des jambes interminables gainées de soie noire, une silhouette sculpturale modelée par un fourreau — de velours noir, naturellement — qui épousait ses courbes comme une seconde peau. Quant à son visage, il était tout simplement parfait : une peau veloutée et un teint d'ivoire; des lèvres pleines, légèrement boudeuses, qui invitaient au baiser ; un nez droit, à peine retroussé; le tout sublimé par un regard bleu saphir, incroyablement lumineux, à la fois innocent et séducteur.
Bref, Madame X incarnait la star du rôle principal d'une production cinématographique.
Et si tout cela n'était que du cinéma, justement ?
Thomas Janes Jericho, pour sa part, était disposé à soutenir le pari. Oui, si cette prétendue Madame X avait écrit ne serait-ce qu'une ligne des nouvelles de Velours noir , il était prêt à avaler le chapeau garni de plumes d'autruche de l'épouse de Yount!
Madame X, du haut de son mètre quatre-vingts, inclina la tête et se pencha légèrement sur le côté afin que le critique littéraire du New York Express puisse lui murmurer quelque chose à l'oreille. Battant des cils, elle lui répondit d'une voix légèrement rauque, trop bas pour que Jéricho entende ce qu'elle disait. Un sourire étira les lèvres du critique; l'expression tendue inscrite jusqu'alors sur le visage de Norris Yount disparut comme par magie. Depuis qu'il avait présenté sa protégée aux invités rassemblés dans le vaste hall du Rockdell Building, il ne l'avait pas lâchée d'une semelle, comme s'il craignait qu'elle commît un impair... A présent, visiblement rassuré par les premières réactions des médias, il se risqua à l'abandonner pour aller bavarder avec ses hôtes.
Mise en scène ou pas, la première apparition publique de Madame X était un succès.
Impassible, Jericho s'écarta du palmier et fit lentement le tour de la salle. Etouffés par le murmure cristallin de la fontaine, quelques commentaires lui parvinrent mêlés aux conversations animées des libraires, critiques littéraires, écrivains, éditeurs et autres personnalités du monde du spectacle.
Une blonde tapageuse chuchota à l'oreille de son amie :
— J'avais déniché dans mon tiroir une paire de gants de soirée en velours noir, alors je les ai mis et j'ai appelé une limousine...
« Directement inspiré de L'Inconnu de la limousine », songea Jéricho. Velours noir , volume II.
Un sous-fifre des relations publiques de Pebblepond Press brandissait frénétiquement le livre devant un groupe de représentants de grands magasins, qui semblaient plus intéressés par le buffet gratuit que par l'ouvrage en lui-même.
— Le dernier livre de Madame X se vend comme des petits pains dans tout le pays, déclarait-il avec emphase. Il sera un atout incontesté pour votre rayon librairie.
Le verre à la main, ses interlocuteurs hochaient la tête avec un enthousiasme exagéré. Tant que le buffet était garni et que l'alcool coulait à flots...
Etaient également présents un nombre considérable d'opportunistes désireux de relancer leur célébrité sur le déclin en profitant du lancement tapageur de Velours noir . C'était le cas de Lars Torberg, un mètre quatre-vingt-quinze, visage taillé à coups de serpe, héros de plusieurs films d'action de série B. Posté à l'autre bout de la salle, il dévorait Madame X des yeux, manifestement sous le charme.
Une hôtesse chargée d'un plateau de petits-fours passa à côté de Jericho et s'arrêta devant Kelly Ann Spofford, présentatrice de talk-shows à l'esprit vif et à la langue acérée. Elle saisit entre ses doigts un délicat édifice composé de fromage de chèvre et d'olives noires.
— Si tu te donnes la peine de creuser un peu tout ça, commença-t-elle à l'adresse de sa compagne, tu t'aperçois vite que ce n'est qu'un tissu de cochonneries, non?
Mme Norris Yount approuva d'un signe de tête, faisant bouger les plumes de son imposant couvre-chef.
— Peut-être, mais des cochonneries éminemment lucratives, Kelly chérie.
Jericho pivota sur ses talons et passa à côté de la célèbre psychologue-sexologue à la silhouette replète et aux cheveux bleutés.
— Moi aussi, je pourrais figurer dans la rubrique littéraire de l' Express si je possédais le quart de sa beauté, persifla-t-elle en lançant des regards chargés d'hostilité en direction de Madame X.
Un grand libraire de Manhattan étouffa un rire amusé.
— Pour être belle, elle l'est. Mais de toute façon, ses livres partaient déjà comme des petits pains bien avant sa présentation au public.
« Une impression de déjà-entendu ? » pensa Jericho en réprimant un sourire ironique. Il avait du mal à respirer dans cette atmosphère confinée, lourde de jalousie, de commérages et de parfums capiteux. Personne ne se souciait de savoir si Madame X était vraiment Madame X. Le sexe, le scandale et les dollars, voilà tout ce qui les préoccupait. Ils auraient avalé n'importe quelle sornette, semblables aux adeptes d'une secte hypnotisés par leur gourou.
Supercherie, artifice, mise en scène. Ces mots dansaient la sarabande dans l'esprit de Jéricho comme il promenait un regard circulaire sur le hall de verre et de pierre. Comme il méprisait tout cela !
La seule invitée qui semblait aussi désemparée que lui — la seule, en fait, qui se rapprochait de l'idée qu'il s'était faite de Madame X — était la femme qui se tenait debout près du baobab miniature, cette fée-clochette à la courte chevelure d'ébène vêtue d'une superposition de voiles crème et gris. En l'examinant plus attentivement, il eut l'impression qu'elle était aussi nerveuse que mal à l'aise. Derrière ses lunettes à monture métallique, ses grands yeux sombres glissaient sur la foule, sans cesse en mouvement ; un voile de sueur brillait sur ses pommettes hautes. Le verre en plastique qu'elle tenait dans sa main droite était sur le point d'éclater tant elle le serrait fort.
« ... Une petite employée d'une maison d'édition qui a réussi à décrocher un carton d'invitation », décida Jéricho en continuant à l'examiner. Ou un auteur de littérature érotique dont les ventes stagnaient désespérément parce que son image n'était pas aussi « porteuse » que celle de Madame X. Ah, quelle époque cruelle que celle de la surmédiatisation !
Le rire rauque de Madame X déchira soudain le brouhaha et la petite jeune femme brune, aussitôt sur le qui-vive, se hissa sur la pointe des pieds pour tenter de voir ce qui se passait.
Lorsqu'elle se fraya un chemin parmi les convives en murmurant des mots d'excuse, Jéricho changea d'avis. Pas une petite employée : une admiratrice. Oui, cette femme était une fervente admiratrice de la somptueuse Madame X.
Il commença à la suivre, juste pour voir s'il avait deviné juste, mais se ravisa en apercevant les boucles blanches d'Harry Bass. Le rédacteur en chef de News Profile était en train de poser un baiser « chaleureux » sur la joue de la blonde tapageuse, profitant de sa haute taille pour lorgner sans vergogne dans le profond décolleté qui s'offrait à sa vue.
Jéricho attrapa le bras d'Harry et le força à se tourner vers lui.
— J'en ai assez de cette farce, Harry.
Ce dernier le gratifia d'un regard noir.
— Nous en avons déjà parlé. Plus d'une fois, il me semble. Le contrat est signé ; il est irrévocable.
— Je pensais pouvoir le faire, mais je me suis trompé.
Jéricho pointa son index en direction de Madame X.
— Enfin, Harry, regarde-la. Qu'y a-t-il à ajouter?
Les yeux du rédacteur en chef pétillèrent d'une manière éloquente. Avec son mètre quatre-vingt-cinq, Harry mesurait cinq centimètres de moins que Jéricho, mais il était bâti comme une bouche d'incendie, doté d'un nez épaté plaqué sur un visage rectangulaire, couronné d'une tignasse d'un blanc neigeux. Depuis quelque temps — depuis son divorce, en fait —, Harry se comportait comme un célibataire en goguette, surtout lorsque son ex-femme se trouvait dans les parages. Et comme Rosie Bass était l'assistante de Norris Yount, l'éditeur qui venait de publier le second volume de Velours noir , elle était forcément dans les parages, ce soir.
— Des photos, répondit Harry en gloussant. Plein de photos couleur très sexy. Je veux voir beaucoup de chair...
Jéricho leva les yeux au ciel. Lorsqu'il avait commencé à travailler pour Harry , NewsProfile était un magazine réputé pour le sérieux et la profondeur de ses interviews qui touchaient à tous les domaines : l'art, la politique, la science, la finance, les problèmes de société. Depuis peu, le magazine avait entamé une mutation vers la presse à sensation, rumeurs, portraits de jeunes starlettes et photos suggestives à l'appui. Et les ventes avaient grimpé en flèche.
— Dans ce cas, tu n'as pas besoin de moi, décréta Jéricho.
Hélas, lui avait encore besoin d'eux. Sauf s'il trouvait un autre moyen de gagner suffisamment d'argent pour compléter l'acompte qu'il devait verser. Auquel cas, il n'avait pas une seconde à perdre.
— Je te rappelle que nous avons signé un contrat, aboya Harry. Tu veux le rompre?
— Ecoute, Harry, tu désires un reportage « strass et paillettes » sur Madame X et ses nouveaux amis de la haute, tout ça parce qu'elle a réussi à satisfaire avec brio les fantasmes refoulés de la ménagère américaine, c'est ça? Eh bien, tu n'as qu'à envoyer Doppler — il adore ce milieu-là. Ou Clarke. Elle pimenterait le tableau de ses observations féministes.
— C'est toi que je veux.
— Je t'en prie, Harry. Epargne-moi ça, tu veux?
— Calme-toi, mon vieux. Je suis prêt à te donner...
Les pupilles d'Harry se rétrécirent lorsqu'il énonça un chiffre qui doublait presque la rémunération déjà généreuse dont ils étaient convenus.
— Je suis même prêt à t'accorder une signature en couverture, ajouta-t-il d'un air pompeux.
Jéricho arqua un sourcil surpris.
— Depuis quand le sujet fait-il la couverture?
Harry émit un petit rire.
— Depuis que j'ai posé les yeux sur Madame X.
Jéricho passa une main lasse sur son front. Bon sang, l'offre était tentante. Comme l'avait fait remarquer Mme Norris Yount quelques minutes plus tôt, toute cette histoire n'était peut-être que de la pacotille, mais de la pacotille éminemment lucrative. Et il avait besoin de cet argent afin d'accomplir la chose qu'il désirait le plus au monde, depuis de longues — de très longues — années.
Harry choisit cet instant pour planter la dernière banderille.
— N'oublie pas que tu auras également le droit de choisir les trois prochains portraits. Je suis même prêt à accepter cet écolo à la tête de chien que tu sembles tant apprécier... du moment que tu n'agrémentes pas ton article de photos en gros plan !
Jéricho émit un grognement.
— Deux semaines en tournée de promotion avec Madame X en échange d'un reportage de quelqu'un qui aura enfin des choses intéressantes à dire...
— Regarde-la, reprit Harry. Des tas de pauvres types seraient prêts à tuer pour prendre ta place.
Jéricho ne voyait rien, tant la foule d'admirateurs était dense.
— Bon Dieu, murmura-t-il, sur le point de craquer.
— Nous devons tous faire des concessions, de temps en temps, Jéricho.
— Peut-être, mais reconnais tout de même que ce cocktail sent le fric et la futilité à des kilomètres à la ronde.
Les yeux rivés sur une jeune femme vêtue de l'incontournable petite robe noire, Harry secoua la tête.
— C'est ton avis. Personnellement, j'avoue que cela ne me déplaît pas.
Suivant le regard du rédacteur en chef, Jéricho exhala un soupir sonore.
— Harry, un peu de tenue, voyons... Tu pourrais être son grand-père ! Si Rosie te surprend en train de lorgner les jeunes filles, elle n'hésitera pas à t'écharper sur place.
L'espace d'un instant, il crut voir une lueur de mélancolie traverser le regard noisette de son employeur. Ou bien l'avait-il rêvée? Car déjà, Harry répliquait d'un ton railleur :
— Rosie? Quelle Rosie? Je ne connais pas de Rosie.
Il s'écarta d'un pas.
— Il faut à tout prix que je sache comment s'appelle cette fille. Je parie un mois de pension alimentaire que c'est une Tiffany.
Il plongea dans la foule.
— Hé, Harry ! cria Jéricho.
Le rédacteur en chef lança un regard distrait par-dessus son épaule.
— Pourquoi moi ? Tu sais pertinemment que je déteste ce genre de mission; alors pourquoi m'avoir choisi, moi, pour rédiger un article aussi frivole ?
— Parce que tu es le meilleur.
Jéricho leva les paumes vers le ciel.
— Arrête ton cinéma, je ne te crois pas une seconde !
— O.K, O.K.
Harry esquissa un sourire énigmatique.
— Peut-être parce que, justement, je ne veux pas que ce soit un article frivole .
— Pardon?
Harry se fit happer par la foule comme les convives se bousculaient vers la table où Madame X venait de commencer sa séance de signatures. Jéricho vit sa tête blanche se soulever à plusieurs reprises mais les seuls mots qu'il parvint à capter furent : « ... quelque chose ne tourne pas rond... » et d'un coup, Harry avait disparu.
« Exact », songea Jéricho en se dirigeant à son tour vers l'estrade. « Quelque chose ne tourne pas rond. » Et il avait bien l'intention de creuser le filon…
Madame X leva les yeux du livre qu'on venait de glisser sous son stylo levé. Elle humecta ses lèvres vermillon et gratifia Jéricho d'un sourire enjôleur.
— Comment vous appelez-vous, beau gosse? ronronna-t-elle avec un fort accent du Sud, une boucle dorée masquant à moitié ses immenses yeux bleus.
Il esquissa un sourire et se prépara à amadouer Madame-l'imposteur. Depuis son tout premier salaire, il économisait en vue d'acheter une luxueuse propriété au bord de l'océan. Et maintenant que cette dernière était enfin mise en vente, il fallait qu'il soit prêt.
En espérant que le jeu en vaille la chandelle...
***
Amalie Dove transpirait de nervosité. Elle avait la terrible impression d'évoluer sur la corde raide. Dieu merci, Lacey, forte de son expérience d'actrice-mannequin, s'en sortait magnifiquement bien. Tant qu'Amalie n'avait pas à justifier sa présence et que Lacey ne devait pas improviser, cette comédie continuerait à se dérouler sans incident.
Il leur faudrait simplement jouer le jeu au cours des deux semaines à venir.
Oh, mon Dieu. Les mains d'Amalie tremblaient
légèrement lorsqu'elle ouvrit d'un geste mécanique un nouvel exemplaire de Velours noir II et le tendit à Lacey. Mon Dieu, dans quel guêpier s'était-elle fourrée? Comment en était-elle arrivée là?
Certes, c'était elle qui avait tout déclenché en envoyant à Pebblepond Press le manuscrit de son premier recueil de nouvelles. Un sentiment d'euphorie s'était emparé d'elle lorsque la maison d'édition avait accepté son travail. Etre publié, n'était-ce pas le rêve de tout écrivain ?
Plus tard, quand le service des relations publiques de la maison d'édition lui avait demandé une photo pour la quatrième de couverture, une bouffée de panique l'avait submergée et, sur une impulsion, elle avait envoyé une photo de Lacey Longwood, sa compagne de chambre à l'université. Blonde comme les blés, belle comme une poupée Barbie.
C'était une tromperie minuscule, sans importance. Du moins avait-elle cherché à s'en convaincre à l'époque. Comment diable aurait-elle pu prévoir que cette toute petite supercherie conduirait à la gigantesque mise en scène d'aujourd'hui?
Amalie ouvrit un autre livre. Existait-il encore un moyen de faire machine arrière ?
Non. Il était trop tard, à présent. Le calendrier était établi, la tournée de promotion lancée. Dix villes en quinze jours ponctuées de séances de signatures et d'interviews télévisées.
Il n'y avait plus d'issue possible.
— Comment vous appelez-vous, beau gosse ? susurra Lacey comme Amalie lui présentait un nouvel exemplaire du recueil tendu de velours noir.
Intriguée, cette dernière leva les yeux de la pile de livres. Si Lacey avait jusqu'à présent joué son rôle à la perfection, personne — pas même Norris Yount — n'avait encore eu le droit à cette voix sucrée et veloutée comme du miel.
— Jéricho, répondit l'homme blond qui se tenait devant la table. Je m'appelle Jéricho.
Il avait une voix basse, douce, légèrement traînante et... dangereuse .
Sans qu'elle sache pourquoi, Amalie fut secouée d'un long frisson.
C'était ridicule. Comment pouvait-elle décréter que cet homme était dangereux? C'était un invité, parmi tant d'autres. Elle le reconnaissait, à présent. Lorsqu'elle avait été séparée de Lacey et livrée à elle-même au beau milieu de cette jungle mondaine, elle avait remarqué ce type en train de rôder comme un fauve en cage. Elle s'était même posé des questions à son sujet car, contrairement aux autres convives qui rivalisaient d'élégance et de sophistication, il portait un blouson de cuir marron, plutôt patiné, sur une chemise de lin blanc et un jean délavé. C'était également son expression qui avait retenu l'attention d'Amalie; il affichait un air à la fois dubitatif et méprisant, comme si ce cocktail l'ennuyait profondément.
De là à être dangereux... Si elle ne se méfiait pas, elle sombrerait rapidement dans la paranoïa aiguë !
De près, il arborait une expression extrêmement sceptique que son demi-sourire ne parvenait pas à masquer. Au-delà de ce sourire de circonstance, Amalie décela une lueur de pur cynisme dans son regard vert pâle ainsi qu'une détermination farouche, presque menaçante, dans sa mâchoire volontaire. Danger ; le mot clignota de nouveau dans son esprit. Une légère décharge électrique la traversa comme elle se redressait sur sa chaise, tous les sens en éveil.
— Jéricho comment? fit Lacey en examinant son interlocuteur à travers ses cils délicatement recourbés.
Un sourire effleura ses lèvres brillantes. Amalie retint son souffle tandis que son regard naviguait de Lacey à Jéricho. Elle avait aussitôt reconnu la fameuse moue « Marilyn Monroe» que son amie répétait longuement chaque matin devant le miroir de la salle de bains.
La plupart des hommes fondaient devant cette mimique à la fois provocante et attendrissante. Mais celui-ci demeura parfaitement impassible.
— Jéricho, tout simplement, répondit-il d'une voix lente avant de se pencher en avant pour plonger ses yeux clairs, incroyablement pénétrants, dans ceux de Madame X. Ça ne vous suffit pas ?
Avec un haussement de sourcils provocateur, il tendit à Lacey son propre exemplaire de Velours noir II afin qu'elle le dédicace.
Très intime , songea Amalie. A son grand désarroi, une bouffée de jalousie l'envahit. Comme elle aurait aimé qu'un homme la regarde comme celui-ci regardait Lacey ! Au moins une fois dans sa vie. Mais si tel avait été le cas, elle n'aurait peut-être jamais eu l'idée d'imaginer les histoires qui avaient séduit des milliers de lecteurs...
Ou peut-être les aurait-elle imaginées beaucoup plus tôt, songea Amalie en risquant un regard vers les cuisses puissamment musclées de l'inconnu. Car — à quoi bon le nier? — elle avait un faible pour les cuisses masculines. Elle les aimait à la fois fermes, longues et musclées, et celles de Jéricho, mises en valeur par son jean, étaient admirables.
Le regard de Lacey s'attarda quelques secondes de trop sur le visage de Jéricho. Un sourire énigmatique flotta sur ses lèvres tandis qu'elle posait son stylo-plume sur la page de garde. Recouvrant ses esprits, Amalie se pencha pour lire la dédicace.
« A Jéricho, lut-elle. 555-8192. »
Amalie retint son souffle et Jéricho braqua aussitôt son regard vert sur elle. Indifférente à la réaction de son amie, Lacey termina par la signature tout en boucles et entrelacs de Madame X. Avec un clin d'œil en direction de Jéricho, elle souffla sur l'encre, referma le livre et le lui tendit.
D'un geste vif, Amalie intercepta l'ouvrage.
— Am...
Lacey retint le reste de son prénom, se souvenant juste à temps que c'était elle qui était censée s'appeler Amalie Dove — tout du moins pour Norris Yount et un nombre limité d'employés de la maison d'édition qui pensaient connaître la véritable identité de Madame X. Avec une rapidité extraordinaire, elle se ressaisit.
— Ah mais... Je voulais seulement être gentille, ma chérie, s'empressa-t-elle de déclarer de sa voix traînante. Tu n'y vois pas d'inconvénient, j'espère?
— Si, justement, chuchota Amalie à l'oreille de son amie. Tu ne peux certainement pas donner le numéro de téléphone de Lacey Longwood alors que tu es censée être Amalie Dove alias Madame X !
— Mais regarde-le, gémit Lacey dans un murmure. Ce gars-là est sexy en diable !
— Je m'en moque, mentit Amalie. Ce qui signifie que tu t'en moques aussi, Amalie .
Lacey exhala un soupir résigné.
— Tu as raison, bien sûr.
« Hélas, oui, j'ai raison », pensa Amalie en jetant un dernier coup d'œil sur les cuisses de l'inconnu. Puis, murmurant un mot d'excuse à son adresse, elle enfouit le livre comportant le numéro de téléphone dans la besace de cuir qui se trouvait sous sa chaise et en prit un neuf sur la pile.
— J'espère que cela ne vous dérange pas, monsieur euh... Jéricho. C'est exactement le même que le vôtre, ajouta-t-elle en ponctuant ses paroles d'un sourire contrit.
Il eut l'air extrêmement intrigué mais, au grand soulagement d'Amalie, il n'insista pas. Plus tard, lorsqu'elle revécut l'épisode, elle se rendit compte qu'en voulant éviter un désastre, elle avait réussi à éveiller l'intérêt de cet homme — un intérêt potentiellement dangereux.
Elle se raidit instinctivement tandis qu'il la détaillait avec attention. Pourtant, n'était-ce pas ce qu'elle avait souhaité quelques minutes plus tôt, qu'il la regarde comme il avait regardé Lacey, avec la même intensité ?
Mal à l'aise, elle baissa les yeux avant de les relever, curieuse de voir s'il avait finalement détourné le regard. Les joues en feu, le cœur battant à se rompre, elle rencontra le regard de Jéricho, perçant, indéchiffrable. Le regard d'un félin prêt à fondre sur sa proie.
« Tu es vraiment en train de devenir parano, se reprocha Amalie. Ne te laisse pas emporter par ton imagination trop fertile. Tout ce qu'il souhaite, c'est un autographe. C'est tout bête, non ? »
— Voilà pour vous, beau gosse, fit Lacey d'une voix suave avant de presser ses lèvres rouges sur la page de garde, juste sous sa signature. Une dédicace très spéciale, rien que pour vous, Jéricho.
Il jeta un coup d'œil en direction du livre et esquissa un sourire. Amalie sentit son cœur s'emballer et se força à respirer lentement. C'était juste un admirateur, rien de plus. « Mon Dieu, faites que ce ne soit qu'un admirateur. »
— Bonne lecture, susurra Lacey.
Jéricho coinça le livre sous son bras.
— Maintenant que j'ai rencontré la mystérieuse Madame X, je suis sûr que je vais trouver ces nouvelles encore plus captivantes.
Il s'écarta de la table et se tourna de nouveau vers Amalie. Lacey le gratifia d'un de ses sourires à la Marilyn et agita gracieusement la main en guise d'au revoir. Jéricho hocha légèrement la tête mais son regard ne quitta pas Amalie jusqu'à ce qu'il pivote sur ses talons.
La jeune femme réprima un soupir de soulagement. Qu'il représente ou non une menace, Jéricho était un homme extrêmement séduisant ; en outre, contrairement à la plupart de ses congénères, il semblait insensible au charme ravageur de Lacey. Et Amalie se sentait attirée par lui comme par un aimant. Irrésistiblement.
Des pensées follement excitantes se bousculaient dans son esprit confus. Etant donné la situation, rien ne pourrait déboucher d'une rencontre plus... intime avec cet homme. En tout cas, rien de franc. Rien de courtois. Rien de... sensé.
Une question surgit dans sa tête comme un diable sort de sa boîte : pourquoi, pour une fois, ne s'offrirait-elle pas une relation coquine, purement physique ?
Amalie frissonna. Non, vraiment, ce n'était pas sérieux. Que lui arrivait-il, bon sang ? Sans doute était-ce loute cette agitation, ces parfums lourds, presque grisants, et le verre de champagne qu'elle s'était accordé.
« Il est grand temps de te ressaisir, ma fille », s'exhorta-t-elle. Elle écrivait des nouvelles érotiques sous un faux nom et elle n'avait rien d'une femme fatale ni d'une séductrice. Certes, elle était capable d'imaginer des scenarii torrides et de les mettre par écrit mais jamais elle n'aurait osé les vivre. Cette débauche de luxe, de passion et de volupté s'adressait à toutes les Lacey Longwood du monde, pas aux femmes craintives et réservées comme Amalie Dove.
Redescendue sur terre, elle se cacha à moitié derrière les piles de livres qui s'entassaient sur la table. En général, lorsqu'elle se trouvait en présence de Lacey-la-magnifique, personne ne la remarquait — et elle ne s'en portait pas plus mal.
Pourquoi fallait-il que ce satané Jéricho se démarque des autres?
Risquant un coup d'œil par-dessus les ouvrages, elle aperçut sa tête et ses épaules : il avait des cheveux épais, de la couleur du miel d'acacia, souples, et de larges épaules que son blouson de cuir avantageait encore.
C'est un simple admirateur, se répéta-t-elle mentalement. Un simple admirateur de Madame X, superbement incarnée par Lacey Longwood.
Saisie d'une soudaine appréhension — quelqu'un dans la salle avait-il remarqué sa réaction face à Jéricho ? —, elle se tourna vers Lacey pour lui confier ses craintes.
Mais son amie était déjà en train de dédicacer un autre livre à un colosse blond et bronzé — Amalie l'avait déjà vu dans des films d'action et d'aventures, elle en aurait mis sa main au feu — avec lequel elle flirtait ouvertement. Bien entendu, personne ne prêtait la moindre attention à la petite assistante sans éclat. Tous les regards étaient braqués sur Madame X, et c'était exactement ce que souhaitait Amalie.
Rassurée, elle essuya ses paumes moites dans un mouchoir en papier, rajusta ses lunettes, et entreprit de mettre de l'ordre dans les piles de livres. Puis elle appuya son menton dans le creux de sa main et autorisa ses pensées à vagabonder vers les séduisants hommes blonds et vers ce qui aurait pu arriver si... si seulement elle avait osé être Madame X.
— J'ai été superbe dans mon rôle de Madame X, déclara Lacey avec sa modestie coutumière.
Elle agita sa longue chevelure dorée d'un petit mouvement de tête et présenta ses mains au ciel comme pour accepter une ovation.
— J'aimerais remercier tous les membres du jury et surtout...
— Chut..., coupa Amalie en enfonçant obstinément le bouton de fermeture des portes de l'ascenseur.
Enfin seules. Un long soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres comme elle s'adossait à la paroi en marbre de la cabine d'ascenseur.
Lacey ôta ses escarpins à hauts talons et s'étira langoureusement.
— Dis-moi que j'ai été magnifique, Am. Caresse un peu mon ego. Tu sais bien que nous autres, acteurs, avons constamment besoin d'être félicités.
Amalie lui répondit avec sincérité :
— Tu as été sublime. Tu es absolument parfaite pour le rôle de Madame X. Bien plus convaincante que je ne l'aurais été moi, en tout cas, conclut-elle avec une pointe d'amertume.
Lacey arqua ses sourcils finement épilés.
— Personnellement, je suis sûre que tu t'en serais bien sortie. Tu as des yeux magnifiques et un teint de porcelaine que beaucoup de femmes t'envient. Une touche de maquillage, un Wonderbra, une nouvelle coupe de cheveux... et tu aurais récolté toi-même les fruits de ta réussite.
— Je serais morte de honte, oui.
Amalie coinça une boucle brune derrière son oreille. Lacey et elle étaient tellement différentes ! Tandis que la première était une grande blonde aux courbes voluptueuses et au tempérament exubérant et téméraire, Amalie, du haut de son mètre soixante, était menue, fine, délicate; sa coupe à la Audrey Hepburn lui conférait des airs de petite fille modèle. Leur seul point commun était d'avoir loutes les deux de magnifiques yeux bleus — bien que ceux d'Amalie soient plus proches du violet — et de posséder des voix teintées de l'accent langoureux de la Caroline du Sud.
— Ce serait peut-être bien pour toi de sortir de l'ombre, fit observer Lacey. Je veux dire, en tant que la vraie Madame X.
— Pour devoir faire du charme aux fans et aux médias et être continuellement le centre d'attention de tous?
Amalie secoua la tête.
— Très peu pour moi, merci. Je crois que je préférerais encore renoncer à l'intégralité de mes droits d'auteur.
— Tu ne ferais pas ça, tout de même ?
— Ecoute, Lacey, je frémis déjà en imaginant la réaction des habitants de mon île s'ils découvraient un jour que je suis l'auteur de deux livres érotiques, répondit Amalie d'une voix alarmée. Tu es déjà venue à Bella Isle, n'est-ce pas, Lacey? Tu sais à quel point la vie y est paisible et sans remous.
— Sans parler du...
Lacey se pencha vers son amie pour achever dans un murmure à peine audible :
— ... sénateur.
Amalie grimaça.
— Je t'en prie, Lacey, je ne veux même pas penser au... sénateur.
Elle leva les yeux, s'attendant à trouver une caméra de sécurité dans un coin de la cage d'ascenseur. Dieu merci, il n'y en avait pas. Jusqu'à présent, même les quelques employés de Pebblepond Press qui connaissaient le vrai nom de Madame X ignoraient tout de son lien de parenté avec le sénateur de Caroline du Sud qui portait le même nom de famille — Dove. Et si Amalie et Lacey continuaient à tenir leurs rôles respectifs aussi bien qu'aujourd'hui, ils ne le découvriraient jamais.
L'ascenseur s'arrêta au dernier étage; c'était là que se trouvait le bureau de Norris Yount. Amalie maintint les portes ouvertes pendant que Lacey se rechaussait.
— Je me demande bien pourquoi M. Yount t'a demandé de passer le voir à son bureau, fit Amalie sans cacher sa nervosité.
Elle jeta un coup d'œil dans le hall de réception désert baigné d'une lumière tamisée. A l'autre extrémité, un carré de lumière plus vive s'échappait d'un bureau ouvert.
Lacey émergea de la cage d'ascenseur en lissant sur ses hanches sa robe en panne de velours.
— Sans doute désire-t-il te féliciter pour le lancement réussi de Velours noir II .
Amalie se mordit la lèvre.
— Tu veux dire qu'il veut te féliciter, toi, corrigea-t-elle.
— C'est trop idiot, vraiment; c'est toi qui devrais recevoir toutes les éloges et au lieu de ça...
Devant la mine contrariée d'Amalie, elle s'interrompit et haussa les épaules.
— Très bien, très bien, c'est comme tu voudras, Amalie.
— Chut... On pourrait nous entendre.
— Oh, Malie chérie, Norris serait bien incapable de distinguer nos voix même s'il nous entendait. Nos propres mères nous confondaient lorsqu'elles nous appelaient à l'université, alors...
— On ne sait jamais, fit Amalie avec gravité. Mieux vaut rester prudentes. Allez, suis-moi, ajouta-t-elle en se dirigeant vers le carré de lumière, l'index posé sur les lèvres pour inviter au silence, comme elle le faisait dans sa salle de bibliothèque, à Bella Isle.
Lacey étouffa un rire amusé et se dirigea vers le bureau de Norris Yount d'une démarche exagérément chaloupée.
— Norris chéri ! s'écria-t-elle comme ce dernier faisait son apparition sur le seuil du bureau.
— Chère Amalie, répondit-il en tendant les mains vers elle.
Amalie vacilla légèrement en entendant son prénom. Se reprenant à temps, elle s'effaça pour laisser passer son amie. Comme cette situation était compliquée... Pourtant, elle était nécessaire.
Lacey offrit ses mains à Norris et le gratifia d'un baiser sur la joue.
— Le cocktail s'est bien passé, n'est-ce pas?
Un sourire radieux éclaira le visage de l'éditeur.
— Vous voulez dire qu'il s'est merveilleusement bien passé, oui. Vous avez été magnifique. Une vraie pro.
Lacey adressa un clin d'œil discret par-dessus son épaule, en direction d'Amalie.
— Oh, ce n'était pas bien difficile. J'ai été moi-même, tout simplement.
— En tout cas, ma chère, sachez que vous êtes superbe, dans tous les sens du terme, poursuivit Norris Yount d'un ton mielleux.
Un bref éclair de déception traversa son regard noisette lorsqu'il remarqua — enfin ! — la présence d'Amalie, mais, en homme bien éduqué, il se ressaisit rapidement.
Sans mot dire, Amalie les suivit dans le bureau. Comme elle était heureuse de ne pas être le point de mire de tous ces regards tantôt avides, tantôt envieux ! Le seul regard qu'elle aurait aimé accrocher plus longuement était celui de l'énigmatique Jéricho.
— J'espère que la tournée sera aussi réussie.
Norris invita Lacey à s'asseoir sur un sofa de cuir crème, judicieusement disposé devant une immense baie vitrée qui offrait une vue imprenable sur les gratte-ciel de Manhattan.
De son côté, Amalie s'installa dans un des deux fauteuils vert céladon. Les lumières de New York scintillaient à leurs pieds, tellement brillantes et tellement nombreuses qu'elles parvenaient à ternir l'éclat des étoiles. Amalie eut soudain l'impression d'avoir atterri sur une autre planète. Elle ne reconnaissait plus rien tant tout était différent : les sons, les paysages, la nourriture, les gens. Pas même Lacey, tellement sophistiquée et sensuelle par rapport à la petite provinciale nature qu'elle avait été, avant de quitter l'université pour tenter sa chance à New York comme actrice ou mannequin. Bien qu'Amalie trouvât tous ces changements intéressants et stimulants, elle n'aspirait plus qu'à une chose après deux journées pleines passées dans ce cadre-là : retrouver son île natale de Caroline du Sud, si tranquille, si préservée; et pouvoir admirer à l'envi un ciel constellé d'étoiles — de vraies étoiles, contrairement à ici.
Norris Yount se pencha vers la table basse et s'empara d'une bouteille de champagne qui reposait dans un seau en argent.
— Il nous faut célébrer dignement cette première victoire, déclara-t-il en débarrassant le bouchon de son habit d'aluminium.
Les yeux brillant d'excitation, Lacey prépara deux flûtes en cristal pendant qu'il débouchait la bouteille.
— Norris chéri, comment saviez-vous que j'adorais le champagne ?
Un sourire satisfait effleura les lèvres de l'éditeur.
— Disons que je l'ai deviné en lisant vos nouvelles.
Il remplit une troisième flûte qu'il tendit à Amalie.
— Mademoiselle...?
— Longwood, répondit Amalie après une légère hésitation. Lacey Longwood.
D'un commun accord, Lacey et elle avaient décidé d'échanger leurs noms afin de ne pas trop compliquer les choses — elles l'étaient déjà suffisamment comme cela...
Yount avait déjà reporté son attention sur Lacey.
— Je pense plus particulièrement à l'histoire de la chanteuse et du soldat américain, qui s'apprêtent à fêter le nouvel an en dégustant la bouteille de champagne millésimé qu'elle a dérobée et cachée sous sa cape de velours noir...
Il prit place à côté de Lacey et glissa son bras autour de ses épaules.
— L'Oiseau et le Soldat , fit Lacey en citant aussitôt le nom de la nouvelle. Je suis heureuse que vous l'ayez appréciée, Norris, et j'espère que vous l'avez partagée avec votre épouse.
L'éditeur laissa retomber son bras. Réprimant un sourire, Amalie admira en silence le sang-froid et la repartie de son amie. Mais déjà, Norris levait son verre.
— A Velours II , chère Amalie. Faites que les ventes soient vertigineuses, les lecteurs fidèles et les critiques élogieuses.
— Je me joindrai à vous pour ce toast, fit une voix rauque à l'entrée du bureau.
Rosie Bass pénétra dans la pièce, très élégante dans un tailleur bleu nuit ourlé d'un ruban de satin aux revers et aux poignets. Ne connaissant Rosie que par l'intermédiaire du téléphone, Amalie avait d'abord été surprise par l'apparence à la fois féminine et sobre du personnage. Pourtant, après ces deux jours passés en sa compagnie, elle reconnaissait que le regard vert émeraude, terriblement perçant, le carré court strié de fils d'argent et l'attitude énergique correspondaient à merveille à la propriétaire de cette voix légèrement éraillée.
Rosie, bien connue pour sa perspicacité et sa vivacité d'esprit, était-elle réellement tombée dans le panneau de Madame X? se demanda Amalie, soudain mal à l'aise. Peut-être pas mais elle avait sans doute d'autres préoccupations en tête pour le moment. Les affaires d'abord...
— Attendez-nous un instant avant de trinquer, reprit-elle en avançant au centre de la pièce. J'ai encore une bonne nouvelle à vous annoncer.
Prenant soudain conscience que Rosie n'était pas seule, Amalie se retourna.
— Le journaliste de NewsProfile vient juste de me faire part de son désir de vous suivre tout au long de votre tournée triomphale, Madame X, déclara-t-elle d'un ton empreint de solennité. J'aimerais vous présenter...
Lacey se leva avec grâce, un sourire ravi incurvant ses lèvres pulpeuses, pendant qu'Amalie rajustait ses lunettes en se penchant légèrement en avant pour tenter d'apercevoir la silhouette qui se tenait derrière Rosie. Son cœur fit un bond dans sa poitrine.
— ... Thomas Janes Jéricho, compléta Rosie d'un air satisfait. Je pense que vous apprendrez à mieux vous connaître d'ici à la fin de la tournée.
Jéricho fit un pas en avant, les mains enfouies dans les poches de son blouson de cuir, un sourire mi-figue mi-raisin plaqué sur le visage. Bien qu'il demeurât silencieux, Amalie eut presque l'impression de l'entendre dire : « Je vous ai bien eues, non ? » et un frisson d'angoisse et d'excitation mêlées la parcourut.
Elle avait eu tort. Et raison à la fois.
Jéricho n'était pas un admirateur. Mais il était réellement dangereux.
02.
« Au beau milieu d'une chaude nuit d'été, Amy Lee Love émergea d'un sommeil agité pour sentir l'air moite s'enrouler autour d'elle à la façon d'une étole de velours noir, tellement lourd que ses gestes et ses pensées devinrent plus lents. Une étrange sensation de frustration, sourde et douloureuse, tourmentait son corps.
Le reflet du clair de lune sur l'océan indigo lui sembla la seule issue possible. Sur une impulsion, elle oublia les inhibitions qui l'entravaient dans sa vie quotidienne et courut vers la plage. La douce brise marine dansa dans ses cheveux et plaqua contre son corps sa longue chemise de nuit blanche. Tout à coup, elle se sentit plus vivante. Ses pieds nus s'enfonçaient dans le sable humide et dans sa tête valsaient des images surprenantes, débordantes de passion et de sensualité, mettant en scène un homme et une femme pleins d'audace. Elle désirait tant qu'il se passe quelque chose... quelque chose d'inattendu... quelque chose de sensuel... .
L'homme qui émergea soudain des flots aurait pu être un pur produit de son imagination débridée ; il était grand, vigoureux, mystérieux, dangereux.
Pourtant, il était bien réel. »
Jéricho avait l'intention de révéler au monde entier l'identité bien cachée de Madame X.
Amalie en était à présent convaincue ; après tout, son instinct ne lui avait-il pas intimé la prudence à la seconde même où elle l'avait aperçu? Il ne serait pas le premier à vouloir relever le défi, mais elle savait déjà qu'il serait sans conteste le plus tenace. Pour couronner le tout, Rosie Bass était en train de lui offrir sur un plateau l'occasion rêvée de mener tranquillement sa petite enquête — deux semaines de promiscuité permanente durant la tournée de promotion du livre !
Réprimant un soupir, Amalie ôta ses lunettes et se frotta les yeux. Puis elle se leva, s'éclaircit la gorge et déclara timidement :
— Ce détail n'était pas stipulé dans le contrat de Madame X.
S'il paraissait incongru de continuer à utiliser son pseudonyme devant Rosie et M. Yount, elle avait insisté auprès de ces derniers pour que le nom d'Amalie Dove ne soit en aucun cas divulgué à quelqu'un d'autre. Et elle espérait de tout son cœur qu'ils s'en souviendraient...
L'intervention de la « petite assistante » décontenança Norris Yount qui se tourna vers Lacey.
— Je suis sûr que notre adorable Madame X n'y verra aucun inconvénient.
Lacey et Amalie échangèrent des regards inquiets.
— Vous avez donné votre accord pour donner des interviews, n'est-ce pas? intervint Rosie.
— Nous avons investi une petite fortune pour le lancement de votre livre, renchérit Yount.
Amalie déglutit péniblement tandis que Lacey posait sa main sur le bras de l'éditeur dans un geste apaisant.
— Je sais, Norris, roucoula-t-elle. Et je vous en suis infiniment reconnaissante. Je n'étais simplement pas prête à supporter la présence continuelle d'un observateur occupé à prendre des notes sur mes moindres faits et gestes.
Elle battit des cils en direction de Jéricho.
— Quand oserais-je me démaquiller si M. Jéricho est toujours dans les parages ?
— Je n'avais pas l'intention de vous suivre jusque dans votre chambre d'hôtel, riposta ce dernier.
Un sourire narquois flotta sur ses lèvres.
— Pas sans y avoir été invité, en tout cas.
— Oh, Jéricho ! murmura Lacey d'un ton faussement offusqué.
Amalie retint son souffle. Mon Dieu, dans quel guêpier s'étaient-elles fourrées?
— Je suis sûre que Jéricho saura se montrer discret, intervint Rosie. Il sait aussi que nous ne lui dévoilerons pas votre véritable identité.
— Ah bon ? marmonna ce dernier.
— Dans ce cas, la question est réglée, déclara Yount au même instant.
Lacey hocha la tête.
— Très bien, nous nous débrouillerons.
Sur ce, elle s'empara de sa flûte de champagne et demanda des précisions quant au déroulement de la tournée.
Jéricho s'approcha d'Amalie. Droite comme un i, enfermée dans un mutisme buté, elle s'accrochait aux bras de son fauteuil comme à une bouée de sauvetage.
— Nous n'avons pas encore été présentés, il me semble...
D'un geste machinal, Amalie remonta ses lunettes. Elle portait d'ordinaire des lentilles de contact mais avait opté pour des lunettes à fines montures métalliques afin de parfaire le look studieux de la parfaite assistante.
— Je suis Lacey Longwood, l'assistante de Madame X, déclara-t-elle d'un ton neutre.
— Mmm-mmm.
Jéricho fit un signe en direction de Lacey.
— Alors vous connaissez son vrai nom.
Amalie se raidit.
— Ne comptez pas sur moi pour vous le révéler.
Jéricho la dévisagea d'un air ironique.
— Fidèle et dévouée jusqu'au bout, c'est ça?
Sous son regard pénétrant, Amalie baissa les yeux. Sans doute s'imaginait-il qu'il serait facile de soutirer de précieux renseignements à la timide assistante qu'elle incarnait avec tant de brio. En usant de son charme — certes irrésistible —, il s'était peut-être imaginé qu'elle lui livrerait des informations compromettantes sur le compte de Madame X.
Ce qu'il ignorait, c'est qu'il avait à faire à la vraie Madame X ! Et qu'elle n'avait aucune intention de se laisser manipuler. Sous ses dehors de petite jeune femme sans éclat, elle saurait même le remettre vertement à sa place s'il le fallait.
Lacey souleva sa longue chevelure dorée et répondit en riant à l'éditeur qui venait de lui souffler quelques mots à l'oreille. Le regard céladon de Jéricho se promena sur sa silhouette de déesse.
— C'est assez surprenant, tout bien considéré, que Madame X ressemble à un top model. J'avais parié avec le rédacteur en chef de NewsProfile que derrière la mystérieuse Madame X se cachait une écrivaillonne du Queens, bedonnante et grisonnante, gros cigare vissé aux lèvres. C'est drôle, non, Lacey?
Un vent d'indignation souffla sur Amalie. Ce sombre journaliste était en train de piétiner son travail ! Le feu aux joues, elle le toisa d'un regard chargé de mépris.
— Un écrivaillon ? Est-ce bien ce que vous avez dit ? Je mettrais ma main à couper que vous n'avez même pas lu les livres de Madame X, monsieur Jéricho.
Un sourire satisfait dévoila une rangée de dents d'une blancheur éclatante.
— Disons que j'ai lu les passages les plus croustillants.
Amalie haussa les sourcils.
— Les passages les plus croustillants?
— Oui, enfin, vous voyez ce que je veux dire...
— Hélas, oui.
Elle avala sa salive.
— Peut-être devriez-vous vous pencher sur l'histoire de la littérature érotique au lieu de vous cantonner aux « passages les plus croustillants ». Il n'y a rien de plus exaspérant que les gens qui se permettent de porter un jugement sur ce qu'ils ne connaissent pas.
— Inutile de monter sur vos grands chevaux, chère Lacey.
— Au contraire, monsieur Jéricho, il me semble indispensable de mettre les choses au point dès à présent. Il est évident que vous avez décidé de démolir Madame X et Velours noir . Et j'aimerais avoir une chance de me défendre.
L'expression de Jéricho demeura impassible mais la lueur fugitive qui anima les profondeurs vert pâle de son regard fut révélatrice. « Me » défendre... Il avait remarqué son lapsus.
— Bien sûr, rien de ce que l'auteur ou moi-même pourrons vous dire ne vous fera changer d'avis, N'empressa-t-elle d'ajouter. Vous vous êtes fait une opinion sans même laisser à Madame X une seule chance de n'exprimer.
— Je vous en prie, Lacey, ne dramatisez pas. Admettez tout de même que tout ça est un peu trop théâtral, non? Madame X? Enfin, qui pourrait prendre au sérieux mi tel pseudonyme?
En effet, ce nom de plume lui avait paru un tantinet mélodramatique; hélas, il était tout à fait hors de question qu'elle signât ses ouvrages de son vrai nom — et ce pour des raisons qu'elle avait fermement l'intention de tenir secrètes.
— Le pseudonyme « Madame X » vient d'un tableau du même nom peint par John Singer Sargent, expliqua Amalie. La couverture du premier recueil présentait un fragment du tableau, c'est ainsi que nous est venue l'idée du pseudonyme. C'est sans doute un peu théâtral, comme Vous dites, mais c'est aussi mystérieux; et c'est ce qui plaît à la majorité de nos lecteurs.
Elle se força à rencontrer son regard.
— C'est en tout cas plus séduisant que la photo d'une écrivaillonne du Queens, grisonnante et bedonnante.
— Votre défense tient la route, mais ne seriez-vous pas en train d'insinuer que cette femme...
Il fit un geste en direction de Lacey.
— ... n'est qu'une comédienne rémunérée pour promouvoir un auteur plus... ordinaire, et peut-être moins photogénique ?
— Bien sûr que non !
Jéricho partit d'un éclat de rire.
— C'était juste un test.
Amalie se redressa.
— Ce serait une vaste tromperie, affirma-t-elle d'une voix ferme.
— Je dirais plutôt un mensonge très audacieux. Et très banal, au fond. C'est une tactique tout à fait courante dans le secteur de l'édition, expliqua Jéricho. Tout le monde sait pertinemment que ni Martina Navratilova, ni Ivana Trump, ni Margaret Truman, ni...
— Fabio, ni Newt Gingrich, intervint Amalie, n'ont...
— ... écrit les romans qu'ils ont signés, compléta Jéricho. Sans parler de toutes les prétendues autobiographies de personnalités en vue.
Amalie le fixa d'un air inquisiteur.
— Dans ce cas, pourquoi semblez-vous tellement déterminé à révéler au public la véritable identité de Madame X? s'enquit-elle à brûle-pourpoint.
Il haussa les épaules.
— Parce que c'est mon boulot.
— Déterrer les scandales ? Vous parlez d'un boulot ! rétorqua Amalie avec une moue dédaigneuse.
— Dire la vérité, corrigea-t-il sèchement.
— La vérité telle que vous la voyez, argua la jeune femme. Ne croyez-vous pas que Madame X a d'excellentes raisons — des raisons très personnelles — de se cacher sous un nom d'emprunt? Pourquoi refusez-vous de respecter sa vie privée ?
— Si vous voulez mon avis, votre Madame X ne semble pas complètement opposée à un petit coup de publicité supplémentaire, répondit Jéricho en enveloppant Lacey d'un regard songeur.
A court d'argument, Amalie détourna brusquement la tête. Les deux semaines à venir risquaient de se transformer en véritable cauchemar. Et au terme de ces deux semaines, sa vie serait à jamais bouleversée — si jamais M. Thomas Janes Jéricho menait à bien sa mission.
Jéricho finit par trouver la seule cabine téléphonique en état de marche de la 43e Rue Est. Avant tout, il voulait appeler Lil Wingo afin de s'assurer qu'elle était libre pour une mission de quinze jours, puis il appellerait l'agence immobilière d'East Hampton afin de concrétiser les démarches qu'il avait entreprises. Tout se passerait bien, finalement.
Il avait déjà glané quelques indices concernant la véritable identité de Madame X et il trouverait même le moyen d'apprécier cette farce tant que Mademoiselle-la-petite-assistante serait là pour le provoquer verbalement. Elle était innocente — peut-être pas tant que ça, au fond —, mais elle était aussi incroyablement acerbe, vive d'esprit et...
Une sensation de chaleur inonda soudain ses reins. Oui, c'est vrai, elle était excitante. Avec son petit minois de poupée de porcelaine, ses grands yeux bleu-violet et son air vulnérable, elle était extrêmement séduisante. Peut-être pourrait-elle, au cours de la fameuse tournée, devenir une distraction intéressante...
Plus sérieusement, elle pourrait lui être d'une aide précieuse s'il parvenait à la mettre de son côté.
Coinçant le combiné entre son menton et son épaule, Jéricho ouvrit le livre dédicacé par Madame X. Son regard s'attarda sur la trace de rouge à lèvres vermillon. Quelle avait été la toute première dédicace? Celle que son assistante avait refusé de lui montrer? Etait-ce une proposition indécente? Ou bien contenait-elle une information compromettante?
L'assistante semblait avoir une influence énorme sur Madame X, mais cela ne l'étonnait guère; au cours de sa carrière, il avait eu l'occasion de rencontrer un grand nombre de personnalités qui laissaient leurs assistants gérer leur vie.
Distraitement, Jéricho feuilleta les premières pages de l'ouvrage. Il était sur le point de le refermer pour composer le numéro de Lil lorsque son attention fut retenue par une phrase, courte et percutante :
« Elle entrouvrit les lèvres et le prit dans sa bouche. »
Waouh. Son sang ne fit qu'un tour et il tourna la page, impatient de connaître la suite, même s'il la devinait déjà. Au lieu de ça, ses yeux glissèrent sur un autre paragraphe :
« Sans ménagement, le yankee la força à se courber sur le ballot de paille, une main posée entre ses épaules, l'autre caressant ses fesses dénudées. Les hanches de Fabienne ondulèrent frénétiquement au contact des fétus de paille. L'étoffe rêche de l'uniforme du soldat l'excita davantage comme il se collait à elle. Elle s'arqua contre lui et se hissa sur la pointe des pieds comme le jeune Américain la pénétrait fougueusement... »
Le combiné du téléphone glissa de ses mains et tomba bruyamment sur la tablette. Troublé, Jéricho perdit la page ; ses doigts effleurèrent la couverture de velours tandis que les feuillets défilaient et les phrases se mêlaient sous ses yeux ébahis : « J'ai envie de vous, confessa le majordome. » ; « Dites-le encore, commanda la jeune femme dissimulée derrière un masque de velours noir. » ; « Pas de noms, approuva Amy Lee dans un murmure. » Alors, le souffle court, Jéricho glissa un doigt sous la ceinture de son jean soudain étroit. Puis le livre passa dans son autre main...
***
« La future mariée pouffa timidement ; ses petits seins ronds et roses palpitaient au-dessus de la guêpière en dénie Ile que son fiancé venait de rouler sur sa taille.
— Nous aurions dû patienter jusqu'à demain, chuchota-t-elle en fermant les paupières. »
Jéricho émit un rire bref, presque soulagé, avant d'enfouir le livre dans sa sacoche comme s'il s'agissait du fruit défendu. Il avait déjà lu tout ça, mais curieusement, il ne s'était pas senti aussi... émoustillé. Les images qui dansaient dans sa tête étaient-elles plus précises simplement parce que, à présent, il connaissait l'auteur de ces textes ?
Enfin, l'assistante de l'auteur... La somptueuse Madame X aurait dû se présenter naturellement à son esprit mais, contre toute attente, c'était à la petite brune qu'il songeait, avec son sourire crispé, sa langue acérée, ses yeux en amande, à la fois candides et perspicaces. Plus étonnant encore, il n'avait aucune peine à l'imaginer lovée dans son lit, les pommettes empourprées, en train de mettre sur papier, au beau milieu de la nuit, ses fantasmes les plus fous. Tout en elle lui rappelait le personnage d'Amy Lee Love...
Quelqu'un lui tapa sur l'épaule.
— Vous avez l'intention d'utiliser ce téléphone, oui ou non?
Arraché à ses troublantes pensées, Jéricho fit volte-face.
— Oui, oui, marmonna-t-il en s'emparant du combiné.
S'efforçant de se ressaisir, il fouilla son esprit confus à la recherche du numéro de Lil. Six sonneries se succédèrent avant que cette dernière se décide enfin à décrocher.
— Jéricho, dit-il simplement.
— Tu as une drôle de voix. Légèrement enrouée.
Celle de Lil était lourde de sommeil.
— Aurais-tu quelque chose à me proposer?
— Madame X.
— C'est qui, celle-là?
— L'auteur de nouvelles érotiques. Si tu n'as pas encore entendu parler d'elle, ça ne saurait tarder.
— Oh, oui, je vois.
Lil étouffa un bâillement.
— Velours noir , c'est ça?
— Exact. J'ai besoin de toi demain matin aux studios de la NBS. Tôt.
— Je bosse ce soir : je prends des photos à l'entrée d'une nouvelle boîte de nuit. Brad Pitt et sa petite amie du moment sont censés faire une apparition. Je vais me coucher aux aurores.
— 6 heures du matin, déclara Jéricho, feignant de ne pas avoir entendu.
Un grognement se fit entendre à l'autre bout du fil. Mais il était rare que Lil refuse une mission lucrative pour NewsProfile . Une fois encore, elle ne le déçut point.
— Pourquoi perdre son temps à dormir? fit-elle avec un enthousiasme exagéré. J'y serai.
— Prévois un sac de voyage pour Philadelphie, Detroit, Chicago et peut-être Minneapolis. Nous partons après-demain.
— Chicago et Minneapolis ?
Les ressorts du lit de Lil grincèrent comme elle roulait sur le côté.
— Il va faire un froid de canard, là-bas !
— Offre-toi une écharpe en cachemire, rétorqua Jéricho avant de lui livrer de plus amples détails sur leur mission.
Lil émit quelques plaintes, plusieurs objections et raccrocha au beau milieu de son exposé.
Habituée aux fantaisies de son amie, Jéricho chercha le numéro de Debbie Howell dans son calepin, luttant contre l'envie d'ouvrir de nouveau le livre de velours noir qui l'attirait comme un aimant. Il glissa plusieurs pièces dans la fente.
— Allô ? fit Debbie de sa voix dynamique.
— Salut, Deb, comment vas-tu? Jéricho à l'appareil.
Il était allé au lycée avec Debbie. A l'époque, elle dansait dans la troupe des pom-pom girls et traînait derrière elle un essaim d'admirateurs transis. Dont il faisait partie.
— Jéricho ! Quand viens-tu faire un petit tour dans les Hamptons ? Nous pourrions aller prendre un pot, se faire un petit restau, voir ce qui se passe et...
— Dans deux semaines, promit-il. Alors, qu'en est-il de la propriété des Vanderveer et des...
Debbie gloussa.
— C'est moi ou mon titre d'agent immobilier qui t'intéresse?
— Ton titre, pour le moment, admit Jéricho.
Rien ne valait la franchise pour des relations saines. Il n'entretenait rien de sérieux avec Debbie; tous deux se donnaient du bon temps, tout simplement. Comme avec Lil.
— A ton avis, les héritiers ont-ils toujours l'intention de mettre la maison en vente ?
— Aux dernières nouvelles, les cousins Vanderveer étaient encore en train de se quereller au sujet des meubles et de l'argenterie. Mais si tu veux mon avis, ils ne devraient pas tarder à contacter l'agence. As-tu réussi à réunir le montant de l'acompte?
— Presque. J'aurai l'intégralité dans deux semaines, si tout va bien. Tu es sûre que je peux mettre une option sur la propriété avant sa mise en vente officielle?
— Ecoute, les cousins sont tellement gourmands qu'ils se moquent bien de la manière dont se déroule la vente à partir du moment où je leur propose un bon prix. Dis donc, toi, les affaires vont plutôt bien à ce que je vois. Tout le monde ne pourrait pas s'offrir une maison comme celle-là, ajouta Debbie, une pointe de curiosité dans la voix.
Elle avait vécu dans le quartier le plus modeste de la ville, à côté de l'humble cottage des grands-parents de Jéricho. Adolescent, on l'envoyait régulièrement chez ces derniers — chaque fois qu'il faisait une bêtise ou que son beau-père en avait assez de lui. Désireuse de maintenir la paix dans son ménage, la mère de Jéricho préférait chasser son rebelle de fils de la demeure cossue d'East Hampton que possédait DeWitt Parish, son mari.
— Je ne me plains pas, fit Jéricho d'un ton évasif. Ça m'a fait plaisir de t'entendre, Debbie. Je quitte New York pour deux semaines mais je t'appellerai pour que tu me tiennes au courant des derniers événements, d'accord?
— Ne t'inquiète pas, Jéricho. Tu seras bientôt l'heureux propriétaire d'un joli morceau des Hamptons si tu y tiens vraiment, fit Debbie sans enthousiasme.
Un sourire empreint de cynisme naquit sur les lèvres de Jéricho. Oh, oui, il y tenait. En fait, il attendait ce moment depuis presque vingt ans. Depuis qu'il avait entendu DeWitt Parish dire à sa mère, après l'incident du country-club, qu'il en avait par-dessus la tête de son fils et que ce « minable » sans éducation ne pourrait jamais s'intégrer à la classe sociale dont lui-même était issu.
Jéricho ne souffrait plus en se remémorant les paroles du seul « père » qu'il ait jamais connu. La vie s'était chargée de l'endurcir. Au fil des années, une idée avait germé dans son esprit, tournant rapidement à l'obsession. Puisqu'il réussissait plutôt bien dans son métier, pourquoi ne s'offrirait-il pas la propriété jouxtant celle de ses parents? Peu lui importait la réaction de DeWitt et de Betsy Parish lorsqu'ils découvriraient que le vilain petit canard de la famille — celui qu'ils avaient réussi à oublier — avait emménagé juste à côté de chez eux ! Il n'avait même pas envie de voir leurs expressions déconfites lorsqu'ils s'en apercevraient.
Percer à jour le mystère qui entourait Velours noir et révéler la vérité au public avide de scoops n'était pour lui qu'un moyen de parvenir à ses fins. Il ne pouvait pas se permettre d'éprouver de la compassion pour la blonde vêtue de velours noir et sa complice aux grands yeux de biche. Si elles étaient solides, elles s'en sortiraient indemnes.
Dans le cas contraire... « Eh bien, tant pis pour vous, Madame X, songea-t-il avec un regain de détermination. Nous vivons dans un monde dur, cruel, impitoyable, où l'homme est un loup pour l'homme... et pour les femmes. »
Pas vrai?